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Full text of "L'action française"

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3* année. — T. V. — N« 49. 1" Juillet 1901. 



L'Action 



française 



{Revi4$ bi-mmsuelîe] ' 



SOMMAIRE DU l" JUILLET 1901 

Notes Politiques : Lur-Saluces. Benri Vaugeois. 

Frédéric Mistral Frédéric Amonretti. 

L'Empire Roaiain et leh Juifs Jules Soury. 

Le Miracle des Muses Charles Maurras. 

L'Amour de la Patrie Léon de Montesquieu. 

Les Juifs et la Franc-Maçon 

\srte ' Sénéchal de la Grange. 

XoTEs de Voyage au Sénégal. Lucien Corpechot. 



« 



partie périodique 

Un Symptôme : ICorrespoîidance). — Les Nuées : t^Iii- 
nérah'e Poincaré-Ravachol : Assentiment et volonté; Soli- 
darilès différentes, — Bibliographie : Jacqaes Bainvtlle. 



PAKIS . 

BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

%; RUE BONAPARTE 



^fWW*A«MNM^W««%AA^N^«««^ 



L4& numéro O fr. X^O 

ABQNNEIENIS : Piril 8t OâMrtsinaQts, 10 fr. Etrtnger, 15 fr. 

La reproductioH des articles deV Action française est au- 
torisée avecrindication de la source et du nom de Fauteur. 



L'ACTION FRANÇAISE parait le 1" et 
le 15 de chaque mois. On s'abonne % Paris, 
2S, rue Bonaparte, Paris, 6*. 

M. Henbi Vacgeois, Directeur, recevra les 
Mardi, îoad'i et Samedi, dé 2 ii 4 heures. 

PRINCIPAUX OOLLABORATEURS 

PAut BoUHGET, de l'Académie française. — Gyp. 
— JoLEsSouBY. — Maurice Barrés. — Cuahles 
Maukras. — Jules Caplain-Cohtambebt. — 

■ Mal'rice Talmevh. — Maurice Sprom:k. — 
Hugues Rebbll. — Jean de Mitty. — P. Copik- 
AiBAHCELLi. — Alfred Duouet. — Fbèdèhic 
PtESsis. — Lucien Corpechot. — Denis Gui- 
BEHT, député. — Frëdëeiic Ahouretti. — Ro- 
bert Bailly. — JOACHiM Gasouet. — Auguste 
" Cavalier. — Henri Coulier. — Xavier de 
Magallon. — Théodore Botrel. — Dauphin 
Meunier. — L. de Montesquiou - Fezensac. — 
Lucien Moreau. — Octave TAuxier. — Mau- 
rice Pujo. — L. MouiLLARD. — Jacques Bain- 
ville. — Alfred de Pouvourville. — Robert 
Launav. — De Thouars. — 0. de Barral, elc. 

fondateur ■■ 

Le Colonel de Villebois-Mabeuil 

Mort MB cbamp d'honneur 




U Action 



fran ça is e 



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TOME V 

JUILLET -DÉCEMBRE 190i 



V' 



PARIS 

26, ROE Bonaparte, 28 

1901 






w 



Action française 

Z' Action française adresse à M. de 
Lur-ScUuces^ exilé par Farrêt de la 
Haute-Cour du 26 juin 1901, pour 
avoir travaillé à la libération et à la ré- 
habilitation de la France j f hommage des 
plus ardentes sympathies et des plus pa- 
triotiques espoirs. 



NOTES POLITIQUES 



!•' juillet 190r 



LUR-SALVCES 



Le procès de M. de Lur-Saluces vient de 
se terminer, comme il fallait le prévoir, par 
une condamnation qui est pour le noble 
proscrit un honneur mérité. Nous ne nous 
attarderons pas à des invectives contre des 
juges qui ont fini^ar rendre le mépris même 
inutile et fatigant. Il est entendu que la Ré- 



L ACTION FRANÇAISE 



publique attaquée doit se défendre, tout 
comme un autre gouvernement : toutefois, 
comme la République n'est qu'un mot qui, 
loin de désigner un être vivant, exprime 
tant bien que mal Tétat de décomposition et 
de dissolution dans lequel est tombée la 
France, il ne faut pas s'étonner que la Répu- 
blique se défende désormais* de façon repu* 
gnante, à la façon des cadavres : par l'odeur 
seule. Eloignons-nous donc de ce qui grouil- 
lait au Luxembourg mercredi. Ce dont il 
faut se souvenir, c'est de ce que ce procès a 
sinon fait connaître^ du moins fait soupçon- 
ner au public venu pour entendre l'accusé et 
ses témoins : si écourté, si étouffé qu'ait été 
le débat, par la volonté bien arrêtée du pré- 
sident Fallières, ce débat nous a souligné 
une vérité qui demeurera dans nos mé- 
moires et dans nos intelligences de nationa- 
listes, et que l'avenir (peut-être un avenir 
prochain) nous permettra d'utiliser contre 
ce qui reste de poison dreyfusien chez beau- 
coup de nos compatriotes. 



Cette vérité est une vérité théorique, 
une vue de philosophie politique, et c'est 
Paccusé qui nous l'a rappelée, avec une 
force admirable, dans la déclaration qu'il 
a lue à ses juges pour revendiquer la pleine 



NOTES POLITIQUES 



responsabilité de son a crime ». Il faut 
relire tout ce morceau, dans lequel M. de 
Lur-Saluces résumait non sa défense, mais 
son défi, et où la fierté inimitable du ton ne 
vient que de la certitude tranquille d'une 
pensée en complet accord avec elle-même, 
comme avec la nature des choses françaises, 
avec l'Histoire du royaume de France : 

DÉCLARATION 

DU COMTE DE LUR-SALUCES 

Messieurs, 

Dans un discours qu'il prononçait rannée der- 
nière à Toulouse, à la veille de la réunion des 
Chambres, M. Waldeck-Rousseau déclarait, sur 
un ton passablement hautain, qu'avant de de- 
mander au Parlement des mesures de clémence 
en faveur des proscrits, il attendrait qu'ils eus- 
sent donné des marques d'un repentir sincère. 

Un pareil défi devait être relevé, j'ai pensé 
qu'il m'appartenait de le faire, ma situation de 
condamné contumace m'en fournissant le moyen . 
Voilà pourquoi je me trouve aujourd'hui devant 
vous, messieurs, ayant la prétention de montrer 
à M. le président du conseil que les proscrits 
royalistes sont de ceux qu'on peut frapper, 
mais qu'on oblige moins facilement à baisser la 
tête. 

Déjà, lors.de la discussion de la loi d'amnis- 
tie, mon ami M. de Ramel voulut bien lire à la 



L ACTION FRAlfÇAISK 



tribune de la Chambre une lettre que M. Buffet 
et moi lui avions adressée et dans laquelle, 
affirmant la même pensée, nous annoncions 
notre intention bien arrêtée, si jamais noiis de- 
vions rentrer en France, de n'y reparaître qu'en 
royalistes résolus. 

C'est bien ainsi que je me présente à cette 
barre, oui, en royaliste résolu plus que jamais à 
affirmer ses convictions et à ne désavouer au- 
cun de ses actes, mais bien au contraire à les 
justifier en dénonçant hautement les attentats 
contre la patrie qui les ont provoqués. 

J'ai cru devoir, d'ailleurs, vous le laisser pres- 
sentir, monsieur le président, dans la lettre que 
j'ai eu l'honneur de vous écrire, pour vous avi- 
ser de ma présence à Paris. J'avais à cœur, vous 
disais-je, u de provoquer à nouveau devant la 
Haute-Cour un débat sur la question de savoir 
de quel côté se trouvaient les auteurs du com- 
plot qui menace la France r^. 

J'ai reçu satisfaction, voici que ce débat va s'ou- 
vrir, mes vœux seront remplis, s'il sert à montrer 
au pays quels sont ses véritables ennemis. 

Et tout d'abord, messieurs, il est un point sur 
lequel j'entends qu'il ne puisse subsister aucun 
doute. On me reproche d'avoir cherché à ren- 
verser le gouvernement de la République... Je 
ne me reproche qu'une chose, c'est de n'y avoir 
pas encore réussi. 

Bien loin de songer à nier, et à contester que, 
dans la mesure où je le pouvais, j'ai fait tous mes 
efforts et déployé toute l'énergie dont j*étais 
capable pour y parvenir, je m'en honore et j'en 
suis fier. 



NOTES POLITIQUES 



Pour justifier mes actes, il me suffira de rap- 
peler rapidement les événements qui ont pré- 
cédé le premier procès de laHaule-Cour, comme 
aussi ceux qui Tout suivi et se déroulent encore 
sous nos yeux. Leur simple énumération fera 
apparattre qu'il est des moments où tenter de 
changer la forme du gouvernement peut rester 
un crime aux yeux de la loi (ce que d'autres dis- 
cuteront pour moi), mais n'en est pas moins, k 
regard de la France, le plus sacré et le plus im- 
périeux des devoirs. 

Certes, j'aî toujours été l'adversaire intransi- 
geant, acharné, irréductible de ce régime répu- 
blicain qui, depuis trente ans, est imposé à la 
France; mais, enfin, il fut un temps où il con- 
servait Tapparence, aujourd'hui bien illusoire, 
il est vrai, de vouloir assurer Tordre tout au 
moins matériel en dedans et défendre, vaille 
que vaille, au dehors, les intérêts les plus essen- 
tiels du pays. 

Tant qu'il en fut ainsi, par un scrupule qu'ils 
ont poussé peut-être jusqu'à l'exagération, les 
royalistes se sont fait un devoir de ne pas trou- 
bler la tranquillité publique et de se borner à 
poursuivre par les voies ordinaires leurs légi- 
times revendications. Mais un jour est venu où 
les illusions les plus tenaces ont dû disparaître, 
où les équivoques soigneusement entretenues 
Jusque-là ont été brutalement dissipées; où, en 
identifiant la cause de la république avec celle 
d'un soldat deux fois convaincu de trahison, 
ceux qui prétendaient la représenter ont donné 
sa complète mesure et révélé ses tendances pro- 
fondément antisociales et antifrançaises. 



8 l'action française 

Âi-je besoin de vous refaire ici la désolante 
histoire de ces dernières années? Faut-il vous 
rappeler l'odieuse campagne menée contre les 
chefs les plus respectés de notre armée, la con- 
juration organisée à ciel ouvert par la secte 
maçonnique et juive cherchant à ameuter le 
monde entier contre notre malheureux pays; la 
presse d'Europe et d'Amérique faisant écho aux 
basses injures^ aux odieuses calomnies que des 
journaux sinon français, du moins écrits en 
français, déversaient chaque jour contre notre 
armée ; la patrie insultée impunément dans nos 
rues, notre glorieux drapeau subissant la double 
humiliation de s'abaisser à Fachoda, devant les 
couleurs de l'Angleterre et de voir à Paris, sous 
l'œil même du chef de l'Ëtat, la hideuse loque 
rouge se dresser insolente à ses côtés? 

Au milieu de tout cela un gouvernement favo- 
risant d'abord par la plus coupable faiblesse le 
déchaînement de l'abominable crise; puis se 
faisant ouvertement le complice et le protecteur 
du traître; allant recruter ses séides et ses sou- 
tiens dans les derniers bas-fonds de la société ; 
s*acharnant à détruire de ses propres mains nos 
forces militaires refaites au prix de tant d'abné- 
gation et de sacrifices ; désorganisant le haut 
commandement ; se vantant d'avoir anéanti les 
rouages les plus essentiels de la défense natio- 
nale, et, finalement, pour se .venger de n'avoir 
pu imposer aux tribunaux militaires Tacquitte- 
ment du coupable, frappant avec une sorte de 
rage tout ce qui, soldat ou prêtre, personnifiait 
encore en France nos traditions d'honneur, de 
patriotisme et de foi religieuse. 



NOTES POLinOUES 9 

m 

Voilà, messieurs, le speclacle dont nous avons 
été les témoins, et maintenant Tœuvre néfaste 
se poursuit avec plus d'acharnement que jamais. 
Les organisateurs de la révolution sociale tien- 
nent leurs assises à ciel ouvert, ils annoncent 
hautement leurs projets, ils vont chercher à Té- 
tranger des mots d'ordre que des syndicats in- 
ternationaux se chargent d'imposer aux travail- 
leurs français. Dans nos centres industriels, 
dans nos ports de commerce les grèves se succè- 
dent sans relâche avec leur cortège obligé d'é- 
meutes et de violences, et, chose étrange, ce 
sont les soldats chargés de rétablir Tordre qui 
sont traduits devant les conseils de guerre et les 
émeutiers qu'on écoute. Comme conséquence 
d'une situation si gravement troublée, les ruines 
se chiffrent par millions, les capitaux émigrent 
à l'étranger dans des proportions effrayantes, 
les sources de l'impôt se tarissent et on entre- 
voit le momentoù un nouveau Mirabeau viendra 
jeter le cri d'alarme et annoncer l'imminence de 
la « hideuse banqueroute ». 

Comme tout recommence en ce monde, c'est 
encore à la spoliation et à la confiscation brutale 
qu'on s'apprête à avoir recours pour parer au 
danger; la haine des sectaires trouve ainsi l'oc- 
casion de se donner libre cours en détruisant 
nosdernières libertés,poussant jusqu'au cynisme 
l'oppression des consciences. 

Quant à l'armée, elle reste plus que jamais en 
butte aux attaques les plus perfides. Dans nos 
régiments, les anciennes traditions de confiance 
dans les chefs et de loyale camaraderie s'effa- 
cent peu à peu. La suspicion, l'espionnage, la 



10 l'action française 

délation s'exercent d'une façon pour ainsi dire 
permanente, faisant sentir partout leurinfluence 
odieuse et déprimante. Les officiers les plus 
méritants sentent qu'ils sont devenus les jouets 
de l'arbitraire, depuis que les questions d'avan- 
cement ne se règlent plus dans les conseils des 
chefs militaires, mais dans le fond des synago- 
gues et des loges. 

Que dis-je? des atteintes bien autrement 
graves vont être portées aux principes fonda- 
mentaux sur lesquels repose tout l'édifice de 
nos institutions militaires. La suppression des 
conseils de guerre en temps de paix est à l'ordre 
du jour, et c'est de propos délibéré que le gou- 
vernement s'apprête ainsi à saper par la base 
tout ce qui fait la force de la discipline et l'auto- 
rité du commandement. 

Un jour, dans un élan de franchise, à moins 
que ce ne soit dans un moment d*oubli, un an- 
cien président du conseil, M. Charles Dupuy, 
disait à un reporter du Figaro que la coexistence 
de la République et de l'armée n'avait pu se 
prolonger si longtemps que grâce à un véritable 
miracle. 

Ce miracle ne pouvait toujours durer. Ce qui 
se passe nous montre qu'il touche à son terme 
et que la dissolution de l'armée est proche, à 
moins que l'effondrement de la République ne 
prévienne un tel désastre. 

Rien n'a pu arrêter jusqu'ici la rage des dé- 
molisseurs, ni l'imminence des complications 
extérieures, ni les représentations un peu dé- 
daigneuses de nos alliés, ni les dures leçons 
qu'ils nous ont récemment infligées en venant 



NOTES POUTIOUSS il 

jusque sur le territoire de nos proyinces perdues 
donner des marques peu équivoques de leur 
sympathie à nos vainqueurs d^autrefois. 

Messieurs, permettez-moi de vous le dire avec 
une certaine fierté, j'appartiens à une race de 
soldats. Tou3 les miens, aussi loin que je con- 
naisse leur histoire, ont servi la France avec 
leur épée et presque tous ont versé leur sang 
pour elle. Moi-même j'ai passé vingt-cinq ans 
dans les rangs de notre armée après m'être 
trouvé avec mes trois frères en face de l'ennemi 
lors de la guerre contre l'Allemagne. Si des rai- 
sons impérieuses m'ont mis daps l'obligation de 
renoncer à ma carrière, je n'en suis pas moins 
resté passionnément attaché à tout ce qui inté- 
resse l'honneur du drapeau sous lequel j'ai 
combattu. Vous ne serez donc pas étonnés que 
j'aie considéré comme un devoir de travailler à 
délivrer mon pays d'un régime à l'abri duquel 
pouvaient se poursuivre les coupables menées 
que je rappelais tout à l'heure. Ce devoir, je me 
suis efforcé de le remplir. 

L'accusation portée contre moi me fournit la 
preuve que je n'y ai pas failli. 

Voilà pourquoi je suis fier d'avoir été associé 
aux poursuites dirigées contre mes coreligion- 
naires politiques, fier d'avoir déjà partagé Texil 
de mon vaillant ami André Buffet, fier enfin de 
me trouver ici à ce banc d'accusé. 

Ce devoir, comment Tai-je accompli? 

Au commencement du mois de sep- 
tembre 1898, j'étais à la campagne dans le Midi, 
lorsque les journaux m'apportèrent la nouvelle 
de la démission du ministre de la guerre, 



12 l'action française 

M. Gavaignac. Cet événement avait une signifi- 
cation d'une exceptionnelle gravité. M. Gavai- 
gnac est un de nos adversaires politiques les 
plus résolus, mais la sincérité de son patrio- 
tisme n'a jamais été mise en doute par personne. 

Fils d'un glorieux soldat, il avait à cœur de 
maintenir intact ce patrimoine de notre hon- 
neur militaire, que son père avait contribué à 
enrichir; il s'était montré résolu à défendre 
l'armée dont il était le chef et à ne pas laisser 
discuter les arrèls de la justice militaire. 

Sa retraite indiquait que les tendances con- 
traires prévaudraient désormais dans les con- 
seils du gouvernement. Ce dernier passait à 
l'ennemi, il n'y avait plus qu'à le combattre. Je 
me décidai donc à partir pour Paris et je recon- 
nais que, depuis ce moment, en dehors de quel- 
ques courtes absences, je n'ai plus quitté la 
capitale jusqu'au jour où, pour des raisons qu'il 
me parait inutile de préciser autrement mais 
dont je ne désavoue rien, j'ai cru devoir me 
soustraire momentanément aux poursuites 
dirigées contre moi. 

Evidemment, en laissant là ma famille et mes 
intérêts, je ne cédais pas uniquement au désir 
d^aller arpenter le boulevard ou assister aux 
premières à sensation. Si je le faisais, c'était 
pour suivre d'aussi près que possible des évé- 
nements qui, d'un moment à l'autre, pouvaient 
devenir décisifs. 

Quant à indiquer de quelle façon j'ai employé 
mon temps, je ne puis me permettre de le faire 
que d'une façon sommaire et générale. 

Ayant le ferme espoir que le régime républi- 



NOTES POUTIOUES 13 j 



caiD s'effondrerait bientôt sous la poussée des 
colères et du mépris qu'il soulevait contre lui, 
j'étais pénétré de Tidée que le moment était 
venu pour les royalistes de faire triompher à 
tout prix le vieux droit national qui, à toutes 
les heures critiques de notre histoire, avait été 
le salut du pays. Je savais que le représentant 
de ce droit, Théritier de nos Rois, conscient de 
son devoir, suivait avec une attention anxieuse 
les péripéties de la crise douloureuse que tra- 
versait la patrie. Je connaissais sa résolution 
parfaitement arrêtée d'intervenir dès que l'occa- 
sion favorable se présenterait, et la confiance 
dont il avait daigné m'honorer me faisait une 
obligation de seconder ses projets de tout mon 
pouvoir. 

Ce qu'étaient ces projets, de quelle façon le 
prince comprenait le rôle qu'il avait à jouer, 
quel concours il attendait de ses partisans, mon 
ami Buffet vous Ta révélé jadis avec cette fran- 
chise et cette crânerie qui ont si fort impres- 
sionné ses adversaires aussi bien que ses amis. 
Je n'ai pas à vous refaire le même exposé ; qu'il 
me suffise de vous dire que, n'étant pas chargé 
comme lui de la direction du parti, c'est dans 
une sphère plus restreinte que j'ai eu à déployer 
mon activité. Toutefois, en voulant réduire le 
rôle qui m'était dévolu aux proportions qu'il a 
eues, je n'entends nullement atténuer mes res* 
ponsabilités, je les réclame hautement et je ne 
veux en esquiver aucune. 

Quant à entrer dans le détail de nos efforts, de 
nos luttes, de notre organisation, de nos espé- 
rances, il y aurait quelque naïveté de ma part à 



I 



14 l'action française 

le faire ici et, permettez-moi de l'ajouter, quel- 
que indiscrétion de la part de l'accusation à 
vouloir l'exiger. Voilà pourquoi je n'ai pas cru 
devoir répondre aux questions qui m'ont été 
posées par M. le président, dans son premier 
interrogatoire; voilà pourquoi, encore à cette 
barre, j'entends devoir vous laisser le soin de 
juger l'accusation sur les charges qu'elle se 
prétend en mesure de vous fournir. 

M. le procureur général a eu, sans doute, ses 
raisons pour lancer contre moi un mandat d'ar- 
rêt, il vous présentera les témoignages et les 
pièces qui lui semblent établir ma culpabilité ; 
je ne me crois pas tenu, par mes explications, de 
compléter son œuvre. 

Au surplus, pourquoi entrerais-je dans cette 
voie? Ce ne sont pas les faits dans leur matéria- 
lité, ce n'est pas l'exactitude de tel ou tel détail 
que je discute. 

Ce que j'affirme, c'est que ce que j'ai fait, j'a- 
vais le droit de le faire, bien plus, que ma con- 
science et mes convictions m'en faisaient un 
devoir. 

M^is, d'ailleurs, messieurs, que sont donc ces 
articles du Code pénal en vertu desquels mes 
amis et moi avons été poursuivis? Lisez l'his- 
toire de notre pays depuis le jour où ils ont été 
rédigés, il vous sera facile de vous convaincre 
qu'ils n'ont jamais été autre chose que l'arme 
ramassée tour à tour par l'émeutier de la veille 
devenu le gouvernant du lendemain. Sans re- 
monter bien haut, que ceux qui brandissent au- 
jourd'hui avec tant d'assurance cette arme 
devant nous veuillent bien nous dire d*où ils 



NOTES POLITIQUES 45 



tiennent ce pouvoir qu'on nous reproche d'avoir 
voulu leur arracher? 

N'est-ce pas d'une émeute, et la plus coupable 
de toutes, puisqu'elle s'accomplissait en pré- 
sence de l'ennemi ? 

Seraient-ils nos maîtres si, au 4 septem- 
bre 1870, le général Trochu, usant de son droit 
de commandant d'une place en état de siège et 
faisant son devoir de gouverneur de Paris, 
nommé par l'impératrice régente, avait fait ar- 
rêter et juger, en cour martiale, ceux qui vou- 
laient changer la forme du gouvernement? 

Eh! quoi, ils prétendent s'autoriser de la loi 
pour punir la révolte! Mais ils oublient qu'ils 
n'ont cessé de la glorifier. N'ont-ils pas décrété 
que l'anniversaire du triomphe de l'insurrection 
et de la félonie militaire serait le jour de la fôte 
nationale? 

N'est-ce pas en l'honneur de révoltés que se 
dresse sur la place de la Bastille la Colonne de 
Juillet? 

Danton, le grand entraîneur des insurgés du 
10 août, n'a-t-il pas sa statue sur nos boule- 
vards? 

Ne voit^on pas s'étaler au coin des grandes 
artères de Paris les noms des conspirateurs cé- 
lèbres : Barbés, Ledru-Rollin, Raspail, Deles- 
cluze ? 

Est-ce que dans les Universités, dans les ly-^ 
cées, dans les écoles primaires, leurs exemples 
ne sont pas chaque jour vantés, exaltés, propo- 
sés à l'admiration et k l'imitation de nos gêné-» 
rations futures? 

Convenez, messieurs, qu'après de telles apo« 



i6 l'action française 

théoses les articles du Code destinés à punir la 
révolte perdent singulièrement de leur pres- 
tige. 

Au surplus, lorsqu'on entreprend de culbuter 
le gouvernement de son pays, l'insuccès seul 
fait de vous un criminel et, du moment que 
vous échouez, les commissaires de police vous 
mettent la main au collet, en vous exhibant les 
fameux articles du Gode. Si, au contraire, vous 
menez à bonne fin l'entreprise, alors, bien loin 
d'être un criminel, vous êtes un héros. Au lieu 
de vous arrêter,les commissaires de police vous 
saluent jusqu'à terre, et s'empressent, sur un 
signe de vous, d'aller arrêter, toujours en vertu 
des mêmes articles, ceux qui auraient la pré- 
tention de vous renverser à leur tour. 

Dans ces conditions, messieurs, vous recon- 
naîtrez, j'en suis sûr, que, tout en professant un 
respect profond pour la loi en général, on est 
en droit d'exclure de cette révérence les articles 
du Code invoqués contre nous. 

Nous y sommes d'autant plus autorisés, nous 
autres royalistes, que nous avons la prétention 
d'être plus logiques que leurs rédacteurs. 

Pour nous, ce n'est pas tenter de renverser le 
gouvernement de son pays qui nous parait un 
crime ; c'est, avant tout, d'y réussir, c'est même 
à nos yeux le plus grand ; car il n*y en a pas qui 
compromette plus gravement les intérêts de la 
patrie. L'opinion des royalistes n'a jamais varié 
sur ce point, et, certes, après ce siècle de révo- 
lutions et de bouleversements, après tant d'ef- 
forts gaspillés, tant de recommencements tou- 
jours suivis d'aboutissements chaque fois plus 



NOTES POLITIQUKS 17 

funesteSjle spectacle de nos frontières mutilées, 
de notre nation déchue de son rang, de la for- 
tune publique compromise, des ruines maté- 
rielles et surtout morales accumulées, n'est pas 
fait pour changer notre manière de voir. 

Or, ce crime à jamais exécrable, et dont nous 
portons si lourdement le poids,ce n'est pas hier 
qu'il a été commis, c'est il y a plus de cent ans. 
Depuis lors, nous n'avons pas cessé d'en pour- 
suivre la réparation. 

Voilà pourquoi, messieurs, c'est moi qui puis 
ici parler au nom du droit méconnu et de la vé- 
ritable autorité, tandis que mes accusateurs ne 
peuvent se réclamer que d'une légalité qu'ils ont 
eux-mêmes violée et qui, dès lors, ne m'appa- 
ralt plus que comme la formule de l'arbitraire, 
comme la sanction banale de toutes les révoltes 
victorieuses. 

Dans ces conditions, je vois en vous des adver- 
saires politiques. Permettez-moi d'ajouter qu'à 
cause de cela je ne saurais y voir des juges, 
et que, si vous croyez devoir continuer à me frap- 
per, votre arrêt pourra avoir le droit de la force, 
mais qu'il n'aura jamais la force du droit, sans 
laquelle les décisions de justice ne sont rien. 

La situation est donc bien nette : je ne retire 
rien de ce que j'ai dit, je n'effuce rien de ce que 
j*ai écrit, je ne rétracte et ne regrette rien de ce 
que j'ai fait. Je considère, je le répète, qu'en 
tout cela j'ai tout simplement usé de mon droit 
et rempli mon devoir. 

Sans inutile bravade, mais aussi sans réti- 
cence et sans faiblesse, j'en garde la responsa- 
bilité tout entière. 

ACTION rRAMÇ. — T. Y. S 



18 l'action française 

Toute autre explication de ma part devient 
donc inutile; pour le surplus, je m'en remets à 
mes défenseurs du soin de répondre quand et 
comme ils le jugeront convenable à Taccusa- 
tion. 



* 



Qu'ajouter à ces hautes pensées ? Remar- 
quons seulem-ent ceci : nombreux sont les 
Français qui, révoltés à la vue de l'œuvre 
absurde entreprise contre la France par les 
pédants, les « Bouteillers )> de la troisième 
République, ont conspiré pour la renverser, 
et ont comparu de ce fait devant la Haute- 
Cour; nombreux et bien différents les uns 
des autres ont été ces rebelles, si nous re- 
montons jusqu'au boulangisme! Eh bien, 
d'eux tous, M. de Lur-Saluces est le seul 
qui ait autorisé et appuyé sa colère à quelque 
chose de plus grave, de plus durable, de plus 
ancien que cette émotion d'un individu : à 
un droit, c'est-à-dire à un ordre social une 
fois réalisé, à un édifice, à une maison de 
paix ayant une fois brillé sous le ciel de 
France. 



• 
4 * 



Ce que l'on vient de lire, je l'ai écrit ou 
transcrit pour mon plaisir et sous ma res- 
ponsabilité personnelle. Les lecteurs en sont 



NOTES POUTIOUES 19 

avertis. Mais je communiquai hier ces feuil- 
lets à un ami dont la pensée, tout à fait 
dégoûtée du régime actuel, mais trop robuste 
pour se nourrir de tisanes de république 
modérée et trop sain pour se prêter un ins- 
tant à Pépilepsie de la république du peuple, 
constate cependant la République française, 
la demi-démocratie où nous nous enlisons, 
comme un fait historique ineffaçable, avec 
lequel il faut compter. 

Il lut la déclaration de M. de Lur-Saluces, 
et me la rendant me dit : ce La thèse monar- 
chique telle qu'elle est exposée dans ce docu- 
ment, je n'ai pas à vous dire que je l'admets 
ou que je la repousse, je n'en sais rien moi- 
même. Elle me tente ici parce que je la com- 
prends : elle existe. Autrement présentée, et 
comme elle l'est notamment par les pauvres 
débris du parti orléaniste, je ne la com- 
prends même pas, elle n'est rien, rien du 
moins qui se puisse discerner de cette répu- 
blique même qu'elle prétendrait rempla- 
cer... » 

Mon ami a raison. Nous sommes, en 
France, qu'on le veuille ou non, dans un 
pays où les « idées », les conceptions logiques 
agissent sur les hommes et les groupent, et 
les décident : mais il faut qu'elles soient 
nettes et franches, qu'elles soient entières. 
L'équivoque du conservatisme républicain, 
libéral, c'est-à-dire à demi anarchiste, a tué 



ÎO l'action française 

le parti conservateur. Elle ne suscitera pas 
un parti royaliste. 

Lur-Saluces seul, jusqu'ici, a posé la Mo- 
narchie comme une c idée j» pure : le Natio- 
nalisme intégral a un chef. 

H.V. 



1 



FRÉDÉRIC MISTRAL 



Bien que le voyage de Frédéric Mistral àTou-» 
louse et à Pau remonte déjà à trois semaines, nous 
croyons qu'il est encore temps de raconter à son 
sujet quelques souvenirs personnels. L'illustre 
poète étant de ceux qui jouiront d'une gloire 
impérissable, on ne peut subordonner le récit 
de ce qui l'intéresse à une fugitive actualité et 
les plus petits détails qui le concernent ont un 
prix inestimable. Parlant de lui, noua nous élé* 
verons pour une fois, écrivain et lecteurs, des 
bassesses républicaines jusqu'à la lumineuse 
clarté. 

Un soir de mai 1884, les Félibres de Paris 
étaient réunis au local ordinaire de leurs 
séances,la salle du premier du café Voltaire, place 
de rOdéon. Comme il n'y avait pas encore beau- 
coup de monde dans la salle, M. G..., félibre pé- 
rigourdin, et H:C..., félibre cévenol, faisaient 
une partie de cartes; d'autres félibres bâillaient 
ou lisaient un journal en buvant leur café, et 
nous nous entretenions, dans un coin, des prin- 
cipes du fédéralisme avec Jules Boissière, au- 
teur du recueil Provenza et de nombreuses poé- 
sies fort remarquables en français et en pro- 
vençal, qui plus tard épousa Mlle Roumanille et 
est mort bien malheureusement, résident au 
Tonkin. Le peintre marseillais Va^re Bernard, 
auteur d'un recueil de ballades troubadou- 
resques en provençal : Li ballado iAram^ d'un 
roinande mœurs marseillaises, aussi en proven- 



22 L'ACTION FRANÇAISE 

çal, Bagatouri et de nombreuses autres œuvres 
provençales, était en tiers avec nous. 

Tout d*un coup, on entend la voix de Paul 
Arène qui, du milieu de l'escalier, parlait avec 
la cuisinière et on voit en même temps entrer 
dans la salle un homme de haute allure, avec une 
moustache belle et fine et un chapeau à larges 
bords sous le bras. M. 6..., homme fort poli, se 
leva et lui dit : — Monsieur est félibre ? — Oui, 
Monsieur, je suis félibre. — Et Monsieur est-il 
félibre provençal ou félibre d'une autre région ? 
— Je suis félibre provençal. Etalors la voix mé- 
tallique dé Paul Arène, qui parlait toujours avec 
vigueur quoique avec bonhomie criait de la 
porte : « 5... d'arléri^ es Misirau. » Ce qui peut se 
traduire ainsi : « Tas d'imbéciles, c'est Mistral! y* 

Le maître sourit, nous nous|levàmes tous, 
M. 6..., s'inclina profondément et, pour la pre- 
mière fois, on vit M. G... enlever son chapeau de 
sa tête et sa pipe de sa bouche. 

Etant encore au collège, deux ans aupara- 
vant, j'avais écrit à Mistral et il m* avait répondu 
fort aimablement. Lorsqu'on me nomma, mo- 
deste étudiant, en me présentant à lui, il s'en 
souvint parfaitement sans que j'eusse besoin de 
le lui rappeler. 

Nous vîmes Mistral souvent pendant le séjour 
qu'il fit alors à Paris et notamment à la Sainte- 
Estelle de Sceaux, où, profitant de sa présence 
dans la capitale et du fait qu'il parlait devant 
plusieurs députés et hauts fonctionnaires, ilpro- 
nonça un grand discours politique félibréen et 
régionaliste. Je le rencontrai ensuiteàlafète des 
seconds Jeux-floraux septennaires du Félibrige 



FRÉDÉRIC MISTRAL Ta 

qui eut lieu eu 4885 à Hyères, dans celle parlie 
delà Provence où Ton voilies plus belles allées de 
palmiers el où les pêchers elles cerisiers forment 
de véritables forêts. C'était encore au mois de 
mai et je laisse à penser quelles merveilleuses 
paroles d'une majesté biblique et d'une bonne 
grâceprovençaleincomparable, tombèrent alors 
de la bouche du poète inspiré en son discours 
de Sainte-Estelle. 

La Sainte-Estelle de 1890, à laquelle j'assistai 
aussi, eut lieu à Monlmajoux. Montmajoux est 
une vieille abbaye ruinée sur une colline d'où 
Ton domine toute la plaine d'Arles. Mistral 
n'était plus capoulié du Félibrige, il avait trans- 
mis ces fonctions à Roumanille. Celui-ci com- 
mença en ces termes : « Je ne ferai pas un dis- 
cours de Sainte-Estelle, car tous les discours de 
Sain te- Estelle ont été faits et bien faits. » On 
apjplaudit à outrance cette délicate louange, 
mais nous n'avons pas besoin d'ajouter que 
Roumanille fit un discours merveilleux de 
grâce et d'esprit, car il maniait comme per- 
sonne cette souple et harmonieuse langue pro- 
vençale où il avait été le maître de Mistral. Et 
l'on peut bien dire que le maître était digne de 
l'élève. 

Mistral récita Eyoïtscado^ satire virulente qu'il 
venait de composer, et où il flétrissait avec une 
superbe éloquence les ennemis de notre chère 
langue méridionale. Arles et ses monuments 
antiques apparaissaient dans le lointain, à tra- 
vers les peupliers et les aubo^ le Rhône miroitait 
et la Grau étincelait; dans le Nord, les Alpilles 
coupaient l'horizon, el l'illustre Lion d'Arles, 



24 l'action française 

découpé en rocs dans ces montagnes déchique- 
tées, nous contemplait. Un jeune paysan tenait 
la bannière d'Arles avec la figure du lion, à côté 
du maître. Tout d'un coup, un souffle de vent 
secoua la bannière qui enveloppa la léte du 
poète, et la figure du lion fut un moment appli- 
quée sur la figure de Mistral. 

A la Sainte-Estelle de Garcassonne en 1893, 
Félix Gras était capoulié. Une scission s'était 
faite dans la Société des Félibres de Paris : 
nous étions las, avec Maurras, de l'allure un 
peu trop gouvernementale de la Société voltai- 
rienne, et à côté de la Société, nous instau- 
râmes TËcole. Orthodoxes avant tout, nous 
adoptâmes ce titre d'Ëcole, qui est le vrai terme 
félibréen, et j'en fus nommé capiscol. Je vins 
donc à Garcassonne pour faire reconnait]^e notre 
Ëcole par le consistoire, et à Toulouse je ren- 
contrai mon excellent et vieil ami Louis 
Vergues, qui m'attendait en compagnie de Jean- 
Félicien Court et d'Antonin Perbosc. 

Nous nous arrêtâmes quelques heures à Gas- 
telnaudary pour rendre hommage à Fourès. 
Gourt et Perbosc, ardents démocrates, qui se 
défiaient de mon cléricalisme, furent très tou- 
chés de ce que « je sus distinguer en Fourès le 
poète du républicain ». La Sainte-Estelle eut 
lieu à l'abri des remparts de la Gité. Félix Gras, 
qui a consacré aux Albigeois une geste en douze 
chants, intitulée Toloza, et quelques-unes de 
ses plus belles romances telles que Lou rei en 
f&ire et Dvs Ouirando^ parla de la Groisade en 
termes appréciés. 

Au milieu de ces merveilles architecturales. 



FRÉDÉRIC MISTRAL â5 



parmi ces grands souvenirs, notre pensée flot- 
tait, lorsque des cris retentirent^ le bruit du 
tambour et du cornet à piston se fit entendre et 
Ton vit arriver une bande d'ouvriers endiman- 
chés, précédés d'un drapeau et suivis d'une 
multitude d'enfants. C'étaient les ouvriers 
maçons qui célébraient leur fête. Leur prési- 
dent, paraît-il, était un socialiste ardent, fort 
ennemi de la municipalité d'alors qui avait 
organisé la Sainte-Estelle. Monté sur un cheval, 
il s'écria en arrivant devant nous : « Nous som- 
mes le peuple, et bien que les bourgeois ne 
nous aient pas invités, nous venons trinquer 
avec vous. i> On craignit qu*un incident violent 
De se produisît. Mistral se leva, et il improvisa 
un petit discours merveilleux d'adresse, où il 
déclarait qu'il était très heureux de voir le 
peuple au milieu des Félibres, que le Félibrige 
était fait pour le peuple; que si on ne les avait 
pas convoqués, c'est que c'était le jour de leur 
fête traditionnelle et que le Félibrige respectait 
avant tout les fêtes traditionnelles ; mais qu'ils 
avaient bien fait de venir, qu'on les recevrait 
comme des frères ; il leur fit servir à boire et je 
crois même qu'il fit boire le président à sa 
coupe. Celui-ci fut tellement ravi qu'il offrit à 
Mistral le bouquet qu'il portait à la bouton- 
nière, et ces révolutionnaires s'en allèrent tout 
joyeux en criant : « Vivent les Félibres I Vive 
Mistral I » 

Ayant présenté quelques aspects de la vie 
publique de Mistral, nous voudrions aussi mon- 
trer le restaurateur de la langue et du genre 
méridional, dans quelques actes de sa vie privée. 



26 l'action française 

J*ai eu bien des fois rhonneur insigne et la 
grande joie d'être reçu par le Maître dans sa 
maison de Maillane. Un an après que je l'eus 
rencontré pour la première fois, je voulus aller 
le voir chez lui, mais étant trop craintif pour 
tenter seul une pareille démarche, je me fis 
accompagner par une de mes tantes, personne 
très instruite et très pieuse, qui fut enthousias- 
mée de Taccueil si cordial que nous firent Mme 
Mistral et son mari, et ravie de leurs sentiments 
religieux. C'était un vendredi et l'on nous ser- 
vit un dîner maigre provençal. 

Nous mangeâmes une soupe au riz très 
épaisse avec de l'huile. Cet huile était très hon^ 
comme disent les paysans de Provence lors- 
qu'ils veulent parler français. 

Mistral nous montra toutes ses curiosités 
provençales, fes manuscrits, il nous lut des 
fragments inédits et nous raconta mille anec- 
dotes féiibréennes, toujours en langue méridio- 
nale bien entendu. Nous ne serions jamais par- 
tis si le conducteur de la diligence de Graveser 
n'était venu nous rappeler à Tordre. 

La seconde fois, je me rendis à Maillane, en 
1895, avec M. Pierre Devoluy, actuellement 
capoulié, et M. Boissière, gendre de Rouma- 
nille, dont j'ai déjà parié et qui était alors en 
congé à Avignon. Je faisais mes vingt-huit 
jours au V régiment du génie qui est en garni- 
son dans cette ville, et M. Pierre Devoluy était 
capitaine adjudant-major. Il ne connaissait pas 
Mistral et me pria de le conduire à Maillane, car 
j'étais son ami en dehors des relations du ser- 
vice. 



FRÉDÉRIC MISTRAL 27 

Le jour fixé pour la visite, le détachement 
dont je faisais partie dut aller aux Angles faire 
des exercices de tir. C'est à 8 kilomètres d'Avi- 
gnon, de Tautre côté du Rhône, sur une colline 
pierreuse ; il n'y a qu'un mauvais sentier tout 
rocailleux pour y arriver. Nous partîmes à cinq 
heures du matin avec tout le fourniment et le 
repas froid ; c'était un morceau de bouilli long 
de cinq centimètres, large et épais de deux, et 
on morceau de fromage de Gruyère; je n'ai rien 
en horreur comme le fromage de Gruyère. A neuf 
heures, il n'y avait pas plus d'une heure que 
nous étions arrivés, quand le lieutenant me fit 
appeler et me dit que le capitaine adjudant- 
major m'attendait. Je dégringolai le long des 
cailloux en détachement iâolé sous le soleil pro- 
vençal de juillet. Je bus une absinthe de trois 
sous dans un caboulot. Le patron me dit : u 6é, 
coulègue, faitsaud. » Je lui répondis en français 
identique : « Ségu, coulègue, qui fait saud avé 
ce fourniment sur l'esquine. » A la porte de la 
caserne, le capitaine attendait dans un break. 
Nous passâmes par la rue Saint-Agricol pour 
prendre Boissière à la librairie Roumanille et 
nous nous rendîmes à Maillane par la magni- 
fique et fraîche route qui traverse la capricieuse 
Durance. Nous chantions des chansons proven- 
çales ; et assis paisiblement à la table de Mis- 
tral en mangeant un exquis canard aux olives et 
en buvant son clair petit vin, je songeais à mes 
pauvres camarades qui, à l'ombre de leur képi, 
là-haut, sur le plateau des Angles, mangeaient* 
leur tranche de bouilli et leur carré de Gruyère 
en buvant l'eau tiède de leur gourde. Jamais je 



28 l'action prançaisb 

n*ai béni le Félibrige comme ce jour-là. Lors- 
que je rentrai à la caserne, les camarades me 
demandèrent : « Tu as bien bouffé chezle poète?» 
— c J'ai mangé un canard aux olives, d 

K Boudioul » firent-ils en claquant les doigts. 

J*étais seul lors de mon dernier voyage à 
Maillane en 1898. J'arrivai à midi, les maçons 
étaient dans la maison et Mistral était à tal)le. 
La vieille servante qui me reconnut voulut me 
faire entrer, mais je refusai et je me rendis à 
l'auberge sur la place. Je n'y étais pas depuis 
cinq minutes que la porte s'ouvrit et que je 
sentis qu'on me frappait sur l'épaule» tandis 
qu'une voix chantante me disait : « Sies ben 
gent, pichot, d*estre vengu me veire. » (Tu es 
bien gentil, petit, d*étre venu me voir.) Mistral 
assista à mon repas qui fut composé de je ne 
sais combien de plats provençaux. Quand je 
voulus payer, la patronne refusa, et quand je 
repris mon pardessus, je sentis qu'il était très 
lourd. Dans une poche, le maître avait mis une 
bouteille de vin de Ch&teauneuf. « Es per te 
refresca en camin », me dit-il. 

Voilà tout ce que je sais personnellement de 
Mistral. Chacun de ceux qui Font vu peut en ra- 
conter autant et même des choses plus intéres- 
santes. Je souhaite qu'ils le fassent. Mais il est 
évident que je n'ai pas cru parler ici de Mireïo, 
ni de Calendau, de Isclo d'or, ni de Nerto, de la 
Reino Jano, ni du Pouème d'en Rose, ni de 
l'imposant Trésor du Félibrige, œuvres d une 
« splendeur éternelle... 

Frédéric Amourbtti. 



L'EMPIKE ROMAIN ET LES JUIFS 



Il est des témoins qu'Israël n*apas corrompus, 
des juges qu*il n'a pas achetés, des historiens 
qu'il n'a pu séduire ni avilir : ce sont, parmi 
les anciens, quelques écrivains de notre race, 
dont la pensée, d'ordinaire occupée de plus 
grands sujets, a dû s'abaisser, à certaines 
époques, sur les gestes des Juifs déjà dispersés 
dans toutes les villes d'Asie, de la Grèce et de 
l'Italie, mais toujours unis en nation dont la 
ville sainte était Jérusalem. 

Le syndicat que nous avons naguère vu ras- 
sembler des millions du monde entier pour 
sauver un juif, le traître Dreyfus, fonctionnait 
déjà. « C'était la coutume, raconte Gicéron, d'en- 
voyer, chaque année, de l'Italie et de toutes les 
provinces, à Jérusalem, de l'or amassé par les 
Juifs. » Cette masse d*or en lingot, offrande au 
Temple, n'égalait sans doute pas la valeur des 
millions dont a parlé M. de Freycinet devant le 
tribunal de Rennes. Cicéron louait son clienl, 
L. Placcns, de s'être opposé à cette « supersti- 
tion barbare » en faisant verser cet or dans le 
trésor public. 

Le jour où l'orateur romain plaidait cette 
cause, Tan de Rome 695, une foule turbulente 



30 l'action française 

de Juifs, massés sur les degrés auréliens du 
forum, s'efforçaient, à leur ordinaire, de trou- 
bler l'assemblée, de « faire duchambard», 
comme dans nos réunions publiques. « Vous 
savez, dit Cicéron, en se tournant vers le tri- 
bunal, combien ces Juifs sont nombreux, comme 
ils sont unis [quanta concordia), quel pouvoir ils 
exercent dans nos assemblées. Je parle tout bas, 
assez haut seulement pour que les juges m'en- 
tendent. Il ne manque point, en effet, de gens 
qui excitent ces étrangers contre moi et contre 
les meilleurs citoyens; je ne veux point les y 
aider (1).» 

On ]e voit; un homme politique aussi consi- 
dérable que Cicéron, un ancien consul, ne lais- 
sait pas de connaître les ruses et de dénoncer 
publiquement la fourbe de la gent judaïque. 
Mais, à cette époque, le hautain mépris d'un 
citoyen romain était pour ces barbares un châ- 
timent qui semblait suffisant. Tout au plus, Ci- 
céron, qui était homme d'esprit, se permet-il 
quelques railleries sur la bassesse et l'absurdité 
de la religion et des usages de cette nation, 
abandonnée des dieux eux-mêmes. Lorsque les 
Juifs étaient en paix avec Rome et que Jéru- 
salem n'avait pas été abaissée, leurs rites et 
leurs cérémonies sacrés étaient déjà « inconci- 
liables, remarque l'orateur, avec la majesté de 
notre empire, avec la splendeur de notre nom, 
avec les usages de nos ancêtres. C'est bien pis 
aujourd'hui que cette nation, en prenant contre 
nous les armes, a fait connaître ses sentiments 



(1) CicéaoN. Oralio pro Flacco, xxviii. 



L*EMPIRE ROMAIN ET LES JUIFS 31 

pour notre République. Maintenant qu*elle est 
▼aincue, asservie, tributaire, il apparaît com- 
bien elle était chérie des dieux immortels ». 

Pompée, vainqueur des Juifs et maître de Jé- 
rusalem, n'avait touché à rien dans le Temple. 
Cicéron approuve ironiquement cette sagesse : 
elle a préservé Tillustre homme de guerre des 
soupçons et de la médisance des austères répu- 
blicains de l'époque ; cependant, ajoute-t-il, je 
ne croîs point que ce soit « la religion des Juifs, 
des Juifs ennemis, qui Tait arrêté : c'est tout 
simplement que ce général était homme d'hon- 
neur ipudor) ». 

L'événement a prouvé combien ce loyal sol- 
dat, cet homme d'épéc de race aryenne, s'était 
mépris sur la façon dont les Juifs devaient inter- 
préter sa modération et sa justice. Ce fut une 
grave faute politique de laisser à Titus et à 
Julius Severus, après tant d'années d'inutiles 
massacres, le soin d'achever l'œuvre commencée, 
de ruiner la ville et de raser le Temple. Mais 
quel Romain aurait pu lire dans l'âme d'un 
Sémite ? 

Tibère, qui se connaissait mieux en hommes, 
fit ordonner, par un sénatus-consulte, le trans- 
port en Sardaigne, sorte d'Ile-du-Diable, de 
quatre mille Juifs et autres Orientaux : « S'ils 
succombaient à l'insalubrité du climat, la perte 
serait peu regrettable ; il fut enjoint aux autres 
de quitter l'Italie si, dans un temps donné, ils 
n'avaient abjuré leurs cultes profanes (1) ». Au 
temps de Néron, les chrétiens souffrirent cer- 

{A) Tacitb. Ann,, U, 85. 



3â l'action française 

tainement beaucoup d^être confondus avec les 
Juifs; le Christ, d'où venait leur nom, avait été, 
sous Tibère, livré au supplice par le procurateur 
Pontius Pilatus, raconte Tacite : c< Réprimée un 
instant, cette exécrable superstition se débordait 
de nouveau, non seulement dans la Jt4dàe^ où le 
ftèau avait fa source^ mais dans Rome même, où 
tout ce que le monde renferme d'infamies et 
d'horreurs afflue et trouve des partisans. On 
saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, 
sur leurs révélations, une grande multitude 
d'autres, qui furent bien moins convaincus d'in- 
cendie que de haine pour le genre humain (1) n. 

Odium gmeria humani : ce mot terrible de Ta- 
cite résume l'opinion commune de tous les 
peuples anciens sur les Juifs, et cela depuis la 
plus haute antiquité jusqu'à l'époque romaine : 
« Tant que les Assyriens, les Mèdes, les Perses, 
régnèrent sur l'Orient, lei Juifs, a écrit Tacite, 
furent la portion la plus méprisée de leurs sujets 
(dèêpectissima pars sêrtfimtium). Quand les Macé- 
doniens eurent l'empire, Antiochus essaya de 
les guérir de leurs superstitions et de leur don- 
ner les mœurs des Grecs. La guerre des Parthes 
arrêta ses efforts pour changer en mieux un abo- 
minable peuple [têterrimamgmtem). » (Hist,^ Y, 8). 

La psychologie du Juif n'a jamais été tracée 
d'une pointe plus dure et plus pénétrante que 
par le style de Tacite : « Ces rites, dit-il, en par- 
lant de la religion des Juifs, quelle qu'en soit 
l'origine, se défendent parleur antiquité ; ils ea 
ont de sinistres y d* infâmes , que la dépravation 

(1) Tacite. Ann,, XV, 44. 



L* EMPIRE ROMAIN ET LES JUIFS 33 

aeaie a fait prévaloir. Car les plus odieux scélé- 
lats qui reniaient la religion de leur patrie, ap- 
poriaieal an Teibple offrandes et tributs. La 
puissance des Juifs s'en accrut, fortifiée d'un es- 
prit particulier. Avêe eetiœ ds leur nation^ fidUM 
à toute épreuve^ pitié toujours seeourahlé : maiSy 
eon&ê le roste des homfneey home et hostilité (sed ad^ 
perem omnoB alios hostHe odium). Ne communi- 
quant avec les autres ni à table, ni au lit, cette 
nation, d'une licence de mœurs effrénée {projec^ 
Hssùna ai Ubidinem getis)^ s'abstient pourtant des 
femmes étrangères. Entre eux, tout est permis 
{kiter 90 niSM iUieUum). Ils ont institué la circon- 
eiftion pour se reconnaître à ce signe. Ceux qui 
ont adopté les mœurs juives la pratiquent 
eomme les Juifs. Avant tout, on inculque aux 
judaDsants le mépris de leurs dieux, le renon- 
cement à leur patrie {exuero pairiam), l'oubli dé- 
daigneux de leurs parents, de leurs enfants, de 
leurs frères. On veille fort toutefois à Taccrois- 
sement de la population : il est défendu de tuer 
aucun nouveau-né... La manière de vivre des 
Juifs est absurde et sordicie. » {Ibid., V, 5.) 

Cest en ao^t 64, un mois après l'effroyable 
incendie qui dévora trois régions entières de 
Rome, que, pour apaiser la rumeur publique, 
Méron livra aux supplices, dans des fêtes d'un 
caractère expiatoire, ceux qu'on accusait d'avoir 
allumé cet incendie. En fait, ainsi que je l'ai 
écrit ailleurs, on n'a aucune preuve que cet in- 
cendie fût l'œuvre des chrétiens (1). Le nom de 

(!) JuLSS SouKT. JésHêot la ReUffion d'Israël, 3« êdit., 
ISèS (l>aris, Fas4nieUe), p. 108. Cf. Essais de critique 
rttipituse (Paris, Xerouz), p. 8 «t biût. 

AcnoM nuMÇ. — t. v. 3 



34 l'action française 

Tobscur Nazaréeo que donne Tacite n'arriva sans 
doute jamais aux oreilles de Néron. A Rome, 
des esclaves, des affranchis, des femmes adon- 
nées aux superstitions orientales savaient seuls 
alors qu*il existait, entre mille autres, une secte 
de chrétiens. Il n'était point facile pour un pro- 
fane de distinguer les chrétiens des Juifs et des 
adorateurs d'Isis et de Sérapis, des thauma- 
turges, des magiciens et des charlatans venus 
d'Egypte et de « Ghaldée ». La horde fantas- 
tique des Juifs grouillait tout le jour sur les 
places et dans les rues de Rome, étalait ses 
lèpres et ses haillons sur le pont Subliciiis et à 
la porte Gapène, mendiait à l'oreille des pas- 
sants, vendait pour quelques as des prophéties 
renouvelées d'Ëzéchiel ou de Daniel, interpré- 
tait les songes, colportait des philtres et des 
amulettes dans les maisons des dames romaines. 
La nuit venue, ces hôtes étranges de la grande 
citéjdisparaîssaient dans les quartiers d'au-delà 
du Tibre, se blottissaient aux fentes obscures des 
vieilles pierres et faisaient qu'on disait de leur 
nation, comme on le dira des chrétiens et de 
leur vie souterraine, qu'elle fuyait le jour. 

Ce n'est point dans les villeâ de haute culture 
et de civilisation raffinée, comme Athènes et 
Alexandrie, que le prosélytisme juif et chrétien 
put s'exercer au premier siècle ; ce ne fut pas 
davantage dans les villes vraiment latines. La 
présence d'éléments sémitiques, juifs ou syriens, 
fut toujours nécessaire dans l'obscure fermen- 
tation d'où sortirent çà et là les communautés 
ou églises. En Italie, Ostie, Fouzzoles, Rome, 
0(1 les Orientaux parlant grec arrivaient en 



l'empire romain et les juifs 35 

foule, et cela depuis les temps de la République, 
étaient des centres tout désignés pour ce genre 
d'élaboration. Le parti des Judéo-chrétiens, 
étroitement affilié à celui de Jérusalem, fut 
toujours très fort à Rome. 

Ni Néron, ni Domitien qui, comme \espasien, 
bannirent les philosophes, n'ont officiellement 
persécuté le judaïsme. Domitien ne sévit avec 
sévérité que contre les Romains accusés de pro- 
sélytisme juif, c'est-à-dire qui pratiquaient des 
« mœurs juives », la a vie juive i; il poursuivit 
avec rigueur l'impôt sur les Juifs. Les vaincus 
de Titus devaient payer la capitation à Jupiter 
Capitolin. Or, dès qu'il s'agissait du flsctis jiukU- 
ctUj tous les circoncis devenaient incirconcis (1). 
De là la nécessité des visites corporelles. On 
dut, par une mesure plus sévère, interdire la 
circoncision des non-Juifs. Ainsi, Domitien a 
puni des prosélytes romains, coupables aux 
yeux de tout bon citoyen d'être traîtres à la pa- 
trie : pas plus que ses prédécesseurs, il n'a per- 
sécuté le judaïsme. Quand, sur le bruit qu'il 
existait encore des descendants de Tantiqne 
race royale de Jérusalem, il fit venir de Batanée 
à Rome les petits-fils de Jude, frère de Jésus, 
Tempereur interrogea ces hommes simples et 
les renvoya sans leur faire aucun mal. 

Voltaire raconte très bien cette entrevue : 

o Hégésippe, cité par Eusèbe, dit que deux des 
petits-fils de saint Jude furent déférés à l'empereur 
Domitien comme descendants de David et ayant un 
droit incontestable au trône de Jérusalem. Domi- 



(i) SuéTONB. Domit,^ 12. 



dis l'action PRÀffÇAISft 

ti«ii, craignant qu'ils ne se servissent de ce droit, 
les interrogea lui-même : ils exposèrent leur généa< 
iogie. L'empereur leur demanda quelle était lear 
fortune; ils répondirent qu'ils possédaient trente- 
neuf arpents de terre, lesquels payaient tribut, et 
qu'ils travaillaient pour vivre. L'empereur leur 
demanda quand arriverait le royaume de Jésus- 
Ghriât : ils dirent que ce serait à la fin du monde. 
Après quoi, Domitien les laissa aller en paix, ce qui 
prouverait qu'il n'était pas persécuteur »% 

La conduite des Romains à Tégard des Juifs 
fut d*autant plus méritoire qu'aucune nation 
Tuincue ne se déchaîna plus souvent, et avec 
plus de rage, contre les vainqueurs. On le vit 
bien dans les guerres de Judée, et surtout dans 
ce siège de Jérusalem, où Yespasien et Titus 
durent écraser des milliers d'ennemis devenus 
sourds et insensibles, fermés à toute espèce de 
raison, n'ayant plus de l'homme qu'un masque 
convulsionné, hagard, hideusement contracté 
par la haine . Tous ces forcenés firent du Temple 
un repaire de brigands, disons-mieux, de 
hyènes et de chacals. Les horribles massacres 
de la Gyrénaïque, de l'Egypte, de Chypre, qui 
eurent lieu sous Trajan, au commencement du 
deuxième siècle, achevèrent de perdre Israël 
dans l'opinion du monde entier. Point d'année 
qui ne vit naître quelque haineuse prédiction 
contre Rome; l'auteur de V Apocalypse avait 
appliqué à Rome toutes les déclamations des 
anciens prophètes contre Tyr et Babylone ; les 
faiseurs d'apocalyses ne songeaient qu'au « |our 
d'Edom ». C'a été la destinée d'Israël de maudire 
tous les grands Etats oii, dans le cours des 



l'empibe romain bt lbs juirs 31 

àgeSy 8*e8t développée la civilisation aryeuBe. 

Les Juifs de Palestine, la judiciaire brouillée 
par toutes sortes de visions messianiques, 
furent, pendant près de cinq cents ans, en proie 
à une sorte de manie aiguë qui finit par les tuer 
comme nation. Ce n'est pas sans raison que 
l'on compte le manque d'esprit politique — je 
parle de la grande politique — parmi les carac- 
tères négatifs qui distinguent les races sémi- 
tiques des races aryennes. Les Juifs de Pales- 
• tine furent, à cet égard, au-dessous même des 
Juifs actuels de France, qui disparaîtront peut- 
être bientôt dans la guerre civile allumée par 
Dreyfus et par les dreyfusards. En vain le 
monde entier était devenu romain : ils préten* 
dirent rester Juifs. Pour comprendre une telle 
prétention, il faut songer à l'énorme fermenta- 
tion des esprits dans toute la Judée depuis 
l'époque des Macchabées. Résister à la domina- 
tion romaine n'était pas seulement une folie, 
héroïque d*ailleurs, si l'on veut: c'était un crime 
de lèse-civiiisation. £n efifet,le moyen de mettre 
en balance l'anarchie séculaire, le défaut absolu 
de haute culture et toutes les superstitions du 
peuple juif, avec a l'immense majesté de la paix 
romaine », comme s'exprime Pline, avec la ci- 
vilisation, la science et la doctrine du monde 
gréco-romain? 

Ces Sémites le prenaient de haut avec nos 
pères, dompteurs de monstres; ils osaient jeter 
un défi à l'Occident. Jérusalem se prenait pour 
Carthage. Elle eut le même sort, sans avoir eu 
la gloire d'inquiéter Rome comme la patrie 
d'Hannibal. A Carthage, ainsi qu'à Jérusalem, ce 



38 l'action française 



soQt des Sémites que les légions romaines écra- 
sèrent comme Thydre. Titus, Tan 70 de notre 
ère, rasa le temple du dieu des Juifs. Sous Adrien, 
une nouvelle révolte, excitée par le rabbin 
Akiba, conduite par un prétendu messie. Bar- 
Kosiba, fut étouffée dans des Ûots de sang par 
Julius Severus. Cette fois, la charrue passa sur 
remplacement du Temple. Après le triomphe de 
Titus, ce fut là la plus éclatante victoire de l'Oc- 
cident sur la théocratie juive. 

Lorsque Titus monta au Capitole, il fit traîner 
derrière son char triomphal et montra à la ville 
et au monde, entre autres dépouilles du Temple 
de Jérusalem, la Table d'or, le Chandelier à sept 
branches, les voiles de pourpre du Saint des 
Saints et le Livre de la Loi. 

Les Juifs n'étaient pas seulement des enne- 
mis publics de l'empire : ils étaient une peste 
pour la société. La société se défendait contre 
ces hommes d'une autre race, qui réclamaient 
tous les droits sans se croire tenus à aucun 
devoir. Israël fut toujours persuadé (tant ses 
docteurs le lui ont répété !) que Jaweh fait tra- 
vailler le reste du monde pour lui. Le vrai Juif, 
à en croire un bon juge, Ernest Renan, était 
a étranger à tous nos instincts d'honneur, de 
fierté, de gloire, de délicatesse et d'art», si bien 
que quelque chose d'odieux et de ridicule était 
attaché au nom de Judœus, ainsi qu'on le voit 
chez tous les écrivains classiques de l'antiquité. 
Il doit exister une raison explicative de celte 
antipathie générale. « Quand toutes les nations 
et tous les siècles vous ont persécuté, écrivait 
Renan, il faut bien qu'il y ait à cela quelque 



l'empire romain et les juifs 39 

motif. 9 Certes, ce motif n'était pas plus reli- 
gieux qu'il ne Test aujourd'hui en France. Si 
Ton excepte quelques pieux Israélites qui, dans 
des conjonctures bien rares, avaient refusé de 
sacrifier aux idoles et à l'image de l'empereur, 
jamais le judaïsme ne fut persécuté comme reli- 
gion. 

C'est que le judaïsme n'est pas un fait confes- 
sionnel, mais un fait de race. Là est pour le Juif 
une pierre d'achoppement, car on ne peut pas 
changer de race comme de religion, de langue 
ou de nationalité. < La race, avons-nous écrit, 
dans une définition qu'Henri Rochefort nous a 
fait le très grand honneur de citer, la race de- 
meure, en zoologie, et partant en anthropo- 
logie, le grand critérium anatomique, physio- 
logique et psychologique ; car elle repose sur la 
transmission directe des caractères héréditaires, 
ayant pour substratum les éléments reproduc- 
teurs eux-mêmes, u 

Jules Soury. 



LB MIRACLE DES MUSES 



Je sois l'ouvrage de Phidias l'Athé- 
nien, fils de Charmide. 

Epigr. SOlympiê. 



I 



Phidias, exilé d'Athènes, du temps qa*il tra- 
vaillait à ce monument fait de marbre, dHvoire 
et d*or qui répandit son nom jusque chez les 
barbares, recevait la visite des plus distingués 
d'Olympie. Ils étaient curieux de considérer ce 
grand homme maniant le ciseau. 

— Que son dieu le possède! disait chacun à 
son aspect. 

Car il ne saluait personne et ne voyait rien. 
On Teùt pris pour un insensé, tant ses gestes 
étaient rapides et profondes ses rêveries. Incli- 
né, le front dans les mains, ou marchant au mi* 
lieu des nuages de poussière, il semblait s^éle- 
ver dans Tair supérieur. 

Il faillit périr d*abstinence, une nuit qu'il 
était resté, au milieu des flambeaux, à calculer 
la courbe de Tare du front de Jupiter. De tels 
problèmes résolus, il poussait de profonds sou- 
pirs, pareils à des actions de grâces, levant 



LE MIRACLE DES MUSES 41 

aussi les bras au ciel comme pour attester tous 
les habitants de l'Olympe. Il n'en fallut pas da- 
vantage pour que cet ami de Socrate, nourri 
dans le mépris des idoles qu'il façonnait, fût 
réputé le plus pieux de tous les Grecs. Ainsi les 
apparences déterminent les opinions. 

L'œuvre acbevé, l'on détruisit les échafau- 
dages. La majesté de Jupiter qui lance le ton- 
nerre fut révélée au peuple. On vit la tête au- 
guste où battit le cœur de Pallas. On admira 
cette stature qui, bien qu'assise, s'élevait jus- 
qu'au plafond de l'édifice. Un cortège de ci- 
toyens conduisit Phidias jusqu'à l'entrée de ses 
demeures ; des enfants semaient sur la route 
une telle abondance de laurier et de pin que le 
sol embaumait. 

— Dieux tout-puissants ! proclamaient-ils, 
vous avez fait d'Athènes la première des villes 
en la dotant de Phidias. Olympie, certes, est la 
seconde, dès le jour qu'il y débarqua... Mais, ô 
Charmidide, dis-nous, n'as-tu pas vu quelque 
part le fils de Saturne? car tu Tas retracé tel 
qu'il doit se montrer au milieu des nuages. 
Comment l'apparu t-il? Est-ce sous la forme 
d'un songe ou d'une autre façon? 

Le statuaire répondait : 

— Amis, je l'aperças comme vous, dans 
Homère, aux vers où le poète dit qu'un regard 
de lui suffit pour ébranler la voûte du monde. 

Les femmes ne cessaient de lui poser au front 
des chapeaux de rose et d'iris, ni d'associer à 
son nom les dieux bienheureux. De sorte qu'il 
s'en attristait. Mais les vieillards félicitaient à 
voix haute les femmes : 



I 

I 
^ t 



42 l'action française 

— Vous êtes sages, ô vous, de ne point sup- 
poser qu'une merveille de cet ordre ait pu naître 
sur terre sans un secours supérieur. 

Deux cents vierges resplendissantes, vêtues 
de la robe des Mystes, vinrent en théorie, agi- 
tant des bouquets. 

— Heureux, disaient-elles, tes flancs, toi qui 
portas le statuaire. Tu es heureuse, femme 
d'Athènes ! Le roi des Dieux aime Ion fils. 

Elles avaient de belles tresses sur un visage 
clair et leurs poitrines bondissaient selon la 
mesure de l'hymne. Comme elles redisaient le 
nom sacré de Jupiter, le sculpteur eut de l'im- 
patience. Il haussa les épaules. Ce signe de mé- 
pris ne fut point remarqué sinon du jeune 
Pantarcès et de la belle Polydam'ie, qui, aimant 
Phidias, étaient tous deux aimés de lui. Cons- 
ternés, ils se regardèrent, redoutant un grand 
châtiment. 

Au seuil de sa maison, Phidias trouva le Tra- 
gique Euripide qu'il avait connu chez Socrate 
et qui était son hôte. 

— saint homme ! salua-t-il, ô mon Phidias, 
mille grâces 1 Ton chef-d'œuvre vient ajouter à 
la religion des peuples. 



II 



Mais le sarcasme d'Euripide reçut son accom- 
plissement. Des lieux les plus lointains du 
monde habité, de l'Egypte, de la Chaldée, oQ 
vivent des forêts de temples, de l'Inde même, on 



LE MIRACLE DES MUSES 43 



Tit des théories sans fin se guider vers le Jupi- 
ter. Des richesses incalculables coulaient avec 
les pèlerins. Et les citoyens de la Grèce sacri- 
fiaient le nécessaire aussi bien que le superflu 
à la décoration du temple nouveau. On tressa 
des litières, on forma des tapisseries avec les 
couronnes de chêne que suspendirent cette an- 
née les athlètes vainqueurs. Un rhéteur chassé 
de sa ville pour avoir renié la divinité s'arrêta 
un jour devant la statue ; il croisa les bras, il 
baissa la tête, et, par trois fois, il répéta : 

— Voilà bien le maître du monde. 

Les prêtres publièrent qu'il s'était rétracté et 
il en profita pouf retourner dans son pays. 

Phidias, k vrai dire, ne s'était contenté de 
donner au dieu souverain le sceptre, l'Aigle du 
tonnerre et, dans la paume gauche, la Victoire 
d'ivoire et d'or aux quatre ailes de pierreries. 
Il avait prodigué d'autres insignes moins visibles 
et qui frappaient mieux les esprits. A toute 
heure du jour, la lumière abondait sur la tête du 
dieu. Elle se répandait de là, comme le rayon 
d'une lampe. Avant que de céder le temple à la 
nuit, la dernière flamme du soir se réfugiait sur 
ce front dont la clarté semblait descendue du 
ciel même. 

Et les muscles puissants et souples, liés sur la 
stature d'une élégance et d'une harmonie ache- 
vées; l'attitude majestueuse sur le trône d'or 
incrusté ; le regard éloigné comme la destinée : 
tous ces organes du grand être où la beauté 
naissait d'une plénitude de force remuaient vive 
ment le cœur des jeunes Grecques. Mais les Grecs 
adoraient les vastes tempes lumineuses qui se 



44 l'action française 

renflaient comme une sphère à l'image de Tuni- 
vers. 

— Connais-tu bien ce que tu as fait? disait 
Euripide. Tu as comblé ce dieu des meilleurs de 
nos biens. Il a par toi cette justice et celte intel- 
ligence qui furent Tinvention de Prométhée son 
ennemi. Tu as placé notre vertu au milieu des 
cieux étonnés. Oh ! regarde comme ils se ruent à 
Fadoralion de leur âme ! Car tu Tas mise sur 
Tautel. Qui sait si Zeus demain n'aura point 
Psyché pour rivale? Mais l'idée est nouvelle. 
Courage, Phidias! 

Les dieux n'avaient pas sur la terre de con- 
tempteur aussi déclaré qu'Euripide. Mais, con- 
naissant la vie, il mélangeait à ses blasphèmes 
des mots religieux qu'il savait prononcer avec 
une grande douceur. Phidias, au contraire, 
avait cette Àme fruste et simple qui distingue 
encore aujourd'hui les hommes de son art : à 
polir les rochers ils acquièrent eux-mêmes la 
rudesse et la pesanteur. 

— Bien vainement, se disait-il, gravai-je sur 
le socle : Je suis Vauvrage de Phidias r Athénien^ 
fils de Charmidê. Les théories de suppliants qui 
viennent en Ëlide ne connaissent que Japiler. 
Et le malheureux Phidias n'est plus rien désor- 
mais. 

Mille voyageurs s'avançaient du temps qu'il 
répandait ces amertumes inutiles. Ils baisaient 
le parvis du Temple. De peur d'être éblouis ils 
ne regardaient point vers les sourcils du dieu. 
Mais tous s'en allaient d'Olympie sans être re- 
montés jusqu'à l'auteur de la merveille. 

— Insensés! disait-il. 



LB MIRACLE DES MUSES 45 

Mais les jeunes filles passaient, habillées de 
Un pÀle et avec leurs mains jointes, avec leurs 
lèvres réunies, offraient des couples de co- 
lombes, imploraient des amants nombreux et 
des 'maisons prospères. Les marchands, les 
esclayes se joignaient à la foule ; et le trésor 
de rhiéroduie s'enflait. Des tas d*olives, de 
raisins et de figues sèches portaient jusqu'aux 
toits des celliers Tabondance des prêtres. Phi- 
dias comparait ces profits injustes, cette im«- 
mense gloire usurpée, & son misérable partage : 
il avait reçu du grand-prètre cinq talents d'or, 
une maison dans la cité, un char attelé de cava- 
les et une bande de prairies dans la campagne 
de TËlide. L'ingratitude avait scellé l'envoi de 
ces présents. 



m 



Il ne goûta point de repos qu'il n'eût ouvert 
dans 01)rmpie une école de sacrilèges. Des éphè- 
bes choisis s'y réunissaient chaque jour. Il leur 
apprenait à ne point mélanger une goutte d'eau 
à la glaise sans outrager quelqu'un des dieux. 

Cq)tive dans l'écume froide du pentélique, 
une Vénus attendait-elle le suprême coup d'é- 
bauchoir : 

— Achevezi disait-il, le dos de cette courti- 
sane. 

Désignait-il le dieu des armes : 

— Forgez une pique au brutal I 



46 l'action française 

1—^ ■■ Il Ml I ■ I - -^Tl III I ■'M^ 

Il répétait encore : 

— Pour la tunique de Junon, vous pouvez 
rallonger. Serrez si vous voulez, les pans infé- 
rieurs à la façon d*un sac. Il n'y a guère d'appa- 
rence que le désir de Jupiter les relève jamais. 

Or, ces provocations, soit qu'ellesne parvins- 
sent jusqu'à la cime de TOlympe, soit qu'on n'y 
ressentît que du dédain pour Phidias et soit 
encore que les dieux fussent vraiment absents 
du monde, ne reçurent pas de réponse. Jupiter 
fut muet. Et les audaces du sculpteur se multi- 
plièrent. 

Il donnait ses leçons dans un jardin au bord 
du fleuve. Un esclave expérimenté sculptait de 
cent façons la masse des arbustes que les élèves 
copiaient, attentifs aux propos du maître qui 
n'étaient point très variés. 

Ainsi le jardinier formait une sirène. La bou- 
che ailée, les seins turgides dessinaient sur le 
eielleur éloquente volupté. Phidias déclamait : 

— Vous voyez ce profil, quel il est et quel il 
était? La métamorphose est fort simple. N'y 
cherchez aucun dieu. Ne supposez aucun mys- 
tère. Quelques coups de ciseau, sans rien changer 
à la nature de la branche, ont modifié sa figure 
et varié vos émotions. L'arbuste a pris la forme 
du désir de vos cœurs. 

Lorsque le jardinier, par un artifice sembla- 
ble, feignait une harpie, comme les moineaux 
d'alentour s'enfuyaient en battant de l'aile : 

— Ces moineaux, disait Phidias, sont pareils 
aux gens d'Olympie qui redoutent la foudre en 
airain ciselé que je forgeai pour leur monarque; 
ils fuient devant des apparences. Et vous- 



LE MIRACLE DES MUSES 47 

mêmes, à la seule idée de l'obscène oiseau, 
n'éprouvez-vous point de dégoût? Sachez que 
toute vie se nourrit ainsi d'illusion. Nos peines 
et nos joies sont causées par des simulacres. 
Mais l'art sait le secret de créer et de balancer 
pour l'usage de l'homme tous les éléments de 
ces tromperies. Je vous en montrerai l'usage qui 
est vraiment la clef de tout, car idole bien faite 
ne manque jamais d'acheteur. 

Plus chien que les Cyniques, ainsi s'expri- 
mait Phidias. Et il marquait le plus judicieuse- 
ment du monde comment le rapprochement des 
sourcils, uni *à quelque involution de la voûte 
du crâne répartit sur les tempes les ténèbres et 
la clarté; comment ces jeux de la lumière veu- 
lent des substances polies afin d'y miroiter à la 
moindre éclaircie; comment, enfin, par ces mé- 
thodes, naissent les religions dans les âmes des 
hommes : 

— Tout l'Univers résulte de surfaces et de vo- 
lumes, de lignes et de points. Savoir combiner 
à coup sûr le plus grand nombre de ces points, 
c'est toute la magie du géomètre et du stratège, 
du poète et de la sibylle. En statuaire, égale- 
ment, l'harmonie dépendra de l'exactitude de 
nos calculs. 

Euripide, à ces mots, fredonnait d'ordinaire 
les premières mesures de la table de Pythagore. 
Phidias poursuivait le cours de son blasphème. 
Hais rien n'en perçait au dehors. Les jeunes 
gens étaient liés par un redoutable serment. 
Ils conservaient dans le secret les paroles du 
maître. A chaque nouvelle statue, tout Olympie 
se récriait : 



48 l'action française 

— Il vit dans rassemblée des dieux! 

Aucun citoyen ne voyait qu'une grâce char- 
mante et à bon droit nommée céleste, une puis- 
ftance apollonienne s'étaient éloignées peu à peu 
delà main du sculpteur. Les figures étaient uni- 
formes, raidies et comme désolées par une sé- 
cheresse. Ce nonobstant, elles semblaient tou- 
jtdurs être divines ; et Jupiter le permettait. 



IV 



Il achevait en ce moment le bas-relief dès 
neuf Muses. Belles comme des fleurs, en ligne 
cadencée, les vierges s'inclinaient vers la pMn- 
tive lo. La fille d'Inachus, pâle de sa longue 
terreur, oubliait la Qèche du taon pour écouter 
la voix et le pas alterné des sœurs. Non loin, un 
jeune pâtre suivait les doigts de Polymnie sur 
une flûte de roseau. 

— Heureux, le pâtre I ricana tout à coup Phi- 
dias. Une muse l'inspire. Je veux que Ton me 
mette en croix, si jamais Muse m'instruisit à 
tenir le poinçon. 

Comme on accourt près d'un malade Polyda- 
mie et Pantarcès accoururent vers Phidias. 
Quelques jeunes hommes rougirent, ayant senti 
leurs nuits se remplir autrefois de pans de robes 
immortelles. Euripide lui-même fronça lès 
sourcils. Il était ennemi de tous les excès. 

Mais, par obstination, Phidias répéta : 

— Si Jamais Muse m'assista je veux être mort 
tout à l'heure* 



• — r 



LE MIRACLE DES MUSES 49 

Et il le répéta une troisième fois. 

Un soupir grave, long, profond et déchirant, 
s'exhala par tout le jardin. Les travaux furent 
suspendus et l'on se regarda avec incertitude. 
Phidias se tourna. Il vit les Muses adorables se 
déployer comme un nuage au-dessus des bos- 
quets pâlis. Des yeux, il les suivit qui se reti- 
raient de son œuvre II voulut conserver un 
beau visage indifférent. Mais, la flûte aux doigts 
de réphèbe s'étant rompue aussi, le visage d'Io 
s'éteignit comme une lumière sur le passage 
d'un grand vent. 

On raconte qu'à la môme heure, dans le 
temple, le même soupir résonna. Une foule in- 
nombrable était réunie. Les prêtres accom- 
plissaient une marche lustrale, lorsque le front 
de Jupiter devint terne et muet. La flamme 
s'envola. La couronne de majesté s'évanouit. 
Et, quelque chose encore s'étant fondu, un cra- 
quement s'étant produit, Tâme qui retenait en- 
semble tant de métaux et tant de pierres s'étant 
en allée de ce corps, les mains augustes s'en- 
tr'ouvrirent et le Sceptre éclata sur le pavé de 
mosaïque en même temps que la Victoire faite 
d'ivoire et d'or. Le pur flambeau des yeux qui 
éclairaient le monde fut souillé au même 
moment. Et tous les traits flétris, fléchis, 
appesantis, semblèrent découvrir qu'on les avait 
taillés dans une matière insensible. Ils disaient 
une grande mort. 

a Ah I ah I le grand Zeus a péri I » se lamen- 
tait la foule. Elle se sauvait en tumulte. Mais 
sur la place, des statues d'athlètes et de guer- 
riers, signées aussi de Phidias, apparurent 

ACTION FRARÇ. — T. V. 4 



50 l'action française 

semblablement touchées de la décrépitude: 
pendant que les héros de Panaène et d'Âlca- 
mène, de Myron et de Polycléte, n^avaient, les 
dieux ni les mortels, subi aucun dommage. 

Comme on se concertait pour donner un sens 
au prodige, une vieille femme sortit, les yeux 
baignés de larmes, de la maison de Phidias. Po- 
lydamie, qui la suivait, déchirait sa poitrine en 
éparpillant ses cheveux. Après elle, parut une 
troupe d'éphèbes dont les uns soutenaient le 
triste Pantarcès, tandis que les derniers por- 
taient sur un brancard le grand homme déco- 
loré. Debout derrière eux, Euripide tenait le 
fer avec lequel Phidias l'Athénien venait de se 
percer. 

Charles Maurras. 



L'AMOUR DE LA PATRIE 



«*MMW«MMM«WMWM 



Montaigne disait se défier a prwri de Vidée 
générale, parce que Tidée générale a grande 
chance d'être une de nos passions que nous 
avons déguisée en idée ; et comme nos passions 
nous font souvent errer, il n'est point bon de se 
laisser guider par elles; ni donc par ce qui peut 
être leur traduction intellectuelle, l'idée Géné- 
rale. ^ 

Or s'il est quelque matière où ceci, à savoir 
que nous sommes portés à traduire nos passions 
en idées générales, renferme une "grande part 
de vérité, c'est bien surtout la politique. A quoi 
ressemble, en effet, le plus souvent, ce que nous 
entendons par politique, sinon à quelque nou- 
velle édition du « Roman de la Rose ». Le héros 
primitif du roman, le personnage abstrait 
€ Amant », s'appelle maintenant V « Homme » 
La rose qu'il tente de conquérir prend suivant 
les circonstances les noms de République 
Démocratie, Progrès ou Cité future. Et favori- 
sant ou empochant cette conquête ce sont 
comme dans le roman, non des êtres de chair' 
des réalités, des aides ou des obstacles naturels' 
mais seulement des sentiments du héros per- 
sonnifiés. Les chevaliers qui combattaient au- 
trefois s'appelaient Libéralité, Noblesse-de- 
Cœur, Courtoisie, Haine, Envie, Faux- 
Semblant... Hs s'appellent maintenant Egalité 
Justice, Liberté, Droit, Humanité... Et Urer de 



52 l'action française 

nous des sentiments pour en faire des person- 
nages vivants est peut-être une fiction qui trouve 
sa place dans un poème psychologique, mais 
pas du tout dans la politique, la politique ne 
devant reposer que sur des réalités. 

Pour être certain de ne pas prendre pour réa- 
lité quelque mouvement de notre sensibilité 
objectivé, méfions-nous donc apriûri en politique 
de ridée générale, et ne l'acceptons que lors- 
qu'après l'avoir confrontée avec la vie, elle 
résiste à cet examen. 

Mais cet examen nous est-il permis? Il sem- 
blerait que non, à entendre ce que Barrés dit 
de Sturel : « Lui-même comme tout le monde, il 
soustrayait aux méthodes critiques cinq ou six 
idées de fond. Il n'y a pas d'esprit libre. » Tou- 
tefois je crois que si ceci appliqué à la politique 
est vrai, cela vient de ce que nous confondons 
métaphysique et politique. Qu'en métaphysique 
nous soustrayions un certain nombre d'idées à 
la méthode critique, c'est bien explicable; c'est 
qu'instinctivement nous sentons que dans ce 
domaine il est des régions qui sont fermées à 
notre entendement ; que nous ne pouvons donc 
espérer atteindre que par un élan du cœur. Si 
bien que nous en sommes réduits ou à ne pas 
discuter cet élan du cœur, ou à tomber dans le 
doute, ce qui répugne le plus souvent à notre 
nature. Mais que nous arrivions à dégager de 
notre esprit la confusion que nous faisons entre 
la métaphysique et la politique, pourquoi hési* 
terons-nous plus longtemps à soumettre k 
l'examen tout ce qu'il y a en politique d'idées 
qui s'offrent à nous ? Quand il s'agit des sciences, 



l'amour de la patrie 53 

mathématiques, physique, chimie, nous n'hési- 
tons point. La politique n'est pas d'un autre 
ordre. Ici nous ne risquons pas de tomber dans 
le doute, car il suffît que nous arrivions à 
étreindre une réalité essentielle pour pouvoir 
sur cette réalité reconstruire tout ce que la cri- 
tique aura démoli. 

Soumettre à l'examen toutes les idées sur les- 
quelles on fait reposer la politique, pour rejeter 
celles qui ne répondent pas à des réalités; 
parmi celles qui correspondent à des choses 
réelles étreindre la réalité de Patrie comme 
actuellement la plus essentielle et la plus vitale 
pour nous; de cette réalité tirer toutes les idées 
de droit, de justice, de liberté, etc.. dont nous 
ne pouvons nous passer, et qui tout à l'heure 
dans leur absolu étaient du domaine métaphy- 
sique,mais qui main tenant, déduites de laréalité, 
tombent dans le domaine réel : voilà ce qu'est 
profondément le nationalisme. 

Ajoutons du reste que cela il l'est rarement, 
que rarement il se présente dans cette intégra- 
lité. Il est rare que la réalité de Patrie ne soit 
embrumée de nuées métaphysiques. On aime 
sa patrie, mais on aime aussi la Démocratie, la 
Révolution, les Droits de l'Homme, et on entend 
unir ces diverses amours sans même s'être de- 
mandé auparavant si elles peuvent s'accorder. 
Et l'on définit — ce sont les meilleurs qui 
parlent ainsi — que le nationalisme consiste 
« à réconcilier le sentiment démocratique et le 
sentiment national », — *« à restaurer l'idéal 
démocratique et l'idéal français». Et dans ce 
sentiment démocratique, dans cet idéal démo- 



54 l'action française 

cratique, on sent que c'est tout le Roman de la 
Rose qui va reparaître. Nous perdons — ce que 
l'idée de Patrie nous avait donné de si précieux 
— le contact avec la réalité. Qu'est-ce qui nous 
empêche maintenant d'aboutir à quelque utopie? 

Certes, puisque nous avons en nous Tamour 
de la patrie, nous n'aboutirons pas tout au 
moins, et cela est déjà beaucoup, à ces paroles 
que M. Léon Bourgeois prononçait récemment 
à une réunion des Amis de la Paix : « Ce sera 
dorénavant l'honneur des hommes d*Etat de 
défendre non pas les intérêts de leur pays, mais 
le Droit par la Raison. » Mais nous sommes sur 
la route intellectuelle qui y peut conduire. Car 
puisque c'est dans le Roman de la Rose que nous 
nous plaisons, Z>r<n7 et i^aû(?n y fî gurent bien mieux 
qu'intérêts du pays. Entre M. Léon Bourgeois 
et nous qui parlons de sentiment démocratique, 
de Droits de l'Homme, de Principes de la Révo- 
lution, il n'y a pas de vues si divergentes. Lui 
et nous, nous sommes sur le même chemin, 
plus ou moins loin, voilà tout. Ce qui nous arrête 
à moitié route et nous empêche de glisser jus- 
qu'au bas de la pente, c'est seulement l'amour 
de la patrie. Que cet amour faiblisse et rien ne 
nous retiendra plus. 

Et c'est pour cela que cet amour est vital pour 
nous. Car puisqu'il est visible que nous n'arri- 
vons pas à séparer la politique de la métaphysi- 
que, ce qui nous amène à soutraire un certain 
nombre d idées à l'examen critique, seul cet 
amour est capable de redonner une discipline à 
notre esprit en nous forçant parla conscience du 
salut national à mettre en question toutes ces idées 



L* AMOUR DE LA PATRIE 55 

que nous dous refusions auparavant à discuter. 

Mais ces idées nous offraient des motifs de 
nous émouvoir. Si au nom de Tamour de la pa- 
trie nous sommes amenés à les écarter, ne va- 
t-on pas dire que nous risquons d'appauvrir 
notre sensibilité, de « nous rétrécir »,de « nous 
amoindrir moralemcmt »? Ne va-t-on pas pro- 
noncer le mot d' « égoïsme national »? 11 est 
probable, et cela n'a du reste rien d'étonnant. 
Sturel lui-même avait éprouvé ces inquiétudes: 
a II craignait, dit Barrés, qu'à resserrer son hu- 
manité un peu flottante en un nationalisme po- 
sitif, lui-même ne baissât en générosité. Le 
scrupule est classique chez l'individu qui com- 
mence à se socialiser. La prochaine étape en le 
mettant en face des dures nécessités de vieou de 
mort qui nous supprimentla liberté d'hésiter al- 
lait le tranquilliser. » Et pour chacun de nous la 
prochaine étape est celle où nous prenons con- 
science du salut national. 

Mais même en laissant de côté ces questions 
de vie ou de mort et de salut national, même à 
un point de vue tout spéculatif, je me demande 
si c'est un si beau spectacle que de contempler 
une générosité désordonnée. Suiïit-il d'exalter 
son cœur et d'exciter sa sensibilité ? L'opium et 
la morphine exaltent aussi l'imagination. Pour- 
tant je ne puis trouver beau le désordre intel- 
lectuel de celui qui prend de l'opium et de 
la morphine : or, il y a de l'opium et de la mor- 
phine dans la plupart des idées qu'on nous offre 
actuellement comme généreuses en politique. 
Vous aimez à prendre ces idées parce qu'elles 
dilatent votre cœur ; elles le dilatent, il est vrai, 



56 l'action française 

mais comme l'opium dilate le cerveau, en jetant 
en vous un tel désordre moral, que si vous n'y 
prenez garde et ne réagissez, bientôt vous vous 
trouverez tout proche des anarchistes, applau- 
dissant à leurs gestes stupidement meurtriers et 
, à leurs efforts de désorganisation. 

Pourtant il faut l'avouer : oui, cela est triste 
que nous soyons obligés en politique de nous 
méfier des mouvements denotre sensibilité. Gela 
est triste parce que cela prouve que nous som- 
mes entamés dans notre nationalité. Un peuple 
sain peut se laisseraller aux mouvements de son 
cœur. Car lorsqu'on est bien portant, comme on 
aime l'air que l'on respire, le soleil qui vous ré- 
chauffe, on aime et on aime seulement les idées 
qui vous font vivre. On peut admirer des vérités 
qui vous sont étrangères, comme on admire des 
flores exotiques, mais on ne leur donne que de 
l'admiration, et un instinct vital vous fait gar- 
der tout votre amour pour les vérités comme 
pour les paysages de votre pays. Et à n'aimer 
que les vérités de son pays, un peuple offre le 
plus beau spectacle que Ton puisse contempler, 
celui de Tharmonie, toutes les parties de son 
être, intelligence et sensibilité, s'accordant pour 
lui insuffler la vie. C'est cette harmonie que 
nous avons perdue, nous étant attachés à ce qui 
tend à nous détruire, et c'est cette haïmonie 
dont nous retrouvons un dernier vestige dans 
l'amour de la patrie. 

Ce qu'on qualifie d'égoi'sme national serait 
donc bien mieux défini : la plus grande beauté 
dont un peuple puisse se parer. 

LÉON BE MONTESOmOU. 



LES JUIFS 
ET LA FRANC-MAÇONNERIE 

DEVANT LA QUESTION SOCIALE 



On a dit et on répète encore qu'un retour à Ja 
monarchie serait un nouveau triomphe de la finance 
juive qui deviendrait plus puissante que jamais. 

Un de nos abonnés de la première heure, M. G. 
Sénéchal de la Grange, qui eut Thonneur d'être 
pendant trois ans le représentant en Algérie de 
Mgr le comte de Ghambord, vient, pour aider à dé- 
truire cette légende, de nous apporter un article 
publié par lui à Paris, en 1883, le 23 août, dans un 
organe légitimiste ultra, comme dirait un demi- 
solde : Vlntérét socialy ancien Mousquetaire. 

Deux ans avant Tapparition de la France Juive, 
huit ans avant la Libre ParolCy un premier cri d'a- 
larme était donc lancé par un fervent de la légiti- 
mité dénonçant le péril juif et maçonnique. 

Il nous a paru intéressant de reproduire cet ar- 
ticle in exlensOf car, s'il eût été écrit hier, il eût été 
d'actualité, et il dénote de la part de son auteur 
une vision nette du fléau, sur lequel personne en- 
core n^avait attiré l'attention. 

• 

Associer ainsi dans une même idée ces deux 
vastes congrégations qu*on nomme Juifs et 
Francs-maçons, semblera peut-être étrange, et 



58 l'action FRANÇAISfe: 

cependant, si on veut se donner la peine d'étu- 
dier la question, il est facile de voir que les Juifs 
et les Francs-maçons ne font qu'un, ou plutôt 
que la Franc-maçonnerie n'est plus qu'un ins- 
trument puissant dont se servent les Juifs pour 
assouvir leur convoitise et leur esprit de lucre 
et de rapacité. 

Il y a dans cet accord qui engendre l'envahis- 
sement de notre pays par les Israélites, un dan- 
ger imminent ; il est des plus regrettables qu'on 
ne semble pas y faire attention, et que surtout 
on ne réagisse pas d'une façon plus sérieuse 
contre les empiétements d*une race abâtardie, 
incapable d'un sentiment généreux et même 
honnête, et pour laquelle l'existence entière se 
résutne en deux mots : a Oagner de Vargmt, » 

Gagner de l'argent, me dira-t-on, mais tous 
nous cherchons à en gagner. C'est vrdi; mais 
parjquels moyens? Tout est là. Le soldat qui tue 
l'ennemi dans un combat face à face est un 
brave, le gredin qui assassine au coin d'un bois 
le passant qu'il guette n'est qu'un scélérat. De 
même le travailleur qui gagne honnêtement sa 
vie ne peut être comparé à ces juifs qui, pour 
gagner, vendraient non seulement père, mère, 
sœur, mais encore honneur et patrie, s'ils sa- 
vaient ce que c'est. 

Il y a des métiers honnêtes, d'autres qui ne 
le sont pas, ces derniers sont toujours les moins 
fatigants et les plus lucratifs, aussi est-on sûr 
que c'est de ce côté que viennent toujours les 
Israélites. Là est l'explication des fortunes ra- 
pides et souvent incompréhensibles qu'on voit 
faire à ces dignes fils de Judas. D'aucuns osent 



LES JUIFS ET LA FRANC-MAÇONNERIE 59 

alléguer leur soi-disant intelligence. Quelle 
erreur! Là où il y a intelligence, il y a produc- 
tion : or, qu'a jamais produit le Juif? Tous les 
pays où cette ignoble engeance s'est abattue 
lui ont dû leur ruine, s'ils n'ont su réagir à un 
moment donné pour secouer cette nuée de pa- 
rasites et de vautours, qui sucent le sang d'une 
nation comme des vampires, et en échange ne 
lui rendent ni dévouement, ni industrie, ni bra- 
voure, ni travail. 

La prétendue intelligence commerciale du 
Juif n'est que l'absence complète de tout scru- 
pule, de tout amour-propre, de toute honora- 
bilité. Peu lui importe la honte, peu lui im- 
portent les affronts ; et quant à la loi, tous les 
efforts de son esprit ne tendent qu'à la frauder, 
s'il ne peut se mettre d'accord avec elle. C'est 
en insistant sur ce point important que les Juifs 
ne sont pas des gens comme les autres qu'il est 
urgent de dévoiler leurs menées ouvertes ou 
cachées. 

En France, leur conduite est souvent dissi- 
mulée sans être meilleure, parce qu'avec leur 
bravoure habituelle, ne se sentant pas, à leur 
avis, en nombre suffisant, ils masquent leurs 
manœuvres. On est moins en déOance, on les 
surveille moins. Mais si on veut juger réelle- 
ment de l'esprit et des tendances de cette race, 
c'est en Algérie qu'il faut la voir, là où aujour- 
d'hui elle opère à visage découvert, et où elle 
prépare la ruine de notre* colonie, comme celle 
de tous les pays où cette engeance s'abat, plus 
désastreuse qu'une invasion de sauterelles. 

— Depuis 1870, disent les Arabes, ce ne sont 



60 l'action française 

plus les Français qui sont les maîtres en Algé- 
rie, ce sont les Juifs. 

L'Arabe a raison. Dans son langage brutal, il 
qualifie nettement la situation. 

Qui possède la terre en Algérie ? — Le Juif. 
— La cultive-t-il ? — Non. 

Comment Ta-t-il acquise ? — Par l'usure, au 
moyen de la vente à réméré, que le pauvre 
arabe, travailleur, lui. accepte sans comprendre 
à quoi il s^engage, par devant un notaire, ou un 
greffier notaire, qui est trop souvent complice 
d'un acte qui n'a de légal que l'apparence. 

Qui préside le conseil et les assemblées dans 
nos provinces algériennes? Qui nomme les sé- 
nateurs et députés? — Les Juifs. C'est à tel 
point que certains de ces élus des consistoires 
ont été baptisés « Députés Kachirs », c'est-à-dire 
consacrés. Demandez à MM. Etienne et Letellier, 
par exemple, s'il est rien de tel qu'un consis- 
toire pour bien mener une élection. 

Les optimistes diront peut-être que ces nou- 
veaux Français n'attendent que l'occasion de 
prouver qu'ils sont reconnaissants de la situa- 
tion à eux faite par la loi Crémieux, cette loi 
funeste qui nous aaliéné les Arabes gratuitement 
insultés. Ils diront que les Israélites aujourd'hui 
sont devenus nos partisans zélés. 

Pour répondre à cette illusion, les exemples 
affluent. On se rappelle les troubles de Tlemcen 
et dans un autre ordre d'idées, je citerai le pas- 
sage suivant, cueilli au hasard dans un journal 
d'Oran, en date du 3*juin : 



LES JUIFS ET LA FRANC-MAÇONNEHIE 61 

♦ ^ 

UN CAS inouï d'humanité JUIVE 

Dimanche dernier un homme, un Français de 
France, tombait lourdement en descendant l'esca- 
lier qui conduit de la rue de Rome à la rue des Jar- 
dins, à Oran. Ce malheureux est resté sur le coup ; 
il gisait presque sans mouvement, le visage et la 
tète ensanglantés, lorsque Tun de nos concitoyens, 
M. A., passant à ce moment au bas de Tescalier, 
s'est porté promptement au secours du blessé. 
M. A. s'est rencontré devant ce dernier avec un juif 
francisé par Crémieux et habillé à la française, qui 
descendait ledit escalier. 

Interpellant le juif fort poliment, notre conci- 
toyen lui dit : « Aidez-moi donc, Monsieur, à rele- 
ver ce malheureux. » Mais notre Macchabée, regar- 
dant dédaigneusement le blessé, répondit : « Cest 
un chrétien, ma religion m^interdit de lui porter se- 
cours. B Et il continua son chemin. 

M. A. a dû, faisant de son mieux, transporter seul 
le malade dans une maison voisine où il a reçu les 
premiers soins que réclamait son état. 

La réponse du juif ne nous étonne nullement; 
le contraire seul nous eût étonnés. 

Voilà quels sont ces gens qui, de tous côtés, 
négocient avec nos ennemis et vendent aux in- 
digènes révoltés contre nous des armes et des 
munitions; voilà comment nous récompensent 
de notre générosité ces réprouvés du fanatisme 
musulman auxquels nous avons ouvert les bras 
comme disent les philanthropes à outrance. 

Je citerai un dernier exemple : 

Il y a trois ans, le citoyen Jacques, sénateur 
d'Oran, n'avait rien trouvé de mieux pour assu- 
rer sa nomination que de faire épouser à son 
fils une jeune israélite. 



62 l'action française 

■ I I ■ - - -r 

Il croyait faire grand honneur à tous ces cir- 
concis. Or, le croirait-on, il fallut avoir recours 
à un rabbin interdit pour unir religieusement 
les deux époux. Les rabbins oranais ne voulaient 
pas prêter la main au sacrilège, et cependant, 
alors qu'il était question de supprimer le bud- 
get des cultes, frère Jacques avait fait voter 
300.000 francs de subvention pour l'édification 
d'une synagogue à Oran. Ce scrupule des rab- 
bins explique comment, dans une circonstance 
analogue, un israélite libre-penseur, ayant voulu 
se contenter d'un mariage civil, dut avoir re- 
cours à la police pour se soustraire aux persé- 
cutions de ses coreligionnaires. 

Aurait-on assez hurlé s'il se fût agi d'un chré- 
tien? 

Cette émancipation des Israélites a été non 
seulement une faute grossière au point de vue 
politique, mais encore une énorme sottise au 
point de vue social. Car ces gens, qu'au détri- 
ment d*autrui on a élevés sur le pavois, .quelle 
est leur valeur ? — Elle est moins que nulle, elle 
est négative. 

Le juif, semblable au vautour, ne s'enrichit 
que de la ruine d'autrui. Un exemple entre mille, 
c'est l'horreur qu*il inspire partout où il règne 
et où il a régné. Voyez en Russie, en Pologne, 
en Hongrie. Enfin, à Paris même, à la Bourse, 
ce paradis de la jaiverie, ces gens-là sont tou- 
jours « à la baisse ». 

Peu leur importe de voir engloutir des mil- 
lions, s'ils doivent y gagner dix francs. Non con- 
tents de ne pas produire, ils vivent sur le com- 
mun, se créant l'intermédiaire forcé entre 1% 



LES JUIFS ET LA FRANC-MAÇONNERIE 63 

producteur et le consommateur. De cette façon, 
ils réalisent un gain sur les deux parties qui 
toutes deux en pâtissent. 

Au fond de la question sociale qui intéresse 
tout le monde aujourd'hui, il y a qui ? le juif, 
rien que le juif qui s*est multiplié chez nous et 
est Yenu se réfugier de quelque pays qu'il ait 
été chassé. La solution de la question sociale 
n'est pas dans Taugmentation des salaires, qui 
n'est que la conséquence de la cherté des vivres 
et généralement de tout ce qui est nécessaire 
à la vie, elle est dans la suppression de ce para* 
site, de ces intermédiaires qui, n'ayant rien 
produit et consommant le moins possible, sont 
ceux qui gagnent le plus sur le trafic des mar- 
chandises. Les Juifs ont fait le Krack, qui les a 
sauvés et enrichis, en ruinant tant de monde, 
comme ils préparent la crise immobilière qui 
ne doit encore profiter qu'à eux. Il y aura une 
foule d'honnêtes gens ruinés, mais la canaille 
juive triomphera. Il y a peu de temps qu'un de 
ces princes de la finance ne craignait pas de dire 
tout hsiui : <i Le jour où nous le voudrons , il n'y 
aura pas une banque en France qui ne soit 
israiliU. » 

C'est qu'en effet, en France, ces gens-là 
forment aujourd'hui un Ëtat dans l'Ëtat, et pour 
arriver à leurs fins, ils ne reculent devant au- 
cune infamie. 

J'ai dit plus haut qu'ils ne produisaient rien 
et je me rappelle à ce propos l'étonnement que 
m'exprimait un jour un haut fonctionnaire al- 
gérien qui, venant prendre possession de son 
poste, était tout surpris de voir qu'un pays aussi 






64 L* ACTION FRANÇAISE 

riche, aussi fertile que l'Algérie, était complète- 
ment dépourvu d'industrie. La raison est cepen- 
dant bien simple. Il n'y a pas d'industrie où 
l'argent ne circule pas; or, dans notre belle co- 
lonie, toute la fortune est aux mains des juifs 
qui font la banque et thésaurisent. Par Tusure, 
ils ruinent l'Arabe et le Kabyle, et quant au 
commerçant juif, celui qui n'a fait que quatre 
ou cinq fois faillite est un parfait honnête 
homme. Faire faillite est pour eux une opéra- 
tion commerciale comme une autre, qu'ils con- 
sidèrent cependant comme plus lucrative. A l'ex- 
position agricole d'Alger, en mai 1881, la nullité 
de ces gens-là était réellement bien saisissante. 
Les exposants étaient nombreux, ils venaient de 
Soukaras, de Nemours, de Ouargla, d'Alger. Il 
y avait des Maures, des Arabes, des Koulouglis, 
des Kabyles, des Mzabites, des Maltais, des co- 
lons Français, Espagnols, Italiens, il y avait un 
Juif et il exposait des produits de fabrication 
arabe!/ On voit ainsi que, là encore, le Juif n'est 
ni un travailleur, ni une intelligence, c'est un 
parasite vivant uniquement de l'industrie des 
autres et profitant tour à tour des besoins de 
vendeur et de l'acheteur. Il est ainsi le chancre 
rongeur, cause de la ruine de tous, et c*est bien 
pire encore si, le sortant de sa boutique, nous 
examinons son rôle actuel au point de vue poli- 
tique. Du rôle passif et latent qu'il a joué long- 
temps, enhardi maintenant par l'immunité, il est 
devenu agressif. Petit à petit, la gent d'Israël 
s'est emparée de la Franc-maçonnerie, aujour- 
d'hui elle y commande en maltresse. Cette im- 
mense association n'est qu'un instrument docile 



LBS JUIFS ET LA FRANC-MAÇONNERIE 65 

en leurs mains, car la direction suprême leur 
appartient. La majeure partie des loges est 
commandée par des Juifs. Il est grand temps, 
dans Tintérôt du pays, de le dénoncer. Ces in- 
dividus n'ont de français que le nom, et au mi- 
lieu de nous, profitant de notre sotte générosité 
pour augmenter leurs forces, ils sont en guerre 
auverle avec notre société. Ils aspirent à nous 
gouverner et ne s'en cachent même plus; aussi 
devons-nous cesser de les encourager par notre 
apathie. 

On a vu ce dont ces gens-là étaient capables 
quand, par siipple esprit de parti, ils ont pu 
un instant compromettre la sécurité du marché 
de noire Bourse de Paris. Qu'importe la France 
à ces gens sans patrie 1 Us la vendront s'ils le 
peuvent, dès qu'un acheteur se présentera. 

Pourquoi aussi assistons-nous paisiblement 
à ce spectacle? Et pourquoi se trouve-t-il 
encore parmi nous des gens qui se font les 
ànies damnées de ces vampires ? Pourquoi les 
recevons-nous jusque dans nos salons? pour- 
quoi toutes les portes leur sont-elles ouvertes 
quand elles devraient être fermées et que nous 
devrions mettre tous ces dévorants à l'index, 
et pour ainsi dire les astreindre, en signe de 
mépris, à porter ce turban noir que les Arabes 
leur imposaient? 

Notre générobité à la fin devient de la sottise ; 
notre tolérance, de la mollesse. Dieu veuille 
que ces fautes ne précèdent pas de trop près 
le châtiment. 

G. Sénécual de la Grange. 

ACTIOH FRAaNÇ. — t. y. 5 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 

[Suite). 



Cesl rheure de la marée montante. Les bancs 
de sable sur la rive de Sor se recouvrent peu à 
peu. Le fleuve miroitant sous le soleil commen- 
ce) à remonter son cour^. Le quai Nord s'a- 
nime d'une vie inaccoutumée.^ Le bateau de 
Kayes fume à gros flocons. 

Les petites caisses de 25 kilos, les cantines 
s'engouffrent à nouveau dans Tentrepont. 
Les officiers pressent rembarquement. Il y a 
des bousculades entre porteurs, des confusions. 
Des cris traversent le silence. Graves et lents, 
des traitants du haut fleuve^ des rois nègres en- 
veloppés du manteau vert, écartent la racaille 
noire pour gagner la passerelle. Sur des cha- 
lands à la remorque s'entassent des tirailleurs et 
leur famille. Des femmes s'empressent, empor- 
tant sur leur tête toute leur fortune entassée 
dans des calebasses ou dans des coffres bariolés. 
Des enfants braillent, des moutons bêlent. Des 
cages à poules sont arrimées au milieu de bal- 
lots sans nom. 

Sur le pont du vapeur des employés de com- 
merce vont d'un groupe à l'autre distribuant les 
listes de paquets embarqués, les dernières fax:- 
tures. Le soleil décline, la marée croît. Une 
chaude étreinte, les promesses de se retrouver 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 67 

dans la brousse. Des coups de sifflet, les passe- 
relles retirées, les dernières amarres larguées. 
La machine gronde. Le bateau s*écarte latérale- 
ment du quai, puis doucement va de l'avant. Les 
câbles, derrière lui, se tendent. Sur les chalands 
des laptots avec de longues perches se tiennent 
écartés de la berge. Toute la flottille prend le 
large. 

Du quai, on suit d'un œil ému, jusqu'au coude 
de Pap-N'Kior la tache fuyante des embarca- 
tions. Elles laissent de longs sillages sur les eaux 
derrière elles... 

Puis, c'est fini, il ne reste plus que les vagues 
clapotantes, le ciel ensanglanté, les sables roses 
à l'horizon, et c'est d'une tristesse infinie. 

Vraiment, il faut venir dans ce désert impi- 
toyable pour éprouver Texaltation de l'amitié, 
et comprendre l'angoisse déchirante des sépa- 
rations. Dans cette atmosphère tendue et sur- 
chauffée les émotions prennent une vigueur et 
une franchise inusitées. Au milieu de tant d'hos- 
tilités confusément perçues, les charmantes 
camaraderies du Portugal sont, en quelques 
heures, devenues de vraies et solides affections. 
Tant d'ennemis ligués contre nous, climat, sol, 
habitants, nous ont étroitement rapprochés les 
uns des autres. Si loin de la commune patrie, 
des concitovens se sentent réellement des 
frères, et pour peu que les caractères sympa- 
thisent, d'exquises amitiés s'éveillent. On a vite 
fait de franchir les réserves habituelles de nos 
relations de civilisés pour atteindre en toute 
spontanéité les impressions extrêmes. Cette 
nature implacable nous fait trop sentir son in- 



68 l'action française 

différence devant nos misères, pour que nous 
ne cherchions pas à nous consoler les uns les 
autres. Dans Tinsupporlable sécheresse qui nous 
entoure, un sentiment tendre c'est, à la lettre, 
Toasis dans toute sa fraîcheur. Notre sensibilité 
qui ne sait encore prendre contact sans bles- 
sure ou malaise avec la dure Afrique s'y réfugie 
avec délices. Un ami selon notre cœur, voilà, 
dans cet âpre exil, toute notre famille et notre 
seule ressource sentimentale. L'Âme solitaire et 
contractée ne trouve à se détendre que dans 
l'amitié. Elle y apporte toute la sincérité et toute 
la grâce dont elle est capable. Rien n'est pour 
restreindre ou comprimer la fougue de tels 
élans. Rien ne prévaudra jamais contre les af- 
fections qui participèrent à la gravité, k la 
flamme de ces paysages brûlants, et qui na- 
quirent sous l'oppression de ce soleil et de ces 
solitudes enfiévrées. 

Retrouverons-nous un jour les amis avec qui 
nous avons goûté les premières mélancolies de 
l'exil et les vaillants espoirs? De Kayes vont 
partir des colonnes qui auront mission de rat- 
tacher nos possessions de la boucle du Niger 
aux colonies de la O^te, Dahomey, Côte d'Ivoire, 
et Guinée. Vers Say, vers Sikasso, vers Timbo, 
vers le fleuve mystérieux et les forêts inconnues 
ces jeunes hommes vont mener leurs tirailleurs 
et leurs spahis. On dit Samory baugé dans le 
lointain pays de Kong, on va tenter de brûler ses 
derniers repaires et de forcer la terrible bête. 
Lesquels d'entre nos camarades sont marqués 
pour tomber sous les coups de boutoir? Les- 
quels paieront de leur vie l'incomparable frisson 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 69 

de développer leur pavillon sur le village où 
jamais encore il n'a flollé? La moyenne de la 
mortalité dans les régions du Soudan vers les- 
<iuelles ils parlent si gaiment, est de huit hommes 
sur dix I Insoutenable perspective pour qui ne 
TalTronte pas soi-même et demeure au port ! 
Alors, ces remous qui s'effacent sur le fleuve 
assombri derrière le bateau qui emporte mes 
amis, c*est peut-être tout ce que notre regard 
peut recueillir d'eux, leur dernier adieu!... 

Longtemps je reste sur le quai, devant les 
murs de brique lézardés des magasins, dont 
Tombre s'étend peu à peu. J'entends le rire des 
femmes qui viennent de la pointe Nord. Elles 
me croisent en riant, et quand elles sont passées 
il se continue ce rire aigu, crispant par sa cons- 
tance et sa monotonie. Ce soir, de mon lit, je les 
entendrai rire encore, toutes les petites né- 
gresses de la maison, et demain je serai réveillé 
par leurs éclats. Oh! l'agacement sur les nerfs 
malades de ce rire sempiternel et qui sonne le 
vide I Ces femmes qui rient ou qui chantent éter- 
nellement, ces femmes qui ignorent le silence, 
n'ont point d'&me I... 

Devant ma table où je suis seul, le restaurant 
me semble si triste, si triste aussi ma grande 
chambre qu'éclaire la lune, si tristes mes rêves 
de fiévreux... 

Mais l'inflexible Sénégal ne permet pas qu'on 
s'abandonne : 

De très grand matin, avant qu'il ne fasse 
jour, le maréchal des logis qui commande le 
peloton de spahis me vient prendre avec des 
chevaux pour aller jusqu'au marigot de Makana, 



70 l'action française 

qtt*OD a capté, à quelques lieues de Saint- Louis, 
afin d'amener Teau douce dans la ville, et à 
Lampsar, où se trouvent les ruines du premier 
fortin édifié sur la route de Tintéricur. 

Saint-Louis dort encore. Une buée couvre le 
fleuve, les planches du pont sont humides et 
grasses. Nous traversons Sor silencieux. Nous 
tournons sur notre gauche dans une allée de 
sable et devant nous le soleil se lève éclairant 
brusquement la brousse. Nos bêles s'ébrouent 
et trottent allègrement sur la chaussée pous- 
siéreuse. Des vautours planent. Les marais à 
notre droite et à notre gauche sont à sec. La 
terre est déjà durcie par le vent d'est. De grands 
roseaux commencent à jaunir, quelques lagunes 
d*eau saumàtre reflètent des bouquets de palé- 
tuviers. Un bras de marigot comme un large 
fleuve coupe la route. Des noirs qui pèchent à 
la ligne ont entassé à l'entrée du pont des petites 
carpes qui frétillent et scintillent sous le soleil. 
Ces éclairs d'argent efl'raient nos chevaux qui 
se dérobent devant le pont. Les lanières d'hip- 
popotame cinglent les croupes et l'on passe au 
galop sur les planches branlantes. L'eau en se 
retirant d'un bassin de sable a laissé des plaques 
de sel qui donnent en séchant une saveur parti- 
culière à l'atmosphère. Maintenant, la brousse 
s'étend devant nous toute plate, avec de loin en 
loin quelques bouquets de tamariniers et de 
fnux-gommiers, ou d'immenses baobabs soli- 
taires étendant leurs branches gigantesques. 
Nous nous détournons de la route pour gagner 
un village. Les chevaux font lever des tourte- 
relles^ slcs vanceaax et des nuées de mange- 



NOTES DE VOYAGB AU SÉNÉGAL 71 

mil. On trotte dans les kams-kams. On écrase 
quelques gombos. Une chèvre bêle. Une dizaine 
de huttes de paille s'élèvent sur le sable. Trois 
chameaux ruminent, couchés devant une case. 
Une vieille femme nous apporte des calebasses 
de lait que boivent les spahis. Des négrillons 
tout nus nous entourent curieusement.Un vieux, 
mâchonnant une noix de kola, me murmure 
tout un chapelet de « diamangam », de « diame 
dal ». Et nous reprenons noire chemin par la 
même brousse desséchée. De temps à autre, sur 
notre gauche, nous apercevons les verdures 
métalliques qui bordent le fleuve ou les marigots. 

La campagne de Saint-Louis c*est ainsi, tout 
uniment, le désert : des dunes^de sable, de 
maigres brousses calcinées, entrecoupées d'im- 
menses lagunes d*eau saumâtre que ceignent 
les bouquets de palétuviers. Sur des lieues et 
des lieues cet aspect désolant ne varie point. 
Tant d*&preté a quelque chose de poignant et 
de divin qui vous prend pour toujours. L'âme 
subit le despotisme de cette régularité si dou- 
loureuse des horizons, qui donne comme un 
vertige d'oùTon ne s'arrache pas. Ici se perd le 
sentiment de l'individuel. On a la conscience 
très nette de n'être qu'un atome de ces pous- 
sières que soulève le trot des chevaux... 

Pendant trois heures nous avons marché 
dans les plaines uniformes, puis au détour d'un 
monticule sablonneux nous ' découvrons au- 
dessus d'un marigot assez clair une usine en 
brique, avec sa haute cheminée, un coin de ci- 
vilisation tout à fait inattendu et surprenant : la 
machine élévatoire pour envoyer l'eau à Saint- 



72 l'action française 

Louis. Les bâtiments tout neufs ont Tair si 
minables, on dirait presque anémiés, sous le ciel 
de feu, qu'il faut un travail de pensée pour en 
comprendre la beauté et tout ce qu'ils représen- 
tent, sur cette lande, d'effort humain, d'intelli- 
gence appliquéeà vaincre l'obstination dudésert! 

Un village noir, une vingtaine de cases se 
groupent derrière l'usine qu'habitent un méca- 
nicien français et sa femme. Quelques champs de 
mil, d'arachides et de gombos, entourés de haies 
d'euphorbes, s'étendent devant le marigot. 

Nous laissons souffler nos bêtes un instant, 
puis nous poussons jusqu'à Lampsar, â. travers 
les sables et les kams-kams. Dans les ruines 
du fortin nous nous installons pour déjeuner et 
nous reposer. 

Certainement nous pourrions nous croire, 
pendant toute cette après-midi, à des centaines 
de lieues de Saint-Louis et de tout monde 
connu. Un silence émouvant pèse sur nous. Nos 
chevaux et nos hommes dorment. Si loin que 
mes yeux peuvent voir, je ne distingue que le 
miroitement des sables sous le soleil, entre les 
touffes d'herbes brûlées. 

Et de toute cette détresse un charme se dé- 
gage qu'un musicien rendrait plus aisément 
par quelques accords que l'écrivain dans une 
analyse. Toute tristesse particulière, j'en fais 
l'expérience, se noie dans l'universelle tragédie. 
Je sens le poids des heures, la main du destin, 
et quelle grande affaire c'est que de tout sim- 
plement vivre... 

La chaleur tombe un peu. Nous nous mettons 
en selle et nous retraitons dans les sables acci- 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 73 

déniés de termilières. Un chacal un instant ga- 
lope devant nous, ses oreilles droites, sa longue 
queue tendue. Les sauterelles bruissent. Le so- 
leil agonise. Le ciel est d'une pureté, d*une lim- 
pidité absolues, légèrement cuivré à l'orient. 
Une petite étoile d'argent s'allume dans Tazur 
au-dessus de nous. Et c'est la nuit, la nuit 
d'Afrique lumineuse et transparente. La lune se 
lève. Elle éclaire autant que le soleil d'Europe, 
et dessine sur la route l'ombre des arbres. Les 
chevaux devant ces squelettes effrayants s'in- 
quiètent et s'écartent. Le spahi qui portait nos 
provisions entonne une complainte dont les der- 
nières notes meurent confondues avec la chan- 
son des cigales. L'air devient humide et s'im- 
prègne de l'odeur des grands marais. La lune 
se reflète sur la nappe d'eau immobile du ma- 
rigot. Un cri d'oiseau s'élève dans le calme im- 
mense, des miaulements stridents, des glapis- 
sements sinistres déchirent la nuit. Les chacals 
et les hyènes se disputent quelque cadavre. El 
soudain tout se tait. Puis le lugubre concert re- 
commence dans une autre direction. Bientôt on 
voit le phare de Saint-Louis briller au-dessus 
du palais du gouverneur. A Sor, des femmes 
chantent en claquant des mains. Le fleuve en- 
ténébré clapotte le long des pontons et la lune 
met sur les vagues des luisants de métal. Au 
quartier des Spahis, des chevaux hennissent 
quand nous entrons dans la cour des écuries. 
Des hommes s'appellent pour prendre nos bètes. 
Mon boy s'en va, ma selle sur les épaules. Le 
tam-tam roule dans le village des tirailleurs... 
[A suivre.) Lucien Corpechot. 



PARTIE PÉRIODIQUE 



UN SYMPTOME 



J*ai reçu la lettre suivante d'un jeune étudiant 
dont je n'ai pu déchiffrer la signatare. Je la repro- 
duis ici, parce que la sympathie de mon corres- 
pondant me paraît aller bien moins à moi-même 
qu'aux vérités françaises, si neuves et si anciennes, 
dont Y Action essaie de devenir l'organe. Je serais 
heureux que mon correspondant se nommât plus 
lisiblement, afin qu'il me fût possible de le remer- 
cier d'une adhésion qui m'est précieuse, venant 
d'un jeune homme, en tant que symptôme avant- 
coureur de ce réveil de l'intelligence publique et 
sociale en France, auquel nous croyons ici, auquel 
nous travaillons tous : 



Monsieur Henri Vaiigeois 

à Paris ^ 

Dès le jour 0(1 je vous ai connu, j*ai été tenté 
de vous écrire... Mais, humble élève de philo- 
sophie il n*y a pas encore un an de cela, je 
n'osais jamais vous importuner par une lettre; 
cependant, votre dernière conférence a levé mes 
scrupules et c'est très sincèrement que je viens, 
au risque de vous ennuyer par une trop longue 
lettre, vous témoigner toute ma sympathie pour 
vous. 



UN SYMPTOME 75 



Je ne vous dirai pas que j*avais pressenti la 
conclusion de votre conférence du 12 juin, car 
vous seriez tenté, avec juste raison, de me 
prendre pour un jeune sot : c*est pourtant la 
vérité; j'avais deviné le terme de vos réflexions 
et de vos études, peut-être parce que je le dé- 
sirais tel. 

Si j'éprouve tant de joie à lire votre confé- 
rence, c'est que j'y vois exprimer des idées et 
des sentiments qui sont les miens : comme vous 
le disiez le 15 avril, je suis de ces jeunes gens 
qui ne sont pas des royalistes d'éducation ni de 
caste, qui ne sont point des gens titrés, ni des 
cléricaux, ni des élèves du P. du Lac (j'ai fait 
toutes mes études au collège de La Fère, ma 
ville natale, depuis la classe primaire jusqu'à 
la philosophie) et qui sont devenus royalistes 
comme d'autres deviennent socialistes. En effet, 
étant (raditionnistes, anti-parlementaires, dé- 
centralisateurs, la conclusion logique était ta 
royauté : c'est ce que vous avez pensé, comme 
Tavait pensé M. Joachim Gasquet, comme je fai 
aussi pensé, si j*ose me nommer. 

Je vous dirais bien des choses encore qui me 
tiennent au cœur et que j'exprime peut-être 
difficilement et cependant avec plaisir, mais je 
ne veux pas abuser de vos moments mieux 
employés h toute autre chose qu'à me lire. 

Veuillez croire, Monsieur, etc. 



LES NUÉES 



(i) 



STREPSIADE. — nuées ! c'est 
de vous que viennent mes 
malheurs, de vous à qui je 
m'étais confié, corps et âme... 

L'INJUSTE. — ... Et tu sauras 
délayer de verbeux projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beau tout ce 
qui est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Scrait-co 
des demi- déesses ? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel, de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux ; nous leur devons tout : 
fjensées, paroles, finesse, char- 
atanisme, bavardage, men- 
songes, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses aile». Il brûle de bavarder 
pour des riens. 

Aristophane. 



L'ITINÉRAIRE 
POINCARË-RAVACHOL. 

M. Raymond Poincaré, ancien ministre, mi- 
nisire futur, qui ne figure pas (pourquoi?) au 
ministère de défense républicaine et qui figure 

(1) Les Nuées forment un répertoire périodique des 
idées confuses, billevesées, sophismes paresseux et autres 
chimères cornues qui traversent l'air de ce temps et Tem- 
poisonnent. 



LES NUÉES 77 



(mais pourquoi?) au nombre des amis de M. Mé- 
line, M. Poincaréafait, le moisdernier, à Nancy 
un grand discours de concentration libérale, 
radicale, républicaine en vue des élections pro- 
chaines. 

Aucun de nos lecteurs ne se soucie assuré- 
ment de connaître que M. Poincaré n'admet 
a ni réaction, ni révolution » ou qu'il se pro- 
nonce en faveur de « réformes financières et 
sociales » ! Ce langage d'aiTiche et de tribune 
convient sans doute à la tribune et à raffiche. 
Partout ailleurs, il est déplacé, mais il est beau- 
coup plus déplacé que partout ailleurs dans un 
journal comme le nôtre, qui ne s'inquiète pas 
de ce que pense l'électeur mais seulement de 
ce qu'il faut lui faire penser afin qu'il pense bien. 
La position électorale du problème du bien pu- 
blic nous parait si vaine et si vide que nous 
n'aurions jamais parlé de M. Poincaré ni de son 
discours, s'il ne s'était aventuré à traiter un 
sujet dont on traite ici. C'est le problème des 
relations du nationalisme avec le libéralisme. Le 
jeune centre gauche s'exprime ainsi : 

— Nous sommes Uhéravx; et cest dire que Us droits 
de Vindimdu dans la nation ne nous sont pas moins 
sacrés que ceux de la nation elle-même et qiiau j^b- 
mier rang de ces droits nous mettons ceux de la con^ 
science et de la pensée. 

Il est difficile de lire de telles formules sans 
tomber dans une tristesse profonde. Car elles 
font toucher du doigt combien la parole peut 
porter de riens! 

Nous ne comparerons pas M. Poincaré et les 
libéraux-nationaux de son espèce à ces person- 



78 L AGXWfl mANCAlSE 

nages de comédie qui, sommés de choisir entre 
leur femme et leur maîtresse, déclareat qu'ils 
les préfèrent toutes les deux. Car ce n'est yas 
un choix de celte espèce qui s'impose aujour* 
d'hui. Il ne s'agit pas de renoncer aux droits de 
l'individu pour soutenir Tunique droit de la 
nation. Il ne s'agit pas davantage de répudier ce 
droit national pour les seuls droits deFindividu. 
S'il s'agit de choisir et de préférer, ce n'est pas 
en vue de rejeter, d'exclure et de sacrifier ce qui 
ne sera point choisi et préféré. Le choix dont 
nous parlons se fait en vue d'un classement, 
d'une composition, d'une subordination. Nous 
disons aux politiciens: — Oui, il y a des droits 
individuels, mais ils n*ont pas leur fondement 
unique, ni leur cause profonde en eux-mêmes. 
Il n'y a pas d'individus en politique, mais des 
personnes, et, si ces personnes ont des droits, 
leurs droits n'existent pas sans le droit social 
de la communauté qui leur a communiqué, 
avec la vie, toutes ses forces héritées, capitali- 
sées... Nous disons de même aux esprits poli- 
tiques : — Oui, le droit national existe, mais, s'il 
exist«{ par lui-même, s'il est antérieur et supé- 
rieur à tout autre droit, prenez garde qu'il 
n'existe pas seulement pour lui-même, car, une 
fois qu'il est garanti solidement, il a charge 
de garantir les droits individuels qu'il fonde et 
engendre sans cesse. 

Le droit national et, par extension, le droit 
de toute communauté, doit donc passer avant 
tout. Il est premier. En cas de conflit, il suffit 
que sa durée ou son indépendance soit en ques- 
tion : tout doit s'effacer et, de toutes les lois 



LES NUÉES 79 



faites pour assurer les droils de l'individu, il 
n'y en a pas une qui ne doive plier devant sa 
loi fondamenlale. De môme, hors ces cas de ra- 
dicale nécessité, loulc entreprise du droit na- 
tional sur le droit privé diminue le droit na- 
tional avant même que d*atteindre le droit privé : 
c'est se diminuer en effet que réduire les va- 
leurs spontanées qu'on a créées autour de soi, 
magnifiques puissances, elles-mêmes mulli- 
plicatrices de leur valeur. Une discipline inutile 
est dangereuse; un sacrifice qui n*est point né- 
cessaire représente une perte sans compensa- 
lion. En politique, ne sacrifions rien pour rien. 
Primauté du droit national, importance, mais 
importance secondaire, importance subordonnée 
des droits individuels, voilà le double fondement 
du droit politique pour peu qu'on ait souci soit 
d'éviter Tanarchisme, soit d'en sortir, soit de ne 
pas y retourner par le circuit d'un Ëlatisme in- 
tempérant. En tout cas, la solution de M. Poin- 
caré se contente de déguiser le problème avant 
même de l'avoir posé avec clairvoyance. Il évite 
peut-être l'anarchie théorique, mais c'est à la 
faveur d'une méthode parfaitement anarchique. 
De deux intérêts, de deux droits manifestement 
inégaux (i), non seulement il ne choisit ni l'un ni 
l'autre, mais il déclare que Tun ne lui est pas 
« moins sacré » que l'autre. Qu'est-ce que cela 
veut donc dire, en soi? Rien. Ou que pense 

(1) Le lecteur nous excusera de parler d'inégalité à 
propos de droit : tel est le langage de notre temps ! Ne 
Taudrait-il pas mieux exclure de la politique cette idée 
métaphysique du droit? Par pitié pour les orateurs, nous 
n'insisterons pas dans cette réclamation. 



80 L ACTION FRANÇAISE 

sur ce sujet M. Poincaré? Il ne pense rien. Pra- 
tiquement, en cas de conflit, que s'engage-t-ii 
donc à faire? Il ne s'engage non plus à rien. 

Notons, ce nonobstant, que, malgré sa cir- 
conspection et sa prudence, M. Poincaré n'a pu 
s'empêcher d'appliquer à la politique de fait ses 
habitudes, ses méthodes d'anarchie : pratique- 
ment, M. Raymond Poincaré s'est prononcé à 
la tribune en faveur du traître Dreyfus. Parce 
qu'il ignorait ou parce qu'il négligeait l'ordre 
véritable de la hiérarchie naturelle des droits, 
il a sacrifié le droit fondamental au droit secon- 
daire, la nation à l'individu, le bien public à 
l'illusion métaphysique du droit. 

Tel est le sort de ceux et de tous ceux, à quel- 
que parti qu'ils appartiennent, qui déclarent 
comme M. Poincaré : « Nous sommes des libé- 
raux... » 

Us ont beau tempérer, nuancer, balancer, 
modérer cette affirmation originelle, le libéra- 
lisme les tient, l'individualisme les garde, et 
l'anarchisme les attire tôt ou tard. Une pente 
insensible conduit, on l'a dit, mais il faut le 
redire, du philosophe Jules Simon au dyna- 
miteur Ravacliol . 

M. Poincaré à Nancy a cru de bonne foi 
remonter cette pente. Mais nous jurons qu'il s'y 
précipite déplus en plus. 

ASSENTIMENT ET VOLONTÉ 

D'un vieil article de M. l'abbé Jules Martin dans 
la Justice sociale (27 octobre i,1900) [nous croyons 
devoir exhumer cette bonne déclaration : 



LES NUÉES 81 



— La Société crée le pouvoir polilîque. Elle veut^ 
et^par cela seul^ elle a raison^ et ainsi par cela seul un 
pouvoir subsiste. 

Les nuées qui sont d*origîne cléricales valent 
tout de même un peu mieux que le commun 
des autres brumes métaphysiques. En quelque 
décadence que soient tombées les études de 
Théologie et en quelque mépris que les tiennent 
parfois nos jeunes séminaristes, ils ne laissent 
pas d*en être imprégnés et par là de garder cer- 
taines intelligences avec la raison. Ce qu*il y a 
de raisonnable dans la formule de M. Jules Mar- 
tin, c^est remploi qu'il fait du mot de société. 

Un démocrate aurait dit : le peuple ou même 
le nombre. Mais le mot de société, un peu lar- 
gement entendu, peut désigner non seulement 
les associés vivants, mais les associés à venir. 
Cela peut vouloir dire Tintérét social ou natio- 
nal, le bien public. Il est certain que les néces- 
sités du bien public peuvent entrer en désaccord 
plus ou moins réel avec ce qu'on appelle quel- 
quefois la raion : il est certain que le bien pu- 
blic a raison contre la raison. La volonté pro* 
fonde, organique, matérielle, la volonté de vi- 
vre, la nécessité de la vie, voilà ce qui fait sub- 
sister un pouvoirpolitique, ce qui le consacre et, 
en cas d'impuissance ou d'indignité, ce qui le 
renverse(i). Mais quel rapport entre cette volonté 
organique dont l'histoire seule peut observer 
le témoignage et ce qu'on appelle aujourd'hui 
la volonté nationale ? 

(1) Ceci noTeut point dire du tout que toute révolution 
ait ep pour cause le bien public. 

ACTION FRANC. — T. V. 6 



82 l'action française 

Une phrase de M. Tabbé Martin éclairera peut- 
être encore cette distinction: 

— Louis XIV gouverne^ Avi-iX, parce que la France 
veut être ainsi gouvernée^ mais s'il croit et si Von 
croit autour de lui que le roi possède au-dessus de la 
société un pouvoir réel^ cette croyance n'est qu'une il- 
lusion. 

Observez que M . Tabbé Martin dit « la France » 
et non « les Français de 1643 à 1715 », Oui, c'est 
le vouloir vivre de la France, oui, c'est l'intérêt 
national français qui donne à Louis XIV sa vraie 
force morale, à son règne sa vraie raison. Mais 
comme ce verbe « vouloir » dans la phrase 
« veut être aidsi gouverné » joue un rôle cap- 
tieux! Il faudrait : « Doit être ainsi gouverné, 
« le doit non pas absolument, non pas au nom 
« de Dieu ou de tout autre impératif métaphy- 
(( sique, mais le doit si elle veut vivre ^ si elle veut 
« prospérer... » En fait, la volonté de la France 
de Louis XIV s'exprimait non par la formule 
directe de cette volonté, mais par consentement 
ou plutôt par assentiment. 

Et qui ne voit que ce régime de l'assentiment 
unanime est le fruit d'un heureux concours de 
causes, douces ou violentes, bien appliquées et 
continuées à propos? Le problème ne se posait 
plus sous Louis XIV, il se pose aujourd'hui dans 
toute sa vivacité: problème de savoir si le gou- 
vernement adopté en France est conciliable 
avec le vouloir-vivre de la nation. Les Français 
nationalistes forment le groupe des Français chez 
lesquels s'incarne cette volonté, ce désir de la 
vie française. Ont-il» dans la République démo- 
cratique la même confiance que la France de 



LES NUÉES 83 



Louis XIV dans la personne et dans la dynastie 
de leur roi? L'agitation nationaliste et le trouble 
français nous dispensent bien de répondre à 
cette dernière question. 

SOLIDARITÉS DIFFÉRENTES 

Par son attitude durant TafTaire, M. Georges 
Duruy était recommandé au choix du général 
André pour la belle tâche de démocratiser, c'est- 
à-dire de rendre le plus médiocre possible, l'en- 
seignement de nos écoles militaires. M. Georges 
Duruy a fourni le programme d'un cours de 
philosophie militaire aux conseils des études de 
l'École polytechnique et de Saint-Cyr. C'est, 
comme on s*y attend, un programme de ver- 
biage où se déploie un évolutionnisme ingénu, 
mais on trouve en ce beau programme ce 
paragraphe beaucoup plus beau : 

— 1. Les armées S autrefois : i** V armée féodale; 
2** Y armée royale\2^ t armée impériale. 

— Hommage aux vertus de Vancienne France mi- 
litaire. 

— Ce qui j dans le patrimoine légué par elle, doit 
être précieusement conservé : les traditions d honneur, 
de courage, de discipline, d'abnégation. Ce qui doit 
être exclu : V esprit de caste ; par quoi il doit être 
remplacé : Y esprit de solidarité, 

Y eut-il une « armée féodale » ? Le pluriel au 
moins serait de rigueur. Et, comme il est ques- 
tion un peu plus bas des armées de la Révolu- 
tion, peut-être serions-nous en droit de suppo- 
ser que M. Georges Duruy, en quelque codicille 
inédit de ce beau programme, a pris la précau- 



V 



f 



I 



84 l'action française 

tion de marquer que les armées révolutionnaires 
ÉTAIENT, en leurs meilleurs éléments, Tarmée de 
Louis XVI, Tarmée royale. Nous supposons 
aussi que 1' a hommage aux vertus de Tan- 
cienne France militaire » ne serait pas un pur 
exercice de blagologie. Mais relisez attentive- 
ment les dernières lignes. M. Duruy ne veut pas 
de tt J*esprit de caste », il veut au contraire 
« Tesprit de solidarité ». Mais l'esprit de corps, 
qu'en fait-il? L'esprit de corps est un sentiment 
de solidarité qui relie les membres d'un même 
groupe professionnel, ou de groupes peu éloi- 
gnés, et en raison inverse de leur éloignement. 
Quand il s'exerce entre officiers, ne se confond- 
il pas avec l'esprit de caste ? Et quand il 
s'exerce entre officiers et soldats, mais qu'il ins- 
pire le sentiment de quelque légère différence 
envers les non-officiers et les non-soldats, n*est- 
ce pas encore un esprit de caste qui reparait? 
On aura beau répéter le nom de solidarité, on 
n'empêchera pas qu'il n'y ait en pratique un<^ 
foule de solidarités distinctes, diverses, et qui 
peuvent, en conséquence, devenir des rivales ! 
Une politique intelligente exploite et féconde 
ces rivalités, ces émulations nécessaires. Rien 
ne les détruira, à moins que de détruire la fa- 
mille, la société et le genre humain. 

Le Choeur. 



MMMWWMMMMMfWWWMMWa* 






BIBLIOGRAPHIE 



Essai sur TAmour, par Eugène Montfort 

(Stock, éditeur). 

Tontes les générationSi toutes les écoles littéraires 
ont dooné leur m essai sur Tamour » .C'est comme 
naluriîle que M. Eugène Montfort a écrit le sien. 
Mais queinom pourrait-on appliquer avec propriété 
àcette psycho-physiologie romantique et sentimen- 
tale ? Jenéglif^e de propos délibéré toutes les quali- 
tés d'expression sincère et lyrique de M. Montfort. 
Je yeux relever seulement que l'amour tel qu'il le 
conçoit est un redoutable principe d'anarchie : c'est 
la projection dans la catdgorie de Tidéal, c'est la 
divinisation des confuses rêveries, des impulsions et 
des instincts d'un adolescent Les héroïnes de 
Mme Sand ne parlaient pas différemment. Il y a des 
plaintes et des cris qu'on croirait échappés à Lélià. 
Contre ce faux, ce mauvais amour nous dirons avec 
Ronsard : 

Antérot, préte-moi la main, 
Enfonce tes flèches diverses : 
Il faut que pour moi tu ronverses 
Cet ennemi du genre humain. 

L'Equilibre adriatique, C Italie et la question 
cC Orient, par Charles Loiseau (Librairie académique 
Perrin). 

Il n'est pas que les spécialistes des questions 
étrangères qui puissent s'intéresser à la lecture de 
cet ouvrage. Du sujet, en apparence assez lointain, 
qu'il a traité, M. Charles Loiseau a montré l'immé- 
diate portée. Il a indiqué les conséquences présentes 
et aussi les effets probables de la concurrence 



86 l'action française 

marîtime et commerciale de l'Italie et de rÀutricbe 
dans TAdriatique et du conflit d'intérêts de ceideux 
alliés dans les questions de Tirrédentisme, de TAlba- 
nie et de l'influence à conquérir sur le Balkau. Mais 
nous voulons surtout marquer ici les excellentes 
choses qu'a dites M. Loiseau dans sa préface au 
sujet de la coupable et dangereuse indifférence que 
montre le régime démocratique et parlementaire 
pour la politique extérieure, abandonnée à un minis- 
tre irresponsable, éphémère et omnipotent qui ne 
nous offre que la toute négative garantie de |ia couar- 
dise : ce qui fait, comme le répète énergiquement 
M. Frédéric Amouretti, que ce Delcassé est bien le 
ministre qu'il faut dans un régime tel qu0 celui-ci. 



L'Attente/ par Paul Hartenderg (Librairie 

OUendorfî). 

Ceux de nos contemporains qui Assistent avec 
peine à la régression romantique des écrivains zolis- 
tes et adamites sont heureux de tous les efforts qui 
tendent à maintenir la tradition française du roman 
d'analyse. Ils apprécieront donc le livre de M. Paul 
Hartenberg. L'étude psychologique qu'il y a faite est 
des plus curieuses. Voici comment son « sujet» décrit, 
dans un journal intime, son cas, son douleureux 
état d'attente et de maladive timidité : 

« Je demeure inerte, impassible, inactif ; au lieu d'agir, 
j*attends ! J'attends que le clocher vienne k moi avant 
d'aller vers le clocher. J'attends que la fleur tombe dans 
ma main, au lieu de lacueililr. J'attends que la femme vienne 
m'enlever, au lieu de la conquérir. Pour obtenir tout ce 
que j'aime et désire, je compte toujours sur une inter- 
vention surnaturelle divine, sur une influence mystérieuse, 
un prodige, un miracle ! Et, dans l'espérance de Tévéne- 
ment magique, j'attends I... Et je sais bien que mon 
attente est absurde, insensée... Je n'ai même pas la con* 
solation de m'illusionner sur mes folies: je sais ce qu'elles 



BIBLIOGRAPHIE 87 



raient. Je sais que je ne dois rien espérer, que je ne dois 
rien attendre. Et malgré tout, j'attends, j'attends quand 
même, j'attends toujours. Toute ma vie se perd en une 
continuelle attente. » 

Cette affection, qui est commune aux gens oisifs et 
de culture raffinée, M. Hartenber^;; l'analyse avec pré- 
cision et finit par y découvrir une «hypertrophie du 
désir ». Une aventure passionnelle assez singulière 
en montre les différentes phases. La dernière est le 
parti que prend le malade d'éviter toute excitation, 
tout réveil du désir en se retirant de la vie représen- 
tative. S*étant soustrait à l'existence du monde, 
sachant que rien ne doit plus lui arriver, il sera 
délivré du supplice de l'attente. C'est dans un cloître 
qu^il cherchera le repos de la vie contemplative, si 
toutefois il a la force encore de prendre une aussi 
grave résolution. Tel est ce roman dont la partie 
anecdotique est écrite avec la sécheresse qui con- 
vient au genre dont iirmancp est le modèle et la par- 
tie d'observation psychologique rédigée avec le soin 
d'an écrivain compétent. Il y a certaines pages sur 
Taudace et sur le bonheur d'oser — sur le fantôme 
psychologique que nous nous formons de nous- 
mêmes à notre usage ou pour notre satisfaction 
— sur nilusion et l'idéal en amour, etc.. 
qui sont excellentes par leur justesse et leur préci- 
sion. 

Jacques Bainville. 

Mémento. — L'Autre Rive, par Pierre LEfloHU, 
préface de François Goppée (Librairie académique 
Perrin), intéressant roman d'inspiration et de con- 
clusions catholiques. — L'Or Dieu, par Dkp (Société 
d*éditions liltéraires). C'est l'histoire de l'Affaire 
mise en drame et en vers. L'auteur a très bien 
caractérisé les principaux personnages et traduit les 
épisodes éminents ^e cette crise. Certaines scènes 



88 l'action française , 

comiques seraient devant an public populaire d'une 
excellente portée. Il y a des portraits vraiment 
enlevés d'une main habile et qui prouvent une réelle 
pénétration. Huit vers sur le colonel Picquart ex- 
priment toute la psychologie de ce singulier per- 
sonnage. — Les Lettres (Vune méfe, par Victor db 
Marolles (Librairie acad. Perrin). M. de MaroUes 
publie des lettres qu'il possédait dans ses papiers 
de famille et les a reliées par un commentaire vivant 
et documenté. C'est un épisode de la Terreur tout 
à fait émouvant et rempli de curieux détails. Le 
chapitre sur la « Petite Vendée » de Goulommiers 
est du plus vif intérêt. Quant aux lettres elles- 
mêmes de Mme de Marolles, leur lecture devient 
dramatique quand on songe que les confidences 
qu'elles contenaient ont coûté la vie de celle qui les 
a écrites. 

Œuvres complètes de Paul Bodrget,^ V Aca- 
démie Française. — Le tome II des Romans vient 
de paraître; il comprend deux des œuvres les plus 
remarquées du profond psychologue : Mensonges 
et Physiologie de V Amour modeime. Le public con- 
tinue à faire le meilleur accueil à cette belle 
édition dont le texte, soigneusement revu, est 
définitif. Un vol. in-S® cavalier. Prix : 8 francs. — 
Librairie Plon-Nourrit et C'«, 8, rue Garancière, 
Paris. 



Le Directeur politique : H. Vaugeois. 



Le Oèrant : A. Jacouin. 



Paris. — Imprimerie F. Levé, Vue Caisette, 17. 



VIËMX os: Pil^RAITRE 



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F. JD78H, éditear, 122, rue de Réanmnr. PARIS 



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PAR 

iJOACHIM GA8QUET 



V Arbre et tes Vonts, dont nous avons publié 
quelques belles strophes dans no^re numéro du 
1" juin, n'est pas l'œuvre d'un poète : c'est 
l'admirable expression de l'état lyrique, amou- 
reux, frémissant d'une rare sensibilité en proie 
aux divers souilles sociaux qui tentent tour à 
tour l'àme éparse de sa génération. Un beau 
livre qui évoque le génie tumultueux et clair de 
l'Hugo des Contemplations. Le jeune auteur n'a 
pas craint de placer son œuvre sous l'égide du 
MaUre, rejoignant ainsi par delà les obscurités 
raflioées-du décadentisme la grande tradition 
du lyrisme national. 



EnToi franco contre un mandat de 3 fr. 50 adressé 
à TACTION FRANÇAISE, 28, rue Bonaparte. 



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VIENT DE PARAITRE 



(Publications de V Action Française] 



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ET* 



LE VENT DE LA MORT 



PAR 



Maurice BARRÉS 



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Elégante brochure in-8^ Carré l fr. 



// a été tiré de cet ouvrage mit exemplaires sur 
papier de Hollande^ numérotés de i à 100. 

Chacan de ces exemplaires de luxe est vendu îî fr. 



Envoi franco contre toute demande adressée à VAc^ 
lion Française et accompagnée -d'un .bon de poste de 
1 franc. 

Pour . les cxcDîplaires de luxe, joindre au bon do 
poste de 2 francs, 30 centimes en timbres -poste'. 



PARIS. IMPRIMERIE F. LEVÉ, I7, RUE CASSETTE. 



•«. 



L'ACTION FRANÇAISE parait le i" et 
le 15 de chaque mois. On s'abonne à Paris, 
28, rue Bonaparte, Paris, 6*. 

M. Henri Vaugeois. Directeur, recevra le 

Vendredi, de 2 à 4 heures. 

PRINCIPAUX COLLABORATEURS 

Paul Bourget, de l'Académie française. — Gïp. 
— Jules SouRï. — Maurice Bahrès. — Chaules 
Maurhas. — Jules Caplain-Cortambëbt. — 
Maurice Talmeïr. — Mauhicb Si'Iionck. — 
HuGiES Rebell. — Jean de Mittï, — P. Copik- 
Albancelli. — Alfred Duquet. — Frédéric 
PiESSis, — Lucien Cobi'Rchot. — Denis Gui- 
BEHT, député. — Frédéiiig Ahouretti. — Ro- 
bert BaILLÏ. — JOACHIH GaSOUET. — AuGlSTB 

Cavalier. — Henri Coulier. — Xavier de * 
Magallon. — THÉODOBe BoTiiEL. — Daupuin 
Mrl'mer. — L. DE Hontesociou-Fezensac. — . 
Lucien Mobeau. — Octave Tauxier, — Mau- 
rice Pujo. — L. MonLLAHD. — jACQires Baw- 
ville. — Alfred de Pouvol-r ville. — Hobert 
Launav. — De Tlouahs. — 0. de Bahral. — 
R. Jacouot. 

fondateur - 

Le Colonel de Villerois-Mareuil . 

Mon ttn rhamp d'hvnneur 







r' 



L'Action française 



NOTES POLITIQUES 



Paris, lo 15 juillet 1901 . 

LES PROGRESSISTES 

Les républicains a progressistes » (ainsi 
s'intitulent dans Targot du Palais-Bourbon 
les politiciens qui suivent M. Méline) vien- 
nent de publier un manifeste, en vue des 
prochaines élections des Conseils généraux. 
Ce manifeste est fort bien conçu : vous y 
trouverez, sur les principales questions qui 
divisent en ce moment le parti républicain, 
des solutions extrêmement sages et qui de- 
vraient satisfaire tout le monde. Qu'il s'agisse 
des intérêts matériels du pays compromis 
par la crise économique^ chaque jour plus 
grave, que nous révèlent les grèves sans 
issue dont le nombre va croissant; — qu'il 
s'agisse des intérêts moraux et religieux, 
menacés par les passions anti-catholiques de 
la congrégation franc-maçonne, acharnée à 
supprimer toutes les congrégations rivales; 
— qu'il s'agisse, enfin, de la fortune des ci- 

ACTION FRANC. — T. V. 1 



90 l'action française 

toyens ou de leur conscience, Tidéal des 
a progressistes » est toujours le même, et 
c'est le plus louable de tous : tout arranger 
par le respect imperturbable des libertés in- 
dividuelles, tout espérer de la sagesse et de 
la bonne volonté de tous ; tout attendre, enfin, 
du dieu Progrès^ — sous Torme de la « Ré- 
publique honnête y). 

Il est bien évident que les rédacteurs de 
ce manifeste si nouveau, qui ne sont pas des 
imbéciles ni des enfants sans expérience, se 
moquent de nous avec sérénité. i\e nous at- 
tardons pas à leurs plaisanteries : elles sont 
fastidieuses. 

Mais il y a, dans leur parti, quelque chose 
de très intéressant et qu'il faudrait consi- 
dérer, une fois, sans rire : c'est son nom. 

Ce mot : le Progressisme^ n'est pas une 
simple et inoffensive étiquette électorale. IJ 
désigne un état d'esprit, une disposition déjà 
ancienne et presque une tradition à laquelle 
finissent par se rattacher un grand nombre 
d*honnêtes gens,sincèrement occupés de con- 
cilier leur souci très réel du bien du pays, de 
sa force, de son avenir,avec leur acceptation 
résignée du fait républicain. Beaucoup de 
Français des classes éclairées, depuis une 
quinzaine d'années, se sont aperçus des dé- 
sordres sociaux que notre régime démocra- 
tique, fondé sur le suffrage univei'sel, rend 
chaque jour plus graves. Ils se rendent 



NOTKS POLITIQUES 91 

bien compte que la France ne présente plus 
ce faisceau d'institutions économiques ou 
morales, libres, spontanées, variées d'origine 
comme de destination, que présentent les au- 
tres grands pays d'Europe ; ils voient bien que 
l'individu, isolé, démoralisé, pauvre d'éner- 
gie autant que d'argent, dépourvu de toute 
tradition comme de tout idéal privé,familial, 
n'est plus qu'un candidat-fonctionnaire, voué 
d'avance à la médiocrité, à la stérilité, à 
l'ennui. Qui ne constate le fonctionnarisme? 
la dépopulation? la timidité et bientôt 
l'exode en masse des capitaux? la lassitude 
et le scepticisme de l'opinion, au sujet de 
nos souvenirs de 1870 et de nos nécessaires 
espoirs derelèvement ? Qui ne s'avoue que la 
France s'en va? et qui ne se rend compte 
que si elle s'en va, si elle se décompose mo- 
ralement et physiquement, c'est que, politi- 
quement, elle a persisté dans cette désaffec- 
tion et ce dégoût de toute forme et toute dis- 
cipline, dans ce culte et cette religion de l'a- 
narchie, qui s'appelle la République? 

Tel étant le mal évident : l'anarchisme ré- 
publicain, les honnêtes « progressistes » qui le 
reconnaissent tous, comme noiis-môme, 
n'ont qu'un souci : c'est de l'enrayer, ou 
tout au moins de le combattre. 

Mais alors, quel sens peut bien présenter 
encore pour eux, — pour eux qui ne se gri- 
sent point, il me semble, du mystique rêve 



92 l'action française 



de leurs adversaires, les socialistes humani- 
taires, et qui n'attendent plus l'avènement de 
la République universelle, — quel sens peut 
avoir pour eux ce moi de progrès? Ils sont 
pour le progrès : mais vers quoi? — Si c*est 
le progrès logique du régime actuel vers son 
terme nécessaire, c'est-à-dire vers l'abîme 
où s'effondrera avant cent ans la Nation fran- 
çaise réduite à une poignée d'hommes désar- 
més et ruinés, nous ne comprenons pas le 
plaisir que peuvent avoir MM. les Mélinistes 
à en régler les étapes, — fût-ce pour les pro- 
longer et les rendre plus « sages», moins • 
sensibles, moins douloureuses. Mais s'il s'a- 
gissait, pour ces pauvres philosophes poli- 
tiques, en se répétant à tout propos à eux- 
m4>mes ce mot usé (qu'ils remplacent quel- 
quefois par le mot, plus élégant à leurs yeux 
de pédants, à* évolution)^ — s'il s'agissait de 
rappeler plutôt une loi évidente de la vie des 
sociétés, à savoir : que tout dans ces socié- 
tés doit se faire lentement, avec continuité, 
et sans miracles, comme dans la nature; i 

s'ils étaient, enfm, véritablement, des esprits 
positifs, et qu'ils voulussent revenir de la 
politique sentimentale et littéraire, faite d'as- 
pirations et de rêves, à la politique scienti- 
fique, faite d'observations et d'ingénieuses 
combinaisons des forces et des réalités so- 
ciales existantes, en vue d'un certain effet 
utile à produire, alors nous leur demande- 



NOTES POLinOUES 93 

rions de travailler avec nous. Nous leur di- 
rions : Toutes les forces ou tous les éléments 
réels, historiques, sont encore devant vous, 
dont fut composée à plusieurs reprises cette 
œuvre étonnante de solidité et d'agrément 
qui s'est appelée la civilisation française. 
Il ne s'agit que de les utiliser. 

Mais, pour les utiliser, ces éléments, qui 
sont des hommes, des intérêts, des mœurs, il 
faut d'abord vous débarrasser resprit,et net- 
toyer en même temps votre langage de toutes 
les formules de la théologie révolutionnaire 
qui vous empêchent de voir, et surtout d'ac- 
cepter telle qu'elle s'impose la condition pre- 
mière de toute restauration méthodique de 
la France : un pouvoir responsable et direc- 
tement intéressé à nous relever. 

Le plus vrai et le plus décisif progrès que 
puissent accomplir des esprits cultivés 
comme ceux qui composent en général le 
parti progressiste, il serait dans une analyse 
destructive du préjugé républicain et dans 
une intelligente et énergique vulgarisation 
de la vérité française : le Principe monar- 
chique. 

Mais ce progrès, comment leur demander 
de l'accomplir ? Nous mesurons, certes, la 
résistance à la propagande monarchiste, 
— résistance à peu près invincible, nous 
le savons, — que l'on rencontre chez les 
mùdéréè ou libéraux du Centre, partisans du 



94 l'action française 

conservatisme républicain de M. Méline. 
Demander à ces gens qui, par leurs intérêts 
mêmes, sont obligés de s'opposer à peu près 
sur tous les points au fameux a progrès » 
révolutionnaire anti-clérical et socialiste, 
d'avouer l'opposition qu'ils lui font, c'est 
leur demander le suicide électoral. Ces gens 
sont, certes, plus « réactionnaires », en ce qui 
concerne notamment la « question sociale », 
que ne le seraient la plupart des royalistes 
d'aujourd'hui. Mais, aux yeux de l'électeur, 
le seul fait de conserver l'étiquette républi- 
caine et « progressiste » les a couverts à peu 
près jusqu'ici. Si l'on remarque, cependant, 
que cette couverture devient de plus en plus 
insuffisante, là où la population, comme 
dans les grands centres d'ouvriers, est réel- 
lement républicaine, et si l'on admet que le 
seul « progrès » qui soit pris au sérieux par 
l'électeur, c'est celui qui introduit des doses 
croissantes de collectivisme dans les pro- 
grammes, on peut prévoirie jour prochain 
où, pour les « progressistes » républicains, 
il faudra de toute nécessité avouer leur in- 
tention de gouverner avec la Droite. Et, à ce 
point, dont nous approchons, il est très pos- 
sible de prévoir et de faciliter une sorte de 
renversement de l'équilibre électoral sur le- 
quel on table depuis vingt ans. C'est en vue 
de celte heure, peut-être prochaine, où ils 
n'auront plus rien à espérer des suffrages 



NOTES POLITIQUES 95 



républicains, que nous invitons les Méli- 
nistes h envisager une campagne monar- 
chiste et à prévoir quelle attitude il leur sera 
possible de prendre en face d'elle. D'ici là 
nous ne leur demandons rien. 

Toutefois, le parti « progressiste » se fait 
peut-être de grandes illusions sur sa puis- 
sance électorale. Si son état-major républi- 
cain est brillant (encore faut-il noter les dé- 
fections des lendemains de défaites, les 
prudentes retraites de ses Barlhou), ses ba- 
taillons comprennent depuis trois ou quatre 
ans un fort contingent de recrues « conserva- 
trices ». Combien de jeunes libéraux, que la 
grâce pontificale n'avait pas touchés, avaient 
cru devoir apporter aux Mélinistcs un 
concours désintéressé? Ne commencent-ils 
pas à percevoir la fragilité du système, 
môme lorsque M. Jules Lemaîtrc le pare de 
sa séduisante subtilité? C'est la question que 
nous nous posions il y a un mois, en écou- 
tant, rue d'Athènes, la forte et spirituelle 
conférence de M. Henry Lasserre, un des 
convertis du « Mélinisme », sur le Naiiona- 
lisme en province. Tous les eiïorts du confé- 
rencier tendaient, sans doute, à chercher 
avec la « Pairie française i> les moyens les 
plus propres à réaliser en 1902 la meilleure 
des républiques ; mais nous sentions que sa 
raison l'entraînait plus loin que son discours, 
et qu'à examiner les maladies de la Repu- 



96 l'action française 

blique et de la Démocratie en 1 901 , il ne pou- 
vait pas ne pas conclure à la condamnation 
définitive de la République et de la Démo- 
* cratie : et ce qu'il ne disait pas était vraiment 
intéressant. Le cas de M. Henry Lasserre 
n'est pas isolé. C'est un fait contre lequel ne 
prévaudront pas les déclarations officielles 
de l'état-major « méliniste n : le parli ré- 
publicain progressiste compte à cette heure, 
dans son groupe le plus'vivant et le plus dé- 
sintéressé, un certain nombre de républi- 
cains et de ralliés désabusés, monarchistes 
latents aujourd'hui, déclarés demain. 

Cette minorité de progressistes, monar- 
chistes plus ou moins conscients, sera-t-elle 
absorbée par la masse du parti : ou jouera- 
t-elle le rôle du levain qui soulèvera cette 
masse inerte ? 

Sujet grave, intéressant pour l'avenir du 
pays, que nous soumettons aux méditations 
de ceux des Mélinistcsqui sont des hommes 
politiques et non pas de vulgaires politi- 
ciens. 

Henri Vait.eois. 



tftt>t^t^0»^^ftt*^t»^^^^mmmf 



LES RETRAITES OUVRIERES 

ET LE 
PA TRIMOINE DES PA UVRES 



Le problème qui fait en ce moment, sous le ti- 
tre de RETRAITES OUVRIÈRES, l'objetdes débals du 
Parlement français, n'y avait été bien posé, à 
ma connaissance, que par le comte de Mun en 
1886, à l'époque où les partis politiques n'y 
songeaient pas encore, mais où sa solution était 
pour le rénovateur de la sociologie le couronne- 
ment de l'œuvre qu'il avait entreprise et que 
l'on commence à réclamer sous le nom du Gode 
du travail. 

Ce problème, le voici dans sa simplicité : en 
dehors des économistes, tout le monde est 
d*accord sur ce que la société doit fournir dks 

MOYENS DE SUBSISTANCE A TOUS SES MEMBRES. 

La société chrétienne y avait pourvu par un 
ensemble d'institutions religieuses et civiles qui 
formaient ce qu'on a pu appeler le « patrimoine 
des pauvres ». 

L'avènement de la démocratie en 1789, 90 et 
91 a détruit l'organisation sociale en n'y lais- 
sant subsister qu'un pouvoir organisé, celui de 
l'Etat moderne, qui a dû ainsi assumer toute la 
charge qui se réparlissait auparavant entre les 
autres organes de la société. 

Mais l'Etat moderne, c'est-à-dire l'ensemble 



98 l'action française 



des Pouvoirs et des services publics, n'ayant pas 
en môme temps assumé la charge de l'organisa- 
tion du travail, comme le voudraient les Col- 
lectivistes, ne possède guère de ressources pro- 
pres et ne peut faire supporter à l'impôt les 
charges du patrimoine des pauvres sans rendre 
cet impôt écrasant et insupportable, autant que 
sa bonne répartition impossible. 

Il doit donc travailler à remettre les choses en 
place en laissant à la société ses charges et l'ai- 
dant pour cela à reconstituer le patrimoine des 
pauvres qui doit y faire face. 

Ce patrimoine est d'essence corporative, com- 
me tout ce qui vient de la structure même du 
corps social ; et il doit se produire et s'organiser 
lui-même selon un certain ordre en harmonie 
avec celui de la société. 

Or, Tordre n'est pas un produit naturel des 
sociétés, mais de l'autorité qui les gouverne. 

L'autorité de l'État doit donc présider à cette 
reconstitution bien ordonnée du patrimoine des 
pauvres, et pour cela y conduire et au besoin 
obliger par de bonnes lois chacun des facteurs 
qui doivent s'y prêter. 

Le patrimoine des pauvres avait été surtout 
constitué par des dons et legs à des établissements 
charitables. On ne saurait contraindre ces dona- 
tions, mais le Code civil et la législation fiscale 
doivent être remaniés dans le sens le plus favo- 
rable àleur multiplication. 

Le patiimoine des pauvres avait aussi la forme 
de biens communaux : il y a là une nouvelle 
indication qui ne doit pas échapper au législa- 
teur. Il y avait de plus une immense richesse 



LES RETRAITES OUVRIÈRES 99 



corporative ; la loi sur les. associations profes- 
sionnelles doit être élargie dans ses dispositions 
pour pernoettre aux syndicats professionnels 
de posséder des biens de toutes sortes non 
seulement comme institutions de charité, mais 
encore comme institutions économiques et de 
rapport. 

C'est sur ce vaste ensemble d'institutions 
variées que Tassistance publique pourra se re- 
constituer autrement qu'elle ne Test aujour- 
d'hui, c'est-à-dire d'une manière qui ne soit 
plus bureaucratique en principe et dérisoire en 
pratique, mais vraiment à portée de toutes les 
indigences par sa variété comme par sa sou- 
plesse. 

Quant à la pension de retraite aux travail- 
leurs, puisque c'est d'elle qu'il s'agit surtout en 
ce moment, ce n'est pas une œuvre d'assistance 
proprement dite, bien que la vieillesse entraîne 
présomption d'invalidité, mais une œuvre de 
prévoyance, parce que normalement ce n'est 
pas à la charité sociale qu'il incombe de fournir 
le pain des vieux jours aux travailleurs, mais 
à l'organisation du travail, qui doit être sufli- 
samment rémunératrice pour cela. 

La Tour du Pin Chambly. 



PARIS'BERLIN — 1806-1901 



L'avenue de la Grande-Armée, qui est le 
royaume des « chauffeurs », vient de se ruer 
sur Berlin. Heureux ceux qui, placés sur un point 
du parcours, virent passer les « cent vingt à 
l'heure » ! Ce sont de magnifiques spectacles 
que le départ, l'arrivée, les étapes d'une grande 
course d'automobiles. La nouveauté du tableau, 
la frénésie des concurrents, et certains risques 
assez réels communiquent à celui que l'habi- 
tude n'a pas encore blasé la plus agréable des 
fièvres. 

A côté de ces monstres de vitesse, sortes de 
boulets tirés de Paris sur Berlin, et qui semblent 
devoir tout dévaster sur leur passage, il y eut 
une course d'endurance. L'élite, c'est-à-dire les 
« coureurs » ne mirent que trois jours, et les 
K touristes » six. Oui, partie de Paris le 21 juin, 
toute l'avenue de la Grande-Armée entra dans 
Berlin le 27. Comme c'est beau ! Qui pourrait y 
croire ! Il fallut plus de 34 jours en 1806 à la 
Grande-Armée pour atteindre Polsdam. 

Je connais une partie du parcours imposé. Je 
recommande à nos Français, puisqu'ils passe- 
ront par Vouziers, de saluer, sans lâcher la 
barrre,la maison natale de laine. C'est au bout 
d'une rue qui traverse la place de l'Hôtel-de- 



PARIS-BERLIN 1806-1901 lOJ 

Ville. Derrière une grille, au fond d'une cour 
plantée d*arbres, ils entreverront l'étude d'a- 
voué de M'Taine, le père. Cette famille de petits 
bourgeois et de fonctionnaires était de longue 
date racinée dans le pays. Le grand-père avait 
été sous-préfet à Réthel. Sous l'ancien régime, 
plusieurs Taine remplirent les fonctions d'é- 
chevin. L'un d'eux, au xvii* siècle, avait été 
surnommé par son entourage « Taine le philo- 
sophe ». Le jeune Taine resta jusqu'à sa onzième 
aonée chez ses parents, à Vouziers. Le père et 
le petit garçon, l'automne venu, passaient des 
après-midi dans les magnifiques forêts que trou- 
bleront nos chauffeurs. «Je me souviens du long 
silence où nous tombions lorsque, lieue après 
lieue, nous retrouvions toujours les tètes rondes 
des chênes, les files d'arbres étagées et la sen- 
teur de Téternelle verdure. » 

Celte simple phrase que je copie m'entraîne à 
la suite de nos vagabonds. Ils courent en trépi- 
dant sur la route charmante que je connais 
bien, de Trêves à Cobienz. C'est la douce Mo- 
selle. Dieu ! qu'ils vont Tempester ! 

Un matinde juillet, je suis sorti de Trêves à 
la première heure et quand le brouillard vêt 
encore d'un bleu de tourterelle les petits villages 
romantiques. Jusqu'au Rhin, c'est-à-dire pen- 
dant 163 kilomètres, la Moselle (qui partout est 
divine) ne fait plus qu'un sinueux, très sinueux 
sentier de plaine, tout bordé de modestes et 
charmantes villégiatures, d'auberges pleines 
d'ombre. J'allais à bicyclette et rien ne me 
pressait; je faisais pour une chaude journée 
provision de fraîcheur. J'admirais les vapeurs 



102 l'action française 

qui rampent sur Teau courante en la cachant et 
celles qui, accrochées aux vignobles des colli- 
nes et aux roches de grès rouges, hésitent à 
monter pour devenir pluie ou à descendre pour 
dégager le soleil. 

Après Pfalzel, où se déroula l'aventure, 
fameuse chez les petits enfants, de Geneviève 
de I^rabant et de Tinfàme Golo (on la vit en ce 
juin 1901 à la fête de Neuilly, mais c'est une 
tradition mosellane de 724), après Nemangen 
où Constantin le Grand jugea raisonnable 
d'avoir une vision qui le convainquit de renon- 
cer à cette politique anlicléricale chère à Wal- 
deck-Rousseau, j'atteignis Berncastel. Là, je me 
reposais de la route déjà devenue poussiéreuse 
en admirant la vallée de TiefTenbach, encore 
moirée d'ombres molles et de lueurs humides. 
Le bateau à vapeur qui descend à Coblenz vint 
à toucher la rive, et je compris immédiatement 
que par le gros du jour ce serait excellent de 
déjeuner au fil de l'eau... 

Forain, qui « courait » avec les touristes 
a d'endurance », a bien été capable d'aban- 
donner sa voiture à son chauffeur et de céder à 
cette raisonnable paresse où moi, simple 
cycliste, je me laissai aller du temps que je fus 
par là avec Sturel et Saint-Phlin. Il faut dire que 
la Moselle, à partir de Trêves, s'enfonce dans un 
massif compact, où elle ne pénètre qu'avec les 
efforts d'une vrille. C'est la région des coudes. 
La route, pour profiter de l'étroit défilé ouvert 
par les eaux, s'associe à leurs serpentements. 
Le cycliste peste, quand, sous un gros soleil, les 
lacets du chemin le ramènent continuellement 



PARIS-BERLIN 180«-1901 103 

à quelques kilomètres du point où, doux heures 
plutôt, il passait. Mais, sur un bateau, commo- 
dément installés à Tombre, Forain et ses amis, 
jouissant des villages semés sur les deux rives 
et des rochers abrupts mêlés aux terrasses de 
vignobles ne songèrent, je le jure, qu'à se féli- 
citer de circuits qui renouvellent perpétuellement 
le paysage. 

Au cours de cette longue journée de rivière, 
et, tandis que le bateau, sous un clair soleil, 
chemine et déplace des eaux délicieusement 
transparentes, je vois d'ici. Forain, que vous 
dûtes manger des biftecks plats coiffés d'oeufs 
au beurre* et des confitures variées avec de la 
viande rôtie. Et puis, on vous présenta d'hono- 
rables échantillons des vins fameux que produi- 
sent ces régions... 

A l'un des innombrables tournants de la 
rivière, vers quatre heures de l'après-midi, 
Cochem apparaît soudain dans son petit appa- 
reil théâtral et satisfait l'œil comme un décor 
qui devait être ici et qui ne pourrait pas être 
ailleurs. Véritable composition type, gentil 
jouet de la Basse-Moselle, un peu troubadour, 
marqué à la fois du style Restauration et de 
civilisation rhénane. C'est d'abord, au long de 
la Moselle qui fait ses voltes, une ligne assez 
épaisse de maisons aux toits pointus et ardoi- 
sés que pressent de hautes collines toutes en 
vignobles, et sur celle-ci s'élève, pour caracté- 
riser le lieu, un coquet château féodal à tourelles 
restitué par un architecte de Cologne. Il est 
impossible de contempler cette petite ville de 
Cochem et, d'ailleurs, toute la suite des stations 



104 l'action française 

mosellanes, sans envier l'air excellent que res- 
pirent leurs habitants. Des barques où flottent 
des drapeaux et qui mènent d'une rive à l'autre 
de joyeuses sociétés vers des cabarets pavoises 
rappellent que rMlemand, à rencontre du 
Français, n'économise jamais. Par un joli soleil, 
une vue superficielle de Cochem donne des 
impressions d'idylle modeste, et, à boire sur sa 
rive une bouteille, on se trouve dans ces dispo- 
sitions honnêtes, humanitaires et légèrement 
puériles où les jolies femmes de Trianon 
aimaient à se mettre en trayant les vaches. 

De Cochem, le même jour, le bateau conduit 
le touriste à Coblenz qui n'est qu'à cinquante 
kilomètres. Coblenz, toute allemande, ne sait 
plus qu'elle fut Coblence el le chef-lieu du 
département de Rhin-et-Moselle, 

Je ne suis pas allé plus loin sur la route de 
Berlin. J'interromps donc ici mes notes de 
route, mais j'ai les cahiers, a l'Itinéraire » 
manuscrit de mon grand-père, soidatde la garde 
impériale. 11 raconte, étapes par élapes, l'excur- 
sion qu'il poussa avec ses compagnons, Jusqu'à 
la capitale de la Prusse, car ils la firent en 
1806, cette grande randonnée. Oui, patriotes, 
mon grand-père et les vôtres (et nul juif ne les 
accompagnait, sinon en vautour, par derrière, 
pour dépouiller leurs cadavres) ont étonné le 
monde par un Paris-Berlin inégalable. Et nous 
piétinons, nous nous déchirons 1 Quelle ordure 
qu'une telle existence! Enivrons-nous de notre 
passé. 



PARIS-BERLIN 1806-1901 105 



* 



Jean-Baptisle-Auguste Barrés avait vingt-un 
ans en 1806. Il était vélite aux chasseurs de la 
garde, en garnison à Rueil. près Paris. Au jour 
le jour, au soir de chaque étape, il prenait des 
notes, indéfiniment de notes. Je transcris de ses 
cahiers son récitde ce Paris-Berlin mené à bien 
en trente-sept jours et sans. une panne. 

« Dans les premiers jours de septembre, nous 
reçûmes Tordre de nous tenir prêts à partir pour 
le 20. Cette nouvelle fut reçue avec joie. Il y 
avait sept mois presque que nous étions dans 
cette pacifique garnison de Rueil (mon grand- 
père revenait d'Auslerlitzj. On était ennuyé 
depuis longtemps de celte vie douce et tran- 
quilie,de ce bien-être. 

« Le 20 septembre, notre première étape fut 
à Dammartin, en Seine-et-Marne. Déjà très 
longue en partant de Paris, cette course s'allon- 
geait de trois lieues pour nous qui venions de 
Rueil. Mes plus fortes journées de marche jus- 
qu'alors ne m'avaient pas autant fatigué. Après 
45 kilomètres environ, quand j arrivai à Saint- 
Marc où la compagnie était détachée, je tombai 
sur le seuil de mon logement, comme un homme 
frappé d'un boulet. Je fus longtemps sans re- 
prendre connaissance. Les soins touchants de la 
respectable dame chez qui j'étais logé, une sai- 
gnée que me pratiqua le chirurgien du village, 
le repos de la nuit et une forte constitution me 
donnèrent des jambes pour le lendemain. 

ACnon PRANÇ. — T. g 



106 l'action rHANÇAlSE 

« Le 21, nous allâmes à Villers-Cotterets, au 
milieu de la forêt de Retz. 

« Le22,aujour, des chars qui avaient porté la 
vrille le 7* régiment, nous conduisirent jusqu'à 
Soissons où nous primes jusqu^à Laon ceux 
qu'ils venaient de quitter. Les mêmes voitures 
faisaient deux étapes; le 2^ régiment arrêtait 
où le i°' faisait halte dans la journée, et puis 
faisait su halle où le i'^ couchait. 

a Le 23, nous changeons de voiture à Neuf- 
châtel et nous couchons & Rélhel. 

« Le 24,halte à Vouziers et nuit à Slenay. 

w Les 25, 26, 27 et la nuit du28,nous roulons 
sans prendre de repos que le temps nécessaire 
pour changer de voiture et manger un morceau 
à la hâte quand on le permettait. Ces soixante- 
douze heures passées dans les voilures nous 
brisèrent le corps. Eutassés sur de méchants 
chariots de paysans, sans bancs, presque sans 
paille, nous ne pouvions ni nous asseoir passa- 
blement, ni dorrairquftiques minutes. Comment 
eûl-il pu en être autrement avec l'embarras de 
dix ou douze fusils, avec les sabres, les giber- 
nes, les sacs de dix à douze hommes ennuyés, 
mécontents et souvent peu endurants. La moin- 
dre contrariété se changeait en querelle. Et 
pourtant, à 'part ces moments de mauvaise hu- 
meur, bien excusables parfois, on était gai dans 
le jour, parce qu'on marchait aux montées, 
parce qu'on causait avec les habitants qui se 
portaient en Toute sur notre passage. C'était un 
spectacle nouveau et intéressant pour eux. Dans 
beaucoup de villages on jetait des paniers de 
fruits dans les voitures. On nous offrait du cidre 



PARIS-BERLIN 1806-1901 107 

dans les Ardennes, de la bière dans les dépar- 
tements allemands. Parfois, dans l'instant où 
Ton changeait de voitures, nous étions autorisés 
à manger quelque chose chez l'habitant : tou- 
jours nous payions la dépense. 

a Nous passâmes de ce train, dans la nuit du 
26 au 27, à Luxembourg, puis à Trêves, sur la 
rive droite delà Moselle, puis à Trarbach. 

« Enfin, à l'aube du jour, le 28, nous atteignî- 
mes Bingen, chef-lieu de canton du départe- 
ment du Mont-Tonnerre. En huit jours, nous 
venions de parcourir 140 lieues. Nous quittâmes 
nos chars sans regret. Nous préférions encore 
marcher et porter notre attirail militaire. Dans 
cette halte du 28, je traversai le Rhin en bateau 
pour aller visiter sur la rive droite le beau pays 
de Nassau. Nous étions plusieurs pourcettejolie 
promenade. 

« Le 29, nous fûmes à Mayence. 

« Le 30. à Francfort-sur-le-Mein. 

« Le le' octobre, à AschafTen bourg. 

« Le 2, à Esselbach. 

a Le 3, à Wurlzbourg. 

tt Le 4, nous séjournâmes. C'était la première 
fois depuis notre départ de Rueil. 

« Le 5, â Closter-Brach, bourg avec une su- 
perbe abbaye. Le 1" régiment resta dans le 
bourg, le 2' fut détaché dans un fort village sur 
la gauche, et très loin, de la route qui conduit à 
Bamberg. Il fallait, pour l'atteindre, traverser 
une forêt très accidentée et montueuse. La nuit 
nous y surprit. Les hommes se heurtèrent con- 
tre les arbres, tombèrent dans les creux, les 
ravins ou les précipices. Ce furent des cris, des 



108 l'action française 



jurements, des gémissements épouvanlables.Les 
chasseurs, pour éviter les accidents de ceux qui 
les précédaient, s'écarlèrent de la route, s'é- 
parpillèrent dans la forêt et finirent pas se per- 
dre. C'est en vain que le général Curial, qui 
était à la tôle du régiment, les fit arrêter et fit 
battre les tambours. Comment rallier! On ne 
faisait pas quatre pas lans trouver un obstacle! 
Heureusement, j'étais à lavant- garde où il y 
avait des guides et des torches. Mais plus des 
trois quarts du régiment passèrent la nuit dans 
la forêt. Beaucoup étaient biessés. 

« On s'arrêta àBamber^, le 6 et le 7, pour les 
rallier tous. Le 7, une proclamalioïi de l'empe- 
reur à la Grande Armée, datée du 6 et du quar- 
tier-général impérial de Bamberg, fut lue aux 
compagnies formées en carré. La guerre était 
déclarée ^ la Prusse, 

a Le 8, nous couchâmes à Eberstein. 

« Le 9, à Nolham. Dans cette journée,les pre- 
miers coups de fusil de cette guerre furent tirés 
par le i" corps d'armée (Bernadotte) qui atta- 
qua et pritSchleitz. 

« Le 10, allant àSchleilz, des hauteurs de la 
rive gauche sur la Faaie, nous vîmes le 5* corps 
poussant vigoureusement l'armée prussienne 
vers Faalfeld. Tout était bouleversé à Schleitz, 
l'effroi et la terreur très grands chez les habi- 
tants.A souper, notre Bauer (paysan, lui disaient 
les vieux chasseurs) nous servit avec de l'ar- 
genterie. J'en usai, puis après le repas je l'en- 
gageai, s'il voulait la conserver, à la cacher et à 
la remplacer par des couverts de fer. 

(i Le 11, nous bivouaquons, à quatre lieues 



PARIS-BERLIN 1806-1901 109 

en avanl d'Auma. La route et les champs avaient 
pas mal de cadavres. On nous défendit d'en- 
trer dans lapelite ville d'Auma. Mais nous étions 
sans vivres, et la faim chasse le loup du bois. 
Dans une cour, avec plusieurs autres chasseurs, 
j'étais en train de dépecer un cochon que nous 
venions de tuer, lorsque le maréchal Lefebvre 
et le général Roussel y entrèrent. La peur nous 
fil tomber le couteau des mains. Impossible de 
fuir, ils avaient fermé la porte sur eux. D'abord 
grande colère, menace de nous faire fusiller. 
Puis, sur notre réplique, moitié en colère, moitié 
en riant, ils nous dirent: « Sauvez-vous bien 
vite au camp, sacrés pillards que vous éles! 
Emportez voire maraude, et surtout évitez de 
vous laisser prendre par les patrouilles. » Le 
conseil était bon ; nous le suivîmes. On s'amusa 
beaucoup au bivouac de la grande colère pour 
rire du bon maréchal. 

« Le 12, à Géra. Je suis logé dans une su- 
perbe maison de campagne et dans un beau 
parc. 

a Le 13, au bivouac,en avant d'Iéna. Nous tra- 
versons la ville et prenons position à la nuit. 
Ayant su que le 21*^ léger du 5' corps n'était pas 
très éloigné, je fus voir les nombreux compa- 
triotes qui y servaient. Ils étaient aux avant- 
postes fans feu, avec défense de causer. Je les 
quitte et, de retour au camp, j'apprends que 
léna brûle et qu'on s'y est rendu en foule pour 
piller ou pour faire des vivres; personne, d'ail- 
leurs, pour arrêter l'incendie. Je fis comme les 
autres, malgré la lassitude, la distance et le 
détestable chemin. Plus de mille hommes 



110 l'action française 

étaient occupés à le rendre praticable pour 
l'artillerie et la cavalerie, car, sur l'étroit pla- 
teau où se trouvaient les combattants, ces corps 
manquaient et, pourtant une portée de fusil 
nou9 séparait des ennemis. J'entrai dans léna. 
Grand dieu 1 quel affreux spectacle offrait cette 
malh3ureuse ville dans cet instant de la nuit ! 
Le feu, le bris des portes, le pillage, les cris de 
désespoir. J'entrai dans la boutique d'un libraire 
qui était éclairée ; les livres étaient jetés pêle- 
mêle sur le plancher. Je pris le Guidé des Voya- 
geurs en Allemagne^ imprimé en français. Je 
cherchai vainement le premier volume. En 
sortant de celte maison, j'entrai dans la bouti- 
que d'un épicier. On se partageait des pains de 
sucre. On m'en donna cinq ou six livres que je 
portai de suite au camp, honteux de mon action 
et navré de tout ce que j'avais vu; cependant, 
le sucre me fut utile, car je n'eus que cela à 
manger durant toute la bataille du lendemain. 
Peu d'heures après mon retour au camp, on 
prit les armes, on se forma en carré et on at- 
tendit en silence le signal. Ce fut à l'aube un 
coup de canon, tiré par les Prussiens et dont 
le boulet passa par-dessus nos tètes... » 

(Ici je passe le récit trop long du rôle de la 
garde impériale pendant la bataille.) 

a Vers quatre heures du soir, l'empereur 
nous arrêta sur un plateau découvert et très 
élevé, où il resta près d'une heure à recevoir les 
rapports qui lui arrivaient de tous les points. Il 
donnait des ordres et causait avec les généraux. 
Placé au milieu de nous, nous le vîmes jouir 
de son triomphe. Il distribuait des éloges et 



PARIS-BEKLIN 1806-1901 111 



recevait avec orgueil les nombreux trophées 
qu*on lui apportait. Tantôt il était couché sur 
une immense carte ouverte posée à terre, tantôt 
il se promenait les mains derrière le dos. Tout 
en faisant rouler une caisse de tambour prus- 
sien, il écoutait attentivement ce qu*on lui 
disait et prescrivait de nouveaux mouvements. 
Après que ces masses de prisonniers, ces 
innombrables canons eurent défîlé devant les 
vainqueurs et que les détonations se furent 
éloignées, Tempereur rentra à léna, suivide sa 
garde h pied. Nous avions plus de deux lieues à 
faire. Nous n'arrivâmes qu'après sept heures 
du soir. On se logea militairement. Nous fûmes 
dans un pensionnat de demoiselles. La cage 
était charmante, mais les oiseaux s^étaient 
envolés, en laissant leurs plumes, du moins 
leurs vêlements, les pianos, les harpes, les gui- 
lares, leurs livres, de charmants dessins, des 
fournitures de bureau à satisfaire tous les be- 
soins. J*en profitai pour écrire immédiatement 
à mon frère aîné une longue lettre où je lui 
rendais compte de notre victoire. 

ce Le lendemain 15, j'allai flâner devant le 
quartier général pour guetter le départ d'un 
courrier impérial. Je n'attendis pas longtemps. 
Je priai le premier courrier qui partit de se 
charger de ma lettre et delà mettre à la poste 
à Mayence. Il s'en chargea avec plaisir, en me 
disant qu'on ne saurait trop tôt répandre les 
bonnes nouvelles. Je retournai ensuite dans 
léna, chez le libraire où, la veille, j'avais pris 
le tome II &\x Ouide des Voyageurs en Allemagne, 
Je le priai de me vendre le tome I"' en lui pré- 



112 L'ACTION FRANÇAISE 

sentant mon tome II. Le malheureux chercha, 
trouva et ne voulut pas accepter d*argcnt, bien 
que je lui offrisse de payer les deux tomes. 
C'était un peu lourd à porter dans un sac, mais 
j'étais si content d'avoir cet ouvrage l 

« Le 15 toute la journée, la garde s'occupa à 
cuire beaucoup de viande pour faire du bouillon 
aux blessés. Toutes les églises, tous les grands 
établissements étaient remplis de ces malheu- 
reux * 

(( Le 16 et le 17 nous fûmes à Naumbourg. 

« Le 18, à Mersebourg. J'étais de garde auprès 
de l'empereur qui arrivait de Weimar. Dans la 
journée, nous passâmes près de dosbach que 
nous venions de bien venger. 

a Le 19 et le ^0, à Halle. 

« Le 21, à Dessau. 

« Le 2â, à Wittenberg. 

« Le 23, au bivouac de Marchaine. 

« Le 24, à Potsdam. Depuis quelques jours, 
nous marchions dans les sables, ce qui avait 
singulièrement attendri et ramolli nos pieds. 
Une fois sur l'affreux pavé de Potsdam, fait en 
petits cailloux pointus, on éprouva des dou- 
leurs atroces à la plante des pieds. Ce n'était 
plus marcher, mais sauter comme des brûlés. 

(( Celait bien douleureux et bien comique. 

« Le 25, on séjourna. 

« Le2G, on atteignit Charlollenbourg. 

(( Nous fîmes notre entrée à Berlin le 27. Nous 
partîmes de Charlottenbourg en grande tenue, 
bonnets et plumets en tùle, toute la garde réunie 
et disposées faire une entrée solennelle. Arrivés 
à un magnifique arc de triomphe sur lequel est 



PARIS-BERLIN 1806-1901 113 

■ n T ■ - • - T" 

un quadrige de 1res beau travail, l'empereur 
laissa passer sa belle garde à cheval et se mit à 
noire tête, entouré d'un état-major aussi brillant 
que nombreux. Les grenadiers nous suivaient; 
la gendarmerie d'élile fermait la marche. Pour 
nous rendre au palais du roi où l'empereur 
devait loger, nous suivîmes cette grande et 
magnifique allée des Tilleuls, la plus belle que 
l'on connaisse et qui est supérieure en beauté, 
sinon en longueur, aux boulevards de Paris. La 
foule élait si grande que l'on devait croire que 
toute la population de Berlin s'était portée pour 
voir passer le vainqueur de son pays. 

« Je fus de garde au palais. Dans la soirée, 
étant en faction dans une allée de la 
prairie qui se trouve en face du palais, un 
homme très bien mis m'offrit de la liqueur qu'il 
avait dans une bouteille cachée sous son habit. 
Je le repoussai assez rudement. Il dut penser 
que je craignais que sa liqueur ne fût empoi- 
sonnée. Il en but un bon coup, je le remerciai 
de nouveau, en le priant de s'éloigner. 
Il partit en prononçant quelques gros jurons 
en allemand. « Parbleu, me dis-je, voilà 
un Berlinois qui n'est guère de son pays ! 11 
semble bien aise qu'on ait donné une bonne 
raclée à son roi, à ses compatriotes et à tout ce 
qui porte Tuniforme allemand. » 

Ainsi parle, dans son récit très simple ei véri- 
dique, le vélite Barrés. Les dépêches, la quin- 
zaine passée, nous dirent la réception enthou- 
siaste faite par Berlin à nos touristes auto- 
mobiles. Eh bien! j'aime encore mieux la récep- 



114 l'action française 

tion de 1806, telle que la virent et telle qu'y défi- 
lèrent avec mon vénéré grand-père, modeste 
soldat de la garde héroïque, tous les grands- 
parents de mes lecteurs français. 



• 



A.UX vainqueurs Fournier, Werner, Maurice 
Farman, Louis Renault, je sais que l'empereur 
allemand, le président Loubet, le roi des Belges, 
le grand-duc de Luxembourg, le duc d Olden- 
bourg, notre ministre des Travaux publics, 
M. Pierre Baudin, viennent d'offrir des vases de 
Sèvres, des coupes, des statuettes. C'est beau. 
Mais il y eut mieux en 180(>. Écoutez de quel 
ton le vélite de la garde énumère ses récom- 
penses. 

D'abord mon grand-père fut de ceux qui te- 
naient les drapeaux pris sur Tennemi, à léna, 
quand l'empereur les présenta, dans le palais 
royal de Berlin, à la dépulation du Sénat, venue 
de Paris. 

Puis, le 4 décembre, à Posen, il entendit lec- 
ture d'un décret qui érigeait sur l'emplacement 
de la Madeleine, à Paris, un « Temple de la 
Gloire » sur le frontispice duquel on devait pla- 
cer cette inscription en lettres d*or : « L'empe- 
reur Napoléon aux soldats de la Grande Armée. » 
Et mon grand-père écrit dans ses mémoires : 
« Ce décret nous prouvait combien l'empereur 
avait souci de notre gloire et il nous encoura- 
geait à de nouveaux triomphes. » 

La garde poussa ensuite jusqu'à Varsovie 



PARIS-BERLIN 1806-1901 Ji5 

(24 décembre), jusqu'à Eylau (8 février). Après 
la bataille à laquelle il prit part, le chasseur vé- 
Hle Barrés écrit ceci : 

« Le 10 février, je retournai encore une fois 
sur le champ de désolation d'Eylau pour bien 
graver dans ma mémoire remplacement où tant 
d'hommes avaient péri, où seize généraux fran- 
çais étaient morts, où des régiments entiers 
avaient succombé. Comme j'examinais très 
attentivement vingt-quatre pièces de canon 
russes qu'on avait ramassées, je fus frappé sur 
l'épaule par le maréchal Bessières qui me de- 
manda de le laisser passer. I/empereur le sui- 
vait, qui dit en passant devant moi : J'ai été 
content de tms vélites. Je ne répondis rien, ma sur- 
prise avait élé trop grande de me trouver près 
d'un tel homme que j'avais vu, trois jours aupa- 
ravant, exposé aux mômes dangers que nous. » 

Magnifique récompense et qui passe, je sup- 
pose, les plus habiles gracieusetés de l'empereur 
allemand ! Mais le cours des honneurs ne faisait 
que commencer ! 

Le 14 juin 1807, la gardé impériale fut à la 
bataille de Friedland ; le 26, à l'entrevue de 
Tilsitt. Le 4 juillet, on s'achemina vers la France. 
Le 24 novembre, le bataillon de mon grand-père 
atteignit Rueil d'où il élait parti, il y avait un 
an, deux mois et cinq jours, pour la campagne 
de 1806. 

On attendit que tous les corps qui compo- 
saient la garde impériale fussent réunis. On 
contourna Paris. Puis ce fut l'entrée triomphale. 
Le vélite Barrés la raconte ainsi : 

c Le 25 novembre, vers neuf heures du matin, 



116 l'action française 

nous arrivâmes près de la barrière du Trône. 
Une foule innimense s'y pressait. On avait dressé 
un arc, sous lequel vingt hommes pouvaient 
passer de front ; de grandes Renommées pré- 
sentant des couronnes d'or le décoraient ; un 
quadrige le surmontait. Nous fûmes placés en 
colonnes serrées dans les champs qui bordent 
la roule. A midi, tous les corps étant arrivés, 
les aigles furent réunies à la tète do la colonne : 
le préfet de la Seine les décora des couronnes 
d'or offertes par Paris. Le Conseil municipal et 
les maires entouraient notre état-majcr général 
et notre commandant en chef, maréchal Bes- 
sières. Dix mille hommes, en grande tenue, 
s'avançait pour défiler sous l'Arc de Triomphe 
au bruit des tambours, des musiques de corps, 
des salves d'artillerie et des acclamations d'un 
peuple immense. Elles nous accompagnèrent de 
la barrière au palais des Tuileries. Toutes les 
fenêtres, les toits des maisons du Faubourg 
Saint-Marlin et des boulevards étaient garnis. 
On chantait et on distribuait sur notre passage 
des chants guerriers et dés pièces de vers, où 
nous étions comparés aux lûx Mille immortels. 
Des vivats prolongés saluaient nos aigles. L'en- 
thousiasme et la fête étaient dignes des beaux 
jours de Rome et de la Grèce. A la grille du Car- 
rousel, nous défilâmes sous le bel arc de triom- 
phe construit pendant noire absence. 

« Après avoir déposé nos aigles au palais, 
nous laissâmes au jardin des Tuileries nos 
armes formées en faisceaux . Aux Champs-Elysées 
une table de dix mille couverts nous attendait. 
Elle était placée dans les deux allées latérales. Au 



PARIS-BERLIN 1806-1901 117 

Rond Point élait celle des officiers présidée par 
le maréchal. Ln dîner se composait de huit plats 
froids. On était placé convenablement, tout 
élait bon, mais la pluie contraria cette magni- 
fique fêle. Après le dîner, nous fûmes déposer 
nos armes à TËcole-Militaire où nous étions 
casernes, et nous entrâmes dans Paris pour jouir 
de l'allégresse générale, des illuminations, des 
feux d'artifice, des danses publiques et des jeux 
de toute espèce. 

a Le 26, tous les spectacles de la capitale 
furent ouverts à la Garde. On avait réservé pour 
elle le parterre, Torchestre, les premières loges, 
ainsi que les premiers rangs des autres places. 
Je fus désigné pour le Grand-Opéra. On joual.e 
Triomphe de Trajan^i^'ièce de circonstance et pleine 
d'allusions à notre campagne. La beauté du sujet, 
les brillantes décorations, la pompe des cos- 
tumes, le gracieux des danses et du ballet m'eni- 
vrèrent de plaisir. Quand Trajan parut sur la 
scène dans son char de triomphe, attelé de 
quatre chevaux blancs, on jeta du cintre des 
milliers de couronnes de laurier, dont toute la 
Garde se couronna, comme une légion de 
Césars. 

« Le 28, le Sénat conservateur nous donna 
ou voulut nous donner une superbe fêle. Mal- 
heureusement, le mauvais temps la rendit triste 
et même désagréable. On avait élevé un temple 
à la Gloire. Toutes les victoires de la Grande 
Armée étaient rappelées sur des boucliers. Des 
trophées militaires réunissaient les armes des 
vaincus. Des inscriptions rappelaient les grandes 
actions que la fête célébrait. Des jeux, des 



118 l'action française 

orchestres et une infinité de buffets bien 
garnis remplissaient ce beau jardin. Mais 
la neige qui tombait en abondance, Thumidité 
du sol et le froid noir de l'automne glacèrent 
nos cœurs, nos estomacs et nos jambes. Beau- 
coup de militaires demandèrent à se retirer, 
mais les grilles étaient fermées. Il fallut parle- 
menter avec le Sénat. Tout cela entraînait des 
longueurs qui * irritaient. Enfin, la menace 
d'escalader les murs étant parvenue jusqu'aux 
sénateurs, la consigne fut levée, les portes 
ouvertes, et tous les vieux de la Garde s'échap- 
pèrent comme des prisonniers qui recouvrent la 
liberté. Il n'y resta que ceux qui, n'ayant pas 
d'argent pour dîner en ville, trouvaient qu'il 
valait encore mieux manger un dSner froid que 
de ne pas manger du tout. Ils purent s'en 
donner. Je fus avec plusieurs de mes camarades 
dîner chez Véry et puis ensuite aux Français. 

« A la fin du mois, l'impératrice nous donna 
à dîner à la caserne par escouade. Celait l'ordi- 
naire, mais considérablement augmenté et 
arrosé d'une bouteille de vin de Beaune par 
homme. 

« Enfin, le 19 décembre, la Garde offrit à la 
Ville de Paris une grande fête du soir, dans le 
Champ-de-Mars et dans le palais de l'Ecole- 
Militaire. Les apprêts furent longs, mais gran- 
dioses et tout militaires. Dans cette vaste 
enceinte, on avait placé des fûts de colonne sur 
lesquels il y avait alternativement des. urnes, 
puis des aigles avec des foudres ailées remplies 
d'artifices. Au milieu était une immense carte 
géographique du nord de l'Europe où les 



PARIS-BERLIN 1806-1901 119 

grandes villes, les lieux des grandes batailles et 
le chemin suivi par la Grande Aimée en 1805, 
en 1806 et en 1807 étaient marqués par un feu 
gras coloré qui devait brûler. Au-dessus de la 
carte, on voyait des Victoires ailées, aussi gar- 
nies d'artifices. 

« La nuit close, l'impératrice mit le feu à un 
dragon volanl qui le communiqua à toutes les 
pièces d'artifice. Au même instant, les quatre à 
cinq mille hommes à pied de la Garde firent 
avec les cartouches artificielles un feu de deux 
rangs indéfiniment nourri. On ne pourrait ima- 
giner l'immense effet de ce spectacle extraordi- 
naire : la voûte des cieux éclairée par des mil- 
liers d'étoiles flamboyantes, les épouvantables 
détonations, les cris de la multitude qui encom- 
brait les talus, tout concourait à donner à cette 
fête militaire les plus grandes proportions ei à 
célébrer aussi la volonté des hommes, quand ils 
emploient toutes leurs facultés pour faire du 
beau et du sublime. 

« Dans les premiers jours de notre arrivée, 
on renouvela toutes les parties de notre habil- 
lement. La coupe des habits fut calquée sur 
celle des Russes; nos bonnets à poil, qui étaient 
devenus si laids, si hideux, furent remplacés : 
j'eus la satisfaction de tomber sur un oursin qui 
était aussi beau que ceux des officiers. Quant 
aux chapeaux, il était de toute nécessité qu'on 
nous en donnât d'autres, parce que nous n'en 
avions plus depuis la bataille de Friedland. 

tt Enfin, le 31 décembre, le général Foules, 
notre colonel en premier, me fit dire de me 
rendre chez lui et, après m'avoir demandé mon 



120 l'action française 

nom, il sortit d*uu liroir de sa table plusieurs 
nominations de sous-lieulenant où je distinguai 
sur-le-champ la mienne. » 



* 



Je ne commente pas celte énumération tou* 
chante do récompenses grandioses et modestes. 
Ceux qui ont Thabitude de distinguer les 
hommes sous les phrases distingueront ici une 
âme d'une qualité, d'une santé admirables. 
Français, tels étaient nos pères 1 Mais laissons 
cela ; et pour nous borner au sujet du jour, di- 
sons que, tout de même, on eut de plus belles 
récompenses pour le Paris-Berlin de 1806 et 1807 
que pour Paris-Berlin de 1901. Faut-il prendre 
notre parti de notre diminution en toutes 
choses ? 

Maurice Barrés. 



LE THÉÂTRE EN FRANCE : 



DECADENCE 



[De M. Albert Ouinon) 



Le vieux duc de Barfleur commandite une 
jeune drùlesse. L'amour, vous ne l'ignorez pas, 
est pour un homme de son âge le plus cher des 
luxes. Notre duc a donc deux millions de dettes. 
Par une heureuse grâce, une fois qu'ayant bu du 
Champagne il était dans l'un de ses bons soirs, le 
ciel lui accorda une fille : Jeannine. Cette Jean- 
nine qui a maintenant vingL-six ans n'est pas sans 
plaire violemment à M. Nathan S trohmann, Israé- 
lite de race et juif de profession. Il est le 
détenteur de toutes les créances contre le duc et, 
comme il ne désire rien tant que d'être payé de 
cette aimable monnaie, le duc lui donne sa fille 
en mariage. 

Vous pensez bien que cette fière personne 
n'accepte pas le marché sans répugnance. Il 
n'est prétexte qui ne jui soil bon pour marquer 
à son mari tout son dégoût, toute sa haine. Enfin, 
après dix mois de querelles conjugales, elle se 
réfugie chez le marquis de Chérancé, son ami 

ACTION FRANC. — T. V. 9 



122 l'actior française 

d'enfance, et lui fait bonne chère. Strohmann 
vient l'y chercher ; il lui apprend que Chérancé 
est ruiné. Et Jcannine, sentant que les 
belles robes et les beaux chapeaux, Télégance et 
le luxe sont nécessaires à ses habitudes, laisse 
son pauvre amant et retourne dans son ghetto. 



* 



Voilk Décadence^ comédie en quatre actes, 
interdite par la Censure et que M. Guinon vient 
de publier. L'action, vous le voyez, en est sim- 
ple. Et vous trouverez là des caractères nette- 
ment tracés, des scènes toujours significatives, 
souvent vigoureuses, des mouvements rapides 
et bien liés. Le style, fors quelques plaisanteries 
d'un goût douteux, est aisé et sobre. Et comme 
il est pur de tout argot, vous savez déjà que 
Tauleur n'est pas juif. 

Mais mon analyse, si brève soit-elle^ vous 
aura incliné à croire qu'à tout le moins ses 
sympathies sont pour les juifs plutôt que pour 
Taristocratie. .Or, M. Guinon l'afTirme, il n'en 
est rien. Fidèle au vieil adage, il ne châtie tant 
la noblesse que parce qu'il Taime passionnément . 
Je ne sais si vous approuverez ce sadisme. Pour 
moi, j'imagine que M. Guinon s'est fait un point 
d'honneur de paraître sans parti pris. Et c'est là 
une mode qui, pour être fort répandue, n'en 
est à mes yeux que plus déplorable. Il ne faut 
pas se mêler d'écrire si l'on n'a pas une ferme 
conviction. Et l'on est criminel si l'on ne met 
pas tout en œuvre pour imposer cette conviction 
au plus grand nombre. 



LE THÉÂTRE EN FRANGE 123 

Evidemment M. Guinon est d'un avis tout 
opposé. Et pour être impartial, il devient in- 
juste. Dans sa pièce, il n*est presque rien fait de 
sot ou de bas que par des ducs, princes ou 
marquis. Pour les juifs, il sufTit à l'auteur de 
leur dire, en passant, quelques dures vérités. 
Or qui ne sait qu'au théâtre les spectateurs 
sont moins frappés par ce qu'on leur raconte 
que par ce qu*on leur montre? M. Guinon a né- 
gligé d'y prendre garde. A la simple lecture, 
cette faute est déjà très sensible. Au spectacle, 
l'impression aurait été d'autant plus fausse que 
les décors où les deux groupes sont particulière- 
ment étudiés sont, pour les juifs, le foyer d'un 
hùtel familial et, pour les c nobles », comme 
les appelle M. Guinon, le foyer d'un cirque. 

Qu'un beau nom ne suffise pas toujours à 
préserver celui qui le porte des faiblesses, (fes 
vilenies humaines, cela n'est que trop vrai. 
Mais qu*il n'y ait pas de gentilshommes qui 
soient en même temps d*honnétes hommes, 
voilà certes qui est inexact. 

Cette heureuse rencontre, que je tiens pour 
très fréquente, M. Guinon ne la réalise en 
aucun de ses personnages. Or, il est vrai qu'à en 
juger par le langage et les manières qu'il leur 
prèle, il n'a pas souvent pénétré dans le monde 
de ces BarÛeur et Chérancé. Il n'a vu que la 
vile écume ou la mousse frivole. 11 ignore qu'au 
fond des villes et des campagnes de province, 
qu'à Paris même il y a de nombreuses familles 
dont les sentiments sont aussi nobles que le 



iU l'action française 



nom. Mais comme ces familles ne s'allient pas 
à des juifs, comme elles n'emplissent pas les 
gazettes juives de Técho de leurs danses ou du 
bruit de leurs vaisselles, personne ne parle 
d'elles. C'est en silence qu'elles servent le pays, 
qu'elles sauvegardent la fine fleur de l'esprit 
français et de nos élégances, l'antique idée de 
l'honneur. 






Si Ton estime ce rôle trop modeste, la faute 
n'en est qu'au temps où nous sommes. Rien 
n'autorise à proclamer la décadence de la 
noblesse. Mais il est vrai qu'elle ne peut libre- 
ment s'épanouir qu'en monarchie; et c'est pour- 
quoi elle travaille à hâter le retour de ce régime. 

D'ici là il lui faut vivre : comment fera-t-elle? 

Jadis, à défaut de Tautorité de son nom, la 
seule vigueur corporelle suflisait à lui mainte- 
nir ses privilèges, et quand le prince Enguerrand 
soulève des haltères de 150 livres, il ne fait, in- 
stinctivement, qu'obéir à cette lointaine héré- 
dité. 






Mais aujourd'hui toute action ne s'exerce que 
par l'argent. Et le droit d'aînesse étant aboli, il 
faudrait, pour garder son rang, refaire à chaque 
génération une fortune. Le gentilhomme ira-t-il 
conquérir cette fortune à la Bourse, dans les 
affaires? Sur ce terrain, il serait vite anéanti par 
le juif. S'il ne veut pas disparaître, il n'a donc 
plus qu'à se marier richement. 






LE THEATRE EN FRANCE 125 

Je sais qu'à Tordinaire on regarde le mariage 
comme une cérémouie beaucoup plus poétique, 
mais, au vrai, c'est un contrat. Et ce contrat a 
ceci de particulier qu'il engage non seulement 
les deux contractants, mais toute la suite de leur 
descendance. Avant donc de songer à leurs 
goûts réciproques et même à leur «amour, les 
époux se doivent d'assurer le bonheur de ces 
générations à venir. Cette tâche, quand elle est 
assumée par deux cœurs sincères, n'est pas 
sans conférer, même au mariage d'argent, une 
parfaite dignité. 

J'admets tout aussi bien, non pas l'union 
d'une Française avec un étranger, ce qui est 
une perte pour notre pays, mais celle d'un 
Français avec une étrangère, ce qui, sous tous 
les rapports, e&t un gain. 

Or vous pensez bien que, parmi ces étrangers, 
je ne comprends pas les juifs : le juif n'est qu'un 
parasite. Il vit de tous les peuples et ne s'assi- 
mile à aucun. Il semble qu'il y ait entre nous et 
lui, non une simple différence de race, mais 
une différence d'espèce. 






Qu'un jeune homme un peu pervers désire 
l'une de ces israoUtes aux yeux dociles, aux 
corps si hospitaliers à l'amour, je l'eu excuse : 
il n'engage là qu'une misérable partie de soi- 
même. Mais, s'il donne à cette juive le nom 
qu'il porte et dont il n'est que le dépositaire, 
il commet un véritable abus de confiance ; il 
marque pour la honte des fronts qui ne sont pas 



126 l'action française 

nés encore; il dégrade l'honneur des vieilles 
tombes. 

Le prince Ferdinand de Lucinge-Faucigny, 
malgré qu'il ait dans ses veines du sang de nos 
rois, n'a pas eu de ces scrupules.il avait épousé 
une juive pour payer ses dettes de garçon ; il 
vient d'en épouser une autre pour payer ses 
dettes de veuf. 

Grâce à Dieu, dans notre aristocratie, de tels 
mariages sont rares ; il ne s'en fait pas un sur 
mille. Mais le scandale en est si grand que les 
auteurs dramatiques s'y trompent et croient 
toute la noblesse enjuivée. 

Si jamais M. Guinon étudie de nouveau cette 
noblesse qu'il aime tant, je le conjure de ne 
plus tomber dans une telle erreur. 

Lionel des Rieux. 



LES MÉDECINS 
ET LA DÉCENTRALISATION 



Le médecin ne doit pas faire de politique; 
quand il formule cette opinion, le public pense 
de suite aux médecins politiciens du Sénat et de 
la Chambre des députés; son bon sens lui dit 
que le médecin ne doit pas quitter le chevet de 
ses malades; s'ensuit-il que les médecins qui 
restent fidèles à leur profession doivent se désin- 
téresser de la politique, c'est là une autre ques- 
tion. 

Nous vivons à une époque oQ les mots ont 
perdu leur signification propre et où Ton ne sait 
plus où commencent et où s'arrêtent la politique, 
l'économie politique, l'économie sociale. 

Un fait est certain, c'est qu'il n'est pas de pro- 
fession qui ait plus d'intérêt à voir régner le bien- 
être dans toutes les classes de la population que 
la profession médicale ; il n'en est pas qui ait 
plus d'intérêt à se constituer la gardienne de la 
fortune publique; le médecin praticien doit donc 
faire de la politique. 

Cette idée que le médecin ne devait pas faire 
de la politique a été inspirée aux pauvres Gau- 
lois par Napoléon. 

a II ne faut pas, disait expressément le grand 



128 l'action française 

Empereur, il ne faut pas éloigner Tétudiant en 
médecine de la fréquentation des hôpitaux de la 
dissection et des études relatives à son art. » 

L'illustre parvenu, ombrageux naturellement 
comme tous les parvenus, devait particulière- 
ment craindre Tinfluence que les médecins pou- 
vaient exercer sur les populations, il devait 
craindre qu'ils ne réveillassent dans le peuple 
français Tesprit national qu'il se disposait à 
endormir, il l'a si bien endormi qu'il dort encore 
après cent ans écoulés. 

Ouvrons les yeux : c'est Napoléon qui nous a 
dénationalisés. C'est à lui que nous devons de 
n'être plus, suivant l'expression de Balzac, que 
« des cercueils ambulants portant des Français 
d'autrefois ». Avec son Concordat il nous a fait 
perdre le sens moral, avec son Code civil le sens 
commun, avec son Université jusqu'à l'habitude 
de réfléchir, et tout cela pour créer une dynastie 
nouvelle, « méprisant, disait Mme de Staël, la 
nation dont il voulait être le chef i». 

« Il ne fallait pas, fait observer Pichon (1), que 
la nation pût se reconnaître en quoi que ce soit 
ni dans Tappréciation des hommes qui la gou- 
vernaient, ni dans la conduite et la tradition de 
ses affaires, ni dans l'état de sa croyance civile 
et religieuse. » 

tt II est rusé au pays de la franchise, ajoute 
Mario Proth (2), positif chez des étourdis, froid 

■ 

(1) Auteur d*un livre intitulô : « Do l'Ktatde la Franco 
sous la domination de Napoléon Bonaparte », que l'histo- 
rien du Consulat de TEmpire, M. Thiers, aurait bien dû 
consulter. 

(2) Bonaparte commedianle-tragediante. 



LES MÉDECINS ET LA DÉCENTRALISATION 129 

parmi les enthousiastes. Il est étranger enfin, 
car toujours il faut en venir là. » 

Et en servant ses intérêts personnels, il sert 
les intérêts de tous les étrangers. 

Le véritable organisateur d'une Révolution 
qui a consisté à faire reposer TEtat en France 
sur les principes de cosmopolitisme contenus 
dans la a Déclaration des Droits de THomme et 
du citoyen » a été Napoléon; c'est lui qui les a 
fait entrer dans nos lois et dans nos mœurs; 
sans lui on peut dire qu'elle aurait avorté en 
dépit de tous les efforts des Juifs, des Francs- 
maçons et des avocats. 

Si les principes abstraits, j'allais dire les lo- 
gogriphes de la Révolution, prévalent encore, 
cela lient à ce que c'est toujours Napoléon qui 
nous gouverne, c'est toujours lui qui nous ré- 
git avec la vaste organisation administrative 
qu'il institua le 28 pluviôse an VIII ; cette orga- 
nisation est une cuirasse de fer qui nous étouffe, 
congestionne le cerveau, comprime les viscères 
et, naturellement, nous devient d'autant plus 
nécessaire que nous sommes plus débilités, la 
mort arrive lentement mais sûrement. Il n'y a 
pas à hésiter, il faut enlever la cuirasse et com- 
mencer à rappeler dans les principaux organes 
le sang qui s'est porté ù la tête. 11 n'y a qu'un 
moyen pour atteindre ce but; il faut porter de- 
vant le corps électoral, aux élections prochaines, 
la question de la suppression du Sénat et de la 
Chambre des députés; il faut engager les élec- 
teurs à nommer des députés chargés uniqimnenf 
de voter la suppression des Chambres centra- 
lisatrices, et leur remplacementpar dix-huit As- 



130 l'action française 

semblées régionales composées chacune des 
conseillers généraux des départements apparte- 
nantàchaque région de corps d'armée. CesAssem- 
hlées délégueront à leur tour des hommes spé- 
ciaux, un agriculteur pour Tagriculture, un 
commerçant pour le commerce, etc., auj)rès de 
chaque ministère du pouvoir central. 

Chez un malade qui a les extrémités froides 
et glacées, il est dangereux de vouloir réveiller 
trop vite la circulation capillaire, la gangrène 
des membres pourrait survenir : de même, dans 
notre corps social, il serait dangereux de vouloir 
chercher trop vite à ramener la vie d'*ns les 
communes. « Nous avens plus les habitudes de 
la servitude, a dit Le Play, que les habitudes de 
la liberté », il faudra se contenter tout d'abord 
de réveiller la vie provinciale. 

Peu importe que les régions de corps d'armée 
ne représentent pas des divisions bien naturelles ; 
il faut partir de ce qui est pour arriver à ce qui 
n'est pas; l'essentiel est de voir se former le 
plus promptementpossible des Assemblées ré- 
gionales où les trois professions usuelles, l'agri- 
culture, l'industrie et le commerce, pourrontêtre 
largement représentées, où la direction des 
affaires publiques passera enfin des hommes de loi 
âtix hommes de la nature. 

C'est là la révolution bienfaisante que doit 
appeler de tous ses vœux le médecin ; non seu- 
ment il doit l'appeler de tous ses vœux, mais il 
doit la faire ; ce n'est pas une tâche aisée ; on 
ne secoue pas facilement la torpeur d'un malade 
atteint depuis longtemps de congestion céré- 
brale. 



LES MÉDECINS ET LA DÉCENTRALISATION 131 



« Les habitudes du gouvernement de Napo- 
léon, disait encore Pichon, nous restent comme 
une espèce d'instinct dont il est à craindre que 
nous ne suivions longtemps encore et aveugle- 
ment l'impulsion. » 

Le seul moyen de nous en délivrer, c'est de 
supprimer tes Chambres centralisatrices de 
contrôle qui ne contrôlent rien et leur rempla- 
cement par des Assemblées régionales; c'est 
cette idée que les médecins praticiens indépen- 
dants (il y en a encore en province) doivent ré- 
pandre en tous lieux dans des conversations 
familières. 

Il faut la rappeler sans cesse à Tesprit de 
notre nation si mobile à la surface, et au fond 
si routinier; mais il est facile de comprendre 
combien elle se propagerait vite si elle était 
partagée par les médecins parlementaires, si 
les médecins députés et sénateurs se déclaraient 
eux-mêmes partisans de la suppression du Sénat 
et de la Chambre. 

Peut-on les amener à se ranger à cet avis? Les 
circonstances s'y prêtent admirablement, c'est 
la question qu'il nous reste maintenant à exa- 
miner. 

Dix mois seulement nous séparent du renou- 
vellement de la Chambre des députés; un travail 
considérable s'opère, à Vinsu même de la presse 
quotidienne^ dans les couches profondes du 
suffrage universel; partout dans les grèves, 
dans les congrès on commence à crier: « Pas de 
politiciens! »; dans les réunions électorales, on 
n'attache plus aux étiquettes politiques l'impor- 
tance qu'elles avaient hier enCore ; on veut savoir 



432 l'action française 

quelle est la profession des candidats ; on veut, 
dans certains milieux, cela ne fait pas de doute, 
renvoyer Tavocal à son barreau, le journaliste 
à son écritoire, le professeur à sa chaire et le 
médecin à ses malades. 

Que feront aux élections prochaines les méde- 
cins députés? 

S'ils se représentent avec une étiquette poli- 
tique, ils s'exposent fort à ne plus être agréés; 
ce sera alors la retraite forcée, la retraite hon- 
teuse, le congé donné par le maître à son valet; 
s'ils ne se représentent pas, cela fera honneur à 
leur sagacité, mais cela montrera aussi que la 
chose publique leur devient indifférente du 
moment qu'elle ne peut plus servir leurs intérêts 
personnels, ils se seront comportés en vulgaires 
politiciens; une troisième voie de sortie, et celle- 
là fort honorable,leur est offerte : ils n'ont qu'à 
se représenter comme candidats de la suppres- 
sion du Sénat et de la Chambre, ils sont 53 à la 
Chambre; on devine l'impression que ferait sur 
l'esprit public 53 candidats formulant un pro- 
gramme identique et qui s'inspireraient des 
notions les plus élémentaires de physiologie et 
de pathologie sociale. 

L'idée de la suppression du parlementarisme 
ferait vite son chemin, l'esprit d'emballement 
quiest cheznous le correctifde l'esprit de paresse 
entrerait en jeu; une législature ne se passe- 
rait pas avant qu'il ne se formât à la Chambre 
une majorité pour constituer un ministère chargé 
de la dissoudre, de supprimer le Sénat et de 
convoquer par décret en Assemblées régionales, 
les conseillers généraux des départements for- 



LES MÉDECINS ET LA DÉCENTRALISATION 133 

mant les régions de corps d'armée. Ces assem- 
blées enverraient ensuite des hommes spéciaux 
auprès de chaque ministère; chaque ministre 
aurait auprès de lui 18 conseillers capables; il 
n'en faut pas davantage pour faire de la bonne 
besogne. Que d'économies, quel changement à 
vue ! On ne saurait vraiment terminer avec plus 
d'éclat une vie parlementaire. 

Au Sénat,la question se pose plus simplement 
encore ; les médecins qui en font partie doivent 
se retirer pour faire place à des agriculteurs j 
au mois de novembre dernier, dans le Lot-et- 
Garonne, dernièrementencore, dans la Charente- 
Inférieure, les candidats agricoles ont passé 
haut la main; les délégués sénatoriaux sont 
toujours en grande majorité des agriculteurs; 
qu'ils s'avisent de n'envoyer jamais au Sénat 
que des représentants de leur profession, que le 
Sénat finisse par n'être plus composé que d'agri- 
culteurs, les intérêts agiicoles variant suivant 
les régions, ils formeront bientôt autant de 
groupes distincts qui aspireront à aller admi- 
nistrer les intérêts de leur région respective. 
Vienne le jour où le pays ne nommera plus 
comme députés que des partisans de la sup- 
pression du Sénat et de la Chambre, un Sénat 
d'agriculteurs s'empressera lui-même de fermer 
ses portes. 

Raisonnablement on ne peut demander aux 
quarante-deux médecins sénateurs de se retirer 
tous ensemble avant l'expiration de leurs man- 
dats; leurs intérêts personnels sont aussi res- 
pectables que ceux des autres politiciens de la 
même série ; mais on sait qu'au Sénat, par une 



134 l'action française 

bizarrerie étrange, le cumul n'est pas interdit, 
on peut être à la fois fonctionnaire et sénateur ; 
fait curieux en principe, un fonctionnaire ne de- 
vrait même pas être électeur puisqu'il est le ser- 
viteur de tous et au Sénat il est appelé à se con- 
trôler lui-même; c'est dans cette situation 
singulière que se trouvent deux professeurs titu- 
laires de la Faculté de médecine, MM. Cornii et 
Pozzi. 

Le public, qui pense à juste titre que les mé- 
decins ne doivent pas faire delà politique, dans 
le sens vulgaire du mot, doil à fortiori trouver 
étrange que des professeurs en fassent. En 
bonne conscience, MM. Cornilet Pozzi ne doivent 
pas, pour se retirer, attendre comme leurs con- 
frères l'expiration de leur mandat; ils appar- 
tiennent à leurs élèves; qu'ils soient les pre- 
miers à donner le bon exemple et qu'ils engagent 
les collèges sénatoriaux de l'Allier et de la Dor- 
dogne à reporter leurs suffrages sur de simples 
agriculteurs, ils auront fait ainsi de la bonne 
médecine sociale. 

• Plus l'on réfléchit, et plus Ton considère que 
tous les maux dont souffre la société française 
lui viennent de la centralisation ; depuis cent ans 
nous avons changé bien des fois la forme de 
gouvernement; qu'importait l'étiquette? C'est 
aujourd'hui encore la constitution de l'an VIU 
qui nous régit au point de vue administratif; 
c'est elle qu'il faut détruire ; aucune réforme ne se 
fera tant quelle ne sera pas abolie ; il faut enlever 
à la pauvre France son corset de fer, il faut 
rappeler la vie dans les organes, c'est là œuvre 
à la fois de décision ferme, de sang-froid, de 



LES MÉDECINS ET LA DÉCENTRALISATION 135 

mesure, c'est là œuvre essentiellement médicale. 
Nous venons de parler tour à tour des rôles 
que doivent remplir, pour mener à bonne fin 
cette grande œuvre, les médecins praticiens et 
les médecins qui font partie du Sénat et de la 
Chambre des députés. 

D' F. BoÉ. 



NAPOLÉON ET LES JUIFS 



I 



OPINION 
DE NAPOLÉON SUR LES JUIFS 



— Les juifs ne sont pas dans la même catégo- 
rie que les protestants et les catholiqueSi il faut 
les juger d'après le droit politique et non d'après 
le droit civil puisqu'ils ne sont pas citoyens. 

— Ce n'est pas avec des lois de métaphysique 
qu'on régénérera les juifs, il faut ici des lois 
simples, des lois d'exception. 

— 11 faut considérer les juifs comme nation et 
non comme secte. C'est une nation dans la 
nation. 

— On ne se plaint point des protestants et des 
catholiques comme on se plaint des juifs: c'est 
que le mal que font les juifs ne vient pas des 
individus, mais de la constitution même de ce 
peuple, ce sont des sauterelles et des chenil! (^s 
qui ravagent la France. 



NAPOLÉON ET LES JUIFS 137 

II 

OPINION DES JUIFS SUR NAPOLÉON 

£n une nuit inoubliable sonl accomplis les 
sacrifices nécessaires : les privilégiés renoncent 
à leurs privilèges. Les droits de rhomme et du 
citoyen allaient être bientôt et irrévocablement 
proclamés. Quel lendemain, hélas! Les intérêts 
du régime ancien se mettent au travers de 
Toeuvre commencée. Mais le peuple apôtre, 
malgré les divisions qui le déchirent, impose la 
loi nouvelle à ses ennemis du dedans et contraint 
ses ennemis du dehors k reconnaître son droit 
de disposer de ses destinées. A ce moment une 
heure d'indicible angoisse sonne pour le triste 
persécuté des siècles. Israël est menacé dans sa 
foi, dans son honneur, dans sa vie. Soudain 
il lève les yeux, il voit: Un homme était debout 
devant lui un glaive nu dans la miiin. Et il 
marche vers cet homme, en disant : Es-tu pour 
nous ou pour nos ennemis? (Josué, v. 3). Génie 
incomparable, messager ou fléau de Dieu, cet 
liomme au glaive nu affermit dans la France et porte 
dans V Europe l'œuvre égalitaire dt la Révolution : sa 
lâche merveilleuse achevée^ il disparaît, La Provi- 
deme s'était servie de lui pour faire surgir le 
Judaïsme de son tombeau et l'organiser en tm corps 
social. 

{Discours prononcé le \{ mai 1889, par 
M. Aristide Astruc, grand rabbin de 
la circonscription de Bayonne.) 



ACTIOH FRANC. — T. V, 10 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 

[Suite) 



Je dispose d'une longue pirogue qui ressemble 
à un immense poisson et que conduisent deux 
laptols taillés en hercules. L'équipage m'attend 
tous les matins au lever du jour près du pont 
de Guot-N'Dar derrière la maison des Pères 
du Saint-Esprit. C'est une berge du petit 
fleuve, toute silencieuse, toute abandonnée et 
qui est plantée d'arbres morts. 

Une brume enveloppe la rivière, une sorte 
de nuage tiède et épais, qui ne s'élève pas, mais 
qui retombe sur les eaux dès que le soleil se 
montre. Quand j'arrive avec mon boy, les piro- 
guiers dé tirent leurs longs membres noirs tout 
mouillés de brouillard et murmurent des « dia- 
mangams». Leurs grands avirons servent de 
perches pour nous repousser loin du quai. On 
passe sous les ponts; puis, si le vent est favo- 
rable, on dresse un mft,t que Ton introduit dans 
un trou creusé dans le banc central de la pirogue 
et qu'on cale avec des coins de bois. On hisse 
une voile quadrangulaire. Alors la pirogue s'in- 
cline sur le flanc et l'on file très vite au milieu 
des chalands qui dorment sur le fleuve jusqu'au 
bout de N'Dar-Toule. 

Un marabout invoque Allah d'une voix aiguë, 
des mouettes et des goélands s'envolent en 
poussant un crirauque. Saint-Louis, les villages 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 139 

noirs, noyés dans la brume fuient rapidement 
derrière nous. Quand le soleil se lève, les sables 
à l'infini se colorent en rose. Sur la rive droite, 
ce sont des dunes que les vents ont striées ré- 
gulièrement; sur la rive gauche, des palétuviers 
et quelques mimosas cachent la brousse cal- 
cinée. L'embouchure des marigols se perd dans 
les roseaux. Poussée par la brise ou par les 
rameurs, la pirogue y glisse avec des bruis- 
sements de tiges froissées. Le ciel du matin est 
d'un bleu lavé très doux. Il y a quelques minutes 
fraîches d'un charme rare. De temps en temps 
d'énormes poissons font un bond au-dessus du 
flot, puis disparaissentdans un remous. Desmar- 
lîns-pêcheurs noirs et blancs s'envolent du ri- 
vage. Ils planent un instant, puis tombent tout 
droit sur l'eau comme des flèches. Leurs nids 
pendent entre les branches des mimosas. Ils 
ont l'apparence de très grosses poires. 

Les bras des marigots forment des îles. Elles 
sont toutes couvertes de palétuviers. De grandes 
aigrettes grises ou d'un blanc éclatant sont per- 
chées au milieu du feuillage sombre. Elles s'ef- 
farouchen t à l'appari tion du bateau et s'envolent 
en laissant traîner leurs longues pattes d'échas- 
sier. Entre les racines qui s'élèvent bien au-des- 
sus de la terre marécageuse et s'entremêlent 
comme des milliers de tentacules, courent des 
bécassines, ou dorment de gros lézards. Quand 
on fait du bruit en passant près d'eux, ils 
donnent sur le sol un coup de leur longue queue 
ondulante et disparaissent prestement. Parfois 
le chenal devient trop étroit pour qu'on puisse 
naviguer à la voile. Les laptots rament dou- 




140 l'action française 

cernent le long d'une berge où le sol mouvant 
reste accessible aux seuls pieds des aigrettes. 
On passe sous des mimosas encore fleuris de 
houppes orangées, où des bengalis voltigeant 
semblent autant de fleurs chatoyantes et ani- 
mées. Dans les roseaux, les courlis s'enfuient en 
criant devant la pirogue. Puis le marais se 
transforme en immense lagune. On vogue silen- 
cieusement, et, de loin, sur les branches sans 
feuilles, on aperçoit immobiles des aigles noirs 
à tête blanche que les nègres vénèrent comme 
des fétiches. 

Le soleil monte et Tatmosphère s'inonde de 
lumière. L'eau devient chaude, il y flotte des 
phosphorescences, les petites vagues prennent 
des irisations éclatantes, des feux de diamant. 
Si la marée est basse, on voit la bourbe, d'où le 
flot s'est retiré, se dessécher, puis se fendre ; 
quelques plaques de sel étincellenl. Si la marée 
est étale, Teau semble morte dans une splen- 
deur de miroir qui refléterait le soleil. Quand la 
pirogue rentre dans le marais une lente vapeur 
d'or s'élève sur l'immense décomposition végé- 
tale, au-dessus de toutes les fleurs de 1 été qui 
se désagrègent dans la solitude et dans le si- 
lence. 

Au détour du chenal on retombe sur le fleuve 
et devant les dunes. Cette immense nappe d'eau, 
ces sables incandescents et, sans métaphore, 
chauffés à blanc, atteignent à cette heure au 
point extrême de la désolation. C'est plus de 
lumière que n'en peuvent supporter nos yeux, 
plus de tragique que n'en peuvent supporter nos 
nerfs. Plus un bruit, plus une nuance, plus 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 141 

d'horizon! Ici sombre toute personnalité! Indi- 
cible naufrage! Ah ! qu'au moins quelque maigre 
palmier s'élève où nous rattraper, que quelque 
cri déchire ce silence, disions-nous ! Et, comme 
s'il comprenait notre angoisse: «Aissambajwcrie 
un laplot. « Aissambal » quelque chose comme 
« Courage ! » sans doute, ou une simple onoma- 
topée dont les rameurs noirs rythment leur mou- 
vement. « Aissamba 1 » Et voici enûn les baraque- 
ments des conducteurs, le camp des tirailleurs, 
le quartier des Spahis, Saint-Louis et N'Dar- 
Toute, les chalands, le marché, le pont chargé 
de passants s'acheminant d'une démarche lassée 
vers des besognes insignifiantes et bizarres. 
Petit à petit on revient à flot, on remonte à la 
vie. Mais on sort de la pirogue, les jambes bri- 
sées et vacillantes, les reins courbaturés. Vrai- 
ment j'eus souvent la sensation de me lever 
d'un cercueil. 

Le soir, c'est, à naviguer dans ce dédale de 
marigots, une tout autre impression. Le soleil 
se relire, le ciel se nuance, et la vie renaît sur la 
terre d'Afrique. Les femmes noires descendent 
sur la berge puiser de l'eau dans des calebasses. 
Les crabes courent sur le sable. Les bergeron- 
nettes, hochant leur queue ailée, viennent boire 
au fleuve. Les cigales chantent dans la brousse. 
C'est encore un instant délicieux, comme celui 
du lever du jour, mais dans l'air du crépuscule 
il reste comme un reflet épars du faste des 
midis. 

Les laptots rament debout, le boubou relevé 
sur les épaules. Les vagues minuscules clapo- 
tent sous l'éperon qui les coupe. Sur la rive défi- 



142 l'action française 

lent des caravanes de petits ânes alertes et de 
chameaux dc'îhanchés. Des Maures à face biblique 
les conduisent. Quand on s'enfonce dans le ma- 
rigot de Dakar-Bango, on aperçoit, au coucher 
du soleil, de grands bergers peuhls, à tête fa- 
rouche, chassant devant eux de maigres trou- 
peaux de bœufs bossus. Sur le pont de Kor, un 
soir, j*ai vu de ma pirogue, comme l'azur du 
ciel défaillait et qu'une étoile d'argent trem- 
blait à rhorizon, une femme maure fiue et 
grande, enveloppée dans des étoffes de toile 
sombre, s'avancer sur un de ces ânes gris-mar- 
ron, marqué d'une tache plus foncée au frontal. 
Elle était à califourchon sur des ballots et tout à 
fait sur Tarrière-train de la bête. On apercevait 
d'elle seulement ses yeux entre deux voiles et 
ses pieds nus qui pendaient. Un Maure venait 
derrière, la figure découverte, ses longs cheveux 
annelés tombaient sur ses épaules, encadrant 
un visage brun d'aspect plutôt asiatique qu'afri- 
cain. Il portait une tunique courte qui laissait 
découverts ses bras et ses jambes souples. Il 
tenait en main un bâton dont il frappait l'âne en 
poussant des « ah! » gutturaux pour activer la 
marche, .le pensai aux vignettes des livres saints 
où Ton voit la vierge et saint Joseph fuyant en 
Egypte. 

Quand le soleil s'éteint, on entend partout 
dans les hautes herbes le rappel plaintif des 
tourterelles. Une buée s'élève du fleuve qui 
semble aller au-devant de l'ombre tiède et molle 
qui descend du ciel. Et cette nuit fraîctie qui 
enveloppe le marigot laiteux, c'est une volupté 
dont on aime défaillir chaque soir. 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 143 

Quand le soleil a tout à fait disparu et avant 
que la lune n'éclaire de nouv(!iftu le ciel, une 
quantilc prodigieuse d'étoiles sNillument : les 
unes sont roses, d'aulres ont des reflets bleus, 
des scintillements d'argent, ou des éclats fauves, 
et jamais nous n'en voyons tant à la fois sous 
nos lattludcs septentrionales. L'eau polie et 
lourde comme de l'huile les reflète toutes. 

De grandes chauves -souris passent sans bruit 
au-dessus de nous. Mon boy et les laptols s'en- 
traînent à ramer en chantant : une seule voix 
triste et grêle donne une note haute, puis se 
traîne en un murmure plaintif dans les tons 
les plus bas, et le chœur des trois voix reprend 
alors sur un mode très lent et très grave... 
Quand ils se taisent ,on entend Teau qui fuit sous 
la pirogue, et de temps en temps la chanson 
est coupée par les cris d'un oiseau de marais 
eCFrayé, ou parle glapissement des chacals. 

Lorsque paraît la lune, c'est une féerie sur- 
prenante, mais d'une tristesse que je suis inca- 
pable d'exprimer. Rien ne ressemble moins au 
clair de lune au-dessus des marigots d'Afrique 
que cette clarté caressante qui tombe de nos 
ciels de France sur les rivières chantantes ou 
sur les étangs silencieux... C'est ici une vision 
des temps géologiques, un pays fantastique de 
brumes et d'eaux phosphorescentes. Une flore 
gigantesque et stratifiée se reflète au-dessus 
d'immenses mares. solitaires. La lune enchante, 
attire îi elle, toutes ces Cc.ux, et tout ce qu'elles 
portent sur elles, la lune boit d'une bouche in- 
satiable et silencieuse toute Thumidité des 
marais! Certes, ce n'est plus la pesante main- 



144 l'action française 

mise du soleil de midi et ranéantissement. 
Mais la lune des tropiques a des feux ensor- 
celants, dont les sorciers du pays savent bien la 
puissance et qui bouleverse tout à fait notre 
équilibre moral. L'air, sous la lumière de la lune, 
se charge d'effluves qu'on respire avec délice, 
à cause de leur fraîcheur, mais qui enferment 
des germes de mort. Nuits enfiévrées de vo- 
luptés malsaines et inconnues dont on s'enivre 
sans savoir; nuits troubles où les sorcières 
noires poursuivent de leurs incantations 
l'étranger dont l'odeur rappelle celle des ca- 
davres I Nuits berceuses où s'endort toute 
volonté, s'énerve toute vaillance, où la vie 
humaine s'éteint comme l'insignifiante chanson 
des sauterelles de la brousse... 

On m'a dit le danger de ces promenades noc- 
turnes sur les marigots, mais elles sont si belles 
ces nuits mélancoliques, d'une beauté compa- 
rable à celle des tragédies de Racine !... Et 
presque tous les soirs je me fais libre pour al- 
ler retrouver ma pirogue et ses laptots... 

Il faut avoir l'expérience de ces deux Ouolofs 
pour ne pas nous perdre dans ce labyrinthe de 
canaux où ils me promènent. Je sais mal m'o- 
rienter et j'ai l'illusion d'être perdu très loin de 
Saint-Louis quand le clocher de Sor apparaît 
découpant nettement sa pointe noire sur le ciel 
clair. On entend le tamtam. Puis le clocher dis- 
parait, les roulements du tamtam deviennent 
imperceptibles et je suis stupéfait de me trouver 
à la pointe nord devant le quartier des Spahis. 

Quand je rentre à Saint-Louis, grisé par celle 
course dans la nuit, un peu fiévreux aussi^ tout 



■■■■■ * 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 145 

dort. Les Maures ont allumé de petits feux à 
rextrémilé du marché de N'Dar-Toute. On voit 
briller les braises et monter en fines colonnettes 
les fumées. Les rues sont éclairées par de pe- 
tites lampes électriques. Dans ma cour, je dois 
enjamber des noirs couchés un peu n'importe où 
et enveloppés de leur seul boubou. .. 

IjUCIEN CORPECnOT. 

[A suivre.) 




PARTIE PÉRIODIQUE 



POUR L'ÉTAT ET CONTRE L'ÉTAT 



^0^i^*0*^^^ii^^S0^'^^^^^0t^^^^0^^mm 



Les retraites ouvrières et 
l'incident de Fachoda. 

Que doit faire l'Elat? Que doit-il De pas faire? 
La réponse à ces deux queslionâ, qui ensemble 
forment le tout de la Physique politique, vient 
d'être écrite dans les faits de celte dernière 
quinzaine. 

Il faut savoir lire ces faits. 

I 

Un ancien ami de M. Félix Faure a donné 
dans le Figaro de curieuses révélations sur 
Tétat d'esprit gouvernemental au moment de 
Fachoda. Ces révélations, si curieuses, étant 
aussi des plus complexes, la plupart d^s prati- 
ciens de la politique y ont négligé Tessentiel. 

1° Le confident de M. Faure a confirmé ce que 
noussavions par M. Lockroy : nous étions à deux 
doigts d'une guerre avec l'Angleterre et, pour 
cette guerre, rien n'était prêt. Il a fallu impro- 
viser dans Tordre militaire, dans Tordre mari- 
time et dans Tordre financier. Des journalistes 
estimables ont poussé un ^rand nombre de hélas ! 
et de ah! sur celte imprévoyance et la nécessité 
de l'improvisation. 



POUR l'État et contre l'état 147 

2° Le confident de M. Félix Faure, sans doute 
grand ami de M. Delcassé, a tout fait pour dé- 
charger ce ministre de ses responsabilités dans 
Thumiliation africaine; il a donc rejeté la faute 
sur Marchand. Ce qui n'a pas manqué de faire 
pousser quantité de holà! dans la presse natio- 
naliste. Le héros africain, s'il pouvait lire nos 
confrères, le? prierait sans doute de penserun peu 
moins à ses affaires propres et de mieux s'appli- 
quer aux affaires de la patrie. 

3" Le confident de M. Félix Faure a révélé 
enfin que, dans le péril national, une grande 
résolution fut prise par le président et par ses 
ministres. Ils résolurent de violer la Constitu- 
tion et décidèrent d'affecler à la défense des c(jtes 
et à l'armement un certain nombre de millions 
dont le Parlement n'avait pas crédité le premier 
sou. Les présidents des deux Chambres,les prési- 
dents et les rapporteurs des deux commissions 
du budget, consultés, donnèrent la main à ce 
petit coup d'Etat secret. M. Pelletan, fils d'un 
proscrit du Coup d'Etal et dreyfusard, se fit ad- 
mirer pour son zèle patriotique. M. Pelletan ad- 
met bien que l'on viole les lois constitution- 
nelles en vue d'une déclaration de guerre qui 
peut mener des milliers d'hommes à la mort; il 
n*admetlra jamais que l'on ait pu violer le Code 
de procédure en vue d'expédier un traître dans 
une île. M. Camille Pelletan est, en ceci, formé à 
rimage du parti républicain tout entier. C'est un 
fait. Sur ce fait ont gabé, ont glosé nos distin- 
gués confrères de la presse conservatrice : 

— Vous nous accusiez de complot contre la 
Constitution ; ce n'est pas d'un complot, c'est 



148 l'action française 

d'un attentat consommé que vous vous êtes ren- 
dus coupables, vous autres. Etc., etc. 

Le thème donné, les variations sont faciles. 
On a brodé sur celui-ci presque autant que sur 
les deux autres. 

En résumé, la question n° i, la question de 
l'imprévoyance, se rattache aux éléments les 
plus connus et les plus vulgaires du procès gé- 
néral du régime. Une république démocratique 
ne peut ni se souvenir ni pré voir. Elle n'est cons- 
tituée qu'en vue du présent. 

La question n^ % pure question de personnes 
(soulevée entre Delcassé le faussaire et le 
héros Marchand !) cette question pourra pas- 
sionner nos foules gauloises. C'est un point de 
fait à régler dans le cabinet de l'historien ou de 
l'homme d'Etat. Ernest Judet a dit là-dessus 
tout ce qui était à dire dans un substantiel ex- 
posé au Petit JotirnaL 

La question n"" 3 est, au contraire, de la plus 
haute importance, à condition de ne pas en ti- 
rer de purs effets de polémique. — On a violé la 
Constitution? Après? Nous sommes renseignés 
sur ce genre de crimes. Il n'y a qu'à le réussir 
pour en être glorifiés. M. de Lur-Saluces a par- 
faitement démontré à ses juges qu'il n'était 
point la dupe de leurs formalités. Ne le soyons 
pas plus que lui des formalismes du langage. La 
démocratie parlementaire est un gouvernement 
à principes. Mais tous les gouvernements à prin- 
cipes, avant d'être « à principes », sont des gou- 
vernements et, pour être des gouvernements, ils 
ont besoin d'être. Vivre^ d'abord. Ils feront donc 
toujours céder et plier les principes devant cette 



POUR L*ÉTAT ET CONTRE l'ÉTAT 149 

primordiale nécessité de la vie. Pour vivre et 
pour faire vivre sa république, M. Waldeck- 
Rousseau a dû violer tous ses principes, tous les 
principes républicains, dans la matinée du 
13 août 1899, quand il a fait arrêter et empri- 
sonner 75 personnes seulement suspectes de 
n'aimer ni Dreyfus ni les dreyfusiens. Ce qu'il y 
a d'intéressant dans le coup d'Etat commis l'an- 
née précédente, à l'automne 1898, par M. Félix 
Faure et par ses ministres, c'est qu'il avait pour 
but non la vie de la République, mais la vie de la 
France, non la défaite d*un parti, mais la résis- 
tance à l'étranger. 

Examinons les conditions du dernier de ces 
coups d'Klat. Il fallait de l'argent pour défendre 
les côtes et armer les navires. Or, tandis que la 
Constitution prescrivait aux pouvoirs responsa- 
bles de s'adresser au Parlement pour obtenir les 
crédits nécessaires, les règles éternelles de la 
diplomatie et de la guerrej ointes aux circonstan- 
ces particulières du cas donné, prescrivaient de ne 
fournir à nos adversaires possibles aucun aver- 
tissement, aucun indice même et, déplus, d'évi- 
ter jusqu'à l'apparence d'une intention belli- 
queuse. Toute démarche publique aurait équivalu 
à un péril public. La rapidité, le secret, telles 
étaient ]es nécessités de fait; la lenteur, la pu- 
blicité, telles étaient les obligations légales. On 
a sacrifié ceci à cela, c'est-à-dire la Constitution 
à la nécessité, la loi au fait, le droit à la vie, et 
l'on a eu mille fois raison de le faire. 

Edouard Drumont a remarqué avec justesse 
que, dans ces cix'constances, Félix Faure agissait 
exactement comme son très antique prédéces- 



150 l'action française 

seur le roi Dagobert. Mais il ressemblait en ceci 
à tous les chefs d'Etat présents et futurs. Quant 
au précédent du roi Dagobert, il peut paraître 
encore d'une époque assez basse : on peut re- 
monler au delà de César, d'Alexandre et de 
Sennachérib. Si les trois fils de Noé se sont fait 
la guerre, il est impossible de ne point suppo- 
ser que ces potentats évitèrent de faire leurs 
préparatifs avec trop de lenteur ou de publi- 
cité. 

Un régime comme le nôtre, et qui impose en 
ces graves matières ces deux conditions du parle- 
mentarisme, la publicité, la lenteur, se peut donc 
définir avec exactitude un État politique constitué de 
telle sorte que la principale^ V essentielle de ses fondions^ 
la préparation de la guerre^ ne puisse être exercée quen 
fraudant ou violant son principe constitutif, 

Jenemecontentepas d'établir un fait. J'énonce 
une nécessité commune à tous les faits, qui les 
gouverne tous et qui tient au régime. On ne la 
changera qu'en le changeant lui-même. Comme 
l'ont montré les révélations postérieures du 
Figaro, le président Félix Faure s'était pré- 
occupé de savoir comment on gouvernerait /^ew- 
dant la guerre, quand la moitié du Parlement 
serait aux armées ; il se proposait de faire voter 
une « rallonge » à la Constitution. Une réforme 
est en effet possible de ce côté, et celte « ral- 
longe » est volable. Mais Faure était trop avisé 
pour concevoir aucun projet de réforme relati- 
vement à la préparation et à la déclaration de la 
guerre. Ici, c'est l'essence même du régime qui 
est mise en contradiction avec l'essence même 
de la guerre. 



POUR l'État et contre l'état 461 

Et plus la guerre devient « moderne », plus 
cette contradiction s'accentue. Quel membre 
(libéral) du Corps législatif déclarait vers 1869 
qu'il y aurait toujours un écart de trois mois 
entre la déclaration d'une guerre et l'entrée en 
campagne?Onsaitquecetécart,enl870,rut réduit 
à quelques heures. Tout esprit informé pré- 
voit que la prochaine guerre comportera une 
offensive foudroyante, et dont les résultats 
seront fatalement décisifs. Le brave Félix 
Faure envisageait ce fait et, comme l'a fort bien 
dit encore Edouard Drumont, il l'envisageait 
beaucoup moins en homme de loi et en juriste 
qu'en homme d'action et en homme d'affaires. 
Une confidence de M. Hugues Le Roux, parue, 
je crois, dans le Journal peu de temps après 
la mort de Félix Faure, nous a appris que le 
défunt président s'était promis, au cas d'une 
guerre (1), de violer la Constitution sur un 
autre point; M. Félix Faure yonldÀi mobiliser sans 
eonnuUer les Chambres. Et tout homme d'État, 
soucieux d'éviter des défaites certaines, en 
devra faire au moins autant. 

(i) Tout article technique devrait être illustré. A défaut 
de vignettes, voici quel(^ues lignes de M. Francis dû Pres- 
gensô sur les coups d Etat réussis ou rêves par Félix 
Faure : 

« On se frotte les yeux avec stupéfaction quand on lit le 
passage où, avec un sang-froid qui serait cynique s'il 
n'était imbécile, ce zéro, qui ne multiplie que grâce à la 
poiiition où il a été mis, réclame la dictature en cas de 
guerre. 11 n'a pas Pair de se douter que la Kévolution s'est 
laite, que le libéralisme existe pour prévenir la confisca- 
tion des franchises publiques sous prétexte du salut de la 
nation. » 

Oh ! « le libéralisme existe >\ — Si le libéralisme do ce 

{>auvre M. Francis de Pressensé n'existait point, il faudrait 
'inventer pour nos menus plaisirs. 



152 l'action française 

Ainsi, en cas de guerre, le vole préalable des 
crédits par le Parlement est un mensonge et une 
illusion. En cas de guerre, le vote de la mobili- 
sation par les représentants de la nation souve- 
raine est un autre mensonge et une autre illu- 
sion. Je sais que toute politique connaît des men- 
songes utiles et des illusions nécessaires. Pour 
avoir tout à fait raison, il me reste à montrer 
que, dans le cas donné, le mensonge et Tillusion 
constituent des empêchements, et funestes. 

Mais cette preuve est trop facile; qui ne 
Taperçoit nettement? Un coup d'Ëtat comme 
celui de M. Félix Faure exige un esprit d'initia- 
tive que ce président possédait fort heureuse- 
ment, maisquipouvait manquer àson successeur. 
Supposons toutefois qu'un Loubet, un Grévy, un 
Carnot eussent fait ou feraient ce que fit 
M. Faure : un coup d'Etat implique, outre 
quelque perte de temps, une dépense d'énergie 
et de volonté, qui, dans une situation moins 
fausse, serait appliquée plus utilement aux hos- 
tilités proprement dites. Et de plus, un coup 
d'État suppose un élément de désordre et de 
trouble qui est commun à tous les actes préci- 
pités. Enfin... mais il est clair que le normal 
l'emporterait sur l'anormal, le régulier sur l'irré- 
gulier. Un pays qui lient compte d'une nécessité 
de fait, qui la connaît, qui la prévoit, qui la 
mesure, qui lui oppose ou lui propose, de longue 
main, des mécanismes appropriés sera supérieur 
au pays désorienté, pris de court, forcé aux expé- 
dients pour parer à cette môme nécessité. Toutes 
choses étant supposées égales d'ailleurs, la vic- 
toire de l'organisé sur l'inorganisé est fatale. 



j 



POUR l'État et contre l'état 153 

Or, notre Constitution pose Tabsence d*organisa- 
lion en principe. Elle n'est républicaine, démocra- 
tique et parlementaire que parce que, suivant la 
remarque profonde de M.Anatole France, a elle 
n'est qu'absence de prince i^ : elle comporte, avant 
et par-dessus tout, la suppression du moteur 
central, autoritaire, responsable et directeur. 
Ge moteur, ce mécanisme, faut-il le dire ? 
existe en perfection dans une monarchie hérédi- 
taire,traditionnelleetantiparlementaire. Comme 
dans la dictature plébiscitaire, un homme con- 
centre et résume tout TEtat, les initiatives 
vigoureusespeuventdonc être prises avec le ma- 
ximum de la rapidité ; mais, infiniment plus que 
dans la dictature plébiscitaire, où ceci n'existe 
à aucun degré (1), cet homme est, par sa posi- 
tion, tellement identifié aux grands intérêts na- 
tionaux qu'il réunit àleur maximum les garanties 
de la prudence, de la sagesse et du calcul. Le roi 
dans ses conseils, conseils qu'il peut réduire ou 
étendre à son bon plaisir, ce roi qui règne et qui 
gouverne nedépend de personne ni de rien pour 
la préparation et la déclaration de la guerre; cette 
ceuvre essentiellement politique, dont il peut 
seul apprécier tous les motifs et dont il peut 
seul composer tous les organes, est attribuée 
franchement, comme le veut le sens commun, 

(1) Faat-il montrer qae le César, le Président plébiscité 
arec les apparences dn poQToir sans limites, n'est pas une 
▼olonté ni une raison libre ? Il est le serf de dix millions 
d'électears, pour mieux dire le serf du régime électif, 
c*est-à-dire de l'opinion, c'est-à-dire de ceux qui la font, 
c'est-à-dire de ceux qui payent ces derniers, c'est-à^lire 
enfin de TargenL 

40TI0M VBAIIÇ. — T* V« li 



154 l'action française 

aa seul pouvoir qui ait les moyens de la réussir. 

Division du travail, selon la loi des compé- 
tences, voilà notre seule méthode. On me dira : 
— Mais la guerre est faite par tout le monde. 
Il est juste que toutle monde soit consultéavant 
de la faire. — Cela serait /?ôtt/-e/ra juste, mais 
cela ne serait point possible, à moins de tuer 
le pays. Or, il faut que le pays vive. Tout ce 
qu'on peutfaire, en un tel sujet, pour la justice^ 
c'est d'écrire une loi qui y soit conforme; mais, 
en écrivant cette loi, on saura bien qu'à la 
première occasion elle sera violée de toute 
nécessité et l'on écrira par conséquent un 
mensonge, ce qui fera une première injustice, 
pour aboutir à en commettre une seconde, 
c'est-à-dire à violer en effet celte loi inexé- 
cutable mais respectable en tant que loi. Que 
si l'on ne la violait pas, on perdrait la patrie, 
ce qui ne serait peut-être point un monument 
de justice et, de plus, comme en suivant les rè- 
gles de cette loi, on consulterait une multitude 
d'incompétents sur un sujet dont ils ne sau- 
ront jamais un seul mot, de ce dernier chef, la 
justice recevrait un nouvel accroc. 

Un politique réaliste songe moins aux règles 
de cettejustice célçste qu'à la nécessité souve- 
raine, le salut public. C'est dire que nous ne 
sommes pas disposés davantage à sacrifier ce 
salut (qui importe seul] à de vénérables, mais 
bien contestables el, en tout cas, bien inutiles 
spéculations sur les règles de l'ancienne royauté 
chez les Francs. 

Des traditionnalistes zélés nous font observer 
en efiet que nos anciens rois (ils devraient dire 



POUR l'État et contre l'état 155 

les plus anciens: mais les dynasties delà France 
sont-elles naiionaîes avant Hugues Capet et après 
Louis XVI ?) consultaient leur peuple ou leurs lieu- 
tenants sur l'opportunité des expéditions mili- 
taires. Il est possible, bien que le contraire soit 
plus que possible, certain... Les philosophes de 
l'histoire particulière, comme ceux deTListoire 
générale, convertissent en règles des cas privés. 
Quoi qu'il en soit de ce passé, il a changé. Il y a 
des transformations du pouvoir royal que Ton 
peut regretter : celle qui fit du roi l'arbitre de 
paix et de guerre était nécessitée par la nature 
même des choses. Etant donné leur cours, Ta-^ 
venir ne pourra sans doute qu'appuyer en ce 
sens : la rapidité des communications fera, de 
plus en plus, de toute guerre une affaire d'Etat; 
de plus en plus le roi sera l'agent naturel des 
guerres modernes,étant le centre et la vie même 
de l'Etat. 

En tout cas, un pays soucieux de sa sécurité 
devra éliminer de l'œuvre de préparation et de 
déclaration de la guerre tout élément démocra- 
tique, tout élément républicain, tout élément 
parlementaire. Ce n'est pas un sujet où la 
foule, où même les collectivités, où la dé- 
libération lente, verbeuse, publique soit de 
saison. Type de l'Etat faible, incomplet, arrêté 
dans son développement ou, sinon, amputé 
de ses fonctions supérieures et directrices le 
régimeparlementaire-républicain-démocratique 
a été de tout temps inférieur dans la guerre, et 
la guerre moderne le condamne définitivement. 

Deux événements peuvent être prévus : ou Ton 
respecte la Constitution, et l'ennemi prend une 



156 L* ACTION FRANÇAISE 

avance irréparable, et les premiers désastres 
sont multipliés par Topinion qu'ils démoralisent; 
ou la Constitution est sagement et patriotique- 
ment violée par des actes pareils à ceux que le 
président Faure médita ou qu'il consomma, mais 
en ce cas, on renie le principe républicain-dé- 
mocratique-parlementaire, on abolit Tinstitu- 
tion,mais on le fait en des circonstances défa- 
vorables, à la précipitée, sans réflexion, peut- 
être sans fruit. — Pourquoi ne point le faire à tête 
reposée, méthodiquement, avec toute la ré- 
flexion et Fart nécessaires à ce grand travail? 
Nous serions à peu prés assurés de le bien faire, 
et nous sommes à peu près assurés de le man- 
quer si nous le différons jusqu'au jour du 
danger. 

Je conclurai donc en adjurant les citoyens 
français de se régler sur l'acte du présidée 
Faure, le jour où celui-ci a renversé la Répu- 
blique : pour éviter d'autres renversements par- 
tiels, inefficaces et périlleux, renversons-la utile- 
ment, définitivement, avant qu'il soit trop tafd. 
Il y va de la sécurité nationale. Rendons à 
notre Etat ce qui appartient à TEtat ou plutôt 
ajoutons à son édifice un étage supérieur, un orga- 
ne souverain, faute de quoi les libertés, les biens, 
Texistence même de chacun de nous resteront 
sans défense et sans garantie militaire. 

II 

Ajoutons, certes, à TEtat. Mais en même temps 
que nous lui ajoutons le nécessaire, appliquons- 
nous à lui ôter le superflu. Et ce superflu est im- 
meose. 



POUR L*ÉTAT ET CONTRE L*ÉTAT 157 

Les institutions de Tan Vill, analysées ici À 
diverses reprises, ne donnent pas un mauvais ta- 
bleau de ces fonctions superflues et parasitaires 
assumées par TËtat et qu'il exécute si mal. L'ad- 
ministration locale, l'école, l'assistance publi- 
que, tes cultes, etc., etc., ne sont point des fonc« 
tiens d'Etat. On le reconnaît généralement, 
mais, s'il y a dans les esprits, à cet égard, une 
réaction heureuse accusée et traduite dans le 
mouvement décentralisateur et fédéraliste, la 
tendance opposée n*en persiste pas moins tant 
chez les meneurs que chez les menés de la dé- 
mocratie socialiste ou plébiscitaire. A l'admirable 
poussée des mutualités, des coopératives, des 
syndicats professionnels et, généralement, des 
associations, correspond, dans le monde radical, 
et radical-socialiste comme chez les bonapar^ 
listes de la nuance de M. Waldeck-Rousseau, une 
manie croissante d'étendre et d'élargir au delà 
de leur compétence naturelle les pouvoirs ad- 
ministratifs de l'Etat français. La loi sur Ifis 
caisses de retraites ouvrières est un témoi- 
gnage de cette manie.. 

On a lu plus haut la substantielle note du mar- 
quis de la Tour du Pin sur ce sujet. Mieux que 
je ne pourraisle faire, le pénétrant théoricien de 
la monarchie sociale distingue le rôle présidentiel 
de l'Etat d'avec la (oncûon providentielle qui ap- 
partient aux forces locales, professionnelles ou 
confessionnelles de la société. Je voudrais que 
tous nos lecteurs eussent soas les yeux les diiq 
articles dix BéveU françoM dans lesquels noire 
éminent collaborateur examine et critique aussi 
bien les dispositions du projet ministériel que 



158 l'action française 

les contre-propositions fâcheusement dévelop- 
pées par la fraction parlementaire de la minorité 
royaliste. Un ami de M. de la Tour du Pin, 
M. de 6ailhard-Bancel,s*estfait, à la Chambre, le 
porte-parole de Técole nouvelle.. Tous les natio- 
nalistes savent que M. de Gailhard-Bancel a fait 
dans TArdèche une très brillante campagne 
anti-dreyfusienne et anti-protestante. Les cam- 
pagnes économiques de M. de Gailhard-Bancel 
sont moins connues; elles mériteraient deTétre 
davantage. Peu d'hommes d'Etat ont rendu des 
services plus signalés, plus fréquents, plus cons- 
tants à la cause sacrée de nos syndicats agricoles. 
Il en a été, dans le Sud-Est, Tapôtre et l'orga- 
nisateur. Son livre Quinze années d'action syndic 
cale (i), pour lequel notre président François 
Goppée a écrit une excellente préface, devrait 
être au chevet de tous ceux qui recherchent 
dans la pratique économique et politique les 
éléments d'une théorie directrice. Le bonheur de 
M. de Gailhard-Bancel sera l'exemple des prati- 
ciens et la leçon des théoriciens politiques. 

Haché ou martelé des ingénieuses interrup- 
tions de M. Maurice-Faure {Voulez-vous rétablir les 
maîtrises et les jurandes ?. . . V esprit de la révolution, • • 
Rendez hommage à M, MUlernnd/.,. Les municipa^ 
lités nont pas fait leur devoir^ etc., etc.) et suivi, 
à vingt-quatre heures de distance, d'une sorte 
de réfutation de M. de Ramel, l'excellent dis- 
cours de M. de Gailhard-Bancel était tout à fait 
digne des censures de la gauche et de la droite. 
Il était neuf. 11 apportait les paroles de l'avenir. 

(1) Paris, Piflchbacher. 



POUR L ETAT ET CONTRE L'ÉTAT 159 

Il enseignait la vraie doctrine des fonctions de 
TEtat en matière de prévoyance civile : fonctions 
de haute surveillance et de haut contrôle, nulle- 
ment de gestion directe, nullement d'adminis- 
tration. 

Mes lecteurs m'en voudraient de ne pas citer 
quelques-unes de ces paroles lumineuses. 

La question posée était double: a) Obligera-t-on 
les travailleurs à épargner en vue de faire un 
versement à la caisse de retraites, h) Cette 
caisse sera-t-elle unique, et caisse d'État? et 
le versement ira-t-il aux seules caisses de TEtat? 

Sur le points/, M. de Gailhard-Bancel admet- 
tait le principe. Mais il demandait que l'appli- 
cation du principe fût subordonnée au consente- 
ment des groupes intéressés (1). Voici en quels 
termes : 

M, de Gailhard-Bancel.— Si la Chambre devait être 
appelée à se prononcer sur le principe de Tobliga- 
tionjeme permettrais de lui faire une proposition: 
ce serait de consulter sur ce point les associations 
professionnelles, de prendre l'avia des patrons et 
des ouvriers, de tous les groupements profession- 
nels en un mot. 

Et, messieurs, tout à l'heure, en parlant des an- 
ciennes corporations, j'aurais pu vous citer Texem- 



(i) Si l'organisation corporative existait, cette applica- 
tion serait infiniment plus facile. L'obligation souscrite et 
non remplie par les travailleurs serait acquittée par les 
coUectiyités professionnelles en yertu du principe cité par 
H. de Gailhard-Bancel, et, je crois, d'après M. de la Tour 
du Pin : 

Cette obligation pèse Justement sur la profession et doit 
être remplie par elle ; aucune profession ne doit laisser à 
la charge de la société le déchet de son personne/. 



160 l'action française 

pie d'Etienne- Boileau, qui, après avoir réuni tou» 
les règlements divers existant dans le pays, sur- 
tout dans la ville de Paris, ne voulut pas cependant 
user de la grande autorité que lui donnait la con- 
fiance dont rhonorait saint Louis, pour imposer 
son œuvre. // réunit les plus anciens des métiers et 
leur soumit son consciencieux travail. 

Si vous me permettez une citation, qui sera extré^ 
mement courte, vous allez voir en quels termes 
simples et naïfs il rend compte de cette opération : 

« Quand ce futfait^ recaeilti, assemblé et ordonné,, 
nous le fîmes lire devant une grande réunion des 
hommes les plus sages, les plus loyaux et les plus 
âgés de Paris, de ceux qui devaient connaître le 
mieux ces choses, lesquels tous ensemble louèrent 
beaucoup cette œuvre. » 

La première chose que Ût Etienne Boileau, ce fut 
donc de recourir à cette consultation des hommes 
compétents et des corps constitués. C'est un exemple 
bien lointain, mais nous ferions peut-être bien de 
le suivre aujourd'hui. 

Voilà les quelques observations que j'avais & 
vous présenter sur cette première partie, sur ce 
premier aspect de l'obligation, sur le versement 
obligatoire pour la retraite. 

Tout en défendant sa motion, M. de Gailhard- 
Bancel a excellemment déônile rôle des assem- 
blées représentatives des corps et communautés. 
Cest un rôle consultatifs et le produit de ces con- 
sultations est précieux quand elles ont porté sur 
un point de compétence technique. Il y a un par- 
lementarisme sain, utile, nécessaire : celui qui 
participe au règlement des questions locales el 
professionnelles. Il est aussi ancien, il est même 
beaucoup plus ancien qu'Etienne Boileau, et 
Montesquieu fut bien naïf de le croire né seule- 
ment au milieu des forêts de la Germanie. C'est 
une institution qui date des premiers pas du 



POUR l'État et contre l'état 161 

genre humain, des premiers tâtonnements poli- 
qnes de nos ancêtres. 

M. de Gailhard-Bancel passe à la question h. 
Où doivent être faits les versements? Il répond : 
dans des caisses régionales professionnelles. 

Permettez-moi d'envisager maintenant la seconde 
face de cette obligation, Tobligation de verser dans 
la Caisse de l'Etat, 

Cette obligation, je la considère comme absolu- 
ment attentatoire aux droits et à la liberté des ou- 
vriers et des patrons, et je ne l'accepte en aucune 
manière. 

Assurément, on ne peut pas dire que ce soit un 
impêt, mais quant au résultat, cependant, c'est bien 
à peu près la même chose ; ce n'est pas un impôt en 
soi, vous l'avez reconnu vous-mêmes, c'est une 
épargne ; c'est une somme dont le déposant reste, 
dans une certaine mesure, propriétaire et qu'il de- 
vrait pouvoir suivre dans les difiTérents placements 
qui en seront faits. 

Je demanderai encore que les syndicats et asso- 
ciations professionnelles de toute nature soient 
consultés sur ce point. 

Vous avez d'ailleurs réconnu vous-mêmes que ce 
consentement était nécessaire lorsque dans l'ar- 
ticle 22, à propos des sociétés de secours mutuels, 
vous avez décidé que le patron pourrait faire les 
versements dans les caisses des sociétés de secours 
mutuels, à la condition d'avoir obtenu le consente- 
ment de l'ouvrier. Vous reconnaissez par là que, 
à certains moments, le consentement de l'ouvrier 
est nécessaire. Je vous demande de le considérer 
toujours comme nécessaire et de demander à 
l'ouvrier à quelle caisse il désire que soient effec- 
tués les versements qu'il fera pour la caisse des 
retraites. 

Et qu'on n^objecte pas que l'article 22 est la 
sauvegarde de cette liberté, que du moment où à 
côté de la caisse de l'Etat il y a encore les caisses 
des sociétés de secours mutuels, il sera facile à 
l'ouvrier d'avoir le choix. 



162 l'action française 

Les caisses des sociétés de secours mutaels sont 
encore relativement peu nombreuses. Et, de plus, 
— M. Ribot le démontrait l'autre jour et je m'en 
réfère à sa démonstration, — lorsqu'elles se trou- 
veront en présence de la Caisse de l'Etat qui jouit 
d'avantages que n'auront pas les caisses des sociétés 
de secours mutuels, on peut le dire, si elles ne dis- 
paraissent pas, elles auront tout au moins un rôle 
beaucoup moins considérable à jouer. En réalité, il 
n'v aura qu'une seule caisse» celle de l'Etat ; c'est à 
elle qu'il faudra verser; l'Etat s'emparera de 
l'épargne de l'ouvrier et lui donnera pour tout 
avantage une garantie d'intérêt de 3 0/0, inférieure 
au taux actuel de3 1/2 0/0. C'est peut-être commode 
actuellement pour l'Etat, et M. le ministre des 
finances appréciera sans doute ce moyen de remplir 
les caisses de l'Etat qui, dit-on, ne se remplissent 
pas aisément à cette heure. Mais cette façon 
d'opérer pourra ne pas convenir à ceux qui verseront 
leur épargne. 

Je ne crois pas que nous puissions approuver cette 
mainmise de l'Etat sur l'épargne des travailleurs ; 
c'est pour cela, encore une fois, que je demanderai 
à la Chambre de ne voter cette seconde obligation 
qu'après avoir consulté les intéressés. 

Qu'on ait besoin d'une caisse d'Etat, qu'une caisse 
d'Etat soit véritablement utile etnécessaire même au 
fonctionnement des caisses de retraites Je ne le con- 
teste pas le moins du monde ; mais que cette caisse, au 
lieu d'absorber tous les versements, soit une caisse 
servant de lien, de trait d*union entre les caisses régio- 
nales professionnelles qui pourront exister sur les 
difTérents points du territoire, que ce soit une 
caisse de fonds commun, venant en aide aux caisses 
les moins fortunées, une caisse qui soit comme une 
sorte de réassurance pour toutes les caisses pro- 
fessionnelles autonomes et qui pourra réunir en 
même temps l'épargne des isolés, car il y aura tou- 
jours des isolés. De la sorte ce ne sera pas une 
caisse où tout le monde sera obligé de venir 
apporter son épargne. 

En déchargeant ainsi VEtat, je crois que nous 
Vaurons bien servi, que nous lui aurons été utiles 



POUR l'État et contre l'état i63 



en le laissant à sa vraie fonction, qui est d'aider, 
d'encourager et de soutenir les faibles, et non pas 
de se substituer à tous les citoyens comme s'ils 
étaient incapables de faire eux-mêmes leurs affaires. 

Décharger l'Etat, voilà l'intérêt de TÉtat. Il 
est très remarquable que M. de Gailbard-Bancel 
ait songé à faire valoir cette argument en pre- 
mière ligne. Aucun politique digne de ce nom 
ne le contestera : pour fortifier notre Etat, il le 
faut décharger. Mais M. de Gailhard-Bancel 
ajoutait avec infiniment de sens : 

Au lieu'd'entraverle mouvement corporatif comme 
ne manquerait pas de le faire rétablissement d'une 
seule caisse d'Etat, ces caisses professionnelles, 
alors même que vous les établiriez en dehors des 
syndicats, en dehors des associations, donneront 
une vigoureuse impulsion au mouvement corpo- 
ratif. En mettant en présence les gens de la même 
profession, elles leur apprendront à se voir, à se 
connaître, à se concerter, et elles contribueront à 
resserrer les liens qui doivent les unir. 

Un second avantage des plus considérables, c'est 
que les patrons et les ouvriers devront participer à 
l'administration de ces caisses, et c'est là, je crois, 
un point très important. Appelés à les admmistrer, 
les ouvriers s'y intéresseront; ils suivront leur 
épargne, ils la verront fructifier, et le goût de 
l'épargne se dévelopijera chez eux au lieu de 
s^éteindre. Avec les caisses d*Etat, an contraire, je 
crains bien que ce goût de l'épargne ne vienne à 
sombrer; c'est bien l'épargne de l'ouvrier qui y 
aura été versée, mais rien ne le lui rappellera, et 
lorsqu'il pourra se dire : « L'Etat me doit une 
retraite », il ne songera plus à économiser, à épar- 
gner, et il arrivera qu'accoutumé à dépenser tout 
son salaire, lorsque viendra le moment de la 
retraite, alors qu'au lieu d'un salaire élevé qu'il 



touchait il n'aura plus qu'une maigre pension, il se 



j 



164 l'action française 



trouvera dans une situation relativement précaire 
et pénible, très inférieure à celle que nous aurions 
voulu pour lui. 

— Cette participation de Touvrier au place- 
ment, à la gérance de ses fonds, poursuivait 
Torateur, pourra former une sorte d^élite ou- 
vrière, véritable aristocratie du travail, dont le 
concours sera utile au gouvernement du pays. 

Autre avantage : la caisse d'Etat aurait très 
nécessairement un régime uniforme , la caisse 
régionale se plierait aux variétés de climats, 
de professions, de résidences, a Telle somme 
qui sera une fortune dans un endroit sera une 
bagatelle ailleurs. On sera riche à la campagne 
avec une somme qui, à la ville, ne représentera 
pas même de quoi vivre. » L'uniformité sera 
donc évitée avec tous ses maux : 

Enfin, un autre avantage sera la variété des pla- 
cements. 

Une caisse régionale pourra faire toutes sortes de 
placements et, je m'empresse de le dire, sous le 
contrôle de TEtat; car je n'entends pas laisser à 
ces caisses une liberté entière, une indépendance 
absolue ; il y aura néanmoins, je crois, dans la 
liberté relative qui leur sera laissée, de très grands 
avantages. 

Je souhaiterais que ces caisses régionales pro- 
fessionnelles <— car le mot « professionnelles » 
doit être ajouté chaque fois que je prononce les 
mots « caisses régionales i — aient une très large 
capacité de posséder des valeurs mobilières et des 
immeubles, de consentir des prêts aux communes, 
aux établissements publics et aux départements, en 
un mot de faire des fonds qu'elles auront à leur dis- 
position l'emploi qu'elles considéreront comme le 
plus avantageux. 

Permettez-moi de vous le dire, messieurs, je ae 



POUR l'État et contre l'état 165 

verrais aucnn inconvénient à ce qae ces caisses 
vinssent à bénéficier de cette grande chose qui 
quelquefois vous fait peur : la mainmorte. Je ne 
verrais pour ma part que des avantages, à tous points 
de vue, à ce qu'elles pussent, dans une large 
mesure, posséder des immeubles et en posséder 
beaucoup. 

J'estime assurément que la propriété individuelle 
doit subsister, mais j'estime aussi qu'il doit y avoir 
autre chose que la propriété individuelle. Une cer- 
taine propriété collective serait, à mon avis , le 
moyeu de concilier les opinions opposées des 
députés qui siègent sur ces bancs (d V extrême gauche) 
et sur ceux-ci... (à droite). 

Mais ici la crasse ignorance qui règne dans le 
Parlement a valu à M. de Gailhard-Bancel un 
important, un inestimable charivari. J'en trans- 
cris le compte rendu, bien atténué, dans VOffi^ 
deh 

A gauche, — Vous voilà collectiviste ! (Onrit.) 

M. de Gailhard'Bancel, — Parce que les premiers 
trouveront dans la propriété collective une certaine 
satisfaction à la tendance collective qui les anime... 

M. lourde. — Prenez garde l Vous sentez l'hérésie ! 

M, de Gailhard-Bancel. — ...et parce que la propriété 
collective est en réalité la meilleure sauvegarde de 
la propriété privée, dont mes collègues de droite 
et du centre, comme moi d'ailleurs, sont les fidèles 
tenants. La propriété collective et la propriété pri* 
vée sont aussi.respectables l'une que l'autre {AppiaU' 
dissemenls) et leur coexistence ne peut qu'avoir à 
tous égards les plus grands avantages. 

L'intelligence est une force. Les bestiaux 
mêmes en sont domptés. Après ce discours de 
principe, prononcé à la gloire des associations, 
il paraissait que M. de Gailhard-Bancel n'eût qu'à 
se rasseoir à son banc pour méditer de nouvelles 
eoûstructions sociologiques. Il n'en a pas été ainsi. 



166 l'action FflANÇAISK 

* 
m. • ■ ■ ■ ■ 

Le discours que je viens d'extraire est du 16 juin. 
Lel7,M.deRamelprotestaitsolennellement,quoi- 
qu'en termes assez confus, contre les vues de 
son collègue et compatriote. Mais,douze jours plus 
tard, le 2 juillet, un amendement signé de M. de 
Gailhard-fiancel (et de M. Lasies que nous som- 
mes heureux de voir auprès de lui) obtenait que 
la loi des retraites ouvrières fût renvoyée à 
Texamen des « associaiions professionnelles , patro- 
nales et ouvrières^ industrielles^ commerciales et agri- 
coles légalement cotistiiuées » . 

En défendant sa proposition, M. de Gailhard- 
Bancel disait : 

Si vous me permettez d'apporter mon témoi- 
gnage, je vous dirai que j'ai voulu, il y a quelques 
jours, m'éclairer sur ropmion d'un certain nombre 
d'ouvriers de Paris. J'ai eu la très grande satisfac- 
tion de me trouver en présence des délégués de 
huit syndicats parisiens : le syndicat du livre, le 
syndicat des employés, celui de la métallurgie, de 
la carrosserie, etc., et je les ai consultés sur la ques- 
tion des retraites ouvrières. Ils étaient vingt ou 
vin^t-cinq ouvriers, et nous avons pendant de Ion- 

Î^ues heures causé très sérieusement de ces choses. 
Rires à gauche.) 

M. LtLsies. — Le Gouvernement aurait bien fait d'en 
faire autant I 

M. de Gailhard-Bancel. — Je ne vois vraiment pas 
en quoi cela peut exciter votre hilarité. {Très bien! 
Très bien! au centre et à droite). Il me semble que 
c'est là ce que nous devrions faire les uns et les au- 
tres, et que notre devoir est de demander aux 
intéressés ce qu'ils désirent que nous fassions. 

Grande leçon , leçon nouvelle de haute pro- 
cédure politique, de parlementarisme réaliste, 
utile, indispensable. M. de Gailhard- Bancel a 
fait ce chef-d'œuvre d'obtenir d'un Parlement 



POUR L ETAT ET CONTRE L ÉTAT 167 



Qsurpalear et brouillon le retour à la seule 
forme du parlementarisme qui soit approuvée 
de la nature et de- la raison. En tant qu'il gou- 
verne, l'Etat doit laisser les compagnies et les 
corps s'administrer sous son contrôle par leurs 
délégations et représentations. En tant qu'il 
légifère, il doit consulter à tout propos et aussi 
souvent que possible ces délégations compé- 
tentes. Tout manquement fait par TEtat à cette 
double règle est une faute qu'il commet contre 
lui-même . Use charge, il se lie, il se diminue 
croycint s'agrandir et les citoyens dont il pense 
faire le bonheur en sont liés, chargés et dimi- 
nués avec lui. 






En fait, nous sommes plus libéraux que les 
libéraux de doctrine. Nous sommes plus autori- 
taires que les autoritaires de profession. Et cela, 
sans nous contredire, en exposant notre pensée 
sous son double aspect naturel. 

De nos deux séries de remarques au sujet de 
l*£tat, contre VEtat et pour VEtai^ se dégage deux 
conclusions assez directes : 

I. 11 faut tendre à éliminer tout élément 
démocratique, parlementaire et républicain de 
I-Etat politique d'un grand pays.Get Etat politique 
doit être indépendant. Il y a des questions, pro- 
prement régaliennes : le chef de l'Etat poli- 
tique y doit être souverain. 

II. Il faut tendre à éliminer de la vie populaire 
l'élément Etat. Il faut constituer, organiser la 
France ou plutôt la laisser se constituer et s'or- 
ganiser en une multitude de petits groupements, 



168 l'action française 

naturels, autonomes, véritables rèpubOqu/es lo- 
cales, professionnelles, morales ou religieuses, 
d'ailleurs compénétrées les unes par les autres, 
et se gouvernant par leurs libres délibérations. 
Le parlementarisme expulsé de l'Etat central peut 
se réfugier dans ces Etats inférieurs, à condition 
que l'Etat central, maître de la diplomatie, des 
armées de terre et de mer, de la haute police, 
de la haute justice, pourvoie à ces fonctions 
d'intérêt général. 

Qui ne voit que ces deux questions, très con- 
nexes,s'appellent mais se subordonnent. Il existe 
en France une vigoureuse tendance à former de 
ces petites républiques, vraiment autonomes et 
fortes : jamais un Etat électif, jamais un Etat 
faible, jamais l'Etat parlementaire démocra- 
tique et républicain ne laissera se composer 
des centres de forces si redoutables pour lui et, 
s'il a la distraction de les laisser se former, ou 
bien leur répression vigoureuse s'imposera 
(souvenons-nous de la Gironde!) ou bien ils lui 
échapperont, ce sera la pure anarchie. Il faut un 
Etat politique très puissant, tant pour constituer 
que pour maintenir et protéger les républiques» 
mais si cet Etat très puissant se constitue, en ((^n 
français si la Monarchie se/ait^ l'intérêt du prince 
soucieux de réserver l'indépendance et l'inté- 
grité nécessaires de son pouvoir politique, sera 
de seconder de toutes ses forces cette renais- 
sance des républiques médiévales. En laissant 
prendre à celles-ci les pouvoirs et les libertés 
de leur compétence,' il garantira les pouvoirs 
et les autorités qui n'appartiennent qu'à lui. 

Je ne saurais terminer cet article sans affir- 



POUR l'État et contre l'état 169 

mer que tel est l'équitable et raisonnable par- 
tage d'attribution que j'attends pour ma part 
du règne de Philippe VIII^ roi de France et, 
comme disait Jacques Bainville, dans sa curieuse 
lettre à Eugène Montfort dans la « Revue », de 
Philippe VI JI^ protecteur des répubîiqtces fran-- 
çcdees. 

De tous les actes de ce prince, de son nationa- 
lisme, de son antisémitisme, de sa politique 
populaire et militaire tout à la fois, de son 
goût pour Tautorité, de ses déclarations décen- 
tralisatrices (i), nous avons le droit de conclure 
que Philippe YIII rétablira l'Etat français : 
par là même, il le bornera et le définira. 

Charles Maurras. 



(1) N "eût-il rien fait ni rien dit en ces sens divers que 
l'od serait encore fondé à attendre les mêmes biens da 
chef de la maison de France, une fois remonté sur le 
trône de France : car, par position, par fonction, il y 
derait le bien public. Les esprits réfléchis admireront 
pourtant que le duc d'Orléans, éloigné du trône, absent 
du pays, ait fourni un programme aussi bien adapté aux 
nécessités du moment. 



AcnoH m ANC. — T. V- i2 



BIBLIOGRAPHIE 



Mi^demoiselle Annette, par Edouard Rod 
{Perrin^ éditeur). 

Tout ce qa'il y a dans le talent de M. Edouard 
Rod d'irrémédiablement helvétique s^accuse avec 
cruauté dans ce volume. La manière sôche et sans 
grâce dont est traité un thème moral chrétien; on 
ne sait quelle fausse et contrainte naïveté; des 
abîmes de vie intérieure où se perdent toute facilité 
et tout agrément de vivre ; un froid de placier et une 
monotone blancheur de neige ; un style enfin d'une 
égale et naturelle fadeur de prédicant : c'est un en- 
semble de caractères qui fait qu'au tournant de 
chaque page on croit entendre le ranz des vaches. 

M. Edouard Rod a mis en roman que la richesse 
ne fait pas le bonheur et que le bien suprême est 
dans le sacrifice. Mademoiselle Annette est un livre 
habilement composé: on n'a jamais contesté que 
M. Rod eût quelque métier. Mais que la psychologie 
de ses personnages est courte ! Cet oncle NicoUet, 
l'Américain millionnaire qui représente « l'esprit de 
conquête », est bien la plus conventionnelle méca- 
nique qu'on ait vu reparaître depuis qu'il y a des 
romanciers et des oncles d'Amérique. Retenons 
pourtant, pour leur note émue et juste, quelques 
pages sur le retour au pays et le réveil des souve- 
nirs. Rien n'est, par contre, plus pénible que le ton 
enfantin, un peu bêlant, et il faut le répéter, d'une 
naïveté contrainte dont ne se départ pas H. Rod.Ahl 
comme^ à mon souvenir, la bonne Madame de Ségor 



BIBLIOGRAPHIE 171 

était supérieure en ce genre ! Elle aussi employait 
les oncles d'Amérique, les vieilles tantes dévouées, 
les fidèles jardinîers,et le docteur ami delà maison. 
Elle aussi enseignait que l'argent ne fait pas le bon- 
heur. Maïs si sa moralité était la même, combien sa 
morale était différente I Et comment, au pédagogue 
Tœppfer, ne préférerait-on pas une grand'mère 
française ? 

Lt'Islam, par Jacques DE Vilade {Lemerre, éditeur). 

M. Jacques de Vilade raconte dans sa préface qu'il 
arriva en Algérie Tesprit uniquement occupé par la 
euitare classique et ne s'attacha d'abord qu'aux sou- 
Tenirs romains qu'il rencontra sur cette terre.Puis, 
après quelque séjour, le pittoresque oriental le sé- 
duisit. Et une plus longue fréquentation des Arabes 
rayant conduit à pénétrer leur esprit, il s'attacha à 
l'étude de leur religion. De plus, M. de Vilade étant 
poète et aimant soumettre ses impressions et ses 
pensées aux lois du rythme, c'est en vers qu'il a 
^crit ce livre sur l'Algérie, Dans une suite de son- 
nets il Ta évoquée tout entière, depuis ses monu- 
ments antiques jusqu'à ses paysages et à ses scènes 
de mœurs arabes. Par leur précision, leur netteté et 
leur couleur il est tels sonnets de M. de Vilade 
{Réveil de Caravane, la Tente, Ambassade saharienne^ 
•etc..) qui seraient Je parfait commentaire de ta- 
bleaux de Fromentin. L'exposé de la religion isla- 
mique et des traductions du Coran, accompagnées de 
notes excellentes et informées, complètent cet ou- 
vrage qui apprend sous une forme originale tout ce 
qu'on doit savoir de la terre, des choses et des 
hommes d'Algérie. 

I^a Vitalité chrétienne, par Léon Ollé- 
Laprure, introduction de Georges Goyau {Librairie 
ceadémiquê Ferrin), 

M. Ollë-Laprune était de ces catholiques qui ju- 



172 l'action française 



gent « admirables t M. Ireland et le P. Hecker 
(lequel décidément n'est pas un saint) et qui trou* 
vent qu'à Rome « le christianisme n'a pas terminé 
son œuvre » (page 256, ligne 18) «t qu'il faut cher* 
cher aux Amériques la perfection chrétienne. C'est 
dans cet esprit qu'est rédigé le morceau le plus in* 
téressant du livre : la Vie intellectuelle du catholicisme 
en France. On y a pourtant noté un passage excel- 
lent sur le libéralisme et « sa funeste maxime : 
Laissez faire, laissez passer », et quelques lignes 
aussi justes sur le Syllabus qui expliquent comment 
M. OUé-Laprune a pu résister à ces inquiétudes, à 
ce trouble du cœur qili menaçaient de le porter au 
protestantisme. 

Jacques Bainvillk. 



M»M«.«(MIMaaMMM»M«fMMM»MM 



Le Directeur politique : H. Vaugeois. 

Le Gérant : A. Jacquin. 
Paris. — Imprimerie F. Leté, rue C&ssette, 17. 



CHEMINS DE FER DE L'OUEST 



Dans le bat de faciliter les relations entre le Havre, 
la Basse-Normandie et la Bretagne, il sera délivré, 
du i«' avril au 2 octobre, par toutes les gares du 
réseau de l'Ouest et aux guichets de la Compagnie 
Normande de navigation, des billets directs, com- 
portant le parcours, par mer, du Havre à Trouville 
et, par voie ferrée, de la gare de Trouville au poinit 
de destination, et inversement. 

Le prix de ces billets est ainsi calculé : 

Trajet en chemin de fer. ^- Prix du tarif ordinaire ; 

Trajet en bateau. — 1 fr.- 60 pour les billets de l'» 

et 2« classes (chemin de fer) et !>*" classe (bateau), 

et fr. 85 pour les billets de 3« classe (chemin de 

fer) et 2* classe (bateau). 



AB0N1VEMEIVT8 SUR TOUT LE RÉSEAU 



La Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest fait 
délivrer, surtout son réseau, des cartes d*abonnement 
nominatives et personnelles eni'%2«et 3^ classes et 
valables pendant Imois, 3 mois, 6 mois, 9 mois et i an. 

Ces cartes donnent le droit à l'abonné de s'arrêter 
à toutes les stations comprises dans le parcours in- 
diqué sur sa carte et de prendre tous les trains com- 
portant des voitures delà classe pour laquelle l'abon- 
nement a été souscrit. 

Les prix sont calculés diaprés la distance kilomé- 
trique parcourue. 

11 est facultatif de régler le prix de l'abonnement 
de 6 mois, de 9 mois ou d'un an, soit immédiatement, 
soit par paiements échelonnés. 

Les abonnements d'un mois sont délivrés à une 
jdate quelconque, ceux de 3 mois, 6 mois, 9 mois et 
un an partent du i«' et du 15 de chaque mois. 



CHEMIN DE FER DU NORD 



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SERVICE A PARTIR DU !•' JUILLET 1901 



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Services les plus ntpides entre 

Paris, Cologne, Coblence et Francfort-sur-Mein 

Lob services les plas rapides entre Paris, Cologne, Coblence 
et Francfort-sur-Mein, en !'« et 2« classes, sont assurés comme 
suit : 

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Paris»Nord dép. 

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Francfort-sur-Mein arr. 

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Francfort-sur-Mein dép. 

Coblence dép. 

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En utilisant le Nord-Express 1'*, 2« cl. entre Paris et Liège 
et le train de luxe Ostende- Vienne enire Liège et Francfort-sur- 
Mein, le trajet de Paris-Nord à Coblence s'efiectue en 10 heures 
et celui de Paris-Nord à Francfort-sui^Mein en 12 heures par 
les itinéraires indiqués ci-dessous pour l'aller et le retour. 



1 50 s. 


• 9 25 s. 


11 20 s. 


7 58 m. 


2 52m. 


10 15m. 


6 32m. 


midi 17 


8 25 m. 


5 48 s. 


11 16m. 


8 38 s. 


1 45 s. 


11 21 s. 


11 17 s. 


8 20 m. 



ALLER 



Paris-Nord 



dép. 
arr. 



Liège. 



dép. 

Cologne arr. 

Coblence arr. 

Francfort-sur-Mein arr.' 

RETOUR 

Francfort- sur-Mein dép. 

Coblence dép 

Cologne dép. 

arr. 

Liège. 



dép. 
Paris-Nord arr. 



MOKD-IXPEESS 

l'%2« dl. 
1 50 soir 

7 06 — 

OSTENlkl-TIBlIllE 

Train de luxe 

8 08 soir 
11 51 mat. 

1 22 ^ 

3 33 — 

TIBimE-OSTB9II»S 

Train de luxe 
min. 3$ 

2 49 mat. 

4 16 — 
6 » — 

r«, 2« cl. 

6 30 mai. 
midi 50 



90 



h 



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L ^Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOULINIER, i9, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galeries de VOdéon. 
CHAUHONT, 27, quai St-Michel, 
FLAMMARION A VAILLANT, 36 bis, avenue de 

l* Opéra. 
FLAMMARION & VAILLANT, 10, boulevard des 

Italiens. 
FLAMMARION CT VAILLANT, 3, boulevard St- 

Martin. 
FLOURY, 1, boulevard des Capucines. 
LAN Cl EN, 32, avenue Duquesne. 
LEFRANÇOIS, 8, rue de Rome. 
TRUCHY, 26, boulevard des Italiens. 
ftORILLOT, 12, passage Choiseul. 
VIVIER, 39, vue de Grenelle, 
LIBRAIRIE ANTISÉMITE, 45, rue Vivienne. 
MAILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
6. MARTIN, 126, faubourg Saint-Honoré. 
SAUVAITRE, 72, boulevard Uaussmann. 
TARIOE, 18 et 20, boulevard St-Denis. 
TIMOTEI, 14, rue de Castig liane. 

et dans les principales gares de Paris et de la province. 

CHEMINS DE FER DE PARIS-LTON-MËDITERRANÉE 



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EZCÏÏBSION AUX QORGES DU TAHN 

PAR LE BOUBBONNAIS 



Les Compagnies P. L. M., Orléans et Midi organisent, 
avec le concours de i*Agence des Voyages Economiques, 
une excursion aux Gorges du Tarn suivie d^une visite à la 
vieille cité de Garcassonne. 

Prix (tous frais compris) : !'• cl. 275 fr., 2* cl. 245 fr. 

Départ de Paris le dimanche 9 Juin 1901, 

S'adresser, pour renseignements et billets, à l'Agence 
des Voyages Economiques, 17, rue du faubourg Mont- 
martre et 10, rue Auber, à Paris. 



'-tj' 



VUSIVT DE Pil.1Ail.ITRE: 



F. JUVEN, éditeur, 122, rue de Réaumur, PARIS 



l*iW<»^W^^<V^^^^<*^*^^*^<»»/»^» 



/ 







PAR 



ilOAOHIM GASQUET 



V Arbre et les Vents, dont nous avons publié 
quelques belles strophes dans notre numéro du 
i" juin, n'est pas l'œuvre d'un poète : c'est 
l'admirable expression de l'état lyrique, amou- 
reux, frémissant d^une rare sensibilité en proie 
aux divers souffles sociaux qui tentent tour à 
tour l'àme éparse de sa génération. Un beau 
livre qui évoque le génie tumultueux et clair de 
l'Hugo des Conlemplalions. Le jeune auteur n'a 
pas craint de placer son œuvre sous l'égide du 
Maître, rejoignant ainsi par delà les obscurités 
raffinées du décadentisme la grande tradition 
du lyrisme national. 



Enyoi franco contra Un mandat de 3 fr. 50 adressé 
à rACTION FRANÇAISE, 28, rue Bonaparte. 



\ 



VIENT DE PARAITRE 



(Publications de V Action Française) 



^«A^^\i^A^\^A^^\A^^^I^^^ 







ET 



LE VEJVT DE LA MORT 



l'AR 



Maurice BARRÉS 



'\^K^^^%^^^^^f^\^i^^'^^^i^^ 



Élégante brot;hure in-S*" carré 1 fp, 



•^«WVWS^^V^^M^^^^^^^A'^ 



// a été tiré de cet oimrage cent exemplaires sur 
papier de Hollande, numérotas de 1 à 100. 

CJiacun de ces exemplaires de luxe est vendu ÎR fr. 



Envoi franco contre toute demande adressée à \* Ac- 
tion Française et accomji.ignée d'un bon do poste de 
1 franc. 

Pour les exemplaires du luxe, joindre au bon de 
poste de 2 francs, 30 centimes on limljres-poste. 



PAKIS. IMPRIMMIIE F. LEVÉ, I7, KUE CASSETTE 






'\ 



8' année..- T. V. -^ N» 5X. !•' Août 1901. 



V 




française 



[Bwm H-m^tieile) 



/ SOMMAIRE DU 1" AOOT 1901 

' " • -' » 

NOTBS POUTIQUES : fiotts igno- 
rerons -ks affiches .1 Henri Vaugeois. 

Au l»GÊTE IGNORjë QUI SE PLAINT 

(poésie).. Simone Arnaud. 

GuiOKOLS d'assommoirs Jules Sonry. 

Sajntb-Bbuve ou l'Empirisme 
ORGANISATEUR Charles Maorras. 

Jugement d'un peintre mo- 
derne SUR LA peinture DE 

cetbmps L. Dimier. 

Nos MaItreS : Uémoires et Instructions de Louis XIV 

pow le Dauphin, son fils. 

partie périodique 

Lettre i^e Jacques Bainville a M. Eugène Montfort. 
-« Lss Livres : A. Jacquia, Jaeqaes Baiavllle. 



PARIS 

BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

%,tlUB BONAPARTE 



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lL.e numéro O f)r: £(0 

AIMNEIEKTS: Pirii it Bépirtementt, 10 fr. Etraogsr, 15 fr. 



La reproîiuciioii des articles de V^Axtiorr française est au- 
lisée avec l'indication de la source et du nom de T auteur. 



toiisée 



L ^Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOULINIER, 19, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galeries de VOdéon, 
CHAUMORT, 27, quai St-Michel. 
FLAMMARIOR & VAILLART, 36 bis, avenue de 

V Opéra. 
FLAMMARIOR t VAILLART, 10, boulevard des 

Italiens. 
FLAMMARIOR ET VAILLART, 3, boulevard St- 

Martin. 
FLOURY, 1, boukvard des Capucines. 
LARCIER, 32, avenue Duquesne, 
LEFRARQOIS, 8, rue de Rome. 
TRUGHY, 26, boulevard des Italiens. 
OORILLOT, 1*2, passage Choiseul. 
VIVIER, 39, i-ue de Grenelle. 
LIBRAIRIE ARTISÉHITE, 45, rue Vivienne. 
MAILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
0. MARTIH, 126, faubourg Saint-Honoré. 
SAUVAITRE, 72, boulevard Haussmann. 
TARIOE, iS et 20, boulevard St- Denis. 
TIMOTEI, 14, rue de Castiglione. 

et dans les principales gares de Paris et de la province» 

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EZCÏÏHSION AUZ QORQES DU TARN 

PAR LE BOURBONNAIS 



Les Compagnies P. L. M., Orléans et Midi organisent, 
avec le concours de l'Agence des Voyages Economiques, 
une excursion aux Gorges du Tarn suivie d^une visite à la 
vieille cité de Garcassonne. 

Prix (tous frais compris) : !'• cl. 275 fr., 2* cl. 245 fr. 

Départ de Paris le dimanche 9 Juin 1901, 

S'adresser, pour renseignements et billets, à l'Agence 
des Voyages- Economiques, 17, rue du faubourg Mont- 
martre et 10, rue Auber, à Paris. 



176 l'action française 

leur proposer en exemple Theureux sortde 
leurs voisins les Allemands, ou les Anglais, 
ou les Italiens, dont le patriotisme n*a 
besoin pour s'exprimer et se conJSrmer lui- 
même, en un cri de vibrante fierté collec- 
tive, que de l'apparition, dans leurs rues, 
de leur Guillaume ou de leur Victor- 
Emmanuel. 

Hors de là, quelques passagères espérances, 
quelques courts élans de confiance en leur 
propre nation que vous parveniez à suggérer 
à vos compatriotes, avouez donc, ô nationa- 
listes-républicains, c'est-à-dire résignés, et 
découragés de toute haute vision d'un avenir 
français, avouez donc que vous en êtes ré- 
duits, en ce qui concerne la Foi patriotique, 
aux mêmes grimaces d'agonie qu'un Pascal, 
singeant, têtu, les gestes de sa Foi chrétienne 
dissipée. Il vous faut aujourd'hui vous 
« abêtir », pour restaurer dans les imagina- 
tions le patriotisme républicain de 1792 : 
vous ne ressusciterez pas, vous ne propagerez 
pas ce sentiment de Valmy, quel qu'il ait 
pu être. Il n'y a pour la France de demain 
qu'une façon de s'acclamer, de se vouloir, 
de s'affirmer elle-même en face des autres 
nations : elle criera encore une fois, dans le 
triomphe d'une fête ou dans l'angoisse d'une 
guerre : « Vive le roi ! », — ou bien elle n'est 
plus déjà qu'un nom effacé, et son histoire, 
nous l'écrivons, nous ne la faisons plus. 



NOTES POLITIQUES 177 

Que les nationalistes-républicains, lors 
même qu'ils ont assez de bon sens et de sin- 
cérité pour apercevoir celte dure vérité de 
leur situation, s'efforcent d'y échapper, rien 
de plus naturel et de plus excusable. Beau- 
coup, parmi eux, ont ouvert les yeux au 
spectacle deTEurope moderne, — ce faisceau 
de nations modelées en des attitudes de plus 
en plus distinctes, originales et fermes, par 
les mains artistes de leurs princes hérédi- 
taires. Mais ces excellents esprits, que 
groupa la Ligue de la « Patrie française » , sont 
découragés de se sentir seuls éclairés : la 
raison, la santé politiques et sociales, ils les 
sentent trop loin de notre démocratie, enfan- 
tine ou plutôt séniledans ses rèves^ dans ses 
vœux, dans ses exigences de « bonheur », 
c'est-à-dire de jouissances immédiates et de 
« libertés », c'est-à-dire de licences stériles. 
Ne pouvant, pensent-ils, guérir le malade, ils 
croient humain de le flatter et de Pamuser : 
ils gagnent du temps, écartant ou plutôt 
ajournant les crises. Bref, de toute façon, 
ils acceptent le mal : ils ne songent pas à un 
changement. 

Mais que dirons-nous des « royalistes », 
ou plutôt du parti qui s'intitule ainsi? D'où 
vient que, chez ces gens que la République 
a jetés à l'écart, que les mœurs démocra- 
tiques ont rendus inintelligibles et presque 
ridicules pour l'immense majorité des ci-^ 



178 l'action française 

toyens d'aujourd'hui, chez ces gens qui sont 
déjà descendus dans le tombeau où les sui- 
vra la France, chez ces gens qui n'ont rien 
à espérer de l'électeur, que des pommes 
cuites, d'où vient que l'on « démocratise » 
encore? que l'on essaie des faux-nez républi- 
cains]? que l'on crie grotesquement : « Vive 
la Liberté! » (par une majuscule) et que l'on 
danse, ni plus ni moins qu'en 93 les sans- 
culottes autour de l'échafaud, de boiteuses 
carmagnoles en l'honneur des « Droits de 
THomme » ? 

(( C'est ici le fond de la honte et le signe 
le plus évident que la lutte où nous allons 
nous jeter, nous autres, contre l'ignorance et 
les préjugés de nos contemporains, pour re- 
dresser, au moins dans une poignée de cer- 
velles jeunes, le principe monarchiste, est 
une lutte désespérée (et d'ailleurs d'autant 
plus passionnante) : 

Vous allez les voir, ces « réactionnaires » 
de tout poil, à qui le nationalisme est apparu 
comme un déguisement ingénieux, nouveau, 
précieux pour la course au mandat dont ils 
n'ont pas cessé de vivre depuis le Seize-Mai! 
Vous allez les voir, ces gentilshommes, pen- 
dus à la sonnette de notre spirituel et trop 
généreux ami, le tranquille [et charmant aca- 
démicien Jules Lemaître, qui expie ses pé- 
chés vaillamment en essayant de se pencher 
sur la Politique, le métier immonde qu'il sut 



NOTES POLITIQUES 179 

toujours dédaigner ! Vous allez les voir, vous 
les avez déjà vus, s 'empressant — pour en- 
trer dans le salon de ce républicain devenu 
leur chef hiérarchique — de reprendre gau- 
chement, dans leur langage, les vieux thèmes 
démocratiques dont il est le premier à sou- 
rire. 

Nous avons encore quelques mois avant 
que ne commence la période odieuse des pa- 
piers multicolores, collés sur les murs : et 
cependant, déjà dans des colonnes de jour- 
naux bien pensants, il semble qu'on les voie 
poindre, ces affiches ! 

Affiches de candidats a: patriotes avant 
tout », libéraux par-dessus tout, tolérants 
pour toutes les convictions sincères ! Affiches 
d' « honnêtes gens », toutes grises de demi- 
mensonges et de basses exclamations de 
vertu contre tous les « Pabamas », dont le 
candidat n'aura point su être! Affiches de 
niais, où d'anciens magistrats révoqués, lut- 
tant contre des lettrés de sous-préfecture, 
aborderont la « question sociale » et la 
résoudront en une formule modérée, échap- 
pant naturellement tout aussi bien « à l'uto- 
pie collectiviste » qu'au brutal strtiggle for 
life des économistes ! Affiches de prêcheurs, 
de démocrates chrétiens, où la Démocratie 
« prendra conscience d'elle-même » au-des- 
sus des urinoirs ! Affiches surtout de tous nos 
bons conservateurs bourgeois, qui vont faire 



180 l'action française 

des concessions au « Progrès » et défendre 
TEglise, ses dogmes, sa discipline, au nom 
de l'Evangile traduit par Tolstoï, comme ils 
défendront leur bourse, au nom de l'écono- 
mie politique de MM. Boutmy et Ribot ! Affi- 
ches, enfin, de lous les ennemis-nés de la 
République, où ils vontracceptef a en toute 
loyauté )>, en lui insinuant de cesser de se 
« défendre républicainement » ! 

Telles étant, telles s'annonçant déjà les 
jongleries électorales, on nous permettra de 
n'accorder ici que peu de place à l'examen 
des programmes. Le seul programme auquel 
nous puissions nous rallier, c*est celui qui 
consisterait à rappeler à l'électeur, en termes 
précis et historiquement vérifiables, les 
vérités d'expérience politique dont l'oubli 
compromet de plus en plus l'existence même 
de notre pays. Mais comme la première de 
ces vérités, c'est qu'un grand peuple ne peut 
pas se gouverner lui-même, se « sauver » 
lui-même, se développer lui-même, et qu'il 
doit^?^7^ gouverné, <?^r^ conservé, être accru, 
chaque demi-siècle, par la volonté persévé- 
rante et avertie de ses souverains, nous ne la 
proposerons point, cette capitale vérité poli- 
tique, à ces braves électeurs, qu'elle rendrait 
inutiles et qu'elle autoriserait, s'ils la com- 
prenaient, à n'aller point aux urnes, sinon 
pour s'asseoir dessus. 

r^ous ne ferons point d'affiches : nous 



ROTES POLITIQUES 181 

avons la fierté de vouloir être lus, — si nos 
réflexions sur le péril de la France valent la 
peine d'être communiquées à nos compa- 
triotes, — ailleurs que dans la rue. " 

Henri Vaugeois. 



^«^x^v^^^x^^Nyi^M» 



182 l'action PRANÇAtSB 



AVIS A NOS ABONNÉS 



Un certain nombre de nos abonnés à 
Vétranger et dans les colonies françaises 
autres que V Algérie ne nous ont pas encore 
fait parvenir le montant de leur réabonne^ 
ment. 

Il nous est impossible de le recouvrer par 
la poste. 

Nous les prévenons^ en conséquence^ que 
nous cesserons de leur envoyer fAction 
Française s'ils ne nous font pas tenir un 
mandat de i5 francs. 



^^A/V\^«'^^W«'N'V\/^^^W%/V%'W^^ 



Notre vaillant ami &t collaharaieur M. Gopin'^ 
AlbancêUi^ qui vient et être eruéUemmt frappé datis 
ses plus Mres affeetwns par la mort de Madame 
Copin-Albancelli^ a eu la délicate pensée Soffivr à 
rAction française les derniers vers écrits par cet 
admirable poète qui signait : Simone Arnaud. Nos 
lecteurs se joindront à nous^ en lisant la page si 
pénétrante qui suit ^ pour regretter la perte que viennent 
de faire les Lettres et la Patrie françaises. 




AU POÈTE IGNORÉ QUI SE PLAINT 



plainte du poète obscur ! lourde plainte 

Qu'entretiennent l'attente angoissée et la crainte I 

Odëair de la gloire, ardent, désespéré! 

Bras tristement tendus vers le laurier sacré! 

palpitations folles dans les poitrines 

Qui recèlent, comme un temple aux pâles ruines. 

Des œuvres en débris dont nul n'a su le nom ! 



184 l'action française 

Lequel de nous, leqael de cette légion 
N*a redit ces chagrins, qui sont des chants encore, 
Sur son luth inutile et vainement sonore, 
Et lequel n'a pas fait du rêve d'autrefois 
Ce temple enténébré de débris et de croix ! 
Lequel de nous n'est pas allé dans la poignance 
De ses déceptions ou de la prompte chance 
D'un privilégié, sombre, écrasé d'ennui. 
S'appuyer en pleurant à sa vitre, la nuit! 

Mais s'il a cependant, pendant cette minute, 
Sentant qu'il souffre et qu'il sacrifie, et qu'il lutte, 
Confusément compris qu'en ce moment obscur 
Il approchait d'un but supérieur et pur. 
Ce sourd pressentiment en son âme affamée 
Valut mieux que la chance et que la renommée. 

Il est le messager de Dieu sous notre toit. 

Dans le secret profond des nuits et des journées. 
Le Dieu qui nous a fait nous entend, il nous voit. 
C'est par lui que seront à la fois moissonnées 
Nos récoltes. Qu'importe alors toute autre loi? 
Qu'importe l'insuccès, l'attente, le silence, 
Si le mattre dès champs, père delà semence, 
Le Principe, le Seul, l'Unique, l'Absolu, 
De ce qu'il a donné fait ce qu'il a voulu? 

Le principe, le Dieu, le Semeur et le Père 
Sait ce qu'il veut, et cela seul est nécessaire. 



.J 



r' 



l'action française 185 

L*as(re, dans son noyau de nébulosité 
Et la fleur dans sa graine en chrysalide grise 
S'inquiètent-ils tant d'êire flamme, beauté? 
Et si la graine avorte et le noyau se brise, 
La fleur et Tastre ont-ils récriminé, gémi. 
De n*ayoir été Tastre et la fleur qu*à demi? 

Et nous récriminons, nous, ayant conscience 
Que Dieu nous utilise en son dessin immense! 

Hélas ! Gomme personne au chemin ne t'écoute, 

Tu ne chanteras plus, Poète, sur ta roule. 

Tu ne chanteras plus, et tu t'excuseras 

Sur ce' qu'inécouté l'oiseau ne chante pas ; 

Que de Toiseau chanteur aussi Thumble romance 

N'est qu'un appel qu'il jette à la forêt immense, 

Et que le rossignol même, roi de la nuit, 

Qui chante seul, chante pour elle, et non pour lui. 

Eh bien, poète, sois un chantre plus sublime ! 
Chante, sevré du bruit des bravos qui t'anime ! 
Chante sans qu'un écho quelconque ait palpité! 
Chante dans le cachot de ton obscurité! 
Comme le prisonnier qui, n'ayant que la feuille 
D'un arbre en ses barreaux, la saisit et la cueille, 
Et jette au vent un nom sur ses fibres tracé, 
Livre au goufl're la strophe où ton âme a passé. 
Mais n'y dis pas ton nom, ta plainte, ton histoire. 
Dis ce qui fait lutter, vaincre, ce qui fait croire... 
Peut-être un inconnu qui passe l'entendra 
Ta strophe d'Evangile errant, et la vivra. 



186 l'action française 

Ah! nous sommes endoloris? Nous sommes tristes? 
Nous sommes incertains? — Nous sommes égoïstes. 
Finissons-en avec la personnalité. 
Substituons à l'homme en nous l'humanité. 
Et nous serons fixés, nous serons forts et braves. 
Nous serons ce qu'il faut être dans ces temps grades. 
Quand l'âme humaine est en danger, a- t-on le droit 
De garder dans son cœur quelque chose de soi ? 
Le droit d'anémier sa pensée inquiète 
Dans un besoin d'ambition insatisfaite? 
De se décourager? De se dire: à quoi bon? 
Allons où le devoir appelle : à Faction l 

Allons, jetant des vers, des œuvres anonymes» 
Ainsi que les chrétiens, que les martyrs sublimes 
Jetaient leur sang,n'ayantpour tous qu'un nom,Jésas! 
Que les hommes s'oublient! Que les actes soient sus! 
Que notre effort ait pour récompense lui-même ! 
Élevons le devoir comme un drapeau suprême! 
Sur les foules redressons-le toujours plus haut.... 
Et restons, nous, soldats^ cachés sous ce drapeau ! 

Simone Arnaud. 
o juillet 4904, 



GUIGNOLS 

D'ASSOMMOIRS 



LUntoxicalion chronique par Palcool des 
nations contemporaines, et de la France en 
particulier, se complique, à certains anniver- 
saires, d'intoxication aiguë. Les marchands de 
vin et autres c boissons hygiéniques », qui sont 
les véritables desservants de la nouvelle Eglise 
concordataire des Gaules^ élèvent, ces jours-là, 
sur la voie publique, de petites chapelles, des 
reposoirs drapés d'étoffe tricolore, où des ma- 
nières de Fagotins (descendraient-ils du fameux 
singe de Brioché, le montreur de marionnettes 
delà porte de Nesie?) se démènent en titubant 
au bruit d'une musique foraine de cuivres et de 
tambourins. 

L'ouverture du Guignol commence par l'exé- 
cution « patriotique » de la Marseillaise d'André, 
au rhythme accéléré, avec accompagnement de 
tambours et de cymbales. A quelques centaines 
de mètres, dans le silence interrompu de la 
nuit, on se pourrait croire transporté en quelque 
village nègre. Ce sont les Français de la troi- 
sième République qui donnent à leurs maîtres 
une représentation d'ilotes. Ceux-ci, les grands 
Juifs, ironiques et calmes au fond de leurs 
hôtels, rongés de névroses, mais d'intelligence 
singulièrement lucide, évoquent les visions 
ancestrales du ghetto, touchent, pour se con-* 



188^ L ACTION FRANÇAISE 

vaincre qu^ils ne ré vent pas, tout ce qui est à ia 
portée de leurs longues mains, écoutent et son- 
gent en silence. 

Demain, les journaux à la solde d*Israël, les 
journaux à grand tirage, socialistes, radicaux, 
littéraires et mondains, tous de « défense répu- 
blicaine », exalteront les vertus civiques et 
chorégraphiques de ce peuple « souverain », 
sa gaieté, ce qualité si française », son altruisme, 
sa passion foncière d'égalité, de solidarité et de 
fraternité humaines. 

Il exige, une fois Tan, ce grand peuple, qu'on 
lui montre des soldats. Il acclame l'Armée, 
sous le ciel d*Auteui1, de deux à quatre heures, 
le 14 juillet. Puis, ses besoins d'héroïsme guer- 
rier satisfaits, il redescend en triomphateur les 
avenues de la Grande-Armée et des Champs- 
Elysées, il rentre dans Paris, oii la Fête natio- 
nale convie tous les peuples à s'asseoir au ban- 
quet dressé pour commémorer la prise d'une 
forteresse emportée contre quelques invalides. 
Chateaubriand, qui avait assisté à ce fameux 
assaut, et dont le grand sens historique a dis- 
tingué, comme il convient, l'accident, en soi 
assez misérable, du sens profond d'un événe- 
ment d'oti devait sortir le changement des 
mœurs, des idées, des pouvoirs politiques en 
France, note les orgies auxquelles on se livrait 
au milieu des meurtres, non encore juridiques, 
du marquis de Launay et du prévôt des mar- 
chands, Jacques de FlesseDes : a On promenait 
« dans des fiacres, écrit-il, les vaùiqtceurs de la 
« BasiUUy ivrognes heurêux^ déclarés co^iquérarUs au 
cabaret; des prostituées et des sans-culottes 




GUIGNOLS d'assommoirs 189 

ft commençaient à régner et leur faisaient 
« escorte. Les passants se découvraient, avec le 
M respect de la peur, devant ces héros, dont 
a quelques-uns moururent de fatigue au milieu 
« de leur triomphe. Les clefs de la Bastille se 
tt multiplièrent; on en envoya à tous les niais 
c d'importance dans les quatre parties du 
« monde. Que de fois j'ai manqué ma fortune! 
a Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le 
« registre des vainqueurs, j'aurais une pension 
c aujourd'hui. » 

Quoique éminemment pacifique, le peuple, à 
Longchamps, n'a pas seulement crié : «Vive l'ar- 
mée !n Il a fièrement secoué la chaîne qu il porte, 
sans impatience pourtant, le reste de l'année ; il 
s'est prouvé à lui-même qu'il était libre par les 
huées, d'ailleurs discrètes, qu'il a poussées en 
regardant défiler le chapeau de Loubet, le 
masque deWaldeck,lenez de Monis,la silhouette 
d'André... Si, en ce moment-là, il avait eu des 
tomates sous la main, ce peuple souverain, 
peut-être en aurait-il bombardé les équipages 
ministériels. L'anniversaire de la prise de la Bas- 
tille, le champ de courses, le nombre des assail- 
lants, auraient fait ce miracle collectif, d'autant 
plus qu'il serait demeuré anonyme. 

Aussi bien, ce sont les seuls projectiles 
qu'aient à redouter les tyrans, au moins de la 
part des Français, tant les mœurs se sont adou- 
cies dans la patrie de Charlotte Gorday, depuis 
que la morale officielle et les catéchismes civiques 
ont modifié les jeunes cerveaux des nouvelles 
générations socialistes et humanitaires. Un 
peu atrophiés, très peu compliqués, mais très 

ACTION FRANC. — T. V. 14 



190 l'action française 

clairs et presque aussi peu embroussaillés que la 
plaine Saint-Denis, ces jeunes cerveaux d'intel- 
lectuels. Dans ces têtes, nullement surmenées, 
grâce à rhygiène scolaire, et même quelquefois 
à peu près vides, on croirait entendre, comme 
dans un sac de boules de loto, un petit nombre 
de mots, toujours les mêmes, s'entrechoquer : 
Justice, bicyclette, automobile, vérité, dynamo, 
lumière, téléphone, etc. Moins il a d'idées, de 
souvenirs, de capacité même d'attention et de 
réflexion, plus il est léger, joyeux, facétieux, 
bouffon en diable, ce petit Français de la troi- 
sième République. 

Peut-être ne saurait-il plus écrire correcte- 
ment Waterloo ; il n'a qu'une vague notion de 
l'existence d*anciennes provinces françaises, 
Alsace, Lorraine, qui ne figurent plus sur son 
atlas de géographie de la France. Dans un exa- 
men, à moins que l'examinateur ne soit un 
Français de France, on ne lui saura pas trop 
mauvais gré de ne point rappeler des faits, 
honnis des Loges, qui entretiennent les haines 
internationales et retardent Tavènement des 
Etats-Unis d'Europe, l'ère de la solidarité et de 
la fraternité universelles des nations. Quand, à 
ce pathos, qu'épellent en chœur les petits 
Français des écoles de la Porcherie de Jaurès, 
verrons-nous substituer, dans les livres de pre- 
mières lectures, ces paroles de Maurice Barrés : 
<( La plus importante question française, c'est 
la question d'Alsace-Lorraine » ? 

Le nationalisme, voilà l'ennemi. Pour con- 
quérir les républiques du Transvaal, il n'y a 
d'autre moyen pratique que d'exterminer les 



j 



GUIGNOLS d'assommoirs 191 

Boers. Pure affaire de temps; on y arrivera. Il 
faut vingt ans pour former un soldat; en dix 
ans, trois cent mille hommes peuvent anéantir 
un petit peuple de héros. L'Anglais, toutefois, 
se bat contre le Boer ; c'est un duel à mort, fort 
inégal sans doute, mais qui, d'après la loi de la 
guerre, ne sera pas sans honneur pour Je vain- 
queur, s'il reste éternellement glorieux pour le 
vaincu. 

Le Juif, lui, ne livre point bataille, comme 
TAnglo-Saxon, aux Boers de France. Il les fait 
empoisonner et dégénérer. L'alcool et le zolisme 
réalisent admirablement les conditions d'intoxi- 
cation et d'infection qui, mieux que les balles 
dum-dum, font disparaître en quelque trente 
ans une race d'hommes. L'invasion étrangère, 
toute pacifique, purement économique, inter- 
nationale, remplace, comme un tissu cicatriciel, 
les perles incessantes, lamentables, et que dé- 
plore l'Académie des sciences morales, de la 
dépopulation française. Eh ! que deviendraient 
les Français,demandent lès économistes,presque 
tous dreyfusards, sans les étrangers? Grâce aux 
Italiens et aux nations germaniques, la France 
ne disparaîtra pas de la face de la terre ! 

Cette hypocrisie judaïsan te déchaîne toujours 
les applaudissements des socialistes de la 
Chambre, des trente socialistes du ministère en 
particulier, ou des réunions publiques qu'ils or- 
ganisent 80US les rubriques d'Universités popu- 
laires,de Cercles d'études,d'Associations laïques 
des différents corps de métier. La décérébralion 
nationale est déjà si avancée en ce pays qu'on ne 
sent pas d'abord qu'il est absurde de parler 



192 l'action française 

d'une France dont les habitants ne seraient plus 
des Français. Au vrai, les dreyfusards,juifs,pro- 
teslants ou maçons,ne sont point du tout frappés 
de l'évidence de ce raisonnement. C'est qu'il 
n'existe, aies entendre, que des hommes, des 
frères, dont tous les droits sont égaux, si bien 
qu'ils doivent oublier jusqu'à ces noms de Fran- 
çais, d'Anglais, d'Allemands, de Eusses ou d'Ita- 
liens,qui ne correspondent plus qu'aune histoire 
morte. La société moderne date de la Déclara^ 
tion des droits de l'homme et du citoyen ^àQ l'homme- 
citoyen du monde, cosmopolite. 

L'invasion et la conquête juives de la France 
ont si fort altéré la conscience scientifique de 
nombre d'érudits timides ou intéressés, que la 
notion de race elle-même a été révoquée en 
doute ou niée par des linguistes et des anthro- 
pologistes. Or, en dépit des difiérences de lan- 
gage, de nationalité et de religion, — qui n'ont 
en effet rien à faire avec la conception scienti- 
fique de la race, — rien n'est mieux établi que 
la nature irréductible qui, relevant des carac- 
tères héréditaires des cellules germinales, bref, 
de l'anatomie et de la physiologie, sépare, dans 
l'antiquité comme au temps moderne, les races 
dites aryennes ou indo-européennes, des races 
dites sémitiques. 

Ainsi, le caractère héréditaire d'infériorité 
intellectuelle et morale des Sémites, au regard 
des Aryens, a été bien établi par Ernest Renan 
dans son Histoire gèyièraîe des langues sémitiques^ 
comme dans sa leçon célèbre sur la Part des 
Peuples sémitiques dans T Histoire de la civilisation. 
C'est Renan qui a écrit et répété après Lassen et 



GUIGNOLS D*ASSOMMOIRS 193 

tous les savants qui ont le mieux connu le 
monde aryen : «Je suis le premier à reconnaître 
« que lu race sémitique^ comparée à la race indo-euro- 
« péenne, représente réellement une combinaison infé- 
c rieure de la nature humaine, » [Histoire générale 
des langues sémitiques, p. 4.) 

Cette invasion, cette conquête de la France 
par les Sémites n'ont d'ailleurs pas été une 
cause, mais un effet de notre tempérament. La 
passion héréditaire de Tégalité, la simplesse et 
la générosité natives des Français avaient pré- 
paré les voies et rendu facile la victoire. N'est- 
ce pas un dogme, cliez nous, surtout dans le 
peuple, que tous les hommes se valent et sont 
égaux ou doivent l'être ? De là l'impatience de 
toute contrainte individuelle, de toute autorité 
politique ou religieuse, — mais l'obéissance 
servile aux lois du pays, aux usages de la so- 
ciété, aux moindres caprices de la mode, aux 
habitudes reçues d'intoxication domestique et 
publique, qui courbent toutes les têtes sous un 
joug commun. Les Guignols des Assommoirs, 
source quasi officielle d'intoxication et d'infec- 
tion populaires à la fois, sont le dernier symp- 
tôme de cette soumission universelle au nouvel 
Evangile judéo-maçonnique, de cet optimisme 
grossier qui prêche à tous la joie de vivre, même 
sans honneur,de cette frénésie d'abjection. 

Jules Soury. 



SAIN'IE'BEUVE 
OU L'EMPmiSME ORGANISATEUR 



Trois idées politiques: Chateaubriand, 
Micheiet, Sainte-Beuve, /;«/• Charles Maur- 
ras, ont paru en novembre 1898, à la li- 
brairie Honoré Champion, quai Voltaire^ 9. 
Nous croyons satisfaire à la curiosité des 

lecteurs de f Action française en mettant 

« 

sous leurs yeux le dernier tiers de cet opus- 
cule qui^ imprimé au fort de la querelle 
dreyfusienne^ a passé presque inaperçu du 
grand public. 

On se souvient que Vannée 1898 fut mar- 
quée par la commémoration politique et 
littéraire des trois écrivains susnommés. 
La fête du li juillet fut consacrée au Cen^ 
tenaire de Micheiet^ le buste de Sainte- 
Beuve fut érigé dans le jardin du Luxem- 
bourg, et Von fit des pèlerinages à la tombe 
et au berceau de Chateaubriand. V auteur 
de Trois idées politiques s'appliqua à 
montrer que chacune de ces cérémonies 
était une méprise. La vieille France croyait 
tirer un grand honneur de Chateaubriand^ 
elle se trompait : Chateaubriand^ « &est Va- 
narchie », nullement la tradition ni Vor^ 
dre. La France moderne, la France dupro-- 



IT" 



L*EMPIRISME ORGANISATEUR 195 

grès, acceptait Michelet pour patron, elle se 
trompait a son tour: Mickelet, « c'est la dé- 
mocratie », c'est-à-dire une régression ^ une 
dégradation, le retour au type le plus bas 
de l'échelle humaine. 

Enfin Sainte-Beuve, dont les deux Fran- 
ces ennemies ne paraissent pas s inquiéter 
beaucoup, pouvait rendre à l'une et a Vau- 
tre le service de les mettre d^ accord: Sainte- 
Beuve personnifie V empirisme organisateur 
et cette politique- réaliste et naturelle qui 
conciliera le passé avec C avenir. 

Sur cette thèse notre collaborateur et ami 
Charles Maurras, alors presque absolu- 
ment isolé {c était sept mois avant la fonda- 
tion de f Action française) examinait quel- 
ques-unes des questions qui sont journelle- 
ment étudiées ici et leur donnait des solu- 
tions qui se sont trouvées, par la suite, 
assez conformes à V esprit du nationalisme 
français. 



voûc èXOwv aùxQt 6iex6<T(/Lir)96. 

Toutes choses étaient con- 
fuses ; l'esprit Tint les orga- 
niser. 

Anaxaoorb, d'après Diog. 
Laert., II, 3. 



Michelet figurant l'inverse du progrès et 
Chateaubriand le contraire de la tradition, cette 
double méprise de la vieille France et de la 



196 t/ ACTION FRANÇAISE 



France moderne se complique, ai-je dit, d'une 
double négligence envers Sainte-Beuve. J'aurai 
le courage de répéter et de montrer que Sainte- 
Beuve leur servirait à Tune et à Tautre. 

A la vérité, ce grand homme ne brille point 
par le caractère. Il laisse assez vite entrevoir 
les basses parties de son âme. Ceux mômes qui 
se plaisent infiniment auprès de lui ne l'aiment 
qu'avec précaution. Mais qu'est-il nécessaire 
que son personnage nous plaise 1 En oubliant le 
peu que fut cette personne, il faut considérer 
l'essence impersonnelle de son esprit pur. 






La devise qu'on a inscrite au monument du 
Luxembourg : Le vrai, le vrai seul, serait, pour 
tout autre, ambitieuse. Elle devint juste pour 
lui. Sur ses derniers jours, Sainte-Beuve ne 
tenait à peu près qu'à la vérité. Cette vérité fut 
particulièrement cachée aux hommes de son 
âge, enfants névropathiques des révolutions et 
des guerres. Une démence singulière, née des 
entreprises de la sensibilité sur la fantaisie et 
de la fantaisie sur la raison, les empêchait tout 
à la fois de voir juste, de bien juger et d'argu- 
menter avec rigueur et solidité. Manque 
d'observation, arrêt du sens critique, lésion 
profonde de la faculté logique, c'est proprement 
la triple tare du romantisme. Joignez que la 
rupture des hautes traditions intellectuelles, 
dont j'ai traité pour Michelet, rendait plus 
cruelle et plus difficile la guérison de cette 
maladie de l'intelligence. 



l'empirisme organisateur 197 

En philosophie et en poésie comme en his- 
toire et en religion, les écoles les plus brillantes 
s'attachaient à développer soit des vérités fort 
banales en termes ambitieux, soit des vues 
neuves et curieuses, mais démesurément am- 
plifiées par le langage. Une foule de maîtres 
s'improvisaient ainsi et chacun avait ses disci- 
ples; ceux-ci ramassaient et embauchaient les 
passants. Infatigable dans la curiosité, Sainte- 
Beuve visita un par un les cénacles contempo- 
rains. Il s'en mettait. On Taccueillait, on l'ini- 
tiait sur-le-champ, tant il montrait de timide 
ferveur, de disposition à Tétude et de fine com- 
préhension. Toujours intéressé, il paraissait 
conquis. Catéchumène ou néophyte, nul ne 
s'entendait comme lui à déraisonner dans le 
chœur. Puis, soudainement, sur le signe de 
quelque puissance invisible, il prenait un air 
mécontent ; son visage se refermait, il saluait, 
fuyait, et les plus douces habitudes ne le rame- 
naient point. 

Ainsi répandit-il sa fine et discrète lueur chez 
les saint-simoniens du Glohe^ dans la société 
de Victor Hugo, le monde de Chateaubriand, 
l'école menaisienne, le cercle de Vinet... Chaque 
départ indignait l'hôte, qui criait à la trahison. 
Je conviens que l'allure de Sainte-Beuve, un peu 
gauche et oblique, jointe à tout ce que Ton 
savait de son naturel, donnait une prise au 
reproche. Et cependant il n'avait trahi per- 
sonne, ni rien livré. Le trahi, c'était lui; au lieu 
des vérités capitales promises, on lui avait 
fourni le faux ; mais ce contact du faux suffisait 
à l'émanciper. 



198 9 

_J^_^^ L ACTION FRANÇAISE 



♦ • 



An«,!;^ J^yr arnva promptement que Charles- 
ùonT 5"'°/«-fi««^« sut préférer la vérité à 

écïï'T'-H^""' '*" ™°'"«' <I««°d " s'occupa des 
jcinvains d un autre siècle que le sien, il cessa 

5 les l.^l-r*'''"*'^ ^" f"'»** ^« ï««rs œuvres; 
Dan, li ' • . ^.PP""**^®"**" PO»"* elles-mêmes. 

de sa vie, 1 adm.ralh|e vieillard entre, pénètre, 
s insinue, agile et pui§»wnt comme un dieu, dans 
chaque repli des idées ^des affaires; il s'égale 
aux moindres détails; i\en dresse des états 
aussi minutieux que breflt: il se renseigne 
exaciement, nous renseignel avec abondance; 
Il éclaire mille difficultés d\histoire par des 
chefs-d œuvre de biographie. P*n à peu se dis- 
pose dans son esprit, comme Ai musée de la 
Vérité partielle. Sans étiquette d* politique ou 
de religion, il note ce qui est, toAl ce qui est, 
comme il le perçoit de son style laisible, hon- 
nêtement gracieux, mais substantilll et vivant, 
ou tout conspire à peindre et à faire Ifcenlir. 

flvnifî®'""?' ^J**"'^ * s«s dons naturels, lui 
aval formé peu à peu ce jugement,! ce senti- 
ment, ce don de voir, de classer, de\ propor- 
i.r?'J.'^^°','' °'^'*" aucun exemple \iout de 
iï ;!l ? t^^' "'^"^'^^ antérieurs aux >ôtres, 
le ^.r,? "*'•'■* '^ Port-B^y^l, qui rav|it fait 
P«J.i ."S"'^'" ®' '« condisciple de iBlaise 
IWnn- ! :^^*? ^*''"«' «^^aient acheté de 
1 instruire et de le délivrer. Sans se vifcler. 



L^EMPIRISHE ORGANISATEUR 199 

mais infatigablement (bien plus qu'un Nisard, 
à vrai dire), il s'imprègne de la vraie moelle 
nationale : vivacité du xviii% doctrine du xvn*. 
Quand d'autres de son âge descendent à la 
mort sans avoir quitté le berceau, ce fin et large 
esprit ne s'arrête de croître, de mûrir, de fruc- 
tifier. Il meurt et, à défaut d'une doctrine for- 
mulée, laisse au monde son répertoire de réa- 
lités bien décrites, ses leçons d'analyse et l'idée 
de traiter des œuvres de l'esprit en naturaliste 
et en médecin. 



* 

. Un esprit d'une rare pénétration (1) a nommé 
l'auteur des Lundis notre Thomas d'Aquin. Le 
mot, qui peut surprendre, a sa profonde vérité. 
Chaque âge possède le Thomas d'Aquin qu'il 
mérite, et n'a rien de meilleur. 

Le nôtre est sans doute plus critique que gé- 
néralisateur et plus douteur qu'affirmatif. Pour- 
tant, sachons tout ce que vaut cette Somme 
naturaliste, rédigée par le plus analyste des 
hommes. Il ne faut pas croire qu'on n'y trou- 
vera que des faits à côté d'autres faits, privés de 
vie et de vertu, comme des fleurs d'herbier. 
C'est là un ancien préjugé, né de nos préven- 
tions, non contre Sainte-Beuve, mais contre 
l'analyse. L'analyse passe aujourd'hui pour 
impuissante à donner autre chose que cette 
poussière de renseignements desséchés. Je ne 
sais de plus grande erreur. S'il est très vrai que 

(1) M. Anatolb Francs, dans la Vie Littéraire, 



* 



I 



200 L'ACTION FRANÇAISE 

Tanalyse décompose pour découvrir Tordre de 
la composition, il n'est point vrai que cette dé* 
composition, cette anatomle soient stériles 
pour la vie active et ne fassent que nous mon- 
trer l'ordre de ce qui est ou le mécanisme des 
composants. L'analyse fournit les éléments 
d'une composition : les personnes qui n'ont 
jamais usé de ce procédé sont les seules à 
l'ignorer. 

En effet, Tanalyse ne démembre point indis- 
tinctement tous les ouvrages de la nature. Chez 
Sainte-Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit 
plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer 
l'arrangement et le travail, les plus heureux et 
les mieux faits, ceux qui témoignent d'une per- 
fection de leur genre et, pour ainsi dire, appar- 
tiennent à la Nature triomphante, à la Nature 
qui achève et réussit. En ce cas, l'analyse fait 
donc voir quelles sont les conditions communes 
et les lois empiriques de ces coups de bonheur; 
elle montre comment la Nature s'y prend pour 
ne point manquer sa besogne et atteindre 
de bonnes fîns. 

De l'élude de ces succès particuliers, Fana- 
lystepeut se former une espèce de Science de la 
bonne fortune. Il en dresse le coutumier, sinon 
le code. De ce qui est le mieux, il infère des 
types qui y soient conformes dans l'avenir. 
Cette élite des faits lui propose ainsi la subs- 
tance des intérêts supérieurs que l'on nomme, 
suivant les cas, le droit ou le devoir. Sainte- 
Beuve n*élait ni si croyant ni si crédule qu'il se 
pût flatter d'avoir lu, comme un aruspice, aux 
entrailles des choses soit les grandes lois de 



l'empirisme organisateur 201 

rhiî^toire, soit la clef de dos destinées particu- 
lières et le guide précis de la moralité : mais, 
aussi souvent qu'il pouvait ajouter au rensei- 
gnement de fait une vue de droit naturel et, 
comme on peut dire en tudesque, une échappée 
snr ïidéal^ qui n'eussent rien d'imaginaire, il le 
faisait hardiment et modestement. 

Qu'il s'agisse de la correspondance d'un pré- 
fet, des écrits de Napoléon ou des recherches 
de Le Play sur la condition du travail et de la 
famille en Europe ( ce Le Play, qu'il appelle un 
« Bonald rajeuni, progressif et scientifique »), une 
diligente induction permet à Sainte-Beuve d'en- 
trevoir et de dessiner, entre deux purs constats 
de fait, la figure d'une vérité générale. Cette 
vérité contredit souvent les idées reçues de son 
temps. 

Elle contredit même, cette vérité aperçue par 
la raison de Sainte-Beuve, les goûts qui lui sont 
personnels, ceux qui lui viennent de naissance 
et de complexion. Il ne faut pas perdre de vue, 
quand nous parlons de lui, les différences capi- 
tales entre l'homme et l'esprit. Le premier a été 
jugé avec dureté, mais justice par Frédéric 
Nietzsche : « Il n'a rien qui soit de l'homme, il 
est plein de petites haines contre tous les esprits 
virils*.. Il erre çà et là, raffiné, curieux, aux 
écoutes. Un être féminin au fond... Ses instincts 
inférieurs sont plébéiens. — Révolutionnaire, 
mais passablement contenu par la crainte (1). » 
C'est bien cela, mais à cette sensibilité anar- 
chique s'alliait l'esprit le plus droit, le plus sain, 
le plus organique. 

(1) Flâneries inactuelles, traduites par M. Henri Albert. 



202 l'action française 

Parlons mieux ; c'était un esprit, c'était une 
raison : il n'y a point d'esprit, ni de raison 
qu'on; puisse appeler ,ré?olutionnaires. La ré- 
volution est toujours un soulèvement de l'hu- 
meur. Toutes les fois qu'intervint son intelli- 
gence, Sainte-Beuve étouffa ce soulèvement : si 
bien que c'est peut-être dans la suite de ses ar- 
ticles que se rencontreraient les premiers indices 
de la résistance aux idées de 1789, qui, plus 
tard, honora les laine et les Renan. Un effort 
continué de simple analyse lui avait fait sentir 
l'infirmité de ces ambitieuses idées que la nature 
même juge et condamne chaque jour, par 
l'échec qu'elle leur inflige. 

£n ce cas, l'analyse fit donc ouvrage créateur. 
Elle fournit un conseil pratique, une direction 
pour agir. Si les romans de philosophie cousi- 
nesques consacrés au Bon et au Beau faisaient 
sourire Sainte-Beuve, c'est justement qu il aidait, 
d'un autre côté, à lascience positive du beauetdu 
bon. Une Hygiène, une Morale, une Politique, une 
Esthétique même et même une Religion peuvent 
naître, en effet, par la suite des lents progrès de 
ce qu'il nommait finement son « Histoire natu- 
relle des esprits ». 

• 

Examiner chacune des sciences que cette His* 
toire naturelle rendit possibles serait bien mai 
proportionné au sujet de cet examen, mais il faut 
dire un mot de la première de ces sciences, 
celle qui régit la pensée et, de là, domine le 
reste. 



L EMPIRISME ORGANISATEUR 203 



« 

La curiosité, ou désir de savoir, a*est, à son 
origine, qu'une passion comme les autres. Mais 
elle acquiert, en s'exerçant, tous les éléments 
de sa règle. Elle éprouve en effet que la vérité, 
son objet, ne se trouve et ne se transmet que 
sous certaines conditions, dans un certain ordre, 
moyennant certains sacrifices. Quand elle est 
pure et n'est que Tamour de la vérité, cette 
curiosité se plie d'elle-même à sa condition 
naturelle ainsi reconnue. Chef-d'œuvre initial 
de sagesse empirique I L'intelligence, mue de 
la passion qui lui est propre, prend garde de ne 
point se laisser conduire par son 4noteur. Une 
raison vient mesurer, tempérer la curiosité. 
Celle-ci, conservant son ancien rang de principe 
de la science, est sauvée de tout risque de devenir 
le principe de l'anarchie. 

Tout cela peut paraître abstrait ; mais tradui- 
sons-le. Plutôt que de fonder certaines inférences 
sur des renseignements imparfaits et insuffi- 
sants, l'esprit maître de soi et capable de se ré- 
gir s'interdira d'en rien connaître, et, loin de se 
cacher de cette abstention, il en tirera de l'hon- 
neur. Dans l'intérêt de la science générale, il 
saura même ajourner indéfiniment ses curiosi- 
tés, et la vertu de discrétion recevra, dans ce 
cas, un sens scientifique. On outre à peine cette 
discrétion généreuse, quand, à l'exemple des 
positivistes, on hésite à se réjouir de la perfec- 
tion des microscopes, ou qu'on se fait scrupule 
d'observer certaines constellations (1). 

(1) Voir la note I. 



204 l'action française 



Enfio, Tappétît de savoir se peut même aussi 
refréner et tenir en respect par la considération 
deTordre public ; bien que fort jaloux des liber- 
tés de la plume, Sainte-Beuve se sépara des 
hommes de la seconde République pour se ran- 
ger à la contrainte impériale, et, si la peur dont 
parle Nietzsche ne fut pas étrangère à sa résolu- 
tion, celle-ci fut du moins approuvée sans ré- 
serves par sa raison. Puisque, en effet, Tordre 
public est la condition même des progrès et delà 
durée de la science (il n'y eut guère de science 
quand l'anarchie chrétienne eut énervé l'Etat 
romain devant les barbares, entre le vi"* et le 
x^ siècle (1)), comment la science pourrait-elle 
hésiter à céder à l'ordre public? On ne scie 
point la branche sur laquelle on se trouve assis. 

Il existe aujourd'hui un genre de fanatisme 
scientifique, qui menace d'être funeste à la 
science : il ferait tout sauter pour éprouver un 
explosif, il perdrait un Etat pour tirer des 
archives et mettre en lumière un document 
« intéressant ». Ce système anarchique et ré- 
volutionnaire est de source métaphysique. Il 
n'a rien de rationnel. Proprement, il consiste à 
remplacer le Dieu des Juifs par une passion, 
celle de la Curiosité, dite improprement ïa 
Science, mise sur un autel, faite centre du monde 
et revêtue des mêmes honneurs que Jéhovah. 

Cette superstition ne mérite pas plus de res- 
pect que les autres. Bien qu'elle soit fort à la 
mode parmi les savants, l'empirisme organisa- 

(1) Si ce n'est dans les monastères catholiques, où 
Tanarcbie chrétienne avait d'excellents freins. 



L*BMPIRISMB ORGANrSATKUR 205 

leur lai donne son nom véritable : une pure 
monomanie. 

* 
» ♦ 

On ces mots aimés de progrés, d'émancipa- 
tion et d'autonomie intellectuelle, de raison 
libre et de religion de la science, ont perdu leur 
sens défini ou cet Empirisme organisateur que 
j'ai rapidement déduit de THistoire naturelle 
des esprits, constitue le système religieux et 
moral, parfaitement laïc, strictement rationnel, 
pur de toute mysticité, auquel semble aspirer, 
de tout SQU mouvement, notre France moderne. 

Mais observons qu'en même temps la vieille 
France n*y répugne pas. Elle y est attirée d'a- 
bord par l'aspect ordonné et conservateur (au 
beau et ferme sens du mot) de tout le système. 
Elle y est retenue par un certain mépris que té- 
moigne cet empirisme pour le verbiage des 
courtisans du peuple. Cet empirisme enseigne 
et professe, en effet, que Tordre des sociétés, 
de quelque façon qu'on l'obtienne, importe plus 
que la liberté des personnes, puisque cela est 
le fondement de ceci ; au lieu de célébrer l'éga- 
lité, même devant la loi, son attention se porte 
instinctivement, mais aussi méthodiquement 
sur le compte des différences naturelles, qui ne 
peuvent manquer de frapper un oeil d'analyste ; 
enfin, quand tant d'instituteurs publics fatiguen 
les oreilles de cette vieille France avec l'éloge 
de la plus molle sensiblerie dans les lois et les 
mœurs, l'empirisme loue, au contraire, comme 
normale, une saine mesure d'insensibilité mo- 
rale et physique. 

▲onoN ntANÇ. — T. T. 15 







S06 1. ACTlOiN FUA?IÇAISe 

Qa*e8t-ce que ioat cela an regard de la Tievlle 
France, si ce n*e&L aoe réaction contre les idées 
de Jean-Jacques? Elle y reconnaît les principes 
de morale classique et de politique païenne, 
qu'avait gardés si précieusement te catholi- 
cisme; et peut-être aujourd'hui se sent-elle 
mieux éclairée sur cet ordre d'idées nouvelles 
que ne le furent les Jésuites de 1857, lorsqu'un 
ami d'Auguste Comte vint leur offrir ralliaace 
po^tiviste (1). De ce qui est traditionnel ou 
« vieille Fraaee », l'empirisme organisateur 
n'exclut à peu près rien, sinon peut-être les 
abus du sentiment chrétien : mais ces grands 
abus, l'on peut dire que l'Eglise elle-même les 
neutralise ou le» combat, puisqu'elle n'a jamais 
cessé de renier les sectes ignorantînes ou iecK 
neclastes engendrées de la lecture des livres 
juifs. Enfin, cet empirisme s'offre rien de sec-^ 
taire. 11 ne force personne. A peu près eemme 
à l'hjgiène, il lui suffît. que dépérissent toua 
ceux qui le négligent, personnee ou eociéiéa. 






Ces remarques, qui nous éloigùent de Saiûte- 
Beuve autant qu'il s'est lui-même éloigûé quel- 
quefois de son ty(>e supérieur, ont du moins 
I avantage de nous mêler aux plus nobles intel- 
ligences de sa compagnie. J'y trouve des naln-^ 
listes comme Taine et Renan, titommôs 
réactionnaires, de ce que, ayant eissùyé leB 
maladies de leur époque, ils ont rétrogradé, en 
effet, jusqu'à la sanlé; des historiens comme 



■AdC-urtéM^ 



(1) Voir la note 11. 



L^EMMiliSIfE OR^AfflSATEUR 307 

FfMiel de Gonlenges qui rapatria dans son art 
la raiso» qu'en avai4 ekaasée le procédé de Mi* 
chalet ; lea éléres de cet Au^^aste Comte, dont 
ritfftiieiice, parallèle À «elle de Sainte-Beuve, eût 
néHié d'être honorée et eouteaue par tous le» 
Ëtats de e»l4are olamque, mais dont où n'a 
même point célébré décemment le eentenaire 
qt»i lOMbatlen janvier dernier (i). J*y aperçois 
IvaretUemeai lea éeoAemiates du groupe de Le 
Play, certains babactens réfléchis et^ sans nulle 
surprise y ceux des catholiques modernes 
q«î B*oai poi»^ perdu les leçons de Maistre et de 
Bonald, 

La Compag&ie deSaiate-BeuTe réunit, comme 
on voit, tout notre fonds solide et sain. Elle en- 
ferme à peu près tous ceux des écrivains de 
notre siècle qui ne vont point à quatre pattes. 
La littérature coftMftpOf)Mne laisse voir ici 
autre chose qu'une brutalité vivace ou mori- 
bonde H redevient intelligente, raisonnable, 
humaine, française. Il ne scîraUpoint surpreilant 
^iie la France choisit un joUr cette maison 
étiMte^ ce notti^ aBK>deste et ^e génie supérieur 
foùÊ «^lébrerlafète de ses qualités dtstinctiTos. 
TcM ecWpté^ latte Mie nationale de Sainte^ 
Beuve ne semble pas une pure imagination. 

Si lee partie de droite pofnvaient oublier ses 
piMsadës d'Sntielé^rcalistne; si, à gauche, on sa» 
▼ait ce qmé parler veut dire et qu'on y cherchât 
ùë elle est la liberté de la pensée ; si les radicaux 
|MPel>aieiit garde que Sainte-Beuve ne fut jamais 
MMîsiatB et sf les eiitholiq«es observaient que 
mm pHis il ne se (it p«(s Calviniste^ bien qu'il ait 



208 l'action française 

fleureté du côté de Lausanne: eh bien! l'œu- 
vre, le nom, la moyenne des idées de ce 
grand esprit, sans oublier ce prolongement 
naturel, leurs conséquences politiques, feraient 
le plus beau lieu du monde où se grouper dans 
une journée de réconciliation générale. 

On y saluerait T espérance du Progrès véri- 
table, qui, pour le moment, ne consiste qu à 
réagir; et d'entre les ruines du vieux mysti- 
cisme anarchique et libéral se relèveraient les 
couronnes, les festons, les autels et la statue in- 
tacte de cette déesse Raison, armée de la pique 
et du glaive, ceinte d'olivier clair, ancienne pré- 
sidente de nos destinées nationales. 



ÉPILOGUE 

— Et le peuple? me dira quelque vociférateur 
de la suite de Michelet. 

Si l'on appelle peuple le bas peuple, je ré- 
pondrai qu'une fête de Sainte-Beuve ne l'en- 
nuierait aucunement. Mais, au contraire, il s'ad- 
mirerait de toute son âme d'ainsi fêter autre 
chose que ses instincts. 

Orphée devait chanter aux brutes, pour les 
assujettir, ses plus nobles poèmes. Pour les per- 
sonnes que cette observation ne toucherait pas, 
je les prie d'assister à la prochaine fête de saint 
Bonaventure dans une église de capucins. C'est 
un saint très docte et très sage, d'une théo- 
logie profonde, dont les mérites ne sont 
appréciés que de gens d'esprit : toutefois, les 



l'empirisme organisateur 209 

mendiants du porche et le petit peuple sui- 
vent son office d'aussi bon cœur que s'il s'agis- 
sait de Labre lui-même» qui fut cependant de 
leur monde. 

C'est une espèce de Labrerie politique et 
mentale que la fôte de Michelet. Aussi bien, 
a-t-elle échoué (i). Essayons, s'il vous piatt, de 
fêter un Bonaventure ou un Saiute-Beuve. Ce 
n'est pas la noblesse et l'élévation des idées qui 
fatigue et fait b&iller le peuple. On l'assomme 
de son propre panégyrique. Il enrage de voir 
que Ton s'encanaille pour lui. Le bon peuple 
veut des modèles, et l'on s'obstine à lui pré- 
senter des miroirs. Il se doute qu'on l'abrutit. 



NOTEI 



TEMPÉRAMENT DE LA SCIENCE 
PAR LA SAGESSE 

« Quandy àVexemple des 
positivistes^ on hésite 
à se réjouir de la per- 
fection des microscopes 
ou qu'on se fait scru- 
pule d'observer certai- 
nes constellations... » 
(page ). • 

C'est moins la conscience, comme le croyait 
Rabelais, que la sagesse dont peut être tem- 

(1) Voir la note II l. 



SiO L'AGTfON FRANÇAfSE 

pérée la seience. 11 ne faut donc point se hâter 
de sourire des avertissements donnés p$ir la 
philosophie à Thystérie de quelques savants. 

L*ancien directeur du positivisme, M. Pierre 
Laffitte, dans sa Théorie générale de Ventendement, 
parle c de ces appareils de précision parcjtii nos 
sens acquièrent une si extraordinaire puis- 
sance » et se demande si le résultai en est pro- 
portionnel à Torguetl que nous en avons. 

Il écrit : 

« Loin de nous assurément la pensée de 
médire d'inventions dont plusieurs témoignent 
si éioquemment en laveur du génie hnmain et 
nom rendent d'incontestables services en une foule de 
cas particuliers; mais en quoi, nous le deman- 
dons, ces instruments si perfectionnés nous 
ont>ils aidés à trouver des lois ? Ce dont nous som- 
mes sûrs, en revanche, c'est qu'ils ont contri- 
bué à en détruire, et qu'en nous montrant quan- 
tité de faits inaperçus, ils ont contribué à 
ruiner nombre de relations ou de similitudes 
que nous tenions pour démontrées, et qui, suffi- 
santes pour la pratique, pouvaient sans danger 
être tenues comme certaines. La belle avance, 
en vérité ! Rien ne serait mieux assurément que de 
perfectionner notrefaeulté contemplative^ s'U était en 
notre pouvoir de perfectionner du même coup la mé- 
ditation. Alors que nous embrassons déjà avec 
une difficulté singulière la marche des phéno- 
mènes que nos sens, dans leur médiocrité, nous 
révèlent, n'est-ce point folie que d'en chercher 
de nouveaux? N'est^e point duperie que d'ac* 
cumuler les obstacles, que de nous embarrasser 
de nos propres mains, que de compliquer le 



l'empirisme organisateur 211 

h^claeie du ratHide quand ii y aumit plulùi 
lieu de le simplifier? » 

En admettant que oette sagesse soit un ^u 
courte et qu'au milieu des mystères de Tuai- 
yers il y ait profit pour la science à chercher 
parfois Taventure, on voit ici sur quel prin- 
cipe se devrait régler tout au moins la eon- 
duite ordinaire de nos savants. Mais, sous cou- 
leur d'évolutionnisme, ils ont tons aujourd'hui 
la rage de la nouveauté, même fausse. 



NOTE II 

OON JONCTION nAgBSSAIRE DES ATHÉB8 
ET DBS OâTHOLIQUES 

(c . . . les Jésuites de 1857, 
lorsqu'un ami d^Au- 
guste vint leur offrir 
Valliance positiviste.., » 
(page..) 

Le projet de liguer les athées et les oatho*- 
liques n'est pas une imagination de M. Brune- 
tière, comme on le répète souvent. 

La dernière année de sa vie (1857), Auguste 
Comte députa Tun de ses disciples, Alfred Saba- 
tier, au Gesù de Rome pour y négocier avec le 
R. P. Beckx une alliance entre le positivisme et 
rinstitut des Jésuites contre ledéisme, le protes* 
tantisme et les autres formes de Tanarchie mo- 



2i2 l'action française 

derne u qui cnlretleanent la société dans an état 
permanent de fermentation ». 

Le Français fut reçu par un dignitaire de 
rOrdre, qui, dès les premiers mots, perdit le 
sens de Tentretien, car il prenait Auguste Comte 
pour Charles Comte Téconomiste. Les interlo- 
cuteurs se séparèrent, sans avoir eu contact, 
sur ces mots d'Alfred Sabatier : « Quand les 
orages politiques de l'avenir manifesteront tonte 
l'intensité de la crise moderne, vous trouverez 
les jeunes positivistes prêts à se faire tuer pour 
vous comme vous êtes prêts à vous laisser mas- 
sacrer pour Dieu. » 

Les choses ont marché depuis 1857. Du côté 
des Jésuites, mieux renseignés, est sorti un 
excellent analyste du positivisme : l'Autrichien 
GrUber (1). 

D'autre part, « ces orages politiques de l'ave- 
nir y>, dont parlait Alfred Sabatier, sont devenus 
comme présents, et la crise intellectuelle semble 
■" ■ ■ ■ ■ ■ «^— ^»^— j 

(l)Un agrégé de philosophie, M. Georges Damas, a ré- 
sumé l'entretien du positiviste et du jésuite dans un ar- 
ticle ironique et malicieux de la Revue de Paris (!*'' oc- 
tobre 1898). Mais, bien qu'il ait conduit la suite de son 
histoire fort au delà de la mort de Comte, il s'est gardé 
de souffler mot des travaux du Père Qriiber. M. Georges 
Dumas veut évidemment insister sur les difiérences du 
système catholique et du positivisme ; il néglige les res- 
semblances! Or, si les premières sont claires, elles sont 
d'ordre métaphysique et n'importent point en un sujet de 
politique toute pure; au lieu que les secondes, d'une 
égale clarté, sont ici d'iutérét capital. J*ai résumé ces 
ressemblances, ces sympathies, ces affinités, au cours 
d'une polémique avec M. Georges Renard, de la Lan- 
terne, dans la Gazette de France des il et 33 juillet et 
lu août 1898. 



l'empirisme organisateur 213 

plus forte de jour en jour. Il ne sera bientôt 
plus question de « libres penseurs » et de 
« croyants », mais d'esprits anarchiques et d'es- 
prits politiques, de barbares et de citoyens. Com- 
mentant la démarche de Comte et de Sabatier, 
le D' Audiffred écrivait, il y a peu d'années : 
c Le positivisme invite ceux qui ne croient plus 
en Dieu et qui veulent travailler à la régénéra- 
tion de leur espèce à se faire positivistes, et il 
engage ceux qui y croient à redevenir catho- 
liques (i). » 

' Athées scientifiques et catholiques théologiens 
ont là-dessus, au temporel comme au spirituel, 
de profonds intérêts communs, les intérêts de la 
tradition et du monde civilisé, menacés d'une 
dilapidation brusque en même temps que d'une 
dégénérescence secrète. S'ils se distribuaient 
entre ces deux systèmes, l'un et l'autre énergi- 
quement ordonnés, les défenseurs du genre 
humain auraient vite raison de leur adversaire, 
l'esprit de l'anarchie mystique : c'est contre cet 
esprit, ennemi né des groupements nationaux 
aussi bien que des combinaisons rationnelles 
que les deux Frances peuvent conclure positi- 
vement un accord politique et moral d'une 
grande solidité. 

Je ne prétends point que cela arrive; mais si 
cela n'arrive pas, nous sommes perdus. 

(1) C'est d'ailleurs, à peine modifiée pour les termes, la 
formule dont se serrait Auguste Comte dans une lettre à 
John Metcalf, en 1856 : 

a II faut maintenant presser tous ceux qui croient en Dieu 
deroTenir au catholicisme, au nom de la raison et de la 
morale ; tandis que, au même titre, tous ceux qui n'y 
croient pas dolTent devenir positivistes. » 



214 l'action française 



NOTE III 



LA FÉTB DE XIOHELBT 

«... Auêêi bien a^i-tlU 
échoué.., »(p4g«.<.) 

« Voilà les fêtes de Michelet terfainées », 
écrit M. Ledraia, qui y a un peu présidé. 
« Nous leur aurions souhaité je ne sais quoi de 
plus populaire et déplus joyeux. Ç*a été partout 
des lectures et des conférences, quelque chose 
de froid et de puritain, un mélange de prêche 
et d'école normale (1). «> 

[\) Eciaiv, \:\ août 1898. 



««MMMMtnMÉHMMMi 



J 




JUGEMENT 

D* UN PEINTRE MODERNE 

SUR LA PEINTURE DE CE TEMPS 



Dirai-je ijve je l'aiteadais? Non pa«, car je 
B'oaaia to croira posaihia. Il est ai différent de oe 
qoî s'iflipriaie partout, de ee qu'on lit depuis 
vingt ani soas la plume des journalistes cri-* 
tiquea d'art, et de ce que, à ces causes, l'opinion, 
je die celles des gens cultivés, reçoit comme une 
yéjrité inconteatabla et évidente, qu'on n'en re« 
yieot ptiS de tant d*indé{»endance. Ce qu'il a de 
précirax, c'est qu'il émane d'un peintre, et d un 
peiaire du plus grand talent, imitateur heu* 
X9»% de Técole aaglaiBe,des Gainsborough et des 
Hoppnar, coloriant et exécutant comme peu de 
peÎAtari&s de ce temps-ci. 

Le CœçricQ a inventé de demander aux expo^ 
aantsde notre Salon sécessioniste quelques pen- 
aéaa sur Tart qu'ils exefcent^etsurce que promet 
le vingtième siècle en peinture. La consultation 
dans son ensemble est demeurée au-dessous du 
médiocre. H ne veux citer personne en preuve. 
Retenons seulement que plusieurs de ces mes- 
sieurs ont pansé se donner du lustre en assurant 
qu'ils étaient incapables de prendre la plume 
^ur expliquer publiquement leur art . Ceci 
est un signe des temps. Notez qu'ils ne s'ex- 
cnsent pas seulement sur l'inexpérience gram- 
maticale, ce que tous les peintres écrivains ont 
fait, et qui jadis était une politesse aux écrivains 
de profession ; non, c'est sur le fond même 
qu'ils se déclarent inhabiles, c'est la théorie 



216 l'action française 

de leurs talents qu'ils dédaignent positivement 
de faire. Ce que Gochin, Largillière, Lairesse, 
Reynolds, Léonard de Vinci et combien d'autres, 
ont regardé comme le propre d'un artiste, ceux- 
ci le tiennent pour inutile et môme frivole. Nous 
aurons vu tous les renversements. Tandis qu'on 
affecte de faire de l'histoire et de la philosophie 
des sciences rigoureusement exactes et calquées 
suir la physique, il faut que, par un excès con- 
traire, nous nous rangions à croire que la 
technique des arts, les conditions de la produc- 
tion du beau échappent à toute espèce dérègles; 
et cette proposition, contraire à toute la tradition 
des peintres, compromise des froides extravagan- 
cesde la cohorte romantique,convaincue d'erreur 
par le fait et répugnante à la raison (i), est deve- 
nue un axiome de la critique courante, à laquelle 
les gens du métier, quand on vient à demander 
leur avis, croient honnête de se conformer. 

Ce n'est pas qu'on veuille nier qu'il y ait un 
métier de peindre, mais on assure qu'il n'a que 
peu d'importance, qu'il s'acquiert aisément et 
à volonté, qu'au demeurant tout le monde le 
possède aujourd'hui. Le reste, ah Ile reste: 
c'est la pensée, l'inspiration, le je ne sais quoi, 
le génie,dont nous avons fait géfiial^moi inconnu 
de nos ancêtres, l'originalité surtout. Ëtes-vous 
originç^l? voilà le point. N'importe que vous 
soyez faux, absurde ou même stupide : il s'agit 
de persuader le monde que vous ne ressemblez 

(1) Là-ddssus ne cessons de citer ce mot de Reynolds : 
(c Môme les œuvres du génie, comme tout autre effet, 
parce qu'ellefi ont leurs causes, doivent avoir leurs rè-> 
gles. » 



JUGEMENT d'un PEINTRE MODERNE 217 

À personne. Ne riez pas : il paratt que rien n'est 
plus difficile. On n'apprend point à être original. 
(Têst m vain qy!au Parnoèse,.. On vient au monde 
ainsi,comme certains enfants Tiennent au mon- 
de avec quelque trompe d'éléphant. Donc point 
d'autre chose que ceci : un métier que tout le 
monde sait, et dans lequel notre siècle passe tous 
les autres, mérite aisé, vulgaire et décrié; et la 
rareté précieuse, enviée et célébrée, que dans 
un langage insufQssunment châtié on s'avise de 
nommer la personnalité. On dit : mon art est per- 
sonnel, parce qu'on n'ose pas dire : j'ai du génie. 
Or voici le jugement annoncé, imprimé à la 
suite des autres par les soins du Cocorico^ le seul 
que je veuille retenir,et qui suffît à rendre l'en- 
quête de ce journal précieuse. Je l'ai annoncé 
sans en nommer l'auteur : c'est M. Blanche. 

c( Le métier de peindre, dit-il, est oublié. Il sera 
remplacé par autre chose qui n'aura que le nom de 
commun avec l'art des maîtres. » 

Tenez pour certain qu'on ne saurait mieux 
dire et qu'une telle parole vaut d'être mise à 
part, et méditée de tous ceux que ces questions 
intéressent. 

On y voit premièrement que l'art des maîtres, 
des maîtres fameux d'autrefois, ne sortait pas 
d'autre chose que de ce qa*on veut bien appeler 
le métier. Et cette vérité jadis élait commune ; 
mais elle est aujourd'hui si rare qu'elle risquera 
de passer pour nouveauté. Léonard de Vinci 
n'en jugeait pas autrement. Il pensait dans ses 
réflexions enseigner le tout de la peinture. Il 
définit quelque part cet art a une branche de 
l'hisioire naturelle ». 



218 L'ACTlOff FRXRÇAI5B 

Eb seeosd liett, ce itiétm, qui n'est rien motn» 
que Tart des m&ilres, est eubl^. Les gens éè 
maintenant croient le posséder parfettemeni. 
Disons à la décharge de leur modestie qu'eft 
pensant ainsi ils imaginent que les nmftrcs y 
ajoutaient quelque chose, qui fait qu'ils ont été 
les maîtres. La vérité est que les maîtres n'j 
ajoutaient rien autre chose que de le proiUquef 
en perfection. La vérité est aussi que les peiil«> 
très d'à présent, quelques exceptlone mives & 
part, n'en soupçonnent pas le premier mol, 
sont même incapables de regretter de ne Tatolf 
pas, et de fait cherchent toute autt^ cliose. 
Quelle autre? La pensée, l'idée, le symbole, toM 
le ragoût réchauffé d ulie rhétorique tolgaire, 
des intentions, des sujets, des excentricités d^ 
mise en scène, un imprévu ridicule, de# parti» 
pris absurdes, des stylimiieHê^ des archaïstnes, 
toutes ces choses mai conçueS) plas ttal exéett-» 
lées, confondues au creuset sofdîde d*une mélâ- 
phjrsique de journal, selotf le Cfàprice sans fH>m 
de Tignorance profonde oè nos aftfstes ^èflK 
foncent tous les jours davantage. Telle paftfti 
s'annoncer la peinture de l'avenir, qui, de waf, 
n'a pas eu commun tifie seule fi&ehefche âtec 
l'art d'an Corrège otï d'ûft Rubens. 

Ce sont des choses q6'<yft penisé à sot lottf dè^l, 
mais qu'on ne saurait trop se féliciter de ttofttvèff 
sous la plume d'un hortime à ({uî ses farèi» 
talents donnent le droit de ptfrlef, et qrt Vb faîl 
avec d'autant plus de poidi qu'il y *^t plus dfe 
rapidité, de simplicité et d'aisance. 

L. DnnER. 



NOS MArTRES 



MÉMOIRES HISTORIQUES 

ET INSTRUCTIONS 

DE LOUIS XIV 
POUR LE DAUPHIN, SON FILS 

Les lecteurs de /'Action française nous 
permettront de leur recommander avec quel- 
que insistance les admirables pages des ins- 
tractions et mémoires de Louis XIV. Ce grand 
roi^ auquel te mensonge et la sottise des his- 
toriens essaient parfois de contester le titre 
de grand homme, mais qui a été Vun des 
hommes les plus complets de tous les tempSy 
expose ici Vidée de la souveraineté. C'est une 
idée très haute et très simple^ d'un réalisme 
saisissant. 

Elbe instruira tous ceux qui s'occupent 
de se définir à eux-mêmes quelle est la vé* 
riinble essence de la monarchie. Mais rfe 
plus, comme il n^est pas un particnlier, en 
quelque condition modeste qu'il se trouve 
qui n^ ait une entreprise à conduire, un bien 
à gérer, une propriété à administrer, une 
autorité à faire valoir et par là une sorte de 
demi-royauté à exercer sur les choses ou sur 
les personnes qui sont autour de lui, ces le-- 



220 l'action française 

cons de Louis XIV seront cCune autre sorte 
d'utilité : elles proposeront un cours de 
politique^ applicable et praticable à tous 
les degrés de toutes les fortunes. La politi- 
que est née dcV économie domestique: il n^ est 
pas étonnant que ses maximes générales 
puissent servir à la conduite des citoyens 
les plus obscurs. Le chapitre du Portrait 
des femmes touche même à la frontière de 
la morale individuelle: on y verra que le 
Grand Roi^ sHlne manqua ni de sagesse^ ni 
d'esprit pour leur résister^ connut cepen-^ 
dant et sentit V assaut des passions les plus 
vives. 



Année 1661 



Mon fils, beaucoup de raisons, et toutes fort 
importantes, m'ont fait résoudre à vous laisser 
avec assez de travail pour moi parmi mes occu- 
pations les plus grandes, ces mémoires de mon 
règne et de mes principales actions. Je n'ai 
jamais cru que les rois sentant, comme ils font 
en eux-mêmes, toutes les affections et toutes 
les tendresses paternelles, fussent dispensés 
de l'obligation commune et naturelle aui pères, 
qui est d'instruire leurs enfans par l'exemple 
et par le conseil. Au contraire, il m'a semblé 
qu'en ce haut rang où nous sommes, vous et 
moi, un devoir public se joignoit au devoir par- 
ticulier, et qu'enfin tous les respects qu'on nous 



NOS MAITRES 221 



rend, toute Tabondance et toat Téciat qu! nous 
environnent, n'étant que des récompenses atta- 
chées par le ciel même au soin qu'il nous confie 
dés peuples et des EtAts, ce soin n'est pas assez 
grand s'il ne passe au-delà de nous, en nous 
faisant communiquer toutes nos lumières à celui 
qui doit régner après nous. 

J'ai même espéré que dans ce dessein je pour- 
rois vous être utile, et par conséquent à mes 
sujets,plus que le sauroit être personne du monde. 
Car ceux qui auront plus de talens et plus 
d'expérience que moi, n'auront pas régné et 
régné en France, et je ne crains pas de vous 
dire que plus la place est élevée, plus elle a 
d'objets qu'on ne peut ni voir ni connoltre 
qu'en Toccupant. 

J'ai considéré d*atlleurs ce que j'ai si souvent 
éprouvé moi-même, la foule de ceux qui s'em- 
presseront autour de vous, chacun avec son 
propre dessein, la peine que vous aurez à y 
trouver des avis sincères ; l'entière assurance 
que vous pourrez prendre en ceux d'un père 
qui n'aura eu d'intérêt que le vôtre, ni de pas- 
sion que celle de votre grandeur. Je me sens 
aussi quelquefois flatté de cette pensée, que si 
les occupations, les plaisirs et le commerce du 
monde, comme il n'arrive que trop souvent, 
vous déroboient quelques jours à celui des li- 
vres et des histoires, le seul cependant où les 
jeunes princes trouvent mille vérités sans nul 
mélange de flatterie, la lecture de ces mémoires 
pourroit suppléer en quelque sorte à toutes les 
autres lectures, conservant toujours son goût et 
sa distinction pour vous, par l'amitié et par 

AcnoN rRAnç. — t. ▼• 16 



222 l'action* fhançaisb 

le respect que vous conserveriez pour moi. 

J*ai fait enfin quelque réflexion, à la condi- 
tion en cela dure et rigoureuse des rois, qui 
doivent, pour ainsi dire, un compte public de 
toutes leurs actions à tout l'univers et à tous 
les siècles, et ne peuvent néanmoins le rendre 
à qui que ce soit dans le temps même, sans 
découvrir le secret de leur conduite et manquer 
à leurs plus grands intérêts. 

Et ne doutant pas que les choses assez grandes 
et assez considérables où j'ai eu part, soit au 
dedans, soit au dehors de mon royaume, 
n'exercent un jour diversement le génie et la 
passion des écrivains, je ne serai pas fâché que 
vous ayez ici de quoi redresser Thistoire si elle 
vient à s'écarter et à se méprendre, faute d'avoir 
bien pénétré mes projets et leurs motifs... — 
Je vous les expliquerai sans déguisement, aux 
endroits même où mes bonnes intentions n'au- 
ront pas été heureuses ; persuadé qu'il est d'un 
petit esprit, et qui se trompe ordinairement, de 
vouloir ne s'être jamais trompé, et que ceux qui 
ont assez de mérite pour réussir le plus sou- 
vent, trouvent quelque magnanimité à recon- 
naître leurs fautes. 

Je ne sais si je dois mettre au nombre des 
miennes de n'avoir pas pris d'abord moi-mêone 
la conduite de mon Etat. J'ai tâché, si c'en !est 
une, de la bien réparer par les suites; et je puis 
hardiment vous assurer que ce ne fut jamais un 
effet ni de négligence ni de mollesse. Dès 
l'enfance même, le seul nom des rois fainéans 
et des maires du palais, me faisoit peine quand 
on le prononçoit en ma présence. 



NOS MAITRES 223 



Mais il faut se représenter l'état des choses; 
des agitations terribles par tout le royaume 
avant et après ma majorité ; une guerre étran- 
gère od ces troubles domestiques avaient fait 
perdre à la France mille avantages ; un prince 
de mon sang et d'un très-grand nom à la tète 
des ennemis ; beaucoup de cabales dans TËtat ; 
les parlemens encore en possession et en goi^t 
d*une autorité usurpée ; dans ma cour, très peu 
de fidélité sans intérêt, et par là mes sujets en 
apparence les plus soumis, autant k charge et 
autant à redouter pour moi que les plus 
rebelles; un ministre rétabli malgré tant de 
factions, très habile, très adroit, qui m'aimoit 
et que j'aimois, qui m'avoit rendu de grands 
services, mais dont les pensées et les manières 
étoient naturellement très différentes des 
miennes, que je ne pouvois toutefois contredire 
ni décréditer sans exciter peut-être de nouveau 
contre lui, par cette image quoique fausse de 
disgrâce, les mêmes orages qu'on avoll eu tant de 
peine à calmer; moi-même, assez jeune encore, 
majeur à la vérité de la majorité des rois, que 
les lois de TEtat ont avancée pour éviter déplus 
grands maux, mais non pas de celle où les 
simples particuliers commencent à gouverner 
librement leurs affaires, qui ne connaissois 
entièrement que la grandeur du fardeau sans 
avoir pu jusqu'alors connoitre mes propres 
forces ; préférant sans doute dans mon cœur, à 
toutes choses et à la vie même, une haute répu- 
tation si je pouvois l'acquérir ; mais compre- 
nant en même temps que mes premières 
démarches, ou en jetieroient les fondemens, ou 



224 l'action française 

m'en feroient perdre pour jamais jusqu'à Tespé- 
rance et qui me trouvois .de cette sorte pressé 
et retardé presque également dans mon dessein 
par un seul et même désir de gloire, je ne 
laissois pas cependant de m 'exercer et de 
m'éprouver en secret et sans confident, raison- 
nant seul et en moi-même sur tous les événe- 
ments qui se présentoient; plein d'espérance 
et de joie quand je découvrois quelquefois que 
mes premières pensées étoient les mêmes où 
s'arrêtoient à la fin les gens habiles et con- 
sommés, et persuadé au fond que je n'avois 
point été mis et conservé sur le trône avec une 
aussi grande passion de bien faire, sans en 
devoir trouver les moyens. 

Amour du travail 

Je m'imposai pour loi de travailler réguliè- 
rement deux fois par jour, et deux ou trois heures 
chaque fois avec diverses personnes, sans 
compter les heures que je passois seul en par- 
ticulier, ni le temps que je pourrois donner ex- 
traordinairement aux aifaires extraordinaires 
s'il ensurvenoit ; n'y ayant pas un moment où 
il ne fût permis de m'en parler, pour peu qu'elles 
fussent pressées; à la réserve des ministres 
étrangers qui trouvent quelquefois dans la fa* 
miliarité qu'on leur permet, de trop favorables 
conjonctures, soit pour obtenir, soit pour pé- 
nétrer, el que Tonne doit guère écouter sans y 
être préparé. 

Je ne puis vous dire quel fruit je recueillis 



NOS MAITRES 225 



aussitôt après de cette résolution. Je me sentis 
comme élever l'esprit et le courage, je me trou- 
vai tout autre, je découvris en moi ce que je n*y 
connaissois pas, et je me reprochai avec joie de 
l'avoir si long-temps ignoré. 

Cette première timidité que le jugement donne 
toujours, et qui me faisoit peine, surtout quand 
il falloit parler un peu long-temps et en public,se 
dissipa en moins de rien. Il me sembla seule- 
ment alors que j'étois roi, et né- pour l'être, j'é- 
prouvai enfin une douceur difficile à exprimer, 
et que vous ne connoîtrez point vous-même 
qu'en la goûtant comme moi. 

Caril ne faut pas vous imaginer, mon fils, que 
les affaires d'Etat soient comme ces endroits 
épineux et obscurs des sciences qui vous auront 
peut-être fatigué, où l'esprit tâche de s'élever 
avec effort au-dessus de lui-même, le plus sou- 
vent pourne rien faire, et dont l'inutilité, du 
moins apparente, nous rebute autant que la 
difficulté. 

La fonction des rois consiste principalement 
à laisser agir le bon sens, qui agit toujours na- 
turellement sans peine. Ce qui nous occupe est 
quelquefois moins difficile que ce qui nous 
amuseroit seulement. L'utilité suit toujours un 
roi; quelqu'éclairés et quelqu'habilesque soient 
ses niinistres, il ae porte point lui-même la 
main à l'ouvrage sans qu'il y paroisse. Le succès 
qui plaît en toutes les choses du monde, jusqu'aux 
moindres, charme en celle-ci comme en la plus 
grande de toutes, et nulle satisfaction n'est 
égale à celle de remarquer chaque jour quelque 
progrès à des entreprises glorieuses et hautes, 



226 l'action française 

et à la félicité des peuples dont on a soi-même 
formé le plan et le dessein. 

Prendre conseil 

Il m'a semblé nécessaire de vous le marquer, 
mon fils, de peur que par un excès de bonne in- 
tention dans votre première jeunesse, et par 
l'ardeur môme que ces mémoires exciteront 
peut-être en vous, vous ne confondiez ensemble 
deux choses fort différentes : j'entends, gouver- 
ner soi-même, et n'écouter aucun conseil qui 
seroit une autre extrémité aussi dangereuse que 
celle d'être gouverné. 

Les particuliers les plus habiles prennent 
avis d'autres personnes habiles dans leurs petits 
intérêts. Que sera-ce des rois qui ont entre les 
mains l'inlérêt public, et dont les résolutions 
font le mal ou le bien de toute la terre? Il fau- 
droit n'en former jamais d^aussi importantes, 
sans avoir appelé, s'il étoit possible, tout ce 
qu'il y a de plus éclairé, et de plus sage, et de 
plus raisonnable parmi nos sujets. 

La nécessité nous réduit à un petit nombre de 
personnes choisies parmi les autres, et qu'il ne 
faut pas du moins négliger. Vous éprouverez 
déplus, mon fils, ce que je reconnus bientôt, 
qu'en parlant de nos affaires nous n'apprenons 
pas seulement beaucoup d^autrui, mais aussi 
de nous-mêmes. L'esprit achève ses propres 
pensées, en les mettant au-dehors; au lieu 
qu'il les gardoit auparavant confuses, impar- 
faites, ébauchées. L'entretien qui l'excite et 



J 



r ■ ^ 



NOS MAITRES 227 



qui réchauffe le porle insensiblement d*objet en 
objet, plus loin que n*auroit fait la méditation 
solitaire et muette, et lui ouvre par les diffi- 
cultés même qu'on lui oppose, mille nouveaux 
expédiens. 

D'ailleurs, mon fils, notre élévation nous 
éloigne en quelque sorte de nos peuples, dont 
DOS ministres sont plus proches, capables de 
voir par conséquent mille particularités que 
nous ignorons, sur lesquelles il faut néanmoins 
se déterminer et prendre ses mesures. 

Ajoutez-y Tâge, l'expérience, l'étude, la li- 
berté qu'ils ont bien plus grandes que nous de 
prendre les connotssances et lumières de 
quelques inférieurs, qui prennent eux-mêmes, 
celles des autres de degré en degré jusqu'aux 
moindres. 

Décider soi-même 

• 

Mais quand dans les occasions importantes ils 
nous ont rapporté tous les partis et toutes les 
raisons contraires, tout ce qu'on fait ailleurs en 
tel ou tel cas, c'est à nous, mon fils, à choisir ce 
qu'il faut faire en effet. Et ce choix, j'oserai 
vous dire que si nous ne manquons ni de sens, 
ni de courage, un autre ne le fait jamais aussi 
bien que nous. Car la décision a besoin d'un 
esprit de maître ; et il est sans comparaison 
plus facile défaire ce qu'on est, que d'imiter ce 
qu'on n'est pas. 

Que si on remarque presque toujours quel- 
que différence, entre les lettres que nous nous 
donnons la peine d'écrire nous-mêmes, et celles 



228 l'action française 

que nos secrélaires les plus habiles écrivent 
pour nous, découvrant en ces dernières je ne 
sais quoi de moins naturel, et Tinquiétude d*une 
plume qui craint éternellement de faire trop ou 
trop peu, ne doutez pas, mon fils, qu'aux 
affaires de plus grande conséquence, la diffé- 
rence ne soit encore plus grande entre les réso- 
lutions que nous prenons nous-mêmes, et celles 
que nous laissons prendre à nos ministres sans 
nous ; où plus ils sont habiles, plus ils appré- 
hendent de se charger des événemens, et s'em- 
barrassent quelquefois fort long-temps de diffi- 
cultés qui ne nous arrêteraient pad un moment. 
La sagesse veut qu*en certaines rencontres on 
donne beaucoup au hasard; la raison elle- 
même conseille alors de suivre je ne sais quels 
mouvemens ou instincts aveugles, au-dessus 
de la raison et qui semblent venir du ciel, com- 
muns à tous les hommes, et plus dignes déconsi- 
dération en ceux qu*il a lui-même placés aux 
premiers rangs. De dire quand il faut s'en défier ou 
s'y abandonner, personne ne le peut ; ni livres, 
ni règles, ni expérience ne i'etiseignent : une 
certaine justesse et une certaine hardiesse d'es- 
prit les font toujours trouver, sans comparaison, 
plus libres en celui qui ne doit compte de ses 
actions à personne. 

Conditions des Princes soumis à des 
Assemblées populaires 

Ce qui fait la grandeur et la majesté des rois 
n'est pas tant le sceptre qu'ils portent que la 
manière de le porter. Ci'est pervertir Tordre des 



NOS MAITRES 229 



choses que d'attribuer les résolutions aux sujets 
et la déférence au souverain. 

— C'est à la tête seule qu'il appartient de dé- 
libérer et de résoudre, et toutes les fonctions 
des autres membres ne consistent que dans l'exé- 
cution des commandemens qui leur sont don- 
nés; et si je vous ai faitvoir ailleurs la misérable 
condition des princes qui commettent leurs peu- 
ples et leur dignité à la conduite d'un premier 
ministre, j'ai bien sujet de vous représenter ici 
la misère de ceux qui sont abandonnés à l'indis- 
crétion d'une populace assemblée; car enfin le 
premier ministre est un homme que vous choi- 
sissez selon votre sens, que vous n'associez à 
l'empire que pour telle part qu'il vous plaît, et 
qui n'a le principal crédit en vos affaires que 
parce qu'il a la première place dans votre cœur. 
En s'appropriant vos biens et voire autorité, il 
garde au moins de la reconnoissance et du res- 
pect pour votre personne ; et quelque grand que 
nous les fassions, il ne peut éviter sa ruine, dès 
lors que nous avons seulement la force de ne 
le vouloir plus soutenir. Ce n'est au plus qu'un 
seul compagnon que vous avez sur le trône : s'il 
vous dérobe une partie de votre gloire, il vous 
décharge en même temps de vos soins les plus 
épineux ; l'intérêt de sa propre grandeur l'en- 
gage à soutenir la vôtre ; il aime à conserver vos 
droits comme un bien dont il jouit sous voire 
nom; et s'il partage avec vous votre diadème, 
il travaille au moins à le laisser entier à vos des- 
cendaus. Mais il n'en est pas ainsi du pouvoir 
qu'un peuple assemblé s'attribue ; plus vous lui 
accordez, plus il prétend ; plus vous le caressez. 



230 L'ACnOlf FRANÇAISE 

plus il TOUS méprise; et ce dont il est une fois en 
possession est retenu par tant de bras, que l'on 
ne le peut arracher sans une extrême yiolence. 



Duché de Vaujours. Portraits des femmes 

Avant que de partir pour Tarmée, j'envoyai 
un édit au parlement. J'érigeois en duché la 
terre de Vaujours, en faveur de Mlle de la Val- 
Hère, et reconnaissois une fille que j'avoîs eue 
d'elle ; car, n'étant pas résolu d'aller à l'armée 
pour y demeurer éloigné de tous les périls, je 
crus qu'il étoit juste d'assurer à cet enfant 
l'honneur de sa naissance et de donner à la mère 
un établissement convenable à l'affection que 
j'avois pour elle depuis six ans. 

J'auroîs pu, sans doute, me passer de vous 
parler de cet attachement, dont Texemple n'est 
pas bon à suivre ; mais après vous avoir tiré plu- 
sieurs instructions des manquemens que j'ai 
remarqués dans les autres, je n'ai pas voulu 
vous priver de celles que vous pouviez tirer ici 
des miens propres. 

Je vous dirai premièrement que, comme le 
prince devroit toujours être un parfait modèle 
de vertu, il seroit bon qu'il se garantit absolu- 
ment des faiblesses communes au reste des 
hommes, d'autant plus qu'il est assuré qu'elles 
ne sauroient demeurer cachées. 

Et néanmoins, s'il arrive que nous tombions 
malgré nous dans quelqu'un de ces égaremens, 
il faut du moins, pour en diminuer la consé- 
quence, observer deux précautions que j'ai tou- 



NOS MAITRES 231 



jours praliquéeS; et dont je me suis fort bien 
trouvé. 

La première, que le temps que nous donnons 
à notre amour, ne soit jamais pris au préjudice 
de nos affaires, parce que notre premier objet 
doit toujours être la conservation de notre 
gloire et de notre autorité, lesquelles ne se peu- 
vent absolument maintenir que par un travail 
assidu ; car, quelque transportés que nous puis- 
sions être, nous devons par le propre intérêt de 
notre passion, considérer qu'en diminuant de 
crédit dans le public, nous diminuerions knssi 
d'estime auprès de la personne même pour la- 
quelle nous nous serions relâchés. 

Mais la seconde considération qui est la plus 
délicate et la plus difficile à conserver et à pra- 
tiquer, c'est qu*en abandonnant notre coeur il 
faut demeurer matlre absolu de notre esprit,que 
la beauté qui fait nos plaisirs, n'ait jamais part 
à nos affaires, et que ce soit deux choses abso- 
lument séparées. — Vous savez ce que je vous 
ai dit en diverses occasions contre le crédit des 
favoris, celui d'une maîtresse est bien plus dan- 
gereux. 

On attaque le cœur d'un prince comme une 
place. Le premier soin est de s'emparer de tous 
les postes par où on y peut approcher. Une 
femme adroite s'attache d'abord à éloigner tout 
ce qui n'est pas dans ses intérêts ; elle- donne 
du soupçon des uns et du dégoût des autres, afm 
qu'elle seule et ses amis soient favorablement 
écoutés, et si nous ne sommes en garde contre 
cet usage, il faut, pour la contenter elle seule, 
mécontenter tout le reste du monde. 



j^ 



233 l'action française 

Dès lors que voas donnez k une femme la 
liberlé de vous parler de choses importantes, il 
est impossible qu'elle ne vous fasse faillir. 

La tendresse que nous avons pour elles, nous 
faisant goûter leurs plus mauvaises raisons, nous 
fait tomber insensiblement du côté où elles 
penchent ; et la faiblesse qu'elles ont naturelle- 
ment leur faisant souvent préférer des intérêts 
de bagatelles aux plus solides considérations, 
leur fait presque toujours prendre le mauvais 
parti. 

Elles sont éloquentes dans leurs expressions, 
pressantes dans leurs prières, opiniâtres dans 
leurs sentimens, et tout cela n*est souvent fondé 
que sur une aversion qu'elles auront pour quel- 
qu'un, sur le dessein d'en avancer un autre, ou 
sur une promesse qu'elles auront faite légère- 
ment. 

Le secret ne peut être chez elle dans aucune 
sûreté ; car si elles manquent de lumières, elles 
peuvent, par simplicité, découvrir ce qu'il falloit 
le plus cacher ; et, si elles ont de l'esprit, elles 
ne manquent jamais d'intrigues et de liaisons 
secrètes. Elles ont toujours quelque conseil par- 
ticulier pour leur élévation ou pour leur conser- 
vation , et elles ne manquent point d'y étaler 
tout ce qu'elles savent, autant de fois qu'elles 
en croient tirer quelques raisonnemens pour 
leurs intérêts. 

C'est dans ces conseils qu'elles concertent 
chaque affaire, quel parti elles doivent prendre, 
de quels artifices elles doivent se servir pour 
faire réussir ce qu'elles ont entrepris, comment 
elles se déferont de ceux qui leur nuisent, corn- 



NOS MAITRES 233 



ment elles établiront leurs amis, par quelles 
adresses elles nous pourront engager davantage 
et nous retenir plus longtemps; enfin, tOt ou 
tard elles font réussir toutes choses, sans que 
nous nous en puissions garantir que par un seul 
moyen, qui est de ne leur donner la liberté de 
parler d'aucune chose que de celles qui sont pu- 
rement de plaisir, et de nous préparer avec 
étude à ne les croire en rien de ce qui peut con- 
cerner nos affaires, où les personnes de ceux 
qui nous servent. 

Je vous avouerai bien qu'un prince dont le 
cœur est fortement touché par Tamour, étant 
aussi toujours prévenu d*une forte estime pour 
ce qu'il aime, a peine de goûter toutes ces pré- 
cautions; mais c'est dans les choses difficiles, 
que nous faisons paroitre notre vertu, et d'ail- 
leurs, il est certain que c'est faute de les avoir 
observées que nous voyons dans l'histoire tant 
de funestes exemples de maisons éteintes, de 
trônes renversés, de provinces ruinées, d'em- 
pires détruits. 



Réflexions sur le métier de Roi : 
Tout rapporter au bien de l'Etat 

Les rois sont souvent obligés à faire des choses 
contre leur inclination et qui blessent leur bon 
naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il 
faut qu'ils châtient souvent, et perdent des gens 
à qui naturellement ils veulent du bien. L'in- 
térêt de l'Etat doit marcher le premier. On doit 
forcer son inclination, et ne se pas mettre en 



234 l'action française 

état de se reprocher, dans quelque chose d'im» 
portant, qu'on pouvoît faire mieux, mais que 
quelques intérêts particuliers en ont empéché,et 
ont détourné les vues qu'on devoit avoir pour la 
grandeur, le bien et la puissance de TEtat. 



Se garder de soi-même 

11 faut se garder contre soi-même, prendre 
garde à son inclination, et être toujours en 
garde contre son naturel. Le métier de roi est 
grand^noble et délicieux quand on se sent digne 
de bien s'acquitter de toutes les choses aux- 
quelles il engage ; mais il n'est pas exempt de 
peines, de fatigues et d'inquiétudes. L'incerti- 
tude désespère quelquefois ; et quand on a passé 
un temps raisonnable à examiner une affaire, il 
faut se déterminer, et prendre le parti qu*on 
croit le meilleur. 



Jouir des succès; réparer les fautes 

Quand on a l'Etat en vue,on travaille pour soi. 
Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le 
premier est heureux, élevé et puissant, celui 
qui en est cause en est glorieux, et par consé- 
quent doit plus goûter que ses sujets, par rap- 
port à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus 
agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il 
faut réparer sa faute le plus tôt qu'il est possible 
et que nulle considération n'en empêche, pas 
même la bonté. 



PARTIE PÉRIODIQUE 



LETTRE DE JACQUES BAIN VILLE 
A M. EUGÈNE MONTFORT 



V Action française a le devoir d'enregistrer tous 
les documents de nature à éclairer ses lecteurs na- 
tionalistes sur les transformations de Tesprit poli- 
tique français. C'est à ce titre que nous reprodui- 
sons la lettre que voici, adressée en réponse à une 
Enquête sur les tendances de la jeunesse conduite par 
M. Eugène Montfort dans La Revue (ex-ii«vue des Ae- 
vues) du 15 juin, et à laquelle un de nos collaborateurs 
faisait allusion dans notre dernier numéro. 

Saivanl la pensée de tous les dignes théori- 
ciens et, en particulier, d'Auguste Comte, de 
Renan et de Taine, — que rorthodoxie univer- 
sitaire laisse bien mal connaître, [ — je souhaite 
qae le xx" siècle soit marqué par un retour à 
l'esprit positif, et qu'il travaille à reconstruire 
avec système ce que la Révolution a tumultueu- 
sement détruit. Mes souhaits vous seront peut- 
élre rendus plus sensibles par quelques vues (1) 
sur le règne de Philippe VIII, roi de France, pro- 
tecteur des républiques françaises. 

(1) On les trouvera complètes dans VEnquéle sur la i 

Monarchie^ par Ch. Maurras, aux bureaux de la Gazette * 

de France^ 1 bis, rue Baillif. Prix : fr. 45. 



238 l'action française 

provinces, les pays, les communes {P, Fbnein, 
F.Amouretti); — dans Tordre économique: syn- 
dicats, corporations {comiê de Chamhord^ comte 
de Paris) et Tinûaie rariété des coopératives; 
— dans Tordre spirituel: universités, instituts 
Rcienlifiques, congrégations religieuses. Cette 
magnifique floraison de groupes présenterait 
des Ateliers [Lé Play) grâce à la distribution de 
la force électrique qui diminuera le nombre 
des grandes usines, aussi bien que des îlots col- 
lectivistes, où Ton satisferait les goûts conven- 
tuels et les appétits mystiques de nos contem- 
porains. Paré de la mitre et de la crosse pasto- 
rale, M. Deherme, que nous voyons tout échauffé 
d^esprit évangélique ferait un bon abbé pour de 
tels phalanstères... 

Par Tapplication d'un tel système, conforme 
à la tradition française, pur de toute mysticité, 
soutenu dans chacune de ses parties par Tesprit 
positif etTidée d'organisation, vous voyez que les 
deux souhaits que j'exprimais en commençant 
seraient exaucés. Grâce à la Monarchie qui 
assure au pouvoir l'unité et la stabilité, la «dé- 
centralisation » la plus complète devient pos- 
sible, tandis qu'elle est redoutable quand le 
pouvoir est faible et divisé. Or, le régime fédé- 
ral marquerait la fin de cet individualisme révo- 
lutionnaire que s'accordent à condamner tous 
ceux qui écoutent moins leurs instincts que leur 
saison. Une société civilisée, en effet, et digne 
de ce nom, ne présente pas des individus 
juxtaposés, comme chez les hommes des bois : 
elle est formée de groupes où l'individu est 
soutenu et discipliné, coordonné et subordonné. 



LETTRE DE JACQUES BAINVILLE 239 

Association postule différenciation, hiérarchie, 
soumission: Tesprit égali taire et démocratique, 
— c'est-à dire l'esprit de révolte et d'envie — 
est incompatible avec les exigences de la vie de 
société. On peut donc assurer que les associa- 
tions donneraient naissance à une aristocratie 
nouvelle. Conséquence qui n'effraie point cer- 
tains coUeeUvistes,mais qui gêne singulièrement 
ce socialisme sentimental « qui n'a de social 
que le nom » et qu'on doit définir un a individua- 
lisme intempérant » (il. Espinas). 

— Vous me demande^ maintenant ce que 
je souhaite en matière de religion ? — Que tous 
les esprits libres et français souscrivent aux ré- 
centes conclusions de M. J. de Gaultier dans son 
livre de KantàNietzsche. Elles avaient d'ailleurs 
été mises en pratique dès le xvu® siècle par Gas- 
sendi. Catholique de naissance, chanoine par 
état, épicurien par doctrine, ce grand homme 
sut trouver dans le respect de la coutume la ga- 
rantie des intérêts de la raison. On lit sur sa vie 
et sa mort de belles pages dans le Bréviaire de 
Vhisioiredu matérialisme^ de J. Soury. Mais peut- 
être qu'au XX" siècle cette attitude expectante et 
déférente ne conviendra plus. Contre les entre- 
prises de la coalition monothéiste (juifs, proles- 
tants, néo-kantiens, déistes, mystiques et gnos- 
tiques de tous bords), il faudra que l'esprit 
français se défende avec énergie. Je souhaite 
qu'on voie s'effectuer alors « la conjonction né- 
cessaire des athées et des catholiques »(C%.ifaur- 
roê). On n'oublie pas les graves paroles que dit 
aux Jésuites en 1857 le délégué chargé par 
A. Comte de proposer une alliance au Gesù : 



240 l'action française 

« Quand les orages politiques de T avenir manifeste- 
ront toute V intensité de la crise moderne, vous trou- 
verez Us jeunes positivistes prêts à se faire tuer pour 
vous comme vous êtes prêts à vous laisser massacrer 
pour Dieu, » 

Dans le domaine des lettres et des arts, le 
retour à la tradition et à la raison n'aurait pas 
de moindres conséquences : éliminant les restes 
des poisons romantiques, les Français du 
xx^ siècle assisteraient à la renaissance du classi- 
cisme qu'annoncent déjà, avec M. Anatole 
France, un poète comme Jean Moréas, un critique 
comme Charles Maurras. En outre, une société 
française étant reconstituée, nous aurions un 
théâtre, une architecture, un style originaux : 
toutes choses dont nous prive la démocratie éga- 
litaire, individualiste, inorganique et profondé- 
ment anti-sociale. 

Jacques Bainville. 



Ces vœux, qui sont ceux des Français libérés 
de tous préjugés métaphysiques, seront-ils 
remplis? Ne croyant pas à i' « évolution néces- 
cessaire», n'ayant pas coutume d'ériger des 
métaphores en divinités, comment ferais-je le 
prophète? Et connaissez-vous un sociologue qui 
ait trouvé les « lois de Thistoire » ? Dès lors rien 
n'étant sûr, tout devient possible. L'espoir même 
de voir des choses raisonnables n'est plus in- 
sensé. On ne se fera pas faute .d'aider à leur 
avènement. 

J. B. 



i0ttV*0*M^^^^»*mfm*^Mi^m0»0tÊ 



i 

J 



LES LIVRES 



Un an de Caserne, par Louis Lamarque 

(Stock y éditeur). 



« Voilà un livré admirable et qicilfaut lire » , écri t 
M. Octave Mirbeau comme exorde de la préface 
qu*il a consacrée k Un an de Caserne,,. 

M. Oclave Mirbeau, au vu et au su de 
tons, est un antimilitariste outrancier. Mais, à 
côté de M. Mirbeau, antimilitariste, il y a 
M. Mirbeau sociologue. Ce dernier nous donne, 
tous les jours, de trop belles pages de satire 
inspirées par les tares de notre société moderne 
pour que ses avis, en tant que matière sociale, 
paissent être dédaignés. 

Or, M. Mirbeau nous dit textuellement, à la 
page VI de la même préface : « Ce livre est plus 
quun livre^ cest un acte social! n En présence d'une 
telle affirmation, provenant d'une plume aussi 
autorisée, était-il possible d'avoir Tombre d'une 
hésitation? Je n'en eus pas, pour ma part. Je lus 
ce livre. Je le relus. Je le méditai. Et j'arrivai à 
une conclusion identique — quant à la forme 



L 



242 l'action française 

— à celle de M. Mirbeau. Oui, ce livre est un 
acte social. Oui, ce livre est excellent. Il faut le 
lire. 

Ilest vrai queje ne me place peut-être pas 
au même point de vue que Fauteur du c/or- 
dindes supplices. Quoi qu'il en soit, voici pour- 
quoi je considère la « Confession d — comme 
dit M. Maurice Le Blond dans la Revue naturiste 

— du tringlot Louis Lamarque comme étant 
un acte social. 

Dans les 293 pages de lamentations qu'il 
psalmodie sur «(?n triste sort, le soldat Louis La- 
marque a évidemment voulu faire œuvre d'an- 
timilitariste. Mais, — je m'en réfère à M. Oc- 
tave Mirbeau, — M. Louis Lamarque est un tout 
jeune homme. Peu maître de ses impressions, 
enflammé de cette, belle ardeur qui saisit tout 
néophyte, il n a pas su maintenir sa plume. 
Il a dépassé le but. Voulant stigmatiser l'Armée, 
M. Louis Lamarque a stigmatisé, sans le vouloir, 
la classe d'individus possédant un caractère 
analogue à celui que sa Confession nous semble 
révéler. 

L'auteur dHJn an de Caserne^ ne l'oublions pas, 
est un intellectuel dreyfusard, c'est-à-dire un 
de ces hommes qui se sont soulevés, au nom de 
V Humanité^ en faveur du Traître. Logiquement, 
humanitaire par principes, il devait se montrer 
altruiste à la caserne. Or, que trouvons-nous 
dans les pages que nous lisons? Une exaltation 
du Jf(n, une profession de foi de parfait égotiste. 
Les souffrances que le tringlot Lamarque ressent 
sont incomparablement supérieures à celles de 
ses camarades. D'ailleurs, il prend soin à cha- 



LRS LIVRES 243 



que instant de nous le dire, de nous le redire, 
de nous le répéter : ces camarades , quand il ne 
les considère pas comme de parfaites brutes, il 
les considère comme étant de nature inférieure 
à la sienne. 

De là & nous rendre compte du rôle joué par 
certains intellectuels a modem style » dans la 
campagne désorganisante poursuivie actuelle- 
ment contre notre malheureuse France, il n'y a 
qu'un pas. Ces jeunes « humanitaires» sont anti- 
militaristes, non par humanité, comme ils le cla- 
ment à tous les échos, mais par égoïsme pur. 
L'Armée n'est pas à leurs yeuxTinstrument bar- 
bare qu'y voit M. Mirbeau, mais Técole, dure 
pour eux, où leur mollesise, leur veulerie, leur 
qualUé d'êtres incomplets se révéleront à tous 
et surtout, surtout, l'institution Organisée où 
leurs besoins de jouissance immédiate ne pour- 
ront se contenter. 

Mais, en véritables dégénérés, ces jeunes intel- 
lectuels n'ont pas le courage de leur opinion. 
Lâches par-dessus tout, ils n'osent lutter à visage 
découvert. Un masque se trouve, ils le prennent. 
Ces égoïstes au premier chef se voilent 
d'altruisme. 

M. Louis Lamarque, grâce à cette jeunesse, à 
cette candeur que célèbre son apologiste de la 
Revue naturiste^ n'a pas pu maintenir le masque. 
n a montré à découvert ce qu'était un intellec- 
tuel antimilitariste. Ce faisant, il accomplit un 
grand acte social. La lecture de son volume 
portera tout être complet à réfléchir, à ne pas* 
se laisser « emballer » par des déclamations 
aussi Vides de fond que* pompeuses de forme, 



244 l'action française 

et c'est pourquoi, en bon nationaliste, je re- 
commande la lecture, la méditation même de 
ces pages. 

A. Jacquin. 



Cathédrales d^autrefois et usines d*au- 
Jourd'hui, ou Passé ou présent, par Garlylk, 
traduit de l'anglais par Camille Bos, avec introduc- 
tion de M. IzouLRT sur ï Impérialisme anglais (aux 
éditions de la Revue Blanche). 

C'est un grand sujet de scandale pour M. Francis 
de Pressensé que les critiques de la démocratie 
trouvent des précurseurs et des maîtres chez un 
grand nombre d*écrivains que Ton n'a pas cou- 
tume de ranger parmi les réactionnaires. Il estime 
€ indécent » que Ton rappelle les pages où Renan 
fixa si justement la valeur de l'institution monar- 
chique et celles où il mit en lumière l'absurdité du 
régime social çngendré par les idées de 4789. 11 qua- 
lifie d' « éclectisme enfantin » le procédé très légi- 
time qui consiste à montrer que des historiens et 
des philosophes ont été portés, par leurs libres re- 
cherches, aux mêmes conclusions d'où n'ont jamais 
bougé les conservateurs; ot que, au contraire, cha- 
que fois que ces mêmes historiens ou philosophes 
ont parlé selon le cœur de M. de Pressensé, c'est 
que leurs recherches ne furent pas libres mais 
asservies au fanatisme démocratique. 

L'éclectisme n'est si fort en discrédit que depuis le 
singulier abus qu'en fit Cousin et la signification er- 
ronée qu'il a reçue de ce pontife universitaire. Il 
n^est pas de théoricien qui, une fois son système lo- 
giquement construit, n'ai tjugé bon d'en chercher des 
vérifications, totales ou partielles, chez ses adver- 



LES LIVRES 245 



saires au besoin. Et faat-il rappeler que Joseph de 
Maistre aimait à citer les passages raisonnables qui 
ématUent les innombrcJbles folies du Contrat social? 
Mais il fâche M. de Pressensé que Ton marque (ce 
n'est pourtant plus une nouveauté !) l'accord qui se 
manifeste entre Bonald et Taine, pour prendre des 
noms au hasard, et entre Darwin et Blanc Saint- 
Bonnet, si vous le voulez bien. Un jour qu'il était 
très fort en colère, le vociférateur de l'Aurore repro- 
cha même à des « pédants » de notre connaissance 
d'accaparer son coreligionnaire Garlyle. Voilà de 
quoi les « pédants » étaient, croit-on, jusqu'alors 
innocents. Puisque l'occasion se présente, on en 
profitera donc pour montrer qu'en effet le puritain 
Carlyle n'a pas embrassé toutes les erreurs dont se 
glorifie le huguenot Pressensé. 

il y faut^^en vérité, tout le courage que donne une 
telle pensée d'hostilité. Autrement on trouverait que 
Garlyle est un de ces auteurs avec qui, comme di- 
sait Veuillot de Rousseau, on souffre de se trouver 
d'accord. C'est un pénible travail que de débrouiller 
les excellentes choses qu'il a dites de son affreux 
jargon de barde gothique et de pasteur quaker tout 
à la fois. Taine a prévenu que Garlyle n'écrivait que 
par charades. Encore s'est-il efforcé de rendre faci- 
lement accessibles au lecteur français, peu familier 
avec les logogriphes du chaudronnier Bunyan, les 
passages dont il a donné la traduction dans le der- 
nier tome de son Histoire de lalittérature anglaise. Il 
est regrettable que les traducteurs des Héros, du 
Sartor resartus, et de ce Passé et Présent que vient de 
publier Mme Camille Bos n'aient pas cru devoir 
adopter cette méthode de simplification et d'épura- 
tion. 

Carlyle n'y eût rien perdu et ses idées y eussent 
beaucoup gagné. Dépouillées des colonies d'images 
parmi lesquelles elles se meuvent avec peine, elles 
sont encore suffisamment obscures. Carlyle, qui 



246 l'action française 



était si nourri de pensée allemande, possédait à un 
rare degré le don de Tobscurité germanique. Il 
existe bien aussi une obscurité classique. Mais celle- 
là, dont le poète Perse donne un exemple scolaire, 
n'est due qu'à la brièveté, à l'extrême plénitude de 
l'expression et se laisse pénétrer par quelque ré- 
flexion. L'autre, au contraire, c'est » la nuit cimmé- 
rienne ». Une pléthore verbale, un déluge de méta- 
phores en est la cause. Si l'on entreprend de les 
presser une à une, on risque de n'en plus finir. 
Mieux vaut s'en remettre à l'intuition et au hasard 
et tâcher de tenir la chaîne. 

Garlyle froisse le goût : il ne choque pas moins 
la raison. Et rien n'est plus étranger à l'esprit 
français que ce prophétisme de puritain et cet en- 
thousiaste piétiste avec lequel il annonce le culte 
des Héros ou jette l'anathème sur Tinsincérité et les 
artifices de la vie moderne. 

Phur, pontife des cinq Sodomes, 
Fut un devin parlant aox vents, 
Un voyant parmi les fantômes, 
Un borgne parmi les vivants. 

Carlyle n'est que trop comparable à ce Phur. On 
peut croire qu'au temps de Gromwell il eût vaticiné 
aux carrefours de Londres. Mais enfin, dans son 
siècle, au milieu des aveugles qui l'entouraient, 
son œil borgne reçut assez de lueurs encore pour 
que nous ne perdions pas notre peine à les re- 
cueillir. 

Dans les deux parties de Passé et Présent, Garlyle 
a mis en regard la société du moyen-âge et la so- 
ciété moderne, afin de montrer combien et en quoi 
la première est supérieure à la seconde et sur quel 
modèle il faut que celle-ci s'organise pour faire 
cesser son anarchie foncière. Eh oui ! c'est un fils 
de la libre Angleterre, un compatriote de Gobden 



LES LTVBES 247 



et des idéalistes de Manchester, qui dénonce comme 
deux maux le libéralisme et la démocratie. 

Son tableau du moyen-âge, il Ta tracé de la ma- 
nière la plus vive en traduisant un de ces livres qui 
furent tenus par des moines dans les couvents de 
jadis et dont certains nous sont parvenus. Carlyle a 
choisi la Chronique de Jocelyn et Ta enrichie de 
commentaires variés et copieux où il couvre d'in- 
jures, chemin faisant, beaucoup de choses et de 
gens qui le méritent à dire vrai : c'est le Mammo^ 
nisme ou le culte de la richesse ; c'est le Dilettan- 
tisme ; c'est enfin l'Histoire qu'il appelle Poussière" 
S^cAe, celle qui raconte sans comprendre et qui 
affirme que le douzième siècle fut un âge de bar- 
barie parce qu'il ignorait le libre-échange et le prin- 
cipe de non-intervention. 

Ces soi-disant lois du Plus Fort, de l'Offre etde la 
Demande, du Laissez-Faire, autrement dit du Cha- 
cun pour soi « et autres lois et non-lois », Carlyle 
en a fait la critique la plus violente. Il les invective 
même plus souvent, à proprement dire, qu'il ne 
les critique. Mais enfin il a montré, â diCTérentes re- 
prises, à quel point elles sont absurdes, antiphy- 
siques et inhumaines, et quelle est la bassesse de 
cette « philosophie des profits et des pertes », ce 
lâche abandon de toutes choses à l'égoîsme, aux 
caprices individuels, au goût du plaisir et à l'aitiour 
du succès. Paraphrasant un mot célèbre de Bacon 
{naturx imperatparendo)^ il s'écrie : 

a Regardez, la loi de l'offre et delà demande n'est 
pas l'unique loi de la nature; le paiement en espè- 
ces n'est pas l'unique lien de l'homme vis-à-vis de 
rhomme. Profondément, bien plus profondément, 
que celle de l'offre et de la demande gisent des lois, 
des obligations sacrées comme la vie de l'homme 
lui-même; celles-ci, si vous voulez continuer à 
travailler, vous apprendrez à les connaître et à leur 
obéir... Celui qui refuse de les connaître, la nature 



L 



248 l'action française 

est contre lai... Perpétuellement la latte, la révolte, 
la haine, Tisolement, l'exécration s'attacheront à 
ses pas. » 

Jaste portrait des sociétés anarcho-lihérales. Le 
moyen-âge que Poussière-Sèche (nous pourrions 
l'appeler l'Histoire ofûcielle) méprise si fort, connut 
du moins l'organisation, et lia les hommes entre 
eux par tant de rapports qu'aucun ne pouvait plus 
périr dans l'isolement. Voilà ce que connaissent 
encore les peuples les plus sauvages. Et Garlyle cite 
(mais il l'a peut-être inventée) cette chanson de 
nègres : c Ayons pitié du pauvre homme hlanc I II 
n'a pas de mère pour lui chercher du lait, pas de 
sœur pour lui moudre le hlé ! » 

Mais quoi ! Thomme moderne est libre : libre de 
mourir de faim. Laissez faire, laissez passer. Dans 
la pure conception libérale, l'homme naît enfant 
trouvé et meurt célibataire, comme disait Renan. Il 
n'a à compter sur l'appui ni de la famille, ni de la 
corporation. Il peut seulement se consoler avec 
tous les attributs divins que lui reconnaît l'individua- 
lisme métaphysique et son dix-millionième de 
Souveraineté. 

Le prolétariat et le paupérisme, opprobre des 
temps modernes, et directement engendrés par les 
idées de 1789, étaient ignorés au moyen-âge. Il faut 
citer à ce propos cette page de Garlyle où son 
humour s'est donné franc jeu : 

u Gurth,né esclavede Gédric le Saxon, a excité une 
grande pitié chez Poussière-Sèche et les autres. 
Gurth, un collier d'airain autour du cou, gardant 
les porcs de Gédric dans les clairières des bois, 
n'est pas ce que j'appellerai un exemple de la féli- 
cité humaine : mais Gurth avait le ciel au-dessus 
de sa tête, autour de lui le plein air, l'ombrage, 
les bosquets aux mille teintes, et intérieurement, 
il avait au moins la certitude d'un souper et d'un 
gîte habitable quand il rentrerait au logis ; et Gurth 



LES LIVRES ^9 



me semble heureux en comparaison de plus d'un 
homme des comtés de Lancastre ou de Buckiufi;- 
ham, aujourd'hui, qui ne sont pourtant nés 
esclaves de personne ! Le collier d'airain de Gurth 
ne récorchait pas : et Gédric méritait d'être son 
maître. Les porcs appartenaient à Gédric, mais 
Gurth avait sa part de leurs restes. Gurth avait la 
satisfaction inexprimable de se sentir lié indissoluble- 
ment, quoique cela se traduisît sous une forme d'un 
rude collier d'airain, aux mortels ses frères sur 
cette terre. Il avait des supérieurs, des inférieurs, 
des égaux : Gurth, aujourd*hui, est émancipé depuis 
longtemps ; il a ce que nous appelons la Liberté. 
La liberté, dit-on, est chose divine. La liberté qui 
devient < liberté de mourir d'inanition » n'est plus 
chose si divine. » 

Au libéralisme, il faut opposer V organisation du 
iravaiL C'est une singulière aberration de croire 
que l'intelligence ni la volonté de Vhomme ne 
doivent intervenir pour régler cette fille de leur 
intelligence et de leur volonté : l'industrie. Nous 
tâchons de dirigea les forces naturelles et nous 
nous livrerions, pour respecter la concurrence, 
a ou toute autre loi ou non-loi », aux caprices 
des phénomènes économiques ? C'est de l'absurdité 
pure. Garlyle s'est fait un plaisir de relever ici la 
contradiction des économistes orthodoxes libéraux 
qui, nonobstant la Liberté, s'efforcent de prévenir 
la Surproduction, laquelle déconcerte leur fragile 
balance de l'ofTre et de la demande. Mais ne peut- 
on pas dire, avec l'auteur de Passé et Présent^ jque 
dans une société organisée et non pourrie de libé- 
ralisme, il n'y aura jamais surproduction d'habits 
tant que tous les dos humains ne seront pas cou- 
verts ? 

Au libéralisme correspond la démocratie : l'un 
ne se conçoit pas sans l'autre. Et réciproquement 
avec l'organisation du travail se formera une aris- 



250 L^Acnoif nyyiÇAi&s 

tocratie nouvelle. Avant d'indiquer de quels élé- 
ments il la croit composablf", Çarlyle s*est expre»- 
sèment prononcé sur la folie démocratique. Il a 
écrit : a Le point le moins important de l'escla- 
« vage humain, c'est Toppression de Thomme par 
« ses faux supérieurs.» Mieux vaut assurément qu'il 
soit sous la domination de ses vrais supérieurs, 
mais le plus mauvais c*est, sans conteste, qu'il 
n'ait pas de supérieurs du tout. Les hommes, 
ajoute-t-il, ont surtout besoin de direction; c'est 
presque la phrase de Fuslel de Goulanges : que la 
protection leur est plus nécessaire que Tindépen- 
dance. 

« Il aura beau faire, Thomme naîtra éternel- 
lement l'esclave de certains autres, et l'égal d'autres 
encore, qu^il convienne ou non du fait. » Si l'on 
donne l'indépendance à un pauvre sot qui eût fait 
un bon serviteur, à Gurth le porcher, par exemple, 
quels désastres ne risque-t-on pas de causer? A 
quels périls ne s'expose-t-on pas ? Mais aussi Ton ne 
peut plus faire de Gurth un porcher avec un collier 
d'airain. Garlyle s'accorde avec les réformateurs dits 
réactionnaires pour déclarer bien haut que le retoui* 
aux formes du passé est impossible et insensé. Et 
s'adressant aux vrais aristocrates, à « ceux qui 
possèdent la terre » et aux « capitaines d'industrie », 
il leur dit : 

<c Regardez autour de vous. Vos légions humaines 
sont toutes en rébellion, en confusion, en plein 
dénûment à la veille de sombrer dans le feu et dans 
la folie ! Elles ne veulent pas continuer de marcher 
sous vos ordres, avec six pence par jour et le prin- 
cipe de l'offre et de la demande ; elles ne veulent 
pas et de fait elles ne le doivent ni ne le peuvent. 

c Vous les ramènerez à Tordre, vous commencez 
déjà de les y ramener. A l'ordre, à une sage subor- 
dination, à une noble loyauté en retour d'une noble 
direction. Leurs âmes ont presque atteint à la folie ; 



LES LIVRES 251 



que les vôtres soient sages et le soient de plas en 
plas. Ce n'est pas pareils à une populace terrifiée et 
terrifiante, mais pareils à une masse résistante 
d^hommes enrégimentés, dirigés par de vrais capi- 
taines que ces hommes marcheront à l'avenir. Tous 
les intérêts humains, toutes les entreprises collec- 
tives humaines, toutes les formes de sociétés de ce 
inonde, à un certain stade de leur développement, 
ont eu hesoin d^organisation : et c'est le travail, le 
plus grand des intérêts humains, qui en a hesoin 
aujourd'hui. » 

Ce hel hymne à TOrdre empêche de regretter la 
peine qu'on a eue à déchiffrer certaines énigmes de 
Passé et Présent. On aurait pu relever encore hien 
des passages où Carlyle a malmené, comme elles le 
méritaient, d*autres erreurs modernes. Il n'a même 
pas épargné le parlementarisme, orgueil de l'Angle- 
terre, ni toutes « ces toiles d'araignées constitu- 
tionnelles ou sentimentales » que la France a 
importées, pour son malheur. Que les mêmes 
anglomanes qui ne cessent de nous vanter la liberté 
de la tribune, la liberté de la réunion, le libre- 
échange, la liberté du travail et quelques autres 
douzaines de libertés de même valeur, consacrent 
donc quelques boUaes heures à lire Vas&é et Présent. 
Ils remercieront ensuite Mme Camille Bos d'avoir 
apporté cet antidote aux poisons anglais. 

Jacques Bain ville. 



Lé Directeur politique : H. Vaugeois. 



Le Oirant : A. Jacquin. 



Paris. ^ hupiimerie P. Levé, rae Cassette, 17. 



L ^Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOUUNIER, 19, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galeries de POdéon. 
CHAUHONT, 27, quai SlMiehel, 
FLAMMARION & VAILLANT, 36 bis, avenue de 

V Opéra. 
FLAMMARION ft VAILLANT, 10, boulevard de$ 

Italiens. 
FLAMMARION ET VAILLANT, 3, boulevard St- 

Martin. 
FLOURY, 1, boulevard des Capucines. 
LANCIEN, 32, avenue Duquesne. 
LEFRANÇOIS, 8, rue de Rome. 
TRUGHY, 26 « boulevard des Italiens. 
60RILL0T, 12, passage Choiseul. 
VIVIER, 39, rue de Grenelle. 
LIBRAIRIE ANTISÉMITE, 45, rue Vivienne. 
MAILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
6. MARTIN, 126, faubourg Saint-Honoré. 
SAUVAITRE, 72, boulevard Haussmann, 
TARI DE, i8 et 20, boulevard St-Denis. 
TIMOTEI, 14, rue de CastiglUme. 
et dans les principales gares de Paris et de la province, 

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PAR L£ BOURBONNAIS 



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avec le concours de l'Agence des Voyages Economiques, 
une excursion aux Gorges du Tarn suivie d'une visite à la 
vieille cité de Garcassonne. 

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Départ de Paris le dimanche 9 Juin 1901, 

S'adresser, pour renseignements et billets, à TAgence 
des Voyages Economiques, 17, rue du faubourg Mont- 
martre et 10, rue Auber, à Paris. 



VIENT DE PyiRAITItE 

(Publications de V Action Prançaise) . . 



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LE VENT DE LA MORT 

PAR 

Maurice BARRÉS 






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papier de Hollande^ numérotés deià 400. 

Chacun de ces exemplaires de laxe est Tendu % fc. 



Envoi franco contre toute dei^ande adressée à Pifc- 
tion Française et accompagnée d'un bon de poste de 
1 franc. - . 

Pour les exemplaires de luxe, joiadté au bon* de 
poste de 2 francs, 30 oontimes en timbres-poste. 



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3« année. - T. V. - N«> 62. 16 Aoû^ 1901 



L'Action 



française 



bi^mensmlle] 



SOMMAIRE DU 15A0UT 1901 

Notes Politiques : Ne vous pur- • 

get qu*avec k « Temps ....... Henri Vangeois. 

Dans un vieux Jardin des 

Plantes. Pierre Lasserre. 

L'avantage de la science (Mé- 
ditation}., . . : . Charles Maorxieia. 

Notes de voyage au Sénégal 

{suite) Lucien Cîorpechot. 

• • • 

Nos Maîtres : Êfémoires kistonques et Instructions de 
houis XIV pour le Ùduphin, son fils {suite) : En quoi con- 
siste la dignité des Empereurs d* Allemagne. — Les Rois de 
France leur sont égaux. — » Protestons, 

partie périodique 

Les deux articles de M. Ernest Bouhaye : ch. m. — 

La Tradition et le Piiogrès; Ce qu'il reste de 1789 : 

' £nie«t Bonkaye. — IjES Livres: Jacques Bainville 



. PARIS 

BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

28, KU£ BONAPARTE 



«WtMMMMMMMtWtMMMMM»* 



Ue numéro. O flr. SSO 

AKMNEIENTS : Pirit et Oépartsmants, 10 fr. Etranger, 15 fr. 



La reproduction des articles ÔlqV Action française est au- 
loris^e avec l'indication de la source et du nom de l'auteur. ^ 



L'ACTION FRANÇAISE parait le 1" et 
le 15 de chaque mois. On e'aDonne à Paris, 
28, rue Bonaparte, Pari», 6*. 

M. Henri Vadoeois. Directeur, recevra le 

Vendredi, de 2 à 4 heures, 

PRINCIPAUX OOLLABOSATKURS 

Paul Bourqet, de l'Académie française. — Gyp. 
— Jules Sourï. — Maurice Barrés. — Charles 
Maubras. — Jules Caplaik-Cortambbrt. — 
Hauricb Talmeïh. — Maurice Spronck. — 
Hugues Rebell. — JeandeMittv. — P. Gopih- 
Albahcelli. — Alfred Duquet. — Frédéric 
Plessis. — Lucien Corpbcbot. — Denis Gui^ 
REHT, député. — Frédéric Amouretti, — Ro- 
bert Bailly. — JoACH^ Gasquet. — Auguste 
Cavalier. — Henri Couuer. — Xavier bb 
Magallon. — Théodore Botrbl. — Dauphin 
Mrumer. — L. DK Montesquiou-Fezensac. — 
Lucien Moreau. — Octave Tauxier. — Mau- 
rice PUJO. — L, MOUILLARD. — JACQUES BaIK- 

viLLE. — Alfred de Pouvouhville. — Robert 
Launay. — 0. DE Barral. — R. Jacquot. 

fondateur ' 

Le Colonel de Villebois-Mareuil 

Mort «M champ d'haonenr 



L Action française 



NOTES POLITIQUES 



KE VOUS PURGEZ 

QU'AVEC LE ce TEMPS » 



Allons, chers lecteurs, un peu de courage I 
Nous allons vous ingurgiter aujourd'hui une pur- 
gation plus écœurante, certainement, et plus 
nauséeuse que toutes les huiles de ricin qui ter- 
rorisèrent votre enfance, mais plus utile aussi à 
votre santé, et plus efficace, pour vous clarifier les 
humeurs et vous balayer les boyaux de tous les 
microbes qu*y ont pu laisser, à votre insu, les 
trois années que vous venez de vivre en pleine 
peste dreyfusienne. Nous allons vous faire avaler 
deux colonnes du Temps, ni plus ni moins; 
deux belles bouteilles de prose de clergyman, 
bien fadasse, bien tiède, bien puante et bien 
gluante, — bien neutre, — de celle-là même 
que rUniversité républicaine ingurgite à vos 
enfants tons les matins. Quelques-uns d'entre 
eux» — les monstres l — la digèrent et en rede- 
mandent ; après le lycée, ils révent de TEcole 
Normale. C'est un bien mauvais signe pour eux, 

ACnOH FBAIIÇ. — T* y. 18 



254 l'action française 

et l'indice de goûts tout à fait pervers. Mais la 
plupart, heureusement, la vomissent avec pré- 
cipitation, comme vous allez le faire vous-mê- 
mes, et, du même coup, se libèrent de tout ce 
qu'ils pouvaient avoir dans le corps de poison 
anarcho-libéral. 



* 



Je retrouve cette prose, un peu moisi e^ 
sur ma table, dans le numéro du Temps du 
8 août ; cela s'intitule : [PoUtiqvs et enseignement. 
C'est rinévi table, l'annuelle dissertation morale 
sur les incidents des distributions de prix. 

On sait quelle place tiennent les « problèmes 
d'éducalion nationale » dans les préoccupations 
des républicains si lettrés, si « éclairés », si 
« spiritualistes » et si « inquiets d que sut 
grouper autour de iui le toulousain Hébrard. 
cette Conscience, plutôt vive et aisée, de la troi- 
sième République. 

Cette année, il était difficile de s'en tenir à 
l'optimisme ordinairement affiché par nos pas- 
teurs, à celte date où ils interrogent la démo- 
cratie de demain sur son état d*àme. Avant, 
pendant et après les distributions de prix, à 
Paris et en province, il y à eu des difficultés. 
Au Concours général, il est vrai, cela est passé 
sans encombre. Le professeur chargé du dis- 
cours était un mathématicien, qui fut sérieux, 
strictement professeur, et expliqua, d'une très 
haute et très sereine façon, en toute simplicité, 
quel profit les jeunes hommes peuvent tirer de la 
science qu'il enseigne. Quant au ministre Ley- 



NOTES POLITIQUES 255 

gues, le poète de Villeneuve-sur-Lot, il fut pré- 
tentieux et sot, comme d'habitude, mais sans 
rien d'assez agressif pour qu'on eût lieu de s'eti 
occuper. 

Mais c'est la veille de la cérémonie de la Soir- 
bonne, et c'est le lendemain aussi, que le grand* 
maître de l'Université fut appelé par les événe- 
ments à donner sa mesure, et qu'il la donna 
si insuffisante que le Temps a dû intervenir et 
remettre tout en place : 
* Avant la fête de la Sorbonne, il y avait eu l'in- 
cident Gebhart-Faguet ; après, il y a eu l'inci* 
dent Lamarche (le magistrat « socialiste » qui, 
au collège de Beaune, a flétri la ploutocratie; 
enfin, il y a eu, et il y a encore, la grosse 
affaire du professeur Hervé, le « sans-patrie » 
du collège de Sens, rédacteur au Fiaupiou d$ 
rTonney qui veut à toute force passer en Cour 
d'assises. 

Et tels seront les sujets de l'homélie qui va 
suivre, et que nous méditerons, mes frères, 
avec l'aide de l'Ësprit-Neutre, s'il se peut, 
mais sans nous presser, et en prenant de 
temps en temps la liberté de rêver, de souffler, 
ou même de siffler : 

Politique et enseignement. 

c M. Hervé, professeur au collège de Sens, est 
l'auteur d'articles publiés dans une petite feuille 
révolutionnaire, le Pioupiou de PYonne. sous la si- 
gnature « Un sans-'patrie » qui suffit à en définir 
l'esprit. » 

(Tn parles ! ) 

c On sait que M. Hervé, contre qui une instruction 



256 l'action française 



avait été oayerte pour injures à l'armée sur la 
requête du ministre de la guerre, général André — 
<|ui n'est point suspect, même aux yeux des socia- 
listes, de passion réactionnaire ou militariste ni 
d'emballement en ces matières — on sait, disions- 
nous, que M. Hervé allait bénéficier d'une ordon^ 
' nance de non-lieu, faute de preuves juridiquement 
suffisantes, lorsqu'il est entré volontairement dans 
la voie des aveux. Il est toujours plus honorable 
d'avoir le courage de ses opinions. On peut donc 
féliciter M. Hervé de ne s'être pas dérobé, de n'avoir 
pas abasé de l'infirmité des moyens d'information 
du parquet, et, puisqu'il est bien l'auteur des arti- 
cles antipatriotiques incriminés, de n'avoir pas 
hésité à l'avouer. La cour d'assises, devant la- 
quelle il va être traduit, prononcera sur sa situa- 
tion au point de vue du Code pénal... » 

Avez-vous savouré ce : « faute de preuves ju- 
ridiquementsuffisantes » et cette : «infirmité des 
moyens d'information du parquet »? Et sentez- 
/ TOUS comment, quand on est un bon citoyen ré- 
. publicain ministériel, il est facile de ne parler 
. que décemment, et dignement, des trucs de la 
comédie politique, auxquels on sait bien qne 
M. le Ministre a dû recourir pour étouffer nne 
affaire gênante ? Il est entendri que si M. Hervé 
allait a bénéficier d'une ordonnance de non- 
lieu », ce n'est pas parce que le gouvernement 
jugeait prudent de faire le silence, mais bien 
parce que le parquet, comme toute la justice 
humaine, est infirme et boiteux ! 

La doclrine républicaine et libérale du Ten^^ 

condamne « l'Arbitraire », comme une pratiqua 

infâme des régimes du passé : donc, il n'y aura. 

I jamais de place pour un arbitraire intelUgeat^ 



NOTES POLITIQUES 25T 



dans les hypothèses que proposera le Temps à 
ses bons lectears pour leur expliquer les actes 
de M. le Ministre. Le Temps est fin, pénétrant, 
subtil^ sans doute, autant que vous et moi : 
mais le Temps est morale Monsieur l 
Continuons à écouter : 

. « Au point de vue universitaire, qui est plus inté- . 
ressaut, la question est jugée. Déjà fort claire par 
elle-même, elle est encore éclairée par la lettre que 
nous avons reproduite où M. Hervé répond à ceux 
de ses amis qui lui reprochent de s^élre livré à la 
justice. Ils loi disaient, ces amis d'un professeur, 
qui ne sont certainement pas ceux de TUniversité : 
« |Vous avez la bonne fortune d'avoir à pétrir des 
cerveaux de jeunes gens qui, un jour, feront partie 
des classes dirigeantes ; sans faire de politique en 
classe, vous imprégnez forcément votre enseigne- 
ment d'esprit socialiste et antimilitariste; votre de- 
voir est de rester à ce poste, qui est un bon poste 
de combat et de propagande. » Ces précieux amis 
de M. tier?é ne sont décidément pas non plus ceux 
de la logique. Si ce n'est point faire de politique en 
classe que d'imprégner son enseignement d'esprit, 
socialiste et antimilitariste, les mots n'ont plus de 
seus... » 

Temps! suspends ton vol! — Car pour une 
fois tu parles d'or ; tu as le sens commun. Bien 
sûr, parbleu ! que les amis de M. Hervé sont de 
bons jésuites, de délicieux jésuites, quand ilsrin- 
yitent à «imprégner » son enseignement a d'es- 
prit » socialiste et antimilitariste, sans toutefois 
a faire de politique en classe ». — Seulement, ils 
ont raison, au fond, à leur point de vue; ils ont 
raison exactement comme le Temps a raison, 



258 l'action française 

toutes les fois qu'il invite les professeurs, « sans 
faire de politique )),à « imprégner leur enseigne- 
ment » de son propre esprit, fr lui, Temps^ qui 
est Tesprit libéral, Tesprit de la Révolution. Tous 
nous avons raison, — en tant que nous ensei- 
gnons, c'est-à-dire que nous parlons à nos sem- 
blables, ne fût-ce qu'à une table de restaurant ou 
dans un wagon de chemin de fer, — d' a impré- 
gner B nos paroles de notre « esprit » : aussi bien,je 
voudrais qu'on me dise comment nous pourrions 
faire autrement ? — L'essentiel est de s'avouer, 
à soi-même et aux autres, ce que Pon fait, ce que 
l'on veut, et de ne pas tromper son monde. 

Il s'agira ensuite pour le public, et pour l'Etat 
qui représente le publlc,de savoir si ce que nous 
répandons et propageons, si notre « esprit » est 
salutaire ou nuisible au public, c'est-à-dire à la 
Société, à la Patrie, dans un régime politique où 
la Patrie et la Société ne sont pas instituées ni 
maintenues par autre chose que par l'opinion et 

la volonté du public lui-même, de la foule. 
Mais, à ce point, j'arrêterai le Temps, et je le 
prierai d'examiner si son esprit à lui, le pur et 
simple esprit « libéral », ne contiendrait point 
en germe, à l'état de promesse et de rêve d'ave* 
nir, tout ce qu'implique, à l'état de vœu ardent 
et précis, de passion immédiate, l'esprit « so- 
cialiste » et antimilitariste du professeur Hervé, 
qui Teffraye ! Je demanderai au Têmpit si la phi- 
losophie de ce révolté diffère beaucoup de sa 
philosophie, à lui, protestant, et si l'individua- 
lisme néo-chrétien n'est point déjà gros de 
« protestations » analogues à celles qui dressent 
nos jeunes mtélUclusls contre les contraintes de 



NOTES POLITIQUES 259 

la discipline militaire, typé de toutes les disci- 
plines* Allez donc écouter le vieux Tolstoï ! 
Poursuivons : 

« M. Hervé, dans sa réponse À robjection, se borne 
•à exposer qu'à se terrer dans le péril il perdrait 
tout prestige sur ses élèves et compromettrait les 
chances de succès de son enseignement socialiste et 
antimilitariste. .« » 

(Il est très bien, ce monsieur Hervé !) 

(cMais il ne conteste nullement que son enseigne- 
ment soit tel et doive être tel. Il laisse nettement 
«ntendre que c'est ce même enseignement socialiste 
et antimilitariste qu'il recommencera de donner, 
s'il est réintégré dans l'Université, comme il l'es- 
père en cas d'acquittement. Cet aveu est le plus 
grave qu'ait fait M. Hervé. Il suffirait, même sans 
les poursuites requises par le général André, à jus- 
tifier la suspension dont le ministre de l'instruction 
publique Ta frappé. Il rendrait, même en cas d'ac- 
quittement, la réintégration de M. Hervé dans l'Uni- 
versité impossible, à moins que ce professeur ne 
rétractât ces déclarations et ne s'engageât formelle- 
ment devant ses chefs â purger désormais son 
enseignement de toute propagande socialiste et 
antimilitariste. Car la neutralité est la loi de l'en- 
seignement de l'Ëtat et c'est la violer de la manière 
la plus criante, la plus blessante pour l'immense 
majorité des pères de famille, que d'y introduire 
plus ou moins subrepticement des leçons d^antimi- 
iitarisme et de socialisme. » 

Je ne sais pas si Fimpression de tout lecteur 
de cette plainte navrée sera la mienne, mais je 
trouve là l'un des couplets comiques, les plus 
puissant;^, les plus riches, que nous ait présentés 



260 l'action française 

la littératare française : — « Il laisse nettement 
entendre... etc.! » Oui, monsieur! Il s'en vante! 
« Il recommencera 1 » — La stupéfaction de ces 
vieilles volatiles du Temps devant les œuFs de 
canards qu'elles ont couvés devrait nous enga- 
ger à l'indulgence envers elles. Nous leur de- 
vrons des heures de saine gaieté, d'ici quelques 
années, au fur et à mesure que ces canards vi- 
vaces et indécents prendront leur volée. 

Mais écoutons; voici le grand cri : « La Neu- 
tralité se meurt! La Neutralité est morte I 

« Cette neutralité mimma(//) solennellement pro- 
mise par l'Etat à toutes les familles clientes de l'Uni- 
versité, elle a été yiolée encore une autre fois, 
récemment, dans des circonstances particulière- 
ment regrettables. C'est au cours d'une distribution 
de prix, devant toutes les familles, tous les élèves, 
tous les professeurs et les représentants des corps 
constitués, qu'il s'est trouvé un citoyen, un magis- 
trat, investi de la belle mission de présider cette fête 
de la jeunesse et de Tenfance, pour faire à son audi- 
toire un cours de socialisme et de guerre des classes. 
M. Lamarche, président du- tribunal de Beaune, 
dans le discours qu'il a prononcé en présidant la 
distribution des prix du collège de cette ville, a ful- 
miné contre les x capitalistes » qui « étalent un 
luxe arrogant », tandis que les malheureux qui les 
enrichissent « arrosent leur pain de sueurs et de 
larmes ». Il a déclaré que « la baute bourgeoisie ne 
s'appuie que sur l'argent, ce vil argent qui, partout 
maintenant, sert de passeport ». Et il a terminé par 
cette phrase : « Nous espérons, mes enfants, que, 
grâce à vous, ce régime ignoble de l'argent, la 
ploutocratie, va bientôt prendre fin. » On appré- 
ciera l'opportunité de cet anathème lancé à la 
bourgeoisie, dans une assemblée de bourgeois et 



j 



NOTES POLTnOUES 261 

d'enfants de boargeois, ainsi que Tà-propos de ce 
réquisitoire contre une société qualifiée d'« igno- 
ble » par un orateur qui, comme président du tri- 
bunal, est précisément chargé de la défendre et de 
rendre la justice en son nom. » 

Ainsi, M. Lamarche, magistrat, comme M. 
Hervé, professeur, ont eu tort, d'après le Temps^ 
d* « imprégner » leur enseignement de leur ^;7nï 
parce que leur 0«/?nï,non content d'être « libéral» 
comme Tétait celui des jeunes lettrés de l'au- 
tre siècle, est ennemi de V Argent et de la Guerre^ 
comme celui des jeunes bourgeois de ce siècle 
nouveau. Mais alors, l'idéal du Temps^ c'était 
donc que Ton s'imprégnât de Y esprit de MM. Fa- 
guet et Gebhart, tous deux de parfaits libéraux, 
ceux-là, bons républicains, mais non pas so- 
cialistes, ni anti-militaristes ?I1 va les défendre? 
— Oui, sans doute. Maisily a un cheveu : ils sont 
delà Pairie française. Ils sont donc sortis, eux 
aussi, de la neutralité. Le Temps est fort embar* 
rassé. Mais vous ne le connaîtriez pas si vous 
Timaginiez incapable de se sortir de cette im- 
passe. Il en sortira, sans qu'un mot ait froissé ni 
le Ministre, ni la Neutralité, ni finalement la Ré- 
publique protestante et piétiste qu'il importe de 
consolider sur notre folle terre de France. 

Suivez le mouvement du bon apôtre ; il est 
|entet sinueux, jusqu'au coup de griffe : 

a Un rapprochement s'impose fatalement à tous les 
esprits entre la distribution des prix du collège de 
Beaune, qu'a présidée ce magistrat ennemi des lois, 
et celles des lycées Gharlemagne et Henri IV, que 
MM. Faguet et Gebhart ne présidèrent pas. £n ne 



â6i l'action française 

désignant pas pour ces présidences MM. Faguet et 
Gebbart,bien qu'ils lui eussent été proposés par les 
proviseurs, le ministre de l'instruction publique a 
usé de son droit, mais il est allé jusqu'au bout de 
son droit. // rCa pas été désapprouvé par ceux des 
amis de V Université qui professent un tel culte pour 
la neutralité qu'ils sont résolus à sHnclinei* chaque 
fois que le principe en est invoqué^ même dans les 
cas où la nécessité de VappHque^* n^apparaît pas à 
tout le monde avec une égale évidence. MM. Faguet 
et Gebbart ne font pas de politique militante : mem- 
bres énûnents de l'Institut et professeurs de la Sor- 
bonne, ils ont notoirement assez de tact pour qu'on 
n'eût pointa craindre qu'ils parlassent de politique, 
même par allusions. Mais, enfin, ils sont l'un et 
l'autre membres de la Ligue de la Patrie française, 
qui joue un rôle politique. Puisque le ministre con- 
sidérait ce fait comme suffisant, pour leur refuser,au 
nom de la neutralité, l'honneur d'une présidence de 
distribution de prix, les partisans intransigeants de 
la neutralité n'ont pas discuté sa décision. 

Seulement, il faut alors n'avoir pas deux poids et 
deux mesures. 11 ne faut pas, lorsqu'on écarte de la 
présidence des distributions de prix deux profes- 
seurs suspects de nationalisme, y appeler un ma- 
gisti*at socialiste. Ignorait-on peut-être que M. La- 
marche fût socialiste ! Ce serait bien extraordinaire. 
Ou ne fait pas des manifestations comme celle du 
collège de Beaune sans avoir laissé comprendre pré- 
cédemment qu'on en était capable ; on n'a pas des 
opinions aussi promptes à s'affirmer bruyamment 
sans qu'elles aient déjà, quelque peu transpiré. IL 
est invraisemblable que cette distribution des prix 
ait été pour M. Lamarche un chemin de Damas. Et 
les petites villes de la province française auraient 
singulièrement changé, s'il y était devenu possible 
qu'un président de tribunal fût socialiste sans que 
personne en eût vent. Au cas bien improbable où 



NOTES POLITIQUES 263 



cette ignorance aurait été réelle et où l'équipée de 
cet orateur aurait été une révélation, on serait con- 
duit à se demander s'il n'y aurait pas lieu pour les 
autorités universitaires d'exiger des présidents de 
distributions de prix communication préalable de 
leurs discours. De pareils écarts doivent être empê- 
chés pat tous les moyens, car ils conduiraient l'Uni- 
versité tout droit à sa ruine. » 

Et la conclusion? — Vous la connaissez. Si 
cette histoire vous amuse 

« La neutralité est la condition d'existence et de 
droit à l'existence pour l'Université. Que les doc- 
trines les plus extravagantes, le socialisme révolu- 
tionnaire et le cléricalisme ultramontain par 
exemple, — car, si on laisse la bride sur le cou aux 
orateurs et professeurs universitaires, les opinions 
les plus diverses pourront également se manifester, 
— que des théories si contraires au vœu de la ma- 
jorité des familles et & la paix publique puissent 
être enseignées dans des établissements de l'Etat, 
et par conséquent au nom de l'Etat, c'est ce que ni 
les familles ni l'PHat lui-même ne sauraient tolérer. 
Bien loin de servir la cause du monopole, dont les 
auteurs des dernières manifestations sont partisans, 
c'est le maintien d'un enseignement public, même 
sans monopole, que ces scandales mettent en ques- 
tion. Il n'y a que dans des établissements 8Ji)solu- 
ment libres que l'on ne peut concevoir le droit 
des professeurs à tout dire et de tout enseigner. 
Plus d'enseignement d'Etat, l'enseignement aban- 
donné sans réserves à l'initiative privée, voilà le 
seul régime compatible avec cette liberté illimitée 
du professeur. Est-ce là qu'on veut en venir? » 

Hais, parfaitement! C'est là qu'il en faudra 



— :^ 



264 l'action française 

venir, si toutefois les Français n*ont pas encore 
assez lu le Temps pour y avoir perdu le goût des 
pensées vives, nettes, audacieuses, et y avoir 
pris celui des généralités médiocres, prudentes 
et inefficaces dont se contentent ces insuppor- 
tables et hypocrites clergymen. La véritable 
liberté d*une pensée, qui n'est que sa force, son 
imprévisible et spontanée démarche au milieu 
des réalités sensibles qu'elle rencontre, voil& 
ce que l'enseignement exige, pour valoir : il doit 
éveiller. Mais il est trop évident que renseigne- 
ment ainsi conçu est œuvre toute privée : igno- 
rant des intérêts de l'Etat, indifTérent à la poli- 
tique, le maître fait les élèves qu'il peut, qu'il 
doit faire, étant donné le milieu familial, local, 
religieux, dont il est et dont ils sont dépendants. 
Ces milieux existent, divers en France, d*où 
une certaine éducation doit sortir. A eux de la 
donner. 

Mais l'Etat, qui, par définition, dans notre 
régime démocratique, est obligé de rester neutre, 
n'ayant ni religion, ni patrie même (la Républi- 
que est internationale), l'Etat ainsi conçu, ainsi 
déformé, ne doit pas enseigner : il n'a rien à 
dire. 

Qu'il se taise donc ! Et le Temps avec lui. 

Henri Vaugeois. 



DANS UN VIEUX 

JARDIN DES PLANTES (1) 



I 



J'écris ceci dans une ville du Nord de la 
France, peu digne de renom pour les monuments 
et hier encore pour les industries, mais bien 

(1) Voici ce que nous écrivions au directeur de cette 
ReTue, en lui livrant un raanusciit qu'il avait connu 
comme ami : 

Vous pensez que ces pages ne sont pas incapables de 
parer r^c^ton française, Ahl si vous pouviez en porter 
en moi la conviction I Quelque souci de bien m'exprimer 
qui ne m'ait pas quitté pendant la fixation déjà un peu 
ancienne de ces rêveries, je ne sais vraiment si personne 
me doit et se doit de les comprendre. Je crains de les 
aToir écrites avec trop de sentiment. N'étais-je pas alors 
trop épris, trop amoureux peut-être de leurs vains ob- 
jets? Condition équivoque pour l'art qui demande quelque 
détachement déjà. C'est avec confiance que je vous donne 
parfois de petites études de psychologie et de pathologie 
morale contemporaines, certain qu'elles tireront de la 
force, sinon de ma plume, au moins des hautes doctrines 
traditionnelles et expérimentales dont elles s'inspirent et 
à quoi elles procurent de menues confirmations. Mais des 
réTeries! Il y a un mot bien inquiétant de Barrés sur 
certaine « odeur de petit-lait 9. 

Des rêveries, vous ne jugeâtes pas mauvais d'en publier 
de fort belles sur Venise, Florence ! Mais elles respirent 
l'énergie et le feu. Celles-ci sont si languissantes I Une 
élégie dans VAciùm française^ 



^ 



266 l'action françabb 

capable de captiver un poète par le silence et 
Tair d'autrefois qui régnent, presque inviolés, 
dans certains quartiers nobles et déserts. 

Depuis que je suis ici, Balzac me bante. En 
mettant dans cette ville une des plus ardentes 
et des plus naïves aventures morales qu^il ait 
contées, il l'a imprégnée de plus de mystère. 
Je m'arracherai avec peine à ces lieux qui 
me font vivre deux fois loin de mon temps, par 
le passé et par le rêve. De tous les événements 
dont le souvenir y flotte, l'existence cbimérique 
de Baltbazar Claës, le chercheur d'absolu, est le 
plus grand. L'émouvante beauté des vieux hôtels 
clos qui bordent ces rues et ces places mortes, 
c'est que peut-être d'autres Baltbazar Claës y 
ont vécu et y ont péri de leur chimère. 

Balzac a été le poète des vies scellées, qu'une 
passion dévore dans la solitude. Des êtres sans 
nombre dont il a peuplé notre imagination, les 
plus touchants sont ceux qu'il évoque dans la 
somnolence des petites villes de la province 
française éteintes par la centralisation révolu- 
tionnaire, dans l'ombre des demeures très an- 
ciennes. Ses préférées sont ces créatures nées 
grandes, qui, n'ayant pas trouvé dans le désert 
où le sort les plaça rechange de leurs trésors, 
ont subi la dure loi de ne rien demander qu'à 
elles-mêmes, — ces âmes royales et délaissées 
que l'ennui raffine en les enfermant dans un 
monde de sensibilités à jamais ignoré du vul- 
gaire et comme créé à leur usage. Les plus ar- 
dentes fleurs d'amour qu'il nous ait dévoilées 
s'épanouissent dans l'abandon. 

C'est par là qu'aujourd'hui ce bienfaisant 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 267 



génie me parle et console ma pensée blessée 
à bien des choses. Il me fait comprendre ht 
beauté du malheur, et que, si nous ne devons 
jamais nous enorgueillir d*être des exilés, seuls 
de notre sentiment et de notre langage, nous 
n'en devons pas toujours rougir. Car nous pou- 
vons bien n'être coupables que de trop d'ardeur. 
Excès que les hommes redoutent beaucoup plus 
que trop d*égoïsme. Ils s'éloignent inquiets et 
presque haineux du voisinage d'une flamme trop 
chaude. Et cependant ils ne la discernent pas à 
cause de sa limpidité. Dans ce vieux Douai, en 
souvenir de Balthazar Glaës, je ne songe qu'à 
ces destinées d'élite. Ce ne sont pas les faits his- 
toriques, ni les inventions retentissantes, ce 
sont les âmes condamnées à la solitude par ime 
trop authentique grandeur, qui donnent aux 
lieux leur plus noble consécration : cette lan* 
guissante et mystérieuse immortalité, dont de 
rares promeneurs viennent jouir. 

Pour respirer le pathétique de la condition 
humaine et la beauté des passions, j'aimerais 
donc entre toutes une petite cité ancienne, mais 
sans annales', sans gloire. Voyageur, je me suis 
souvent arrêté plusieurs jours dans de très 
obscures. Nulle part on ne se guérit plus com- 
plètement de la barbarie frivole de ce Paris qui 
nous aveugle sous un kaléidoscope d'appa- 
rences vaniteuses, qui nous obsède de clameurs, 
d'opinions et de paroles. — La campagne et la 
mer nous sont saines au sortir du vacarme des 
boulevards, mais surtout au sortir du vacarme 
intellectuel. Elles ne suffisent pas. La nature ne 
nous apprend pas l'homme. Elle nous rend 



268 l'action française 

ridée de la loi éternelle et des dieux. Elle ne 
nous initie pas à la beauté de ce qui meurt, de 
ce qui fut une fois, et ne sera plus. Les lieux où 
beaucoup de générations ont végété dans le si- 
lence, les petites patries exilées sous un pâle 
soleil loin des époques de l'histoire exhalent une 
bien plus touchante leçon. Je les chéris et les 
recherche, non par dilettantisme blasé, mais 
avec la nostalgie d'un cœur trop naïf pour les 
capitales. 

Hier ma promenade m'a fait découvrir dans 
le quartier le plus somnolent de Douai un petit 
Jardin des Plantes. Enclos de tous les côtés par 
un grand mur rectangulaire, il s'ouvre par une 
belle grille sur une rue oCi l'on passe peu. Une 
maison spacieuse et basse qui doit renfermer 
des collections et servir de logement au conser- 
vateur le coupe en deux parties. Il ne se faisait 
aucun mouvement dans cette maison qui s'har- 
monise bien au silence et à l'innocente desti- 
nation du lieu. Le paisible esprit d'un natura- 
liste contemporain de M. de Buffon y habite 
encore et c'est un charme profond de ce Jardin 
des Plantes et de ces collections minéralogiques 
que rien peut-être n'y ait été ajouté depuis cent 
ans. Derrière la maison, c'est plutôt un parc 
d'agrément fort simple, au milieu duquel on a 
réservé de larges espaces pour les promeneurs. 

J'ai pénétré jusque-là et j'y suis demeuré de 
longues heures. J'étais seul. Le balai du jardi- 
nier poursuivait paresseusement la valse mé- 
lancolique des feuilles chassées par la brise 
des après-midi d'automne. Pourquoi ai-je rêvé 



i 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 269 

de ce lieu modeste et abandonoé qu'il fut 
un asile cher à ceux et surtout à celles dont le 
souvenir me charme depuis des jours? Sans doute 
ils errèrent icL Et la paix triste de ce parc, en 
les invitant à la contemplation de leur propre 
dfistin, leur fit comprendre qu'il était plus à sa 
place dans- les allées solitaires qae dans la 
société des hommes. Exilée et proscrits secrets 
de leur âge et peut-être de tous les àgesl Peut- 
être élus et dieux chéris d'âges meilleurs I Ici des 
êtres se virent eux-mêmes. et sondèrent jusqu'au 
fond les conséquences douloureuses de leur 
vérité trop exquise ou trpp forte. Il y eut dans 
cette, retraite des minutes d'intuition qui la 
rendent désormais choisie et consacrée aux 
âmes. Des àmesâ'y sont connues trop passionné- 
ment pour n'en avoir pas fait leur secrète patrie. 



Et je vous ai revus, ê fantômes assis sous les 
charmilles ! Je vous ai suivies, ombres molles de 
jeunes femmes. Rien ne vous chassera de ces ave- 
nues où, dans la lenteur de saisons anciennes, 
votre marche paresseuse et légère rythmait au 
bras d'une compagne les longues après-midi de 
lennui. Vous me dites la beauté de précoces 
déclina et d'automnes que nul été ne précéda, les 
fotts désirs du cœur inentendu, du cœur trop 
tendre et trop hautain que fait battre et crier plus 
désespérément encore l'implacable lenteur dejs 
semttinâspareiUeSkO jeunes femmes qui dansiez 
une fois J'aa et. ne xe.vltea plus celui que vous 
amàezaimé!' vous- revenez dans la aère décence 

ACnOlt FRANC. — T. V. J9 



270 l'action française 

de vos longues jupes et la grâce des écharpes 
claires! Biais ce quej*aimeet vénère le plus en 
vous, ce ne sont pas vos atours d'un autre siècle, 
ombres tristes et ravissantes d'amoureuses né- 
cessairement mal aimées. Ce ne sont pas 
vos jabots de dentelle salis d'une pincée de 
tabac, ombres amères et fières de philosophes 
et d'idéalistes ; ce ne sont pas les choses amor- 
ties et fanées; c*est une puissance à jamais 
jeune sous votre pâleur : le Désir. vaincus chez 
qui la déception inexorablement répétée le long 
des joues creusait la beauté du désir et créait une 
âme! Que sont auprès de vous ceux qui réus- 
sirent et possédèrent et, voulant peu, posèrent 
une main pesante sur ce qu'ils voulaient? Qui 
les sait? Où leurhaleineflotte-t-elle encore? De 
terre, ils sont dans la terre. Mais vous habiterez 
toujours les bosquets et les charmilles. 



* 
* « 



Même certaines figures du présent se don 
nent plus favorablement à comprendre, allégées 
dans une vision de passé. 

Non I je ne suis pas ce poète malade dont 
les sens ne peuvent plus souffrir que des 
nuances mourantes, s'animer de quelque émoi 
que pour des beautés dépéries. J'aime mes om- 
bres comme des amantes actuelles, pour leur 
commun destin. Ce qu'elles voulurent est de 
toujours, et de toujours aussi leur vain soupir 
après ce qu'elles voulurent. Cette légion char^ 
mante et sacrée ne prélèvera-t-elle pas les siens 



i 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 271 

sar toutes les générations à venir? Mes yeux^ 
ne s'ouvrent pas si bien sur tout ce qu'éclaire 
crûment le soleil de la vie que sur elles. 

Je les vois ici s'enlacer et passer en rondes 
flftélancoliques. Rien ne distingue celles d'au- 
jourd'hui de celles d'hier. Elles se penchent 
sar l'épaule de sœurs charmantes qu'elles ne 
connurent pas. Gomme le vent, en se jouant 
dans les arbres^ incline également les branches; 
pareilles, ainsi ploient-elles toutes avec un 
abandon triste et gracieux sous une destinée» 
faite des mêmes langueurs. Leur danse est si 
lente! Leurs gestes sont Mlfs et inachevés 
comme des gestes d'enfants. Mais dans leurs 
yeux purs n*a pas cessé de rayonner, railleuse 
des immolations et de la mort, la casdide bonté 
du désir. Quelques-unes les détournent amicale- 
ment. 

Cependant le crépuscule est venu. Les figures 
se font plus indistinctes. Je vois les gazes et les 
mousselines, parures vaporeuses de fantômes, 
86 pénétrer peu à peu et se fondre, s'amonceler 
en légers brouillards; des voiles mouvants et 
diaphanes se suspendent aux arbres ou traînent 
aux gazons, de sinueuses écharpes courent par 
les allées. Mais voici que de toutes parts au 
sein de ces obscures blancheurs, 6 merveille 1 
de petites flammes s'allument. Elles flambent 
chacune à sa place, élancées et égales comme 
des feux d'autel. Elles illuminent la brume du 
jardin et la brume du songe. N'est-ce pas l'heure 
où l'on éclaire la ville? 

douceur des fanaux dans le brouillard I 
douceur des phares I douceur de la lueur qui 



872 l'action française 

annonce les esprits veillant au fond des bos- 
quets nocturnes I 



11 



Telles ces mortes dans un cteur chimérique 
qui, à l'excès peut-être, se distrait de l'action 
pour suivre pieusement leurs vestiges. 

Mais quand elles vivaient, elles ne furent pas 
des saintes. Elles étaient éprises de la terre et 
de son fruit le plus magnifique : le Bonheur. Les 
Elyeées du philosophe sont des Elysées païens. 
U n'y a pas de place pour les amantes du Christ. 
L'immense paradis chrétien, blanc, amorphe, 
immobile, mai et vide, «si très naturellement 
l'aspiration et la récompense suprême de celles 
qui ont tant peiné pour fermer leurs yeux à la 
beauté des couleurs et leurs cœurs à la beauté 
des yeux, leurs oreilles à la séduction des sons 
et des paroles... Mais des âmes dont tout l'a- 
mour appartint aux réalités qui vibrent sous le 
soleil, où concevoir leurs asiles d'immortalité 
et de repos, sinon dans des paysages épurés? 



Elles aimèrent la Terre et le Soleil. Nous les 
aimons aussi, mais moins bien qu'elles. Nous 
sortons du froid des métaphysiques et ce pas- 
sage nous donne la fièvre. L'horreur de ces sou- 
venirs glacés nous communique une espèce 
de frénésie, et nous nous mettons à manier la 
vie sans respect, avec une brutalité triomphante, 



j 



DANS UN VIEUX JARDIN DBS PLANTES 273 



oublieux qu'elle consiste bien moins en réalités 
solides qu'en germes tendres et fragiles. Au 
fond nous ne sommes pas tout à faitguéris de la 
manie dangereuse et barbare que des régents 
fameux nous inoculèrent. Nous voulons étreindre 
un univers dans une rose. Et c'est pourquoi 
nous écrasons la rose sous notre poitrine au 
lieu de la cueillir. Nous nous précipitons les 
bras ouverts sur l'objet de notre désir; mais 
nous le voyons très confusément. Nous croyons 
quec'est lui qui nous appelle ; mais c'est plutôt le 
mouvement emphatique et déréglé de notre 
esprit qui nous agite. Notre débordement froisse 
sur son passage bien des tiges frêles, violente 
les gracieuses et indécises attitudes de l'être 
en espérance. Il faut que nous ayons commis 
de terribles maladresses, manqué bien des 
plaisirs pour nous éveiller de ce grossier rêve. 
Alors nous nous dépouillons de nos idées et 
avec elles de notre impatience. Nous nous 
élevons peu à peu à la plus délicate des reli* 
gîons : la reconnaissance. Nous sommes recon- 
naissants à ce qui est d*étre et ne voyons guère 
au delà... Les femmes justement ne voient 
guère au delà ! celles du moins qui ont quelque 
charme. 



C'étaient de délicieuses femmes de chair; . . si 
fluides cependant^ si insaisissables! C'étaient 
d'adorables esclaves, ces princesses de la viel 
Leurs yeux, pareils à des yeux gentiment 
mendieurs d'enfants, semblaient perdus en un 



;â74 l'action française 

appel de douceurs et de caresses. Ils coDJuraieot 
ce qui est laid, sévère et méchant, de ne pas 
survenir. On eût dit que leurs bras ne fussent 
bons qu'à s'enlacer pour les mollesses inatten- 
tives de la danse. Et cependant il fallait les voir 
dans la détresse et dans les conditions dures*., 
pas romaines! pas chrétiennes non plusl mais 
aussi espiègles etexpédilives aux viles besognes 
qu'elles eussent été languissantes dans le plai- 
.sir, et puis,ia corvée faite,parmi les taudis glacés 
de rémigration,éprises encore, encore amoureu- 
ses de l'élégance et de la vie l Grandes dames 
vraiment à qui la misère, n'entamant pas leur 
grâce, ne faisait pas adopter de principes. 



Il fallait leâ voir trahies!... Mozart qui a été 
leur poète a prêté à leurs douleurs des accents 
éternels dans les plaintes de la comtesse Aima- 
.viva. Quinze ans se sont écoulés depuis la 
.délicieuse aventure qui sauva la jeune Rosine 
. des velléités séniles de son tuteur et la fiança 
au comte. Quinze ans, pendant lesquels la cou- 
leur de la vie, au début tout étincelante des 
feux d'une imagination amoureuse, s'isst bien 
assombrie pour la charmante femme. A l'amant 
léger et passionné des premiers jours a suc- 
cédé un mari trop grand seigneur pour n'être 
pas aimable, mais négligent, parce que, habitué 
à la possession du joyau, il n'en perçoit plus 
l'éclat. Puis sont venues les infidélités vul- 
gaires, les trahisons insouciantes du sultan 
.séducteur encore, mais alourdi. Elle les a soup- 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 275 

çonnées et s*est tue. Mais voici qu'un coup plus 
sensible et plus perfide déchire le voiie qu'il ne 
lui avait pas convenu de soulever. Cette fois elle 
jette un franc regard sur la longue désillusion 
du passé et exhale sa souffrance dans un des 
chants les plus beaux, les plus tristes et les plus 
frais à la fois, qui soient jamais sortis de lèvres 
humaines : 

Fleurs charmantes, trop tôt fanées!... 

Ce n'est pas le cri de la passion blessée. 
La comtesse est trop fière, trop incapable 
d un mouvement disgracieux pour retenir avec 
des mains avides ce qu'on lui retire, pour ne 
pas le laisser mélancoliquement fuir. Elle aime 
moins, elle n'aime plus son mari. Mais elle aime 
l'ancien amour. Et c'est sur lui qu'elle verse des 
larmes. Elle ne maudit pas la destinée. Elle ne 
s'en prend ni à lui ni à soi. Elle se sait belle 
encore, plus riche, plus savoureuse dans sa 
souple maturité. Mais elle sait aussi l'aveugle- 
iqent qui empêche la plupart des hommes de 
chérir dans la même deux âges de la beauté 
féminine. Elle dit les inévitables fragilités du 
bonheur... Non fragile» le bonheur serait-il 
aussi divin? Et sa tristesse pe parle pas seule- 
ment des grandes fleurs fanées, mais aussi de 
celles que le présent voudrait porter encore et 
qui ne doivent pas être cueillies. Certes, il fut 
trop doux de nouer des rubans au cou de Ché- 
rubin. Mais cette vertu de femme : la fidélité, 
aurait-elle du charme dans un cœur qui en 
secret ne la dément pas ? Ainsi songe la com- 
tesse alanguie dans son fauteuil. Sa plainte n'a 



276 l'action française 

pas le pathétique violent et court d*une douleur 
individuelle. 0*est plutôt le pathétique d'une 
saison, fille du soleil comme toutes les saisons 
et qui, dans ses deuils comme dans ses espé- 
rances, donne à une âme juste son père à véné- 
rer. Et avec cette science trop mûrie de la des- 
tinée et ce deuil des passions, c*est cependant 
la jeune, la naïve Rosine. Cette mélodie aux 
courbes magnifiques est encore un chant d'oi- 
seau. 



Elles savaient souffrir. La souffrance les ren- 
dait plus humaines et plus belles, en les laissant 
aussi légères. Elles devenaient plus séduisantes 
au sein du malheur, parce qu'elles y apparais^ 
salent charmées par un soleil nouveau, autom- 
nal et languissant. Elles ne se retranchaient pas 
de la vie, elles se reculaient seulement un peu, 
pour une perspective plus voilée. Elles ne se 
repliaient pas sombres et farouches sur une 
blessure inguérissable peut-être, — mais fut-il 
pour elles de blessures guérissables? De leur 
cercle de désolation, leurs regards continuaient 
de se relever sur la douce clarté de plaines ei 
parlaient de bonheur, mais de bonheur fugitif 
et menacé. La joie de vivre et d'aimer ne débor^ 
dait plus de leurs yeux ; elle ne les fascinait plus 
comme un globe éblouissant et tout proche; 
c'était plutôt la vision captivante d'un de ces 
paysages très lointains où le beau temps semble 
baigner dans la tempête. Il leur plaisait d'en- 
tendre l'adolescence se célébrer imprudemment 



DANS 13N VIEUX JARDIN DES PLANTES 277 

elle-même. Mais elles appartenaient désormais 
à nne perception plus profonde : la tragique 
douceur de journées très orageuses et très len- 
tes. Ainsi elles avaient acquis tout à la fois un 
sens plus vaste et plus de bonté. Elles suivaient 
les existences qui leur étaient chères d'un re« 
gard où ^e lisaient à la fois une indulgence 
infinie, un tendre vœu, une attente angoissée et 
une divine nonchalance. Et si elles voulaient 
bien se laisser entraîner elles-mêmes à quel*- 
que nouvel essai pour être heureuses, c'était 
aussi dans ces dispositions. L'heure de leur 
maturité déçue était la plus belle heure pour 
les aimer. Douces désespérées qui avaient gardé 
pour plus secret ami l'espoir. Vestales déchirées 
d*un affreux mal intérieur, depuis que la roue 
d'un char divin avait passé surelLes, mais tou- 
jours adroites et gracieuses dans Ventretien 
du feu sacré. Les vapeurs du sang jailli du 
cœur ne s'élevaient pas jusqu'à leur pensée 
obstinément claire et fidèle à la déesse. 



Avec quelle simplicité elles démasquent le 
christianisme I Le christianisme a fait de la 
souffrance un mystère, le ténébreux couloir qui 
conduit de la menteuse lumière de ce monde à 
la lumière vraie du monde surnaturel. Aussi a- 
t-il enlaidi les yeux des souffrants. Les yeux ne 
peuvent être beaux que par ce qu'ils reflètent. 
Et la douleur ferme à jamais ceux du chrétien 
aux rayons du soleil terrestre par le sombre 
souci d'un autre royaume, d'autres rayons pour 
lesquels ils doivent se garder purs. Mais est-il 



278 L'ACnON FRANÇAISE 

possible pour les ylvants d'échapper au jour ^ 
Où ne tombe-t-il pas ? Le ciel l*épand yiolent ei 
splendide sur la terre et les horizons de la 
terre se le renvoient plus doux, mais enrichi de 
mille nuances, plus enivrant encore pour 
l'homme. Comment le fuir ! Pourchassés 
cruellement par les flèches d'Apollon, les yeux 
chrétiens s'emplissent de colère, de haine et de 
désespoir. Ils cherchent les antres obscurs, les 
asiles glacés; mais là même ils ne trouvent pas 
la paix de la nuit. Le soupçon et la rancune les 
habitent: ilsépientavec angoisse tout reflet, toule 
aube... Si parfois ils semblent avoir enfin trouvé 
le repos, s'ils se lèvent calmes, sereins, éthérés, 
prenez^y garde ! C'est alors qu'ils expriment la 
plus savante et la plus orgueilleuse malice ! Us 
veulent nous persuader qu'ils ont à jamais dé- 
joué l'ennemi, que déjà ils s'arrêtent sur les 
premières lueurs de l'au-delà... La haine que je lis 
dans cette espèce d'yeux chrétiens est précieuse: 
c'est la quintessence de la haine chrétienne 
contre la Terre. C'est quand ils sont le plus doux 
que les yeux chrétiens sont le plus obliques. 

J'aime invoquer l'incorruptibilité natu- 
relle de simples femmes, leur touchante fidé- 
lité au soleil. Voilà qui parle plus clair et de 
plus haut que nos révoltes. Devant la merveil- 
leuse tenue de ces blessées, leur soin héroïque 
d'elles-mêmes, la frénésie chrétienne de se 
meurtrir, parce qu'on est meurtri, apparaît 
comme une inconvenance. La seule leçon 
qu*elles daignassent tirer du malheur, c'était un 
culte plus page, plus profond, plus détaché du 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 279 

bonheur. Au fond, n'est-ce pas une suprême 
rouerie d'incurable que de se mettre à aimer la 
maladie, à Texalter, à la nommer divine ? Devant 
lapersistante flexibilité de ces aimables femmes, 
la roideur stoïcienne ne fait pas très bonne 
figure. Elles avaient pour les protéger contre la 
séduction si dangereuse de la religion des 
plaies quelque chose d'autrement efficace que 
les raisons du philosophe : leur propre reli- 
gion, Tamour de la vie et ce respect, cette déli- 
catesse, ces divinations que le véritable amour 
ne peut manquer d'apprendre en devenant plus 
lucide, plus conscient de la fragilité de son 
objet. On se fait belles pour ce qu'on aime. 
C'est pourquoi elles concevaient comme leur 
premier devoir de rester charmantes, de 
rayonner sur la vie. 

Grandes dames, certes ! mais non pas femmes 
d'une caste. Toutes les cordes humaines étaient 
en elles, prèles à rendre un son franc et un son 
juste. Le champ de leur sensibilité n'était à au- 
cun degré déterminé par leur condition exté- 
jrieureni parleur particulière expérience sociale. 
Riches, elles n'avaient pas les sentiments de la 
richesse; leur esprit ne se laissait pas épaissir 
par les vapeurs de l'or et des hommages. 
Dans le luxe, elles gardaient des sauvageries 
.vigoureuses de mendiantes. Indigentes, elles 
ne se laissaient pas aigrir, ni rétrécir l'ima- 
gination par la pauvreté et suivaient d'un joli 
regard les heureuses. Elles possédaient ces res- 
isources de grâce par lesquelles on se retrouve 
et on se tient bien, sans abattement ni rai- 



280 l'action française 

deur, dans les changements de fortune. Les 
raffinements dont elles furent pétries n'avaient 
nullement quintessencié leur compréhension. 
Si élancées par le goût et par l'enthousiasme, 
capables de suivre très haut le vold*une pensée 
poétique, elles se sentaient toutes proches de 
leurs origines naturelles. 

Du même regard qui se posait avec tant 
d'abandon sur le front de Tami, elles sui- 
vaient au loin d'autres choses : le déclin du 
jour sur les coteaux, les dangers du bonheur, la 
chimère des serments. Les éclairs de la beauté 
les laissaient d'autant plus émues qu'ils sont 
fugitifs et resplendissent brièvement dans un 
crépuscule. 

Leur esprit gardait jusqu'à la vieillesse une 
fraîcheur enfantine, restait naïf et vibrant 
comme un cri d'oiseau. Aussi devaient-elles res- 
sentir tout ce qui est vif, tout ce qui est authen- 
tique et jailli du rocher. Elles n'étaient fermées 
qu'au tiède et au pesant. Non qu'elles s'en ren- 
dissent bien compte... mais elles avaient une 
façon terrible dans son innocence de n'accueiU 
lir pas touteidée, toute imagination qui, n'ayant 
pas été lancée du centre de Thomme lui-même, 
ne saurait parvenir à son but avec la chaleur 
nécessaire. Ëcouteuses si désirables pour le phi- 
losophe qui savait leur débilité et de quels dé- 
cevants zigzags leur charmante pensée était ca- 
pable. Bêtes de race dont la sensibilité sufGsait 
pour perfectionnner la main du* guide et qui 
transformaient la violence en force, en la con- 
traignant à la mesure. 



DANS UN VIEUX JARDIN LES PLANTES 281 



Je préfère ces dames d'autrefois à cette ca- 
ricature : la « femme moderne », et justement 
parce que ces fragiles étaientdes fortes, au lieu 
que cette forte est une dé&emparée. Les choses 
qu'elle a apprises lui pèsent! Car elle les a né- 
cessairement apprises mal, sans cette aisance, 
cette seigneuriale incurie d*un esprit soucieux 
surtout de ne pas se perdre lui-même dans le 
péle-méle de ses connaissances, mais au con- 
traire avec toute la soumission, l'abaissement, 
rhumilité naturelle de la femme. Tout ce qu'on 
hii a mis dans la tète de critique, d'histoire, de 
comparaisons, depointsdevue,de moyens d'ap- 
précier ne sert qu'à la compliquer de difficultés 
abstraites, de <i questions » qui, d'ailleurs, pour 
un sens fin et un jugement frais, n'existeraient 
même pas. Sous ses allures maîtresses, le juge- 
ment de la femme moderne est donc au fond 
frappé de timidité ou même de stupeur. On lui 
aquasi ôté l'usage de son instinct. De sorte 
qu'elle subit l'ascendant du premier laquais 
intellectuel venu. La culture d'école rend plus 
esèlave rélernelle esclave... Personne n'a pensé, 
n'est-ce pâi8?que Mme de Staël eût place dans 
cet Elysée. Elle ne fut certes pas grande dame. 
Ce devsiit être un jeu d'enfant de se moquer 
d'elle. Nous l'estimons beaucoup plus pour ses 
ainours que pour ses livres, malgré ce qui s'at- 
tache de déplaisant au souvenir de Mme de Staël 
amoureuse. 

Ce n'étaient pas dès Vénus pesantes, au front 
court, aux bras épais aveuglément repliés sur ce 
qu'ils tiennent, mais des Vénus presque ailées, 



282 l'action française 

portées sans cesse hors d'elles-mêmes par un 
mouvement de confiance juvénile et soumise. 
Leurs mains allongées dans une pose d'appel 
doucement éperdu ne pouvaient se resserrer 
trop solidement sur rien. Elles devaient aban- 
donner tout ce qu'une douce pression n'eût 
pas suffi à rdtenir. £t cela eût-il vrainient été 
digne d'elles? Mais ces réservées étaient au 
fond les plus ardentes demandeuses de vie. Si 
leur esprit répugnait invinciblement à se char- 
ger d'abstractions et de morale, tout comme 
leur chair à s'épaissir en lourdes ivresses, n'est- 
ce pas qu'elles devaient avant tout rester légères, 
lyres suspendues, vibrantes au moindre soufile 
du désir universel ? 

Rien ne bornait le vol frissonnant, mais sans 
peur, de leur pensée. Naïve à qui sa liberté ne 
semblait jamais hardiesse. Innocente qui voyait 
s'ouvrir devant soi tout le champ du vrai moral, 
qui le parcourait, intelligente et amicale, sans 
jamais se sentir sur un terrain interdit, et ne 
savait juger des souffrances etdesjoies humaines 
que selon le pathétique et la beauté. Elles 
étaient trop bonnes pour ne s'offenser pas de ce 
qu'il y a de destructeur et d'aveugle dans ces 
maximes systématiques qui, décrétant absolu- 
ment l'excellence de quelque chose, l'inviolabi- 
lité de quelque chose, vont troubler le désir indi- 
viduel dans sa source vierge, jeter un poids de 
tristesse sur sa fraîche germination et lui faire, 
à peine né, un visage inquiet de vieillard. Mais 
elles étaient trop fines aussi pour ne pas se 
défendre avec un certain dégoût de ces. autres 



DANS UN VIEUX JARDIN DES PLANTES 283 

maximes, négatives et anarciiiques, dans les- 
quelles des gens radimentaires saccagent les 
cultures infiniment délicates et précieuses de la 
civilisation et de la sociabilité. Elles réfutent en 
même temps le formalisme bourgeois et Tanar- 
chisme littéraire, ces deux bornes qui se rejet- 
tent les consciences appesanties des contempo- 
rains. Elles eussent vu dans Fun et dans Tautre 
l'expression satisfaite d'àme sans variété. Bref, 
ces grandes dames méritent que nous nous ins- 
pirions d'elles, en ce qu'elles étaient tout à fait 
exemptes de la tare propre aux parvenus de 
l'intelligence : ne juger de rien, ne rien com- 
prendre que par des généralités, des catégories. 
Elles ne connaissaient dans la vie que des his- 
toires de passion mais n'eussent rien entendu 
aux « droits de la passion », ce jargon de do- 
mestiques ivres. 

Elles représentent une pondération exquise de 
la vérité humaine et delà vérité sociale. Et je ne 
crains pas le ridicule à les nommer des Béatrix, 
des inspiratrices de beauté, puisqu'elles sont la 
Mesure. 11 me semble que ce ne pouvaient être 
que des femmes françaises. Pareille peut-être à 
leurs vertus, déjà noyées par l'océan démocra- 
tique, ne sera-ce pas la destinée de la France de 
disparaître dans la démocratisation de l'huma- 
nité? 

Pierre Lasserre. 

Octobre 1898. 



L'AVANTAGE DE LA SCIENCE 

Méditation. 



A M. Jules Lemaitrë. 

G* est le sujet d^une fable de La Fontaine. Il 
me semble qu'on en peut faire une méditation. 



1 



Un gros livre que je désirais depuis trois sai- 
sons vient de m'être apporté ce soir, le 
grand traité des Formés littéraires de lu pensée 
grecque (1), par M. Henri Ouvré. Henri Ouvré est 
connutdepuis quelque temps de .quiconque fré- 
quente la belle antiquité. Il a conté la vie et 
commenté les discours de Démosthène {â). Il a 
mis en nouvelles, en contes, en récits chaque 
stade du rêve et de l'imagination hellénique 
dans son petit volume de mythes sacrés, com- 
posés,comme il dit. Sur les marches du Temple (3). 
Mais ce n'est pas de lui, ni même de son livre 
que je veux parler. 

J'ai ouvert le livre,et bien au hasard. Mais béni 
soit le livre, j*y trouve aussitôt à songer. 
Tout au bas de la page 160, M. Henri Ouvré 
parle des derniers annalistes grecs, ceux-là qui 



(1) Aican. 

(2) Oadin. 

(3) Perrin. 




l'avantage de la science 285 

précédèrent immédiatement les vrais historiens 
et le^^ géographes précis. Ces logographes, dit- 
il, méritent le nom de savants. « Ils connurent 
par occasions l'allégresse que nous donne la 
vérité, îa possessim du renseignement petit, mais 
indestructible, atome qui restera identique dans toutes 
les synthèses ultérieures. » Et M. Ouvré nous 
rappelle le commencement d'un ouvrage d'Hé- 
calée, en faisant remarquer le ton d'enthou- 
siasme scientifique (et de mépris pour les igno- 
rants) qui éclate dans celte phrase : 

« Moi, Hécatée,le Milésien, je dis ces choses 
« et j'écris comme elles me paraissent, car, & 
« mon avis, les propos des Hellènes sont nom- 
tt breux et ridicules... » 

M. Ouvré constate que, en effet, s'il y a 
bien des fables chez Hécalée, il y a aussi des 
a détails concrets et authentiques sur les peu- 
<c pies, les villes, leurs sites et les fleuves i>. Par 
son désir de posséder la vérité, de la dégager 
des on-dit et de l'isoler des contradictions 
humaines, ce gauche critique, cet humble et 
maladroit collectionneur de faits participe de la 
majesté du savoir humain. Il y a fourni sa con- 
tribution. « Je dis ces choses ». Et les choses que 
disait le vieil Hécatée sont vérifiées aujour- 
d'hui. « A mon avis, les propos des Hellhies sont 
nombreux et ridicules. » Et, de longs âges après 
samort, des hommes inconnus, menant leur vie 
aux mêmes bords que le vieil Hécatée, recon- 
naissent quMl est impossible de ne pas être de 
son avis. 

Avoir raison, c'est encore une des manières 
dont l'homme s'éternise : avoir raison et changer 

ACTION FRANC. — T. V. :>0 



286 l'action française 

les propos a nombreux et ridicules » de ses 
coQcitoyens, Hellènes ou Français, en un petit 
nombre de propositions cohérentes et raisonna- 
bles, c'est, quand on y réussit seulement sur un 
point, le chef-d'œuvre de Ténergie. 

II 

a Les propos des Hellènes sont nombreux et 
« ridicules... » Excusez-moi si les paroles du vieil 
Hécatée me poursuivent. Elles me semblent de 
la nouveauté la plus fraîche parleur application. 

Dans le temps d'Hécatée, l'histoire et la géo- 
graphie étaient au premier rudiment. Jusque-là 
certaines histoires s'étaient transmises, et Ton 
s'était toujours enquis et pourvu de quelques in- 
dications topographiques, plus ou moins éclair- 
cies de figures, avant de mettre en route soit une 
flotte, soit une armée. Mais, parce que les expé- 
ditions lointaines étaient rares, on ne s'occu- 
pait guère de démêler le véritable du fabuleux : 
peut-être même qu'un récit moins chargé de 
mensonge ou de fiction eût été moins couru et 
moins applaudi qu'une hâblerie pure. Tout le 
monde ayant un intérêt à mentir comme à 
entendre des mensonges, le fabricant des contes 
ne se gênait aucunement avec le bon public qu*il 
ne gênait point. 

Mais peu à peu, quand les rapports des peu- 
ples s'étendirent et s'accrurent tant par le pro- 
grès des besoins que par celui des industries 
destinées à les satisfaire, quand il y eut des 
matelots qui s'embarquaient pour une lointaine 
contrée, des armateurs qui y lançaient leurs 
bâtiments et des négociants qui les remplis- 



i 



l'avantage de la science 287 • 



saienl de leurs richesses, la nécessité du con- 
trôle éveilla naturellement Tesprit critique. Il y 
eut des récits exacts quand on sentit l'intérêt de 
l'exactitude, et, cet intérêt croissant tous les 
jours, le progrès fut aussi constant. Si l'on com- 
pare le vieil Hécatée, né avant Hérodote, à Slra- 
bon qui vécut du temps d'Auguste et de Tibère, 
ce progrès continu, poursuivi au sein du même 
monde et en exécution de la même cause maî- 
tresse, fait l'enchantement du regard. Les «pro- 
pos nombreux et ridicules » se sont tantôt éva- 
nouis, tan tôt rangés à la limite de la connaissance, 
comme de simples motifs d'ornementation : ces 
fables qui, jadis, servaient d'explication et de 
support à tout sont devenues à peine sensibles. 
Le deraier progrès de l'analyse et du savoir les 
résoudra en fumée, et en cendre quand des 
nécessités nouvelles auront poussé les hommes 
à des aventures nouvelles. 

III 

« Les propos des Hellènes sont nombreux et 
« ridicules » : les miens ne paraîtraient ni moins 
nombreux ni plus sérieux au vieil annaliste 
ionien si, revenu au milieu de nous, il pouvait 
penser que mon propos borne son terme au cer- 
cle de la science historique ou géographique. 

— Eh! dirait-il, voilà un peu trop d'apparat 
pour en arriver à conclure que les Euro- 
péens du XK^ siècle de l'ère chrétienne sont plus 
avancés dans la connaissance de la terre et des 
peuples que nous ne l'étions vingt-cinq grands 
siècles en deçà. 



288 l'action française 

— Vieil Hécatée,lui répondrais-je,vous auriez 
bien raison si j^arrêlais là mon dessein. Mais, 
Père vénérable, il est un peu plus étendu. Votre 
géographie et votre ethnographie ne m^étaient 
qu'un chemin détourné pour y parvenir. Toutce 
que j'en disais servait d'acheminement à la 
Politique. C'est à la Politique que votre phrase 
de ce soir m'a rendu attentif. 

IV 

« En politique, vieil Hécatée, nous ne sommes 
pas beaucoup plus avancés aujourd'hui que \ous 
ne pouviez l'être, cinq ou six siècles avant Jésus- 
Christ, pour la description de la terre et l'his- 
toire des hommes. La politique balbutie, et ses 
bégaiements mis à la suite les uns des autres 
font une interminable théorie de « propos nom- 
breux et ridicules « comme ceux que vous re- 
prochiez aux Hellènes de votre temps. De quel 
effroyable chaos d'absurdités sans nombre 
cette politique moderne est tissue,je ne sais pas 
si vous pouvez vous en faire idée suffisante. 

« Vous êtes né, vous avez vécu en un monde 
où la sagesse politique était presque aussi néces- 
saire que de nos jours de bons renseignements 
commerciaux. Vos villes, vos Etats qui avaient 
leurs révolutions leurs tyrannies, leurs cata- 
strophes reconnaissaient pourtant certaines 
grandes lois contre lesquelles il n'y a pas 
d'exemple (mais je dis d'exemple certain) 
qu'elles aient osé s'insurger. Par exemple, vieil 
Hécatée, de tous temps, vos foyers furent les 
premières pierres de vos cités : quelque déver- 
gondage que dût se permettre plus tard, en des 



L* AVANTAGE DE LA SCIENCE 289 

temps moÎDS purs, rimagination presque 
sémite d'un Platon, on n'essaya jamais de les 
mettre en pratique. Croiriez-yous, homme des 
vieux temps, qu'il y a, de nos jours, une grande 
peine à faire recevoir d'un cercle de gens rai- 
sonnables ces deux propositions, cependant évi- 
dentes et qui se complètent: 

(( A), L'individu n'est pas une unité sociale; 

a B). La première unité sociale, c'est la fa- 
mille? 

« Voilà ce qui n'est accueilli, de notre temps, 
vieil Hécatée, que par des discussions sans fin. 
Dites que les intelligences un peu affaiblies n'en- 
tendent plus très bien le sens des vocables. 
Dites que, remarquablement épaissies et ramol- 
lies, les cervelles ne possèdent peut-être plus la 
force d'attention qui est indispensable à l'appré- 
hension de ces vérités. Dites que, occupés d'au- 
tres travaux, la plupart de nos ^ages ont 
beaucoup délaissé ce genre d'études ou s'y sont 
parfois égarés. Ces excuses, qui ont leur va- 
leur, sont d'une insufljsance qu'il convient de 
sentir. Il y a de nos jours des esprits distingués 
qui connaissent le sens des mots. Il y a des 
cervelles assez souples et fortes pour soutenir 
avec constance et promptitude les mâles 
assauts de Pallas. Enfin, sur ce sujet lui- 
même, des esprits fermes ont pensé. Ils ont 
même pensé le vrai. Nous avons un philosophe 
mathématique, né au Midi, qui, par la voie 
mathématique, a trouvé et prouvé que, en 
effet, l'individu n'est pas une unité sociale 
et que la première unité sociale, c'est la 
famille. Nous avons aussi la même proposition 



290 l'action française 



découverte et démontrée par un philosophe 
physicien, né dans le Nord, et qui n'usa dans 
sa découverte et les preuves de celle-ci que de 
la voie des sciences d*expérience. Le premier de 
ces philosophes ne crut ni à Dieu ni à diable. 
L'autre, cher Milésien, fut un chrétien pieux. Si 
les preuves de l'un ou de Tautre, si les preuves 
des deux ensemble n'avaient pas été jugés 
assez fortes, il me semble que leur rencontre et 
leur accord présentaient un phénomène assez 
merveilleux pour impressionner le public ou du 
moins, à défaut du public, les principaux et les 
plus sages... » 

(Il n'a pas échappé à nos lecteurs que j'essaye 
ici d'attirer l'attention d'Hécalée philosophe 
ionien, mort il y a vingt-cinq siècles, sur le 
théorème fondamental de la Politique, tel que 
l'ont formulé de nos jours Le Play, chrétien, nor- 
mand, praticien de l'induction, et Comte posi- 
tiviste, languedocien, praticien delà déduction. 
Hécatée de Milet ne me donnant aucun signe 
d'improbationj e continuai de converseravec lui .) 
« Le public, Hécatée, vaut aujourd'hui ce qu'il 
valait de votre temps. Comme il est plus nom- 
breux, ses propos sont aussi, comme vous disiez 
bien, plus nombreux et plus ridicules. Mais il 
est moins bien encadré. Il n'est plus encadré du 
tout. Vous aviez un corps de principaux et de sa- 
ges. Il n'y a rien de tel chez nous. Comme il suffit 
pour être qualifié de sage de passer quelques exa- 
mens ou de pousser quelques cris, la profession 
de chef, de magistrat, de principal, appartient 
au premier venu qu'il convienne à la multitude 
de regarder. Vous n*avez aucune idée de cela. 



J 



r^ 



l'avantage de la science 291 

« Le croiriez- vous, mon Hécatée? Les dignes 
délégués de cette multitude vaine se sont as- 
semblés hier dans Tédifîce destiné en apparence , 
aux plus saintes délibérations. Il y avait quel- 
ques semaines qu'il ne s*y étaient rencontrés. 
Savez-vous quel a été leur premier travail? Ils 
ont voté presque à Tunanimilé (moins huit voix !) 
Taflichage aux deniers publics d'un ramas de 
calembredaines et dMnepties, composé, voici un 
peu plus d'un siècle, par la réunion des plus 
pauvres tètes qu'ait jamais portées notre France. 

« L'article premier de ce factum plus qu'indi- 
gent déclare que les hommes naissent libres. 
Hélas! vieil Hécatée, devant nos principaux et 
parmi les meilleurs de ces principaux, parmi 
ceux qui siègent à droite ef; qui ont mérité le 
beau titre de Cornichons, vous seriez obligés de 
parler fort longtemps avant de faire entendre 
que, de toutes les créatures, l'homme est peut- 
être la moins libre à sa naissance, étant inca- 
pable de marcher comme fait le poussin nou- 
veau-né, de discerner et de prendre sa nourriture 
autour de lui ni môme de s'assimiler le moindre 
élément du dehors. Quand, le cordon coupé, 
il a cessé de dépendre de sa mère, il dépend de 
sa nourrice, puis de son pédagogue, puis de son 
père et de son chef, tout cela pour son plus 
grand bien : il ne croît qu'à ces conditions. Si 
l'homme dont nous parlons n'est pas un sau- 
vage, s'il est d'une civilisation opulente, à pro- 
portion que cette civilisation est plus avancée, 
cet hoDime dépendra davantage, il sera engagé 
dans un plus grand nombre de liens. La liberté 
n'est pas au commencement, mais à la fin. Elle 



293 l'action française 

n'est pas à la racine, mais aux fleurs et aux 
fruits de la nature humaine ou pour dire mieux 
de la vertu humaine. On est plus libre à propor- 
tion qu'on est meilleur. Il faut le devenir. [Vieil 
Hécatée, que vous ririez ! Nos hommes ont cru 
s'attribuer le prix de l'effort en affichant partout 
dans leurs mairies et leurs écoles, dans leurs 
ministères et leurs églises que ce prix s'acquiert 
sans effort. Mais afficher partout que chacun naît 
millionnaire vaudrait-il à chacun l'ombre même 
du million? 

(( Le même factum, Hécatée, prétend en outre 
que h but de toute association politique est la con- 
sertmtion des droits naturels et imprescriptibles de 
V homme. Nous savions que le but de toute cité, 
c'est la vie, non seulement la vie humaine, mais 
la vie animale, la vie individuelle de chacun, 
aucun de nous n'étant viable sans « l'associa- 
tion politique » î — L'affiche volée par 406 voix 
contre 8 ajoute que le principe de toute souverai- 
neté réside essentiellement dans la nati<^n : votre 
temps n'avait pas encore oublié de noter que 
tous les pouvoirs viennent des dieux maîtres du 
monde, autrement dit de profondes lois natu- 
relles que rhomme n'a point faites et auxquelles 
il faut bien que l'homme se conforme s'il ne veut 
point périr l — L'affiche dit : La loi est V expres- 
sion de la volonté générale. Vous sentiez qu'elle est 
l'expression des nécessités et des convenances 
du salut ou de la prospérité du public : auriez- 
vous sans cela nourri des prêtres aux frais de 
l'Etat ou écouté les sages qui furent vos législa- 
teurs? 



l'avantage ue la science 293 



» Hécalée, ô vieux mort et enseveli bienheu- 
reux, je ne troublerai pas ta cendre d'une ana- 
lyse plus complète des sottises qu'on affichera 
par toute la France. Tu en as idée maintenant et 
tu peux mesurer l'égaie sottise de nos nobles 
et de nos gueux. lis se valent parfaitement. 
Tous les propos nombreux et tous les propos 
ridicules que tu as pu recueillir sur la source 
des fleuves, sur leur cours, sur la langue et les 
mœurs des populations, toutes les montagnes 
de fables qu'il t'a diverti de détruire sur ces 
objets ne sont rien auprès des imaginations qui 
se débitent parmi nous sur la politique. 

tf Gomme tu leur parlais d'une voix ferme, 
vieil Hécatée, pour les choses que tu savais : 
o Iflw, Hécaiéê U MUésienJe dis ces choses^ et f écris 
« comme elles me paraisseftit,., » Quant aux propos 
« nombreux et ridicules des Hellènes », ton enthou- 
siasme du vrai en faisait justice, et tu savais 
que l'avenir en ferait justice après toi. 

a Puissions-nous t'imiter, et parler aussi bien 
sur les choses que nous savons ! » 

Quelles que soient nos origines et quelles que 
soient nos méthodes, même quelles que soient 
nos philosophies divergentes, il est en Politique 
des vérités que tout établit, que rien ne dément, 
et contre lesquelles le verbiage de l'orateur ou 
la manœuvre de l'intrigant ne feront que pitié. 
Elles triompheront ainsi que triomphèrent les 
renseignements d'Hécatée, au fur et à mesure 
que le monde sentira le besoin de les vériOer. 



■'""-^ 



294 l'action françaisk 

VI 

Maïs le inonde en aura besoin. Le monde aura 
besoin de la vérilé politique comme il a eu 
besoin de la vérilé géographique et ethnogra- 
phique, par un jeu naturel des nécessités qui 
l'animent. La brusque augmentation de valeur 
donnée à la planète depuis cinquante ans, a 
sans doute développé un peu partout le natio- 
nalisme, c'est-à-dire le sentiment et la c()nscîence 
de chaque groupe ou territoire donné ; il y a un 
nationalisme dans les moindres sous-groupes 
du monde slave, il y en a un au Japon, un en 
Chine, un aux Philippines et tous les germes 
nationaux ne sont pas encore sortis. Le nationa- 
lisme est le grand fait du monde moderne. Mais 
le nationalisme, partout où il le peut, exhale 
comme un souffle de conquête et d'absorption 
tantôt pacifique et tantôt guerrière : un puis- 
sant impérialisme. De sorte que ceux qui 
naguère parlaient de réduire toutes les ques- 
tions soit, en un sens, à des questions morales 
soit, en un autre sens, à des questions écono- 
miques, seront bientôt forcés de nous avouer 
que tout, présentemment, depuis le problème 
moraljusqu'auproblème économique, se ramène 
à un grand problème de Mécanique ou, ponr 
mieux dire, de Physique politique. C'est à la meil- 
leure organisation politique que des faits ma- 
nifestes viendront décerner le pouvoir de régner 
sur les autres faits et de leur mesurer ainsi la 
vie ou la mort. L*élat présont d'un monde où 
Tancienne Europe est dissoute, après avoir 
dissous l'ancienne Chrétienté, n'autorise ni 
d'autres prévisions, ni même d'autres rêves. 



l'avantage de la science 295 

On aura besoin de la Politique, Tempirisme 
d'autrefois ne suffira plus, on prendra en hor- 
reur les fables et leurs fabulistes, la blagologie 
et les blagologues, parce que Ton sera dans la 
nécessité absolue de savoir ce qui fait les peuples 
prospères, les civilisations florissantes, les ci- 
toyens riches, paisibles et heureux. On Têtu- 
diera probablement sur beaucoup de ruines. 
Heureux qui, averti par les ruines d'autrui,se 
mettra le premier à ce salutaire examen ! 

Vil 

Aujourd'hui, nous ne voyons pas l'avantage 
de nos paroles. Nous étant donné la peine d'étu- 
dier et de réQéchir, nous savons : et le savoir ne 
nous sert de rien. Je veux dire qu'il ne sert de 
rien à notre patrie. Ceux que nous avions con- 
vaincus ont encore dans l'oreille le poids de nos 
discours; ce plat rhéteur qui passe, ce chiffon 
de papier qu'on Ht, n'importe quelle distraction 
le leur fera oublier. Quoi d'étonnant? Deux cent 
mille cadavres ont jonché nos campagnes, voici 
trente ans : mais ils n'ont pas encore persuadé 
nos concitoyens de la vérité qu'ils montrèrent 
à Renan qiie la démocratie est le grand dissolvant de 
Tinstitution militaire. Ce sont des patriotes qui 
flattent la démocratie! Vainement M. de Vogué, 
dans la Liberté^ l'autre soir, à propos des notes 
de Villebois-Mareuil au Transvaal , invoquait-il 
ce beau témoignage taché de sang. Il n'y a 
pas encore d'intérêt assez vif, pour faire préfé- 
rer aux fables politiques une vérité politique. 
Comme pour la géographie du temps d'Hécatée, 
c'est de fictions que le public a faim et soif, 
c'est de fictions que les fournisseurs de ce public 



296 l'action française 

se sont approvisionnés le plus largement: oui, 
le meilleur de ce public, les meilleurs de ses 
fournisseurs, je dis les royalistes et je dis les 
nationalistes ! 

VIII 

On pourrait imposer la vérité de force. Les 
dégâts que pourrait entraîner cette imposition 
seraient de peu, en comparaison de tant de 
dégâts futurs qu'elle épargnerait. Je ne crains 
pas de dire que, pour un esprit libre et un bon 
esprit, voilà Tespoir le plus sacré. 

Mais cet espoir peut être trompé. L'énergie or- 
ganisatrice peut ne point laire son coup d*éclat 
au temps nécessaire. Elle peut le faire et le man- 
quer. Elle peut ne point le manquer et son en- 
treprise, bien commencée, finir mal. Car tout est 
possible. Ce qui est impossible, c'est que l'art, 
c'est que la science de la Politique, plus néces- 
saires chaque jour, se composent sur d'autres 
bases que celles que nous ont déterminées nos 
maîtres et que nous essayons d'affermir après 
eux : de nos petits faits bien notés, de nos lois 
prudemment et solidement établies, de nos véri- 
tés incomplètes, mais en elles-mêmes indestruc- 
tibles, de là et non d'ailleurs, la science politique 
s'élèvera. Nous sommes — à trois? — à quatre? 
— à cinq? — à dix? — nous sommes Hécatée le 
Milésien. Placés aux commencements de notre 
science, nousavons néanmoins le droitde répéter 
la fière et dédaigneuse profession du savoir : 

« J/bî, Hkatée le MiUsien^ je dis ces choses et 
« f écris comme elles me paraissent^ car à mon avis 
tt les propos des Hellènes sont nombreux et ridicules. i> 

Répétons cela fermement. Charles Maurras. 



I 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 

[Suite.) 



Vil 

Que dire des gens de Saint-Louis, blancs ou 
noirs? 

Il est toujours facile de parler des choses. 
Nous les animons à notre guise. Nous leur prê- 
tons notre âme et nous ne faisons qu'analyser 
un coin de notre sensibilité en les décrivant. 
Chez les hommes je sens une résistance et des 
contradictions qui m*effraienl. Peut-on se vanter 
d'avoir exploré la conscience )a plus voisine de 
la sienne? Allez donc tracer de ces nègres, de 
ces mulâtres du Sénégal, un portrait où ils se 
reconnaîtront ! 

Pendant des jours j*ai erré au milieu de la 
population noire de Sor, de Guet N'Dar et de 
N'Dar-Toute, sans pouvoir distinguer un indi* 
vidu, et suffoqué par Todeur. Mes yeux, les pre- 
miers, trouvèrent leur enchantement dans ces 
splendides fêtes de couleur où d'incomparables 
statues de bronze et de marbre noir défilent 
dans une lumière éblouissante. Des muscula- 
tures (Solides d'athlètes se dessinent sous les 
étoffes flottantes des boubous. Les jeunes filles 



298 l'action française 

étalent lear gorge dure et nue au-dessus de leur 
pagno multicolore. Les sables, sous le soleil, 
composent un fond de poudre d'or. Et je 
m'ébahissais devant les femmes maures drapées 
comme les statues d'Isis, devant les marabouts 
en prière, mais pas autrement que devant un 
lionceau jouant en liberté sur des sacs d'ara- 
chides, que devant le chameau qui passe, ou )e 
boa promené en laisse. 

J'ai)pris à discerner les différents types 
nègres et, tenu à distance par la senteur 
d'Afrique un peu forte pour des narines d'Euro- 
péen fraîchement débarqué, les beautés diverses 
des femmes Ouoloves ou Kassouties. Mais les 
unes et les autres demeuraient pour moi des 
statues I 

Gela devient bientôt une angoisse insuppor- 
table, cette impression qu'on a de vivre au mi- 
lieu d'un peuple de marbres ou de bronzes 
animés ! Elle coïncide généralement avec une 
lassitude qui va croissant durant les premières 
semaines de séjour et que seules suffiraient à 
justifier ces rues où le pied entre dans le sable 
jusqu'à la cheville, celte chaleur suffocante et 
ces miasmes pestilentiels qu'on respire le soir 
aux marais de Sor ! Alors une impatience vous 
prend devant ces physionomies sans pensée, 
devant ces crânes vides d'intellect. On s'effraie 
de vivre au milieu de gens à qui toutes nos 
raisons, tous nos sentiments restent étrangers 
et incompréhensibles. Il y a une inquiétude in- 
dicible à se trouver entouré d'êtres qui sont 
des hommes et qui pourtant ne sont pas nos 
semblables ! J'ai dit ces jacasseries intermina- 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 299 

bles, ces intonations d'un fausset bizarre, ces 
rires niais, ces voix aiguës, obsédantes qui 
montent à tout instant des cours ou des rues et 
se répercutent si douloureusement dans la 
ebambre où Ton frissonne des premiers accès de 
fièvre... 

Aucune main de sœur ou d'amie n'est là pour 
essuyer les sueurs qui perlent au front pour la 
consolante caresse qui réconforterait et ferait 
vivre. Vous ne rencontrerez plus que ces di- 
games au sourire éternel flottant sur des lèvres 
énormes, et dont tout l'idéal se borne à des gour- 
mandises de jeunes chattes, à la possession de 
pagnes ou de mouchoirs colorés et de bijoux 
étranges. 

Minute poignante! On en sort avec un peu 
d'optimisme et de confiance en soi-même. Il y a 
en nous un tel besoin de sympathie, nous 
sommes si bien faits pour nous attacher à ce 
qui nous entoure, que nous voici très vite 
occupés à parer de sentiments analogues aux 
nôtres le cœur de ces indigènes. On se prend à 
parler avec tendresse à ses domestiques, aux 
spahis qui vous accompagnent, aux laplots qui 
vous promènent et qu'on se figure très dévoués. 
Et comme la sympathie c'est encore la route la 
moins mauvaise pour pénétrer aux replis d'une 
âme étrangère, on arrive à découvrir quelques 
vertus humaines à ces gorilles noirs. Sans 
doute c'est l'éternelle et douce duperie de 
l'homme s'imaginant aimé du chat qui se ca- 
resse à lui ! 

Des chats, des singes, ces pauvres nègres, on 
peut les comparer ainsi à tous les animaux, c&'* 



L_ 



300 l'action française 

bien certainement leur àme reste à mi-chemin 
entre celle des bêtes et celle des hommes 
blancs. Avec la meilleure volonté je n'arriverai 
guère mieux à me faire comprendre de mon boy 
que de ce grand laobé jaune qui couche sur mon 
balcon et nous suit dans nos promenades. L'un 
et Tautre me sont attachés à peu près de la 
même façon. 

Tous les êtres animés sont sensibles au plai- 
sir ou à la douleur. Ils aiment ce qui leur 
donne du plaisir et fuient ce qui leur cause de 
la douleur. Nous pouvons donc leur prêter toute 
sorte de sentiments qui diffèrent seulement des 
nôtres par les nuances : raffinement qui y ap- 
porte notre intelligence et l'ordre qu'y met notre 
raison. L'intelligence d'un nègre, c'est déjà un 
bel instrument, mais je vous assure que ce n'est 
rien du tout auprès de la nôtre! 

Tout ce cadre logique où vous situez vos 
impressions et qui vous fait dire je ou mot^ 
n'existe pas pour le nègre. 11 ne conçoit sa per- 
sonnalité qu'instinctivement. Comment voudrez- 
vous qu'il associe des idées générales, n'ayant 
aucune notion même matérielle de l'espace et 
du temps? A Le} bar, demandez à un noir si vous 
êtes loin de Saint-Louis? Il vous répondra: « 11 y 
a loin un peu », et vous n'en tirerez rien de 
plus. Jamais mon boy n'a pu me dire, même 
approximativement, le temps qu'il avait mis à 
faire une course. Tout le monde sait que les 
noirs ignorent leur âge. Cette anecdote est fort 
connue, d'un très vieux nègre à barbe blanche 
arrivant porteur de son bulletin de vote à la 
mairie de Saint-Louis; quelqu'un lui dit : cTu 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 301 

tenais donc bien avenir voter; tu es bien vieux, 
bien cassé 1 Quel âge as-tu? — Au moins six 
ans ! » répond le noir. 

Le moi, l'espace, le temps, ce sont les formes, 
le substratum de notre intelligence. Le nègre ne 
le possède pas. Nous nous eftorçons, vous et 
moi, à connaître le particulier par le général, le 
cas par la règle, la règle par une loi générale, et 
nous allons recherchant les points de vue les 
plus étendus, élargissant ainsi notre science. Le 
noir ne va guère que du particulier au particu- 
lier. La connaissance abstraite demeure en lui à 
Tétat rudimentaire. Pas plus qu'il ne peut asso- 
cier des idées générales, il ne sait isoler ses 
idées les unes des autres, ni en extraire à notre 
mode les caractères généraux. Nos questions, 
nos conversations jettent dans sa tète une inex- 
tricable confusion dont il ne se tire pas. Au reste, 
rien de nous ne Tétonne. Il n'admire, ni ne 
cherche à se rendre compte; il dit : « il y a ma- 
nière blanc», et c'est tout. Ce peu de curiosité 
décèlerait, à lui seul, la pauvreté de son enten- 
dement. 

Cette misère cérébrale n'exclut point une cer- 
taine finesse et du bon sens. Enfermé dans la 
minute présente, le noir, en sait tirer parti. Mais 
qu'attendre d'un homme qui ignore le passé et 
ne prévoit pas l'avenir? Des nègres pur sang, 
Ouolofs,Bambaras,j'en ai connus de plus madrés 
que les chacals de la brousse et qui savaient 
mille tours; d'intelligents, non! Leur belle mé- 
moire peut faire illusion ; mais n'est-ce pas une 
qualité toute animale et mon cheval la bride sur 
le cou ne ramènera«t-il pas aussi sûrement à 

ACTION FRAKÇ. — T. ▼. 2\ 



302 l'action française 



l'écurie par la route suivie le matin que mon 
boy ou des spahis? 

Il faudrait marquer bien des nuances! Cepen- 
dant, en gros, un noir me paraît un être que 
guide Tinstinct, qu'agitent des passions et des 
sentiments, mais sur qui la raison n*a que bien 
peu de prise! 

Satisfaire sa faim et les exigences de son tem- 
pérament demeurent, sans complication aucune, 
les seuls soucis du nègre. Pour que des besoins 
nous naissent, encore faut-il percevoir une pos- 
sibilité de les contenter. La stérilité presque 
générale du sol ne laisse au noir du Sénégal 
aucun espoir de richesse : il ne sait être que 
pasteur, pécheur ou chasseur. Les arachides 
qu'il vend, le mil dont il compose son cous- 
cous poussent à peu près sans culture. A quoi 
bon un labeur inutile? 

Reste la question de savoir si une malédiction 
éternelle pèse sur les fils de Cham ou si cette 
race noire peut être tirée de la médiocrité où 
elle végète, si elle q^ï perfectible? 

Ne nous payons pas de mots! La perfection 
est une expression vide de sens ou qui ne peut 
signifier qu'une relation entre deux termes, Tun 
conçu comme type que Tautre doit tendre à 
réaliser. Etre parfait serait correspondre à un 
certain, concept présupposé par ce mot et préa- 
lablement donné. Dans notre cas, nous faisons 
nécessairement intervenir comme terme de 
perfection Thomme blanc. Si bien que réelle* 
' ment la question de perfectibilité se transforme 
en ces termes très clairs : le noir peut-il devenir 
moralement semblable au blanc? 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 303 

On constate entre le cerveau d*un Européen 
et celui d'un nègre des différences de structure 
anatomique difficiles à corriger. Il parait pro- 
bable que ces particularités de conformation 
cérébrale ont pour concomitantes les diver- 
gences de constitution mentale que chaque 
voyageur peut relever entre les deux races et 
qui resteraient ainsi évidemment irréductibles. 
Mais Tétat de nos sciences ne nous permet pas 
de telles affirmations. 

Je crois pourtant, avec M. Gustave Le Bon, 
excellent esprit, instruit par les voyages et toute 
sorte d'observations, « qu'une race possède une 
constitution mentale aussi fixe que sa constitu- 
tion anatomique », et mon séjour au Sénégal 
m'a fait concevoir comme lui « la profondeur de 
l'abime qui sépare la pensée des divers peu- 
ples. » Mais si la constitution mentale d'un 
peuple a des caractères fondamentaux immua- 
bles, elle possède également, dit fort bien M. Le 
Bon, des caractères accessoires nombreux et 
modifiables sous la pression des circonstances, 
du milieu et de l'éducation. 

La grosse affaire pour l'homme dès qu'il ar- 
rive sur cette terre, voyez-vous, c'est de con- 
server sa température de S?'', 2. Tous les efforts 
humains tendent obscurément vers ce résultat. 
Nous trouvons là le point de départ le plus sûr 
pour la différenciation des caractères des peuples. 
Nos nègres, vivant sous des latitudes où ils 
trouvent aisément à conserver leur température 
répugnent à Teffort qui tout de suite dépasse le 
but et leur coûte. Nous autres, nés sous un cli- 
mat où tout un travail est nécessaire pour main- 



304 l'action française 

tenir qos 37°,2, mais climat assez doux pour que 
TefTort nous soit aisé, nous travaillons naturelle- 
ment, allègrement, et l'impulsion donnée nous 
assure la domination du monde. 

Cette impuissance à s'efforcer, transmise de 
génération en génération, voilà le trait essen- 
tiel du caractère de la race noire. Vous ne le mo- 
difierez guère ! On a vite fait de parler de la pa- 
resse des nègres comme un vice que notre in- 
fluence doit guérir I Que nous les obligions à se 
faire laptots, porteurs, voire même menuisiers 
ou charpentiers, qu'ils prennent le pli d'adop- 
ter d'eux-mêmes ces différents métiers, ils tra- 
vailleront toujours en esclaves, ils donneront le 
minimum d'effort et vous n'obtiendrez pas 
d'eux ce superflu nécessaire pour créer le pro- 
grès, pour amener la découverte de moyens per- 
fectionnés de travail, pour élever la race. De- 
puis des siècles, on forge toujours de façon 
identique le fer et l'or, dans la vallée du Séné- 
gal. Une caste de forgerons, à travers les âges, 
se fit la main, mais elle n'inventa jamais d'ins- 
truments pins parfaits que l'enclume et le gros- 
sier marteau dont on usait primitivement. Lais- 
sons aujourd'hui aux menuisiers ouolofs les 
outils dont nous leur avons enseigné la manipu- 
lation ; dans cent ans d'ici, ils n'auront ajouté 
aucune perfection à ce rabot, à ce ciseau que 
l'Européeh aura transformés. 

Lorsqu'un physicien veut modifier les actions 
vitales, c'est dans leur évolution cachée qu'il 
cherche à les atteindre. Il agit sur les causes 
pour déterminer le phénomène. Pour trans- 
former les caractères que M. Le Bon appelle- 



j 



r 



. NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 305 

rail accessoires et variables de la race noire, 
encore faul-il posséder les moyens de les 
atteindre dans leur principe. 

« C'est par les morts, écrivait M. Le Bon, 
beaucoup plus que par les vivants qu'un peuple 
est conduit. Les générations éteintes ne nous 
imposent pas seulement leur constitution phy- 
sique, elles nous imposent aussi leurs pensées. 
Les morts sont les seuls maîtres indiscutés des 
vivants. » Sur ces morts qui font Tàme des 
foules et dicte leur avenir, il est trop évident 
que nous n'avons aucune prise. 

Le climat, cause première des variétés re- 
levées dans la mentalité des peuples, continue, 
chaque jour, à augmenter cette différenciation et 
nous ne pouvons rien sur lui. Les soleils ont 
desséché Tintelligence du nègre et sa volonté. 
Manquant de termes de comparaison, le noir ne 
peut saisir la désolation du pays qu'il habite. Il 
ne saurait percevoir comme nous l'accablement 
de ces journées lumineuses jusqu'à aveugler,de 
ce soleil qui perce les nuages pour brûler éter- 
nellement les dunes poudreuses. Il ne saurait 
comprendre la mélancolie qu'évoque en nous 
cette campagne faite de la succession de mari- 
gots fiévreux et de brousses incultes sous un ciel 
de feu. Mais toutes ces sécheresses dont il ne 
peut prendre conscience, il les sent obscurément 
consumer son être. II porte en lui i'àme aride et 
monotone du désert. L'accablement des choses 
déborde dans ces chants que le nègre a toujours 
sur les lèvres, sorte de réflexes, interprétations 
en sons de musique étrange et somnolente de sa 
rêverie énervée, de son assoupissement langou- 



306 L'ACTION FRANÇAISE 

reux. Jadis on démontra à la reine Isabelle et 
au roi Ferdinand, pour obtenir d'eux Tautorisa- 
tion d'ouvrir des marchés d'esclaves, que la 
traite était, en même temps qu'un biais pour 
arracher les nègres à l'idolâtrie, un moyen de 
les soustraire aux influences déprimantes du 
climat. Aussi bien les pires choses renfer- 
ment-elles une part d'excellence et de vérité! 
Mais il ne s'agit pas aujourd'hui de vider 
l'Afrique de ses noirs pour les civiliser 1 

Il ne nous appartient pas plus de changer ces 
landes en prairies verdoyantes, ni tout ce désert 
en une contrée fertile. Si les inQuences physi- 
ques nous échappent, disposons-nous au moins 
d'influences morales efficaces? Pouvons-nous 
tabler sur l'évangélisation, l'éducation et toutes 
les œuvres de colonisation pour perfectionfier les 
populations nigritiennes? 

Seules les croyances religieuses sont capa- 
bles d'agir un peu profondément sur le carac- 
tère d'un peuple. L'histoire en témoigne. La re- 
ligion s'adresse à l'essence même de l'être, la 
volonté. Elle la pétrit, la modèle, Timprègne 
d'elle. On pourrait définir le fanatisme: la pos- 
session absolue d'une conscience par sa religion 
ouune sorte d'hypnotisation permanente telle- 
ment intense que toute la constitution mentale 
en est profondément transformée. » Recon- 
naissons donc la haute valeur modiQcatrice des 
missions. En Afrique, en somme, la grande 
affaire ce seraient les conversions. C'est en con- 
vertissant les nègres au catholicisme qu'on les 
rapprocherait le plus réellement de nous. 

Malheureusement au Sénégal et au Soudan où 



1 



r- 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 307 

vivent les plus fortes races noires, le catholicisme 
fait bien peu de prosélytes. Ouolofs, Sarakolès, 
Toucouleurs et autres ont trouvé dans Tlslamis- 
me une religion merveilleusement adaptée à leur 
nature et à leur vie. Elle convient à leur paresse, 
à leur sensualité, à leur hygiène. Ils Tout adoptée 
en masse. 

Je ne vois aucune raison de considérer Tlsla- 
misme comme un stade entre la barbarie gros- 
sière des fétichistes et la civilisation des chré- 
tiens. C'est là une vue superficielle, inspirée par 
une observation hâtive de Tétat des peuplades 
africaines, et qui ne sauraitnous satisfaire. Cer- 
tainement les noirs mahométans du Sénégal 
jouissent d'une civilisation supérieure à celle 
des antropophages du Congo: mais que cette ci- 
vilisation soit un acheminement vers la nôtre, 
je le nie. 

Si vous prenez la case des fétiches comme 
point de départ, le missionnaire catholique em- 
mènera son catéchumène suruné roule qui va à 
droite tandis que le marabout conduira son 
élève sur une roule qui va à gauche. Ils s'éloi- 
gneront chaque jour un peu plus et ne se ren- 
contreront jamais. 

Il y a antinomie entre les deux sociétés chré- 
tienne et musulmane. — L'Islam enseigne la 
contemplation, l'abdication de \A volonté. Nous, 
notre morale nous commande l'acte, la lutte ! 
N'en doutez pas, Tlslamisme oppose à notre ac- 
tion cette force d'inertie, ce fatalisme qui de- 
meure le plus puissant ennemi de tout effort 
dans le sens de notre perfection. Venue de La 
Mecque avec le soleil levant, la traînante invo- 



308 l'action française 

cation d'Allah répétée chaque jour par des mil- 
lions de bouches aux heures saintes du Salam 
passe sur l'Afrique épuisante comme le vent du 
désert. 

Nos admirables missionnaires, Pères du Saint- 
Esprit et Pères Blancs, échouent complètement 
devant les musulmans. Le noir, fidèle à Maho- 
met, repousse un culte qui lui impose Teffort 
comme la première des vertus, qui réclame de 
lui des actes pénibles et non plus un simple rite 
formaliste, des prières et des méditations. Sur- 
tout le noir n'admet pas une religion qui pré- 
tend lui enlever ses femmes. Elles ne sont point 
seulement sa volupté, mais encore sa richesse. 
Elles travaillent pour lui, elles représentent sa 
fortune. La seule polygamie suffirait à tenir le 
noir écarté du christianisme si la tournure de sen- 
timent que lui a imposée Tlslamismene Ten dé- 
tournait irrémédiablement. 

Les missionnaires trouvent à recruter leurs 
catéchistes dans ce qu'il y a de pire au Sénégal. 
Dans les villes, Saint Louis, Dakar, RuBsqua, 
les Pères, les Sœurs recueillent les enfants aban- 
donnés, les élèvent, les instruisent, leur ap- 
prennent un métier et tâchent de les établir. 
Mais ces chrétiens perdus au milieu d'une popu- 
lation mahométane hostile forment de vérita- 
bles déclassés : repoussés par les autres noirs 
qui leur appliquent Tépithète méprisante d'infi- 
dèles, ils ne se rapprochent des blancs que pour 
imiter leurs vices. N'étant pas tenus à l'absti- 
nence du vin et de Talcool par les sévères pres- 
criptions du Coran, les hommes se grisent. 
Quant aux femmes accoutumées aux petites dé- 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 309 



licalesses de i'ouvroir, aux lits entourés de 
blanches moustiquaires, à [la table proprement 
servie, aux robes taillées à Teuropéenne, à la 
douceur et aux bonnes grâces des Sœurs, elles 
ne peuvent plus s'accommoder de la rudesse d*un 
mari noir, de la pauvreté des cases et elles vont 
chercher tout ce médiocre confortable dont elles 
ont pris l'habitude auprès de quelque commis 
blanc, de quelque soldat, ou de quelque fonc- 
tionnaire las de sa solitude. Elles retrouvent vite 
leur petite Àme de chattes noires inquiètes seu- 
lement de leur nourriture et de leur sensualité à 
assouvir ; seulement elles portent des médailles 
de Lourdes mêlées à leurs gris-gris. Certes il 
en va tout autrement dès que les Pères peuvent 
fonder en pleine brousse, loin de toute ville eu- 
ropéenne ou musulmane, un village de chrétiens. 
Alors vraiment on pourrait espérer que, plu- 
sieurs générations se succédant dans la foi ca- 
tholique, tout ce qu*il y a de modifiable dans 
l'âme du nègre serait changé dans le sens de 
notre civilisation. Mais de tels villages, combien 
en connaf t-on au Sénégal ? Je ne vois guère que 
N' Gazobil 1 

La règle générale, c*est que les façons de sen- 
tir et de penser de la race noire sont si diffé- 
rentes des nôtres que les populations nigritien- 
nes rejettent obstinément une religion hostile à 
toutes leurs manières d'être. 

L'éducation ne se sépare point ici de l'évan- 
gélisation. Ne soyez pas la dupe de vous-même : 
ne parlez pas au noir du Dieu des Chrétiens, 
soit! Mais dès que vous lui enseignerez votre 
morale, vous ne ferez que luiindiquer des règles 



310 l'action française 

de vie fixées depuis deux mille ans, dans la 
conscience morale de la catholicité, ou, comme 
s'exprime M. Soury, dans la structure mentale 
des générations formées par la tradition de 
TEglise catholique, apostolique et romaine. Et 
vous trouverez votre élève d*autant plus rebelle 
que sa religion de mahométan lui prescrit des 
principes tout à fait différents. 

L'instruction toute seule, quel médiocre ins- 
trumentetqui ne prendpointVâme! lly a à Saint- 
Louis un Collège des Otages^ fondé par le gou- 
verneur Faidherbe et dirigé par de bas univer- 
sitaires. Les enfants des chefs soudanais et des 
noirs importants y peuvent être élevés et ins- 
truits. On doit y respecter leur croyance, ne 
rien tenter pour les convertir. On leur apprend 
le français, de la grammaire, de l'histoire et de 
la géographie, du calcul et bien des choses 
encore. La mémoire de ces négrillots leur tient 
lieu d'application, de raisonnement et de com- 
préhension. Mais qui ne s'aperçoit qu'ils ne 
prennent là qu'un vernis de civilisation que vous 
verrez vite se craqueler au soleil des tropiques ? 
LMntelligence, c'est chose si fragile ! J'ai lu dans 
mon journal que le fils du roi Behanzin fré-« 
quente dans un lycée où il donne de belles es- 
pérances ! Je ne puis me représenter la confu- 
sion que nos programmes doivent faire dans 
celte cervelle noire. 

Qu'au collège ces Soudanais apprennent la 
mécanique d'un raisonnement et à calculer l'es- 
pace et le temps, ce serait déjà bien beau IMais 
atteint-on ce résultat ? Je crains bien qu*on ne 
leur loge dans la tête qu'un insipide catalogue 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 311 

de dates et de faits et qu'on réduise toute leur 
nstruction à un exercice de mémoire long et 
stérile. Peut-être, si Ton demandait à Tun de 
ces adolescents, à sa sortie du Collège des Ota- 
ges, combien il y est resté d'années, ne saurait-il 
pas vous répondre. Mais qu'il le sache et mille 
autre choses encore, cela ne le mettrait point en 
état de sentir une fable de La Fontaine ni de 
comprendre le sens de nos efforts pour civiliser 
son pays î.., 

Si désarmés, renonçons donc au chimérique es- 
poir des humanitaires, et de tous o ces amis des 
noirs », de nous assimiler tous ces Sénégalais 
et d'en faire nos égaux ! 

Le concept d^égalité reste toujours stérile, 
qu'on l'applique aux différents peuples ou aux 
individus. Seule apparaît comme féconde 
cette conception réaliste d'une naturelle iné- 
galité entre les hommes et entre les races. 
Elle implique la nécessité d'une hiérarchie 
et d'un ordre dans l'univers. 

Faire les Ouolofs électeurs, à quoi cela rime- 
t-il ? Mais tenez simplement ces nègres pour ce 
qu'ils sont et vous en tirerez un excellent parti. 

La race noire comparée à la race blanche 
représente une combinaison inférieure de Thu- 
manité. Inférieure, elle est faite pour obéir. 
Aristote eût dit qu'elle était esclave par nature, 
a II demeure évident, proclamait ce sage, que 
parmi les hommes les uns sont des êtres li- 
bres par nature et les autres des esclaves pour 
qui il est utile et juste de demeurer dans la ser- 
vitude. » 

Nous sommes tellement gâtés de métaphy- 



312 l'action française 

sique et de libéralisme que nous ne pouvons 
plus entendre froidement ce mot d'esclave. Ce- 
pendant le sort de plus d*un esclave de case au 
Soudan serait enviable pour nos ouvriers ou nos 
domestiques. Au reste, il n'entre pas dans nos 
prétentions d'envoyer des chaînes aux Ouolofs, 
mais nous voulons marquer que le plus grand 
bien que nous puissions faire à ces peuples, le 
bien le plus conforme à la nature des choses, 
c'est de leur imposer une discipline qu'ils sont 
incapables de se donner eux-mêmes. Nous avons 
pris chez eux la place du maître. Nous nous som- 
mes mis à leur tête. Nous leur avons donné des 
loid et une police. Nous leur avons garanti la 
sécurité et l'ordre. Notre intervention a sup- 
primé les guerres qui ruinaient le pays, elle a 
assuré les indigènes contre les invasions, les 
famines et tous les maux dont leur initiative ne 
savait pas les abriter. C'est en les dominant, en 
leur commandant que nous avons pu le mieux 
les rapprocher de nous. Dominer, commander, 
cela né suppose pas nécessairement la cravache, 
le carcan et toute sorte de brutalités, mais au 
contraire une haute intelligence, une grande 
possession de soi-même, de la science, de l'ex- 
périence et beaucoup de tact. 

Nos armes infiniment supérieures et notre 
valeur militaire ont imposé à ces noirs ?%otre 
prestige. Le prestige est le plus puissant ressort 
detoutedomination,dilM. Le Bon. Notre supério- 
rité intellectuelle et toute notre politique doivent 
nous le conserver pour le plus grand profit de 
nos sujets indigènes eux-mêmes. Actuellement 
ils nous aiment d'être si puissants et de leur 



j 



NOTES DB VOYAGE AU SÉNÉGAL 313 

faire la vie facile. Les voyageurs admirent les 
sentiments des Ouolofs à Tégard de la France. 
Ces noirs paraissent fîers d'être Français et ils 
sont devenus des sujets très sûrs. Maison s'égare 
dans la métaphysique et dans la mauvaise litté- 
rature quand on part de ce fait pour affirmer 
qu'ils ont un tour d'esprit qu'on peut qualifier 
de Français et qu'ils sont de tous points nos 
concitoyens. La réalité, c'est qu'ils sont, à la 
lettre, admirablement domestiqués. 

Nous avons su les prendre. Nous avons fait de 
ces Ouolofs, Serers, Toucouleurs, Bambaras, 
sitôt conquis, de très bons soldats. Gomme les 
primitifs, ils conservent le goût de la guerre. 
Armés, disciplinés, enseignés par nos officiers, 
ils constituent des troupes superbes. Les mieux 
doués d'entre eux arrivent à faire des officiers 
subalternes. 

Enrégimentés à peu près de la même façon, 
une tâche leur étant prescrite et déterminée, ils 
se montrent, avec leurs muscles solides, des 
travailleurs très passables. 

Les maisons de commerce ont su tirer parti de 
la finesse naturelle, de l'instinct de ruse de cer- 
tains de ces dioulas. Elles en ont fait d'habiles 
traitants. 

L'important, c'est de leur communiquer l'im- 
pulsion. Ce sont des manœuvres qu'il faut 
savoir employer!... 

^ Oui, durant les premiers mois de séjour, tout 
plein encore des souvenirs aimables du com- 
merce raffîné de nos amis de France, on éprouve 
une irritation et comme de la stupeur devant la 
disgrâce intellectuelle de ces noirs. On les prend 



314 l'action FRANÇAI$fi 

en grippe. On les battrait. Mais une fois acclimaté 
et fait àTindigence héroïque de ces dunes, on en 
vient à goûter singulièrement ces natures très 
simples et « qui sentent la béte ». Quel chef ne 
prendrait plaisir à manier ces tirailleurs, ces 
spahis ardents et vigoureux, bien dans la main, 
attachés à la personne de leur capitaine comme 
des hommes d*armes d'un autre siècle et qui le 
suivraient à l'autre bout de l'Afrique, s'il leur 
promet de les ramener dans leur village? 

Enfin, lorsque votre odorat ne s'offusquera 
plus du parfum un peu spécial de ces jolies Kas- 
soukés aux dents blanches, aux prunelles de 
jais, aux membres souples, vous ne serez pas 
très loin de vous éprendre d'un de ces corps 
étranges de ouistiti rêveur. Des grâces à fleur 
de peau, des sentiments à fleur d'âme et tout Id 
goût irritant d'un fruit exotique, cela constitue 
une séduction inconnue très simple ou très com- 
plexe, sacrilège peut-être,on ne sait... Quelques- 
unes de ces petites noires s'attachent vraiment 
à l'Européen qui les a choisies. Elles ont un 
cœur tendre de chien fidèle. A Dakar, à Saint- 
Louis, où sont installés des ménages français, ces 
mariages à la Loti feraient scandale ; mais à 
deux pas dans la brousse, ils sont presque l'ha- 
bitude. La qualité d'âme qu'apporte le blanc 
fait toute la saveur de ces unions qui m'ont tou- 
jours semblé la chose la plus mélancolique du 
monde. 

Cette vie ouolove tour â tour irrite et séduit. 
Ces grands enfants souriants que rien n'étonne 
vivent sans besoin, sans mouvement, unique- 
ment préoccupés de jouir le plus longtemps 



F^ 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 315 

possible des biens que leur dispense Allah ! 
Sans curiosité et sans trouble, ils passent leurs 
jours dans une quiétude voluptueuse. 

Il est en Afrique des heures d'écrasant soleil, 
de solitude pesante, où ridée nette et la sensa- 
tion de la fatalité vous remplissent d'une intoléra- 
ble anxiété. On se trouve tout prêt à renoncer à 
sa foi de civilisé dans TefTort et dans le mou- 
vement. On se demande si, puisque la volonté 
d'Allah est que tout finisse, la sagesse ne serait 
point dans l'immobilité du noir? 

Quinine et kola aidant, on retrouve saraison et 
on constate que le détachement des choses tran- 
sitoires qu*on voit à ces Africains, que leur immo- 
bilité psychique sont pauvreté intellectuelle, im- 
puissance et non vertu. Nous serions un peu 
niais d'interpréter comme des témoignages de 
sagesse des actes qui, dans Tintention de leur 
auteur, demeurent tout à fait indifférents. Seule- 
ment très voisins de la nature, nos Ouolofs en 
conservent rinconscienle grandeur : de là leur 
air de noblesse et ce charme aussi pour lequel 
on les aime comme ces maigres bouquets de 
palmiers, ces cases de paille et toute cette gran- 
de tristesse moine du pays des sables. 

{A suivre.) Lucien Corpecuot, 



iM^^<^^W^^^»V>^<»^/V»»<W»VWW<^ 



NOS MAITRES 



MÉMOIRES HISTORIQUES 

ET INSTRUCTIONS 

DE LOUIS XIV 
POUR LE DAUPHIN, SON FILS 

{Suife.) 



En qvLOi consiste la dignité 

des Empereurs d'Allemagne 

El sur ce sujet, mon fils, de peur qu*on ne 
veuille vous imposer quelquefois par les beaux 
noms d'Empire romain, de César, de Majesté 
césarée, de successeur de grands empereurs, 
dont nous tirons notre origine, je me sens 
obligé de vous faire remarquer combien les 
empereurs d'aujourd'hui sont éloignés de celte 
grandeur dont ils affectent les litres. 

Quand ces titres furent mis dans notre mai- 
son, elle régnoit tout à la fois sur la France, sur 
les Pays-Bas, sur l'Allemagne, surTItalie et sur 
la meilleure partie de l'Espagne, qu'elle avoit 
distribuée k divers seigneurs particuliers, s*en 
réservant la souveraineté. Les sanglantes dé- 
faites de plusieurs peuples venus du Nord et du 
Midi, pour la ruine de la chrétienté, avoient 
porté la terreur du nom français par toute la 
terre. Charlemagne enfin ne voyant aucun roi 



NOS MAITRES 31^ 



en toute FEurope, ni, à dire la vérité, en tout le 
reste du monde, qui pût se comparer à lui, ce 
nom sembloit désormais impropre ou pour eux, 
ou pour lui, par l'inégalité de leur fortune. Il 
étoit monté à ce haut point de gloire, non pas 
par l'élection de quelque prince, mais par le 
courage et par les victoires qui sont l'élection 
et les suffrages du ciel même, quand il a 
résolu de soumettre les autres puissances 
à une seule. Et l'on n'avoit point vu de domi- 
nation aussi étendue que la sienne, hors les quatre 
fameuses monarchies, à qui on attribue l'em- 
pire du monde entier, quoiqu'elles n'en aient 
jamais conquis ni possédé qu'une petite partie, 
mais considérable et connue dans le monde 
le plus connu. Celle des Romains étoit la der- 
nière, tout-à-fait éteinte en Occident, et dont 
on ne voyoil plus en Orient que quelques 
restes foibles, misérables et languissans. 

Cependant, comme si l'Empire romain eût re- 
pris sa force, et commencé à revivre en nos cli- 
mats,ce qui n'étoit point en effet, ce nom, le plus 
grand qui fût alors dans la mémoire des hom- 
mes, sembla seul pouvoir distinguer et désigner 
l'élévation extraordinaire de Charlemagne, et 
bien que cette élévation même, qu'il ne tenoit 
que de Dieu et de son épée, lui donnât assez de 
droit de prendre tel titre qu'il auroit voulu, le 
Pape, qui avec toute TEglise lui avoit d'extrêmes 
obligations, fut bien aise de contribuer tout ce 
qu'il pouvoit à sa gloire,et de rendre en lui cette 
qualité d'empereur plus authentique par un cou- 
ronnement solennel, comme le sacre, qui en* 
core qu'il ne nous donne pas la royauté la dé- 

ACTION FRAMÇ. — T. V. 22 



318 l'action française 

clare au peuple,et la rend en nous plus auguste, 
plus inviolable et plus sainte. Mais cette gran- 
deur de Charlemagne qui fondoit si bien le titre 
d'einpereur,ou de plus magnifiques encore si on 
eût pu en trouver, ne dura pas longtemps après 
lui, diminuée premièrement par le? partages 
qui se faisoient alors entre les fils de France, 
puis par la foiblesse, et par le peu d'application 
de ses descendans, en particulier de la branche 
qui s*étoit établie en deçà du Rhin. Car les em- 
pires, mon fils, ne se conservent que comme ils 
s'acquièrent; c*est-à-dire, par la vigueur, par la 
vigilance et par le travail. 

Les Allemands excluant les princes de notre 
sang s'emparèrent aussitôt après de cette di- 
gnité, ou plutôt en subrogèrent une autre à sa 
place, qui n*avoit rien de commun ni avec Tan- 
cien Empire romain, ni avec le nouvel empire 
de nos ayeux; mais où on tâcha, comme dans 
tous les grands changemens,de faire que chacun 
trouvât ses avantages, pour ne s'y pas opposer. 
Les peuples et les Etats particuliers s'y engagè- 
rent, par les grands privilèges qu*on leur donna 
sous le nom de liberté. 

Les princes d'Allemagne, parce qu'on rendoit 
cette dignité élective, au lieu d'héréditaire 
qu'elle étoit, et qu'ils acquéroient par là le droit 
d'y nommer ou d'y prétendre ou tous les deux 
ensemble. Les papes enfin, parce qu'on fait tou- 
jours profession de la tenir de leur autorité, et 
qu^au fond un grand et véritable Empereur ro- 
main pouvoit se donner plus de droits qu'ils 
n'eussent voulu sur Rome même, d'où vient que 
ceux qui ont le plus curieusement recherché l'an- 



NOS MAITRES 319 



tiquité tieoDent que Léon III, en couronnant 
Gharlemagne, ne lui attribua pas le titre d'Em- 
pereur romain, que la voix publique lui donna 
dans les suites; mais seulement celui d'Empe- 
reur et celui d'avocat du Saint-Siège; car ce mot 
d'avocat signiBait alors protecteur. Et en ce sens 
les rois d'Espagne se qualifioient encore, il n'y a 
que quelques années, avocats d'une partie de 
villes que j'ai conquises en Flandre, ce pays 
étant presque tout divisé en différentes avoca- 
ties, ou protections de cette nature. 

Mais, pour en revenir aux empereurs d'aujour- 
d'hui, il vous est aisé, mon Qls, de comprendre 
par tout ce discours qu'ils ne sont nullement ce 
qu'étoieut les anciens empereurs romains, ni ce 
qu'étoient Gharlemagne et ses premiers succes- 
seurs. Car à leur faire justice, on ne peut les re- 
garderque commeles chefs ou les capitaines-gé- 
néraux d'une république d'Allemagne, assez nou- 
velle en comparaison de plusieurs autres Etats, 
et qui n'est ni si grande ni si puissante qu'elle 
doive prétendre aucune supériorité sur les na- 
tions voisines. Leurs résolutions les plus impor- 
tantes sont soumises aux délibérations des Etats 
de l'Empire; on leur impose, en les élisant, les 
conditions qu'on veut. La plupart des membres 
delà république, c'est-à-dire les princes, ou les 
villes libres d'Allemagne, ne défèrent à leurs 
ordres qu'autant qu'il leur plaît. En cette qualité 
d'empereurs, ils n'ont que très peu de revenu ; 
et s'ils ne possédoient de leur chef d'autres Etats 
héréditaires, ils seroient réduits à n'avoir pour 
habitation, dans tout T Empire, que l'unique ville 
de Bamberg que l'évéque, qui en est sei- 



320 l'action française 



gneur souverain, seroit obligé de leur céder. 
Aussi plusieurs princes qui pouvoient parve- 
nir à cette dignité par Télection, n*en ont point 
voulu, la croyant plus onéreuse qu*honorable. 
Et de mon temps Télecteurde Bavière étoit em- 
pereur s'il n*eût refusé de se nommer lui-même, 
comme les lois le permettent, en joignant sa voix 
à celles dont je m'étois assuré pour lui, et que je 
lui donnois dans le collège des électeurs. 



Les Rois de France leur sont égaux 

Je ne vois donc pas, mon iils, par quelle rai- 
son des rois de France, rois héréditaires, et qui 
peuvent se vanter qu'il n'y a aujourd'hui dans 
le monde, sans exception, ni meilleure maison 
que la leur, ni puissance plus grande, ni auto- 
rité plus absolue, seroient inférieurs à ces prin- 
ces électifs. Une faut pas dissimuler néanmoins 
que les papes, par une suite de ce qu'ils avoient 
fait, ont insensiblement donné dans la cour de 
Rome la préséance aux ambassadeurs de l'Em- 
pereur, sur tous les autres, et que la plupart des 
cours de la chrétienté ont imité cet exemple sans 
que nos prédécesseurs aient fait effort pour 
l'empêcher; mais en toute autre chose, ils ont 
défendu leurs droits. 

On trouve, dès le dixième siècle, des traités 
publics où ils se nomment les premiers, avant 
les empereurs avec qui ils traitent; et à la porte 
du Grand-Seigneur, nos ambassadeurs, et en 
dernier lieu, le marquis de Brèves sous Henri- 
le-6rand, mon ayeul, n'ont pas seulement dis«- 



NOS MAITRES 321 



puté, mais emporté la préséance sur ceux des 
empereurs. 

En un mot, mon fils,comme je n'ai pas cru de- 
voir rien demander de nouveau dans la chré- 
tienté, sur celte matière, j*ai cru encore moins, 
en Tétat où je me trouvois, devoir en façon du 
monde rien souffrir de nouveau où ces princes 
affectassent de prendre le moindre avantage sur 
moi, et je vous conseille d'en user de même; 
remarquant cependant combien la vertu est à 
estimer, puisqu'après tant de siècles celle des 
Romains, celle des premiers Césars et celle de 
Charlemagne font encore, malgré l'exacte raison, 
rendre plus d'honneur qu'on ne devroit au vain 
nom et à la vaine ombre de leur empire. 

Protestans 

Et quant à ce grand nombre de mes sujets 
de la religion prétendue réformée, qui étoit un 
mal que j'avois toujours regardé, et que je 
regarde encore avec douleur, je formai dès lors 
le plan de toute ma conduite envers eux, que je 
n'ai pas lieu de croire mauvaise, puisque 
Dieu a voulu qu'elle ait été suivie, et le soit en- 
core tous les jours, d'un très grand nombre de 
conversions. 

Il me sembla, mon fils, que ceux qui vou- 
loient employer des remèdes violens ne con- 
noissoient pas la nature de ce mal, causé en 
partie par la chaleur des esprits, qu'il faut lais- 
ser passer et s'éteindre insensiblement, au lieu 
de l'exciter de nouveau par des contradictions 
aussi fortes, toujours inutiles d'ailleurs, quand 
la corruption n'est pas bornée à un certain 



.322 l'action française 

nombre connu, mais répandue dans tout l Eiat. 

Autant que je Tai pu comprendre, l'igno- 
rance des ecclésiastiques aux siècles précédens, 
leurs débauches, les mauvais exemples qu'ils 
donnoient,ceux qu'ils étoient obligés de souffrir 
par la même raison, les abus enfin qu'ils lais- 
soient autoriser dans la conduite des particuliers 
contre les règles et les sentimens publics de 
l'Eglise, donnèrent lieu, plus que toute autre 
chose, à ces grandes blessures qu'elle a reçues 
par le schisme et l'hérésie. 

Les nouveaux réformateurs disoient vrai visi- 
blement en beaucoup de choses de fait et de 
cette nature, qu'il» reprenoient avec autant de 
justice que d'aigreur. Ils imposoient en celles 
qui regardoient la croyance, et il n'est pas au 
pouvoir des peuples de distinguer une fausseté 
bien déguisée, quand elle se cache d'ailleurs 
parmi plusieurs vérités évidentes. 

On commença par de petits différens, dont 
j'ai appris que les protestans d'Allemagne, ni 
les huguenots de France, ne tiennent presque 
plus de compte aujourd'hui. Ceux-là en produi- 
sirent de plus grands, principalement parce 
qu'on pressa trop un homme violent et hardi, 
qui, ne voyant plus de retraite honnête pour lui. 
s'engagea plus avant dans le combat, et s'aban- 
donnant à son propre sens, prit la liberté d'exa- 
miner tout ce qu'il recevoit auparavant, promit 
au monde une voie facile et abrégée pour se 
sauver : moyen très propre à flatter le sens hu- 
main, et à entraîner la multitude. L'amour de 
la nouveauté en séduisit plusieurs. Divers inté- 
rêts des princes se mêlèrent à cette querelle. Les 



I 



\' 



NOS MAITRES 323 



guerres ea Allemagoe, puis en France redou- 
blèrent Tanimosité du mauvais parti : le bas 
peuple douta encore moins que la religion ne fût 
bonne pour laquelle on s'étoit exposé à tant de 
périls. Les pères, pleins de cette préoccupation, 
la laissèrent à leurs enfans, la plus violente qu'il 
leur fût possible; mais au fond, de la nature de 
toutes les autres passions que le temps modère 
toujours, et souvent avec d'autant plus de succès 
qu'on fait moins efforts pour les combattre. 

Sur ces connoissances générales, je crus, mon 
fils, que le meilleur moyen pour réduire peu à 
peu les huguenots de mon royaume étoit, en 
premier lieu, de ne les point presser du tout 
par aucune rigueur nouvelle contr'eux, de faire 
observer ce qu'ils avoient obtenu de mes prédé- 
cesseurs; mais de ne leur rien accorder au delà, 
et d'en renfermer même Texécution dans les 
plus étroites bornes que la justice et la bien- 
séance le pouvoient permettre. Je nommai pour 
cela, dès cette année même, des commissaires 
exécuteurs de Tédit de Nantes. Je fis cesser avec 
soin par-tout les entreprises de ceux de cette re- 
ligion; comme dans le faubourg Saint-Germain, 
où j'appris qu'ils commençoient d'établir des 
assemblées secrètes et des écoles de leur secte; 
à Jamets en Lorraine, où, n'ayant pas droit de 
s'assembler, ils s'étoient réfugiés en grand 
nombre durant les désordres de la guerre, et y 
faisoient leurs exercices; à la Rochelle, où l'ha- 
bitation n'étant permise qu'aux anciens habitans 
et à leurs familles, elles en avoient attiré peu à 
peu et insensiblement quantité d'autres, que 
j'obligeois d'en sortir. 



324 l'action française 

Mais quant aux grâces quidépendoient de moi 
seul, je résolus, et j'ai assez ponctuellement 
observé depuis, de ne leur en faire aucune, et 
cela par bonté plus que par aigreur, pour les 
obliger par là à considérer de temps en temps 
d'eux-mêmes et sans violence, si c'étoit avec 
quelque bonne raison qu'ils se privoienl volon- 
tairement des avantages qui pouvoient leur être 
communs a\ec tous mes autres sujets. 

[A suivre.) 



H ■ IP 



PARTIE PÉRIODIQUE 



LES DEUX ARTICLES 

DE M. ERNEST BOVHAYE 



Un jeune et distingué poète, M. Eriiest Bouhaye, 
nous adresse deux articles que Ton va lire. 

Nous les insérons voloutiers, car ils sont de tout 
premier ordre et, de plus, nous fournissent Tun et 
l'autre un indice de Tétat d'esprit national. 

Le premier, que l'auteur a intitule : La tradition et 
le progrès, fera comprendre à nos lecteurs, à nos 
amis, que la tâche que nous aypns entreprise est de 
louf^ue haleine. Voilà deux ans passés qu'ici, ail- 
leurs, à tous propos, nous nous expliquons sur la 
« tradition et le progrès ». Sans crainte des redites 
et même en bravant cette sorte de haut-le-cœur qui 
peut donner le sentiment de la répétition infinie, 
voilà deux ans que nous expliquons à satiété que, 
bien loin de se contredire, la tradition et ]e progrès 
sont deux principes qui s'appellent, se complètent, 
se conditionnent : sans tradition, répétions-nous, pas 
de progrès ; si Von ne tendait au progrès, il serait inu- 
tile de rester dans la tradition. Et voici M.Ernest Bou- 
haye, représentant les meilleurs de sa génération, 
qui nous arrive son manuscrit sous le bras et, d'un 
air méphistophélique, comme s'il devait nous cho- 
quer : — Prenez garde, dit-il, le progrès et la tradi- 
tion se complètent ! 
Ne nous dites pas, chers lecteurs,que c'est à pieu- 



326 l'action française 



rer. Non pas,c'est à recommencer! Nous recommen- 
cerons, comme le Pierrot de Molière. Infatigable- 
ment,nous rendrons évident ce qui n'était que clair 
et nous rendrons la simple évidence éclatante. No- 
tons d'ailleurs que nous parlons ici par métaphores, 
ne nous étant jamais adressés qu*à Tesprit : mais 
nous avons mis à l'étude un système de projection à 
la lumière oxhydrique, qui fera peut-être saisir 
aux yeux de la tête que, selon nous^ la tradition est 
condition du progrès et le progrès raison de la tradition. 

Ce qu'en dit M. Ernest Bouhaye vient d'ailleurs à 
Tappui de nos preuves anciennes. Qu'il agrée nos 
remercîments. 

Quant à l'article, que nous avons placé le second, 
il offre les mêmes avantages et peut être aussi 
d'un autre genre d'utilité. 

Lorsque M. Bouhaye écrit que Tautorité et la li- 
berté ne sont point des termes opposés^ il reprend 
sans doute inconsciemment la double thèse qui a 
été soutenue vingt fois, tant dans V Action fran- 
çaise que, plus anciennement, dans la Gazette de 
France : 

1° L'idée d'autorité n'est que l'idée de liberté éle- 
vée à sa perfection : c'est l'idée de pouvoir com- 
plétée par ridée de l'objet auquel ce pouvoir s'ap- 
plique. 

2* Il n'y a pas de liberté réelle et pratique sans 
une autorité qui la défende et la garantisse : 

Sur les deux aspects de l'idée de liberté, M. Ernest 
Bouhaye croit nous combattre : il abonde dans notre 
sens. 

Il y abonde encore à d'autres égards. 

Il nous croit déterminés à faire « table rase d'aae 
tradition centenaire », celle de la Révolution. Il 
ignore une distinction qui a toujours été faite ici et 
que l'un de nous exprimait en ces termes : 

« Les idées de la Révolution sont proprement ce 
qui a empêché le mouvement révolutionnaire d'en- 






LES DEUX ARTICLES DE M. E. BOUHAYE 3^7 



fanter un ordre viable; l'association du Tiers-État 
aux privilèges du clergé et de la noblesse, la vente, 
le transfert, le partage des propriétés, les nou- 
veautés agraires, la formation d'une noblesse impé- 
riale, l'avènement des grandes familles jacobines, 
voilà des événements naturels et, en quelque sorte, 
physiques, qui, doux ou violents, accomplis sous 
l'orage ou sous le beau temps, se sont accomplis. 
Je les nomme des faits. Ces faits pouvaient fort 
bien aboutir à reconstituer la France comme fut 
reconstituée TAngleterre de 1688; il suffisait qu'on 
oubliât des principes mortels : les effets de ces 
mouvements une fois consolidés et ces faits une 
fois acquis, l'œuvre de la nature eût bientôt tout 
concilié, raffermi et guéri. Mais les principes révo- 
lutionnaires, défendus et rafraîchis de génération 
en génération (n'avons-nous pas encore une So- 
ciété des Droits de V Homme et du Citoyen?) ont tou- 
jours entravé le cours naturel de la Révolution. 
Ils nous tiennent tous en suspens, dans le senti- 
ment du provisoire, la fièvre de l'attente et l'appétit 
du changement. Il y eut un ancien régime; il n'y a 
pas encore de régime nouveau ; il n'y a qu'un état 
d'esprit tendant à empêcher ce régime de naître. » 

La voilà, notre table rase. Nous ne faisons table 
rase que de ce qui empêche la vie. Nous ne tuons 
que les causes de la mort nationale. Faut-il ren- 
voyer M. Ernest Bouhaye aux belles études d'un 
autre de nos amis, M. Frédéric Amouretti, sur le 
régime fiscal depuis Necker jusqu'à nos jours? 

La distinction entre les faits révolutionnaires et 
les idées révolutionnaires apparaît aussi d'une 
fécondité extrême quand on l'applique à l'étude du 
sentiment national. Oui, les guerres de la Révolu- 
tion ont précisé, accru, fortifié en France le senti- 
ment de la communauté française. Non, les idées 
de la Révolution ni'ont été pour rien dans ce senti- 
ment; ces idées ont été franchement cosmopolites et 



3â8 l'action française 

humanitaires : si M. Ernest Bouhaye veut en saisir 
les raisons, qu'il se donne la peine d'y réfléchir cinq 
minutes ou recherche dans la collection des Débats 
la très simple et très claire exposition qu'en fit un 
jour M. Jean Bourdeau. 

Quant à la royauté, M. Bouhaye ne s'attache pas à 
la position réelle du problème. Il ne dit pas : Le 
salut public est-il possible sans une dynastie souve^ 
raine en qui la nation soit personnifiée ? Le vieux 
symbole juridique de la souveraineté nationale lui 
paraît faire face à tous les périls. Admirables natio- 
nalistes! Ils ont déjà oublié toutes les leçons de 
TafTaire Dreyfus. Les leçons du premier et du second 
Empire n'ont jamais existé pour eux. « Il faut que 
la nation soit forte et que Tarmée soit respectée. » 
Oui, mais ces conditions de la force de la nation et 
ces conditions d'une bonne armée, ils n^ attachent 
pas une heure de réflexion. Ce beau dédain s'étend 
depuis M. Ernest Bouhaye jusqu'à M. Paul Déroulède. 

Or, sur quoi s'appuient les chicanes que fait 
l'esprit juridique et parlementaire au nationalisme 
intégral de la royauté, génératrice de la France mo- 
derne ? Sur une théorie de la féodalité que tous les 
historiens modernes ont abandonnée ! « Droit de la 
noblesse, » « droit de conquête ». Je supplierai ici 
M. Bouhaye d'être sérieux. Nous causerons quand il 
le voudra de ce système de « propriété éminente » 
qui, un moment, a fait du roi le propriétaire du pays 
tout entier. Que valait ce système? A quoi corres- 
pondait-il? Qu'est-ce qui en subsiste? Le socialisme 
et l'individualisme présents sont-ils étrangers à la 
grande question eflleurée ici ? Voilà un champ 
immense! — Mais, avant d'y entrer, je reposerai à 
M. Ernest Bouhaye comme à M. Paul Déroulède ma 
question, la seule question : 

— Oui ou non, l'institution d'une monarchie 
traditionnelle, héréditaire, anti-parlementaire et 
décentralisée est-elle du salut public'f 



r^ 



LA TRADITION ET LE PROGRÈS 329 

Le salut public, voilà mon critère unique. £t c'était 
celui de Danton. Les oreilles de M. Ernest Bouhaye 
devaient être flattées au moins du son de nos dis- 
cours : il n'a rien d'archaïque. 

Il sonne à chaque instant le meilleur souvenir de 
la Révolution, Torganisation de la Patrie en danger. 

Charles Maurras. 

LA TRADITION ET LE PROGRÈS 



La marche des sociétés est action et réaction. 

Les uns veulent que toute vérité soit dans 
l'action, précipitée sans cesse en avant. Et le 
choc ininterrompu avec Té tat de choses établi 
produit, au bout d'un certain temps, un boule- 
versement qui amène une réaction. 

Les autres, craintifs en face de toute nou- 
veauté, ne voient qu*un moyen de salut : en- 
rayer une tentative de progrès ; c'est-à-dire qu'ils 
essaient d'éloufifer ce besoin d'idéal, ce désir 
d'amélioration, toujours en fermentation dans 
l'humanité, parce que le réel n'est jamais aussi 
beau qu'on l'avait espéré d'abord. Et alors le 
flot comprimé des revendications, en montant 
sans cesse, arrive tôt ou tard à saper l'autorité, 
quelque forte qu'elle soit. 

Résultat de l'excès de progrès, la réaction ; 
de l'excès d'immobilité, la révolution. 

C'est pourtant de l'un de ces pôles à l'autre 
que nous avons été ballottés souvent, sans but 
bien précis et sans résultat satisfaisant. 

Sans doute, ces choses sont parfois inévitables 
et semblent provenir d'une loi historique, mais 



330 l'action française 

elles ne doivent être que l'exception. Et une 
Nation peut sans cesse s'orienter vers un idéal 
pins JBsle, tout en ayant de belles périodes d'har- 
monie et de paix sociale. 

Entre les partis opposés^dont l'un revendique 
la tradition sans plus, et l'antre oa progrès uto- 
pique, n'y aurait-il pas moyen d'établir un 
champ plus vaste, où toute une nation pouirait 
se rencontrer, et où l'on établirait que, pour im 
esprit large, la tradition n'est nullement en 
désaccord avec le progrès; qu'au contraire ces 
deux idées se complètent, car le Progrès abstrait 
cesse d'être utopique, s'il s'appuie sur l'évolution 
lente d'une tradition, celle-ci devenant le véhi- 
cule de celui-là ? 

Le grand tort de beaucoup a été précisément 
de parler toujours d'un Progrès sans corps, 
vague entité métaphysique, qu'ils adorent sans 
la définir, et qui est un mot plus qu'une idée. 
Ou bien : c'est l'idée du bonheur, mais elle reste 
à l'état de rêve. 

C'est pour en avoir fait une base qu'on a tant 
erré. Quelle tradition cet espoir avait-il pour 

principe? Aucune. De quel fait positif partait- 
il? D'aucun. Toute tentative sans racine, sans 
embryon pris dans la réalité, est un errement. 
On s'avance dans une voie inconnue, très vite 
parfois, très heureux des premiers résultats ; 
et,une fois engagé, on se voit dans une impasse. 
Combien en a-t-on voulu traverser de ces im- 
passes, depuis cent ans? Alors on est revenu sur 
ses pas, une fois, deux fois, dix fois, avec cou- 
rage ; puis enfm l'espérance s'en est allée, rem- 
placée par le scepticisme final, résultat de l'a- 



LA TRADITION ET LE PROGRÈS 331 

vertement de toutes les tentatives. Un seul but 
restait possible, la jouissance, à défaut d'autre 
idéal. 

C'est précisément à ce point que le peuple 
français en est arrivé. Il n'a pas perdu sa géné- 
rosité native, mais il est las des espoirs déçus, 
et il ne peut plus croire à rien. Qu'on lui mon- 
tre une voie plus sûre, tout en lui donnant une 
espérance d'amélioration au bout, et il repren- 
dra courage. 

Il y a toujours des germes épars de rénovation 
correspondant aux besoins d'un temps. L'habi- 
leté est de savoir les développer dans le sens 
appropriée cette époque. 

Mais on ne fait jamais table rase du passé. 
Croit-on, par exemple, que si la Révolution, au 
lieu de supprimer les corporation^, leur avait 
permis d'évoluer d'une façon aussi conforme que 
possible aux nécessités du temps, sans utopie, 
elle n'eût pas donné plus de valeur aux futurs 
syndicats, qui en seraient éclos par gradation ? 
qu'elle- ne leur eût pas donné plus d'autorité, 
plus de droite la confiance générale? que ceux- 
ci n'eussent pas fait naître moins d'appréhension 
dans l'esprit public? qu'ils ne se fussent pas 
implantés plus d'aplomb dans les mœurs, comme 
une solution plutôt que comme une révolte? 

Au lieu d'aller au hasard et par à-coups me- 
naçant de ruiner spontanément le commerce d'un 
pays, comme avec les grèves de Marseille, — ce 
qui fait naître pour l'avenir une appréhension 
mauvaise dans les esprits, et recule tout, — on 
aurait été à coup sûr. 

Revenir à une tradition nationale est le pre- 



332 l'action française 

mier stade avant de s'organiser et le régulateur 
nécessaire. 

Mais il faut pour cela la paix sociale : la paix 
entre les membres d'un même pays. Il faut que 
chacun soit d'abord jaloux du patrimoine com- 
mun, afin de l'augmenter utilement ensuite. 

Sans doute, la lutte est une loi de la vie ; mais 
la haine est un germe de mort. Toute nation di- 
visée contre elle-même périra. Il n'y a pas à 
considérer telle fractipn d'une nation comme ar- 
riérée, celle-ci comme trop avancée, et les deux 
comme ennemies l'une de Tautre : deux fractions - 
d'un même peuple doivent avoir assez conscience 
de leur fraternité nationale pour ne pas mettre 
l'intérêt de leur opinion au-dessus de l'intérêt 
général. Et alors ce choc constant des idées con- 
traires, au lieu d'être un élément de guerre ci- 
vile, devient une cause d'émulation générale et 
de prospérité. 

Il faut pour cela, il est vrai, un pouvoir cen- 
tral assez fort et assez juste pour modérer les 
excès de droite et de gauche. Mais c'est au peuple 
à en être persuadé d'abord. Que si, d'ailleurs, 
cette concordance de la tradition et du progrès 
rend la marche de celui-ci lent, elle la rend sûre 
et met l'acquit à l'abri des réactions brusques 
qui sont des reculs, tout en maintenant 
constamment une certaine espérance d'amélio- 
ration matérielle dans les masses souffrantes 
qui en ont besoin (1). 



(1) Seulement il est nécessaire que cet idéal ne soit pas 
trop personnel, qu'il ait c«mme objet une améUoration 
pour autrui autant que pour soi-même ;qu'il soit altruiste^ 



CE OU'iL RESTE DE 1789 333 



CE QU'IL RESTE DE 1789 



I 



Après avoir vécu dans un temps, pas encore 
bien lointain, où Ton considérait Tidéal de la 
Révolution comme inattaquable, il semble, — 
tant certains engrenages de la logique entraî- 
nent parfois rapidement les opinions, — que le 
temps n'est pas loin où, parce que plusieurs 
idées importantes de ce mouvement ont été re- 



en on mot. Sans cela le but, devenant le bien-être indi- 
ridael, aura pour conséquence ramollissement s'il est 
atteint, l'énerTement s'il ne Test jamais. Et c'est à ceax 
qai pensent à éroquer d'une certaine façon ce désir d'es- 
poir toujours sommeillant dans les foules, — et là est la 
difficulté, — pour qu'il soit à la fois réconfortant, assez 
possible, pour éviter les trop grandes déceptions, et pas 
égoïste. 

Ah I s'il appartenait au nationalisme de réaliser un 
pareil programme, il n'aurait plus beaucoup d'ennemis I 
Cette unanimité ramènerait la confiance en détruisant ce 
scepticisme qui nous enlise. Et la fleur de ce mouvement, 

— car le bien-être moral et la paix sociale en ont une, 

— ce serait une reprise industrielle et commerciale, en 
même temps qu'une éclosion caractéristique d'art, et une 
renaissance de la littérature, deux choses si méprisées 
aujourd'hui, par suite de l'anémie cérébrale des masses 
désabusées, qui ne s'intéressent plus à rien, hors la 
jouissance matérielle ; — ce serait, en un mot, une nou- 
Telle auréole de gloire et de prospérité, pour la 
France 1 

ACTION FRANC. — T. V. 23 



334 l'action française 

connues fausses, toutes vont être jugées par cer- 
tains esprits rigoureux comme bonnes à être re- 
jetées, ce qui déroutera ]a masse de ceux qui y 
croyaient, sans leur donner pour cela une opi- 
nion nouvelle. 

C'est que nous avons été conquis de longue 
date par Tidéal libertaire,et que nous le restons, 
bien que la liberté trop grande ait pu amener 
parmi nous le désordre ; et qu^enfin nous enten- 
dons souvent par autorité une chose si absolue 
qu'elle nous fait peur. 

Pour juger le sens précis caché au fond de ces 
mots, ne serait-il donc pas bon de se demander 
si autorité et liberté sont des termes si opposés 
Tun à Tautre que l'on semble généralement le 
croire ; ou même si l'on ne saurait avancer sans 
paradoxe que Tun est le complément de l'autre? 

En effet, toute liberté dont on profite d'une 
manière équitable, c'est-à-dire sans nuire à au- 
trui, est toujours le fruit d'une décision appro- 
fondie, d'une loi nous permettant d'en jouir. 

C'est parce qu'il y a des lois qu'on peut vivre 
à l'abri des voleurs, qu'on peut compter sur la 
sécurité du lendemain; c'est par une décision de 
l'autorité qu'on peut même traverser la rue sans 
se faire écraser. 

Et, passant du plus petit au plus grand, c'est 
lorsque les lois sont assez fortes pour empêcher 
et punir les combinaisons louches que sont ar- 
rêtés à temps les Panama et autres ruines pu- 
bliques, de sorte, par exemple, que chacun n'a 
la liberté de jouir de son petit pécule qu'à con- 
dition qu'un autre ne soit pas libre de venir le 
lui enlever par des moyens malhonnêtes. 



CE OXJ*IL RESTE DE 1789 335 

Autrement dit : l'autorité serait la force qui, 
basée sur ]a justice, assurerait le droit de cha- 
cun, c'est-à-dire sa liberté d'en profiter honnê- 
tement. Car s'il n'y avait pas de droit pour 
cbacun, l'Etat n'aurait plus l'autorité, mais la 
tyrannie ; et ce serait le pendant de l'anarchie. 
Et, s'il n'y avait pas d'autorité, ce serait le plus 
fort qui serait le tyran. 

En effet, l'anarchie qui paraît, au premier 
abord, le comble de la liberté, rétablit du même 
coup, faute d'autorité, le droit de la force, c'est- 
à-dire le despotisme. De quelque côté que l'on se 
retounie, c est la même chose : les deux princi- 
pes doivent se compléter, où l'excès de l'un dé- 
truit tout l'édifice. 

C'est dire que la liberté appliquée à soi 
personnellement comme beaucoup l'entendent 
aujourd'hui, est fausse : d'abord parce que ce 
mot ne signifie quelque chose que lorsqu'il 
s'étend à tous les citoyens d'un pays, et ensuite 
parce qu'il est ainsi complètement détourné 
de son sens historique. 

Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les 
Romains. Il ne s'agissait pas seulement pour 
eux de liberté personnelle, mais de la liberté de 
de l'Etat. Dans Cinna^ Corneille fait dire à 
Maxime : 

Jamais la liberté no cesse d'être aimable, 

Et c'est toujours pour Borne un bien inestimable. 

Ce n'est pas ainsi non plus qu'on se définissait 
celte idée lors des luttes pour les libertés com- 
munales. Là, l'effort était le résultat constant de 
ce principe, au lieu qu'il amène un relâchement 
général. 



336 l'action française 

Ed troisième lieu, la liberté d*un peuple signi- 
fiait l'indépendance de la patrie : vivre libre ou 
mourir ! 

J'ai avancé ce qui précède pour en arriver à 
ceci : que la forme moderne du nationalisme 
date de la Révolution, et que certains royalistes, 
reniant celle-ci, sont moins nationalistes qu'ils 
ne le pensent et semblent remonter plus loin 
que leurs aïeux de 1830, et même de la Restau- 
ration. 

Pourquoi? 

II 

Avant 1789, la France était, à un certain point 
de vue, la propriété du Roi et de la Noblesse ; 
après, elle est devenue la propriété de la Nation. 
Inutile d'insister. Les faits parlent assez haut. 
Quel était, à l'époque, le cri populaire en oppo- 
sition à celui de : cr Vive le Roy! » C'était : « Vive 
la Nation 1 » 

Eh bien! cette conception de la patrie est 
inhérente à l'idée de liberté, comprise, bien 
entendu, de la façon la plus large, et même de 
liberté politique. Et c'est ce qui explique cet 
enthousiasme des patriotes déguenillés se 
battant en héros. 

En défendant avec amour ce sol national, 
devenu leur propriété commune, ils avaient 
conscience qu'ils chassaient l'étranger de chez 
eux. 

Ils ne pensaient pas alors faire de l'impéria- 
lisme. Ce sentiment ne leur est venu que plus 
tard, lorsqu'ils eurent été fascinés par le génie 
de Napoléon. 



CE OU'lL RESTE DE 1789 337 

Et si, en 1830, le résultat du grand mouve- 
ment fut définitivement acquis au profit trop 
exclusif de la bourgeoisie, ce principe, — la 
nation, patrimoine commun de tous les Fran- 
çais sans exception, — n'en restera pas moins 
vivant dans les esprits. A tel point que, si le 
coup d'Etat de Louis^Napoléon put se faire, ce 
ne fut qu'au nom de la souveraineté nationale. 
Vouloir aujourd'hui renier cent ans de tradi- 
tion, c'est tomber dans le même errement que 
les Jacobins qui font commencer l'histoire de 
France en 1789. — C'est en revenir au droit de 
la Noblesse, droit de conquête, abrogé par une 
défaite définitive. Car la force ayant créé la 
féodalité, la force l'a défaite. 

Du reste, quoique, par la violence, les con- 
quérants de la Gaule aient pu imposer leur do- 
mination aux habitants du sol, s'ils ont pu )a 
maintenir, grâce à l'organisation qu'ils appor- 
taient, et ensuite à l'habitude, il ne s'ensuit pas 
que leur hérédité doive être éternelle ! Ce qui 
ne veut pas dire que toute hérédité quelconque 
soit illogique désormais. 

La seule nécessité historique, c'est que l'évo- 
lution d'un pays soit graduelle, et que tout 
nouvel ordre de choses prenne racine progres- 
sivement. Ce qui pousse comme un champignon, 
comme ce qui est utopique, tombe bientôt de soi- 
même. 

En ce qui nous occupe, la chose qui se détache, 
qui tombe en poussière de la tradition 
de 1789, c'est l'individualisme à outrance, fai- 
sant l'individu désarmé en face de TËtat tout- 
puissant. Car la puissance formidable de l'Etat 



338 l'action française 

fiDirait par englober Tindividu. Au lieu d*avoir 
reçu la liberté, grâce à cet individualisme, 
Thomme serait écrasé par lui. Le résultat serait 
donc l'opposé de ce qu on cherchait à établir, 
conclusion absurde. Aussi l'avenir doit-il faire 
justice de cette erreur. Peu à peu les groupe- 
ments se reforment, sous lenom d'associations; 
et, avec ce seul facteur,— la volonté arrêtée des 
individus, si elle est assez intense, — l'évolution 
nouvelle sortira logiquement d'un tel cercle. 

Mais, s'il y a toujours àrefaire, à modifier — et 
parce qu'on ne doit rien renier de l'Histoire na- 
tionale, — il est impossible de faire table rase 
d'une tradition centenaire, sous prétexte qu'on 
en veut rétablir une plus ancienne. Car celle-ci 
aurait le double désavantage d'être à la fois révo- 
lutionnaire et surannée, de renverser un ordre 
de choses établi et de ne le faire qu'avec le con- 
cours d'une classe peu nombreuse, ayant peu 
d'enfants, et un idéal aussi absolu qu'il paraît 
peu conforme à celui qui est dans l'air ambiant. 

D'abord, je ne sais comment, par quel leurre, 
grâce à quel cheval de Troie, un peuple se pas- 
sionnerait pour un pareil mouvement, ni sur- 
tout comment on pourrait le maintenir, autre- 
ment quepar la force opposée au nombre, — jeu 
dangereux, — dans cet ordre d'idées si en désac- 
cord avec le monde moderne, en supposant qu'il 
ait une fois mordu à Thameçon. Le peuple a 
peur de l'ancienne aristocratie. Demandez un 
peu aux paysans 1 

Tout autre chose est le nationalisme, tel que 
l'entend la masse des Français. 

C'est d'abord, dans l'esprit d'un grand nom- 



CE qu'il reste de il89 339 

bre, un rempart contre le jacobinisme, qui n*a 
jamais amené que la haine entre citoyens, à 
moins que ce ne sQil le carnage. 

Chez d*auires, c*est Topposition à la des- 
truction de ce que d'aucuns appellent vague- 
ment préjugés, abolition qui, une fois commen- 
cée, ne supposerait pas grand'chose debout de 
ce faisceau d'idées anciennes et communes cons- 
tituant le domaine moral de la patrie ; état d'es- 
prit avivé surloutpar la nouvelle tentative d'agi- 
tation des consciences, car, si Tesprit religieux 
n'est plus aussi fort que jadis en France, il le 
devient vite en face des persécutions, à tel point 
qu'on pourrait croire que les jacobins s'enten- 
dent avec les ultramontains I 

L'idée de défense nationale enfin, c'est l'idée 
de maintien des libertés acquises. Et je crois 
que le peuple français se jetterait dans les bras 
d'un dictateur plutôt que d'être sans cesse per- 
sécuté, soit dans sa liberté de conscience, soit 
dans sa liberté individuelle, soit dans toute 
autre liberté qui lui tient au cœur. 

Sans aller aussi loin que le ChêtJal s étant voulu 
venger du Cerf^àM bon La Fontaine,on aine mieux 
avoir un maître de son choix que d'être mal- 
mené par ceux à qui on ne l'a pas permis. C'est 
bizarre, et c'est humain. 

Enfin, il y a l'idée de la force commune : il 
faut être forts pour être respectés^ et là est la 
raison de sympathie populaire pour l'armée. 

Il ne faut pas chercher autre chose dans le 
mouvement nationaliste : ni regret des règnes 
déchus, ni aspirations du peuple vers le césa- 
risme. Il n'y a que l'idée de l'intégralité du sol 



340 l/ ACTION FRANÇAISK 

national, des idées nationales, de la liberté 
acquise, le tout comme propriété française, dont 
on veut bien laisser profiter les autres nations 
avec générosité, mais sur laquelle on ne veut 
pas leur laisser porter la main. C'est en un mot 
la continuation de cette idée de 89 (appliquée 
cette fois aux éléments hétérogènes qui com- 
promettent son unité), la reprise delà nation par 
la nation. Car le peuple sent bien, quoique 
vaguement,et plutôt par malaise que par déduc- 
tion philosophique, ce que nous exposions au 
début de cette étude : que la liberté est tou- 
jours compromise par la licence, et souvent 
sauvegardée par Tautorité. 

Ernest Bouuaye. 



LES LIVRES 



Histoire du socialisme français, par Paul 
Louis (éditions de la Revue Blanche), 

Le titre de ce livre semblerait indiquer qu'on y a 
fait l'exposé des idées socialistes françaises 'dans 
leur développement historique. Mais tel n'en est pas 
le sujet, à proprement dire. M. Paul Louis, en même 
temps, à la vérité, qu'il résumait les théoriciens 
socialistes, a entrepris de faire l'histoire de France, 
de 1789 à nos jours, du point de vue prolétarien et 
en insistant infiniment plus sur les faits sociaux 
que sur les faits d'ordre politique (puisque Ton a 
pris l'habitude de donner à ces mots des sens dif- 
férents). C'est une honorable et intéressante tenta- 
tive pour appliquer à notre pays et à notre siècle la 
«conception matérialiste de l'histoire », 

Quelque peine pourtant que se soit donnée 
M. Paul Louis pour relier le mouvement des idées 
socialistes à la succession des phénomènes écono- 
miques, on sent constamment Tartiflce de ce paral- 
lèle. Il y a en réalité deux livres dans le livre de 
M. Paul Louis. Et si l'un, d'exposition théorique, 
n'est pas fort original, l'autre du moins surprend 
et attache par une belle rage de prendre parti. La 
lutte des classes, les efforts du prolétariat forment 
un drame violent et aux phases variées. On aime la 
manière abstraite dont M. Paul Louis désigne les 
antagonistes, ain^i les paysans qu'il nomme con- 
stamment « la parcelle ». Il faut ici pourtant faire 
un grave reproche à M. Paul Louis. Puisque les con- 
servateurs, à sou propre témoignage, luttent pour 



342 l'action française 

leur intérêt de classe tout ainsi que les prolétaires, 
pourquoi les couvre-t-il d'injures? Pourquoi leur 
reproche-t-il leur égoîsme, leur cupidité, leurs 
goûts de jouissance et quelques autres péchés vé- 
niels ou capitaux qui animent en somme les reven- 
dications de ses amis? M. Paul Louis devrait se 
contenter d'affirmer que les conservateurs n'ont 
pas Tesprit ouvert à l'idée d'évolution. Mais il pré- 
fère nous prouver une fois de plus que les « intel- 
lectuels » de son espèce sont surtout des animaux 
moraux. 

On ne peut finir sans relever la risible vétusté du 
style de M. Paul Louis. Quand il nous dit (p. 203) 
que « la dictature militarisée de Bonaparte a été 
a un bouclier tendu par les possédants contre les 
« entreprises de l'affamé » ; quand il termine son 
chapitre Y en comparant la société française à une 
pyramide « qui, d'année en année, se retournait, 
« au point que sa base fût finalement en Tair et sa 
<( pointe sur le sol... pointe qui, du reste, s'amin- 
« cissant avec une vertigineuse célérité, vint à se 
< briser... — et ce fut 48 » ; quand il compose enfin 
son vocabulaire de toutes les images défraîchies et 
surannées qui appartiennent depuis un long siècle 
à l'éloquence des rues, des clubs et des parlements, 
on se rend mieux compte, avec quelque désenchan- 
tement peut-être, que le socialisme, en dépit de ses 
prétentions plus hautes et de ses visées à l'organi- 
sation, n'est que le commun héritier des vieilles, 
insanes et vulgaires rêveries démocratiques. 

Jacques Bainville. 

La Femme de demain, par Etienne Imht 
{librairie académique Perrin et C^«.) 

M. Etienne Lamy, au cours de trois conférences, 
a traité de la condition des femmes dans la société 



LES LIVRES 343 



actuelle et da rôle qui leur est réservé. Sur un ton 
distingué, modéré, mais encore pressant, il a 
montré que le catholicisme seul assurait à la femme 
de dignes prérogatives. Sous un titre qu'on goûte 
assez peu : La femme et les pemeurSy il a passé en 
revue les différentes civilisations, les religions et 
les théories des philosophes et n'a pas eu de peine 
à établir que le catholicisme a réalisé le meilleur 
et le plus beau féminisme par le respect de réponse 
et la sainteté de la mère. On regrette seulement que 
M. Etienne Lamy ait si fort méconnu Tantiquité et 
que dans son examen des « penseurs i> il ait accordé 
tant de place à Bebel pour ne pas même citer 
Auguste Comte, dont on ne peut pourtant pas 
ignorer qu'il n*a jamais cessé d'exalter, jusqu'à le 
reprendre, le culte de la femme qui fleurissait dans 
la chevalerie du moyen âge. 

M. Etienne Lamy a tracé tout un programme dont 
il délègue Texécution aux femmes. Il ne s'agit de 
rien moins que de remettre en honneur nos tradi- 
tions françaises. Mais M. Lamy semble penser qu'il 
sufflt d'imposer une tâche pour qu'on soit en état 
de la remplir. Remarquant que les femmes n'exer- 
cent plus d'influence sur notre société, il se con- 
tente de leur indiquer ce qu'elles devraient faire si 
elles la possédaient encore. Et sans doute la repren- 
dront-elles si notre société se réorganise et à con- 
dition aussi qu'on voie les hommes se viriliser : 
quel empire peuvent avoir les femmes de nos jours 
sur des compagnons qui sont, bien plus qu'elles, 
tout nerfs, impression et sensibilité? Et de deux 
mollesses, laquelle agirait utilement sur l'autre? 

On a noté avec plaisir, à la lecture de cet ou- 
vrage, quelque refroidissement dans les convictions 
républicaines de M. Lamy. Il s'aperçoit sans doute 
que la République «c vit en se défendant contre ses 
principes », comme il dit excellemment du protes- 



344 l'action française 

tantîsme. M. Lamy s'est imagine il y a trente ans 
que le catholicisme profiterait de ces principes. 
Mais ils sont absurdes, impraticables. La République 
a dû renoncer à leur application, sous peine de 
suicide. Et c^est le catholicisme qui en a souffert. 
Il nous paraît que M. Lamy veut se distinguer de 
ces niais qui prétendent atténuer parle libéralisme 
le venin de la démocratie. Pour si tard qu'il vienne 
à l'esprit politique, il ne faut pas moins Ten gran- 
dement louer. 

Jacques Bainvillb. 

Mémento. — Marysia, par Henri Sibnriewigz 
(Perrin, édit.), deux nouvelles de ce fameux Polo- 
nais, qui ont sur ses romans le double avantage 
d'être courtes et d'être traduites dans une langue 
simple et agréable par Mlle B. Noiret. — Dans le 
Noir, réjouissante pochade par Willy (librairie 
Molière). — Vidée sociale au théâtre, par Emile de 
Saint- Aubân (Stock, édit.), exposé de la dramaturgie 
d'Ibsen, de Hauptmann et de M. de Curel, écrit 
dans la manière toujours brillante de cet écrivain. 
Chez le même éditeur, M. Maurice Le Blond publie 
sur le même sujet une brochure intitulée /e Théâtre 
héroïque et social. Il est remarquable que ces deux 
auteurs ont un vocabulaire diversement fleuri, 
mais également apocalyptique. 

J. B. 



Le Directeur polifiqice : H. Vaugeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. 



Paris. — Imprimerie P. Levé, rue Cassette, 17. 



CHEMINS DE FER DE L»OUEST 



Dans le but de faciliter les relations entre le Havre, 
la Basse-Normandie et la Bretagne, il sera délivré, 
du l^i* avril au 2 octobre, par toutes les gares du 
réseau de l'Ouest et aux guichets de la Compagnie 
Normande de navigation, des billets directs, com- 
portant le parcours, par mer, du Havre à Trou ville 
et, par voie ferrée, de la gare de Trouville au point 
de destination, et inversement. 

Le prix de ces billets est ainsi calculé : 

Trajet en chemin de fer. — Prix du tarif ordinaire ; 

Trajet en bateau. — i fr. 60 pour les billets de l"*" 

et 2« classes (chemin de fer) et l'« classe (bateau), 

et fr. 85 pour les billets de 3° classe (chemin de 

fer) et 2* classe (bateau). 



ABOIVIVEM£IVTS SUR TOUT LE RÉSEAU 



La Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest fait 
délivrer, sur tout son réseau, des cartes d*abonnement 
nominatives et personnelles enl^%2<^et 3« classes et 
▼alables pendant Imois, 3 mois, 6 mois, 9 mois et i an. 

Ces cartes donnent le droit à l'abonné de s'arrêter 
à toutes les stations comprises dans le parcours in- 
diqué sur sa carte et de prendre tous les trains com- 
portant des voitures delà classe pour laquelle l'abon- 
nement a été souscrit. 

Les prix sont calculés d'après la distance kilomé- 
trique parcourue. 

Il est facultatif de régler le prix de Tabonnement 
de 6 mois, de 9 mois ou d'un an, soit immédiatement, 
soit par paiements échelonnés. 

Les abonnements d'un mois sont délivrés à une 
date quelconque, ceux de 3 mois, 6 mois, 9 mois et 
un an partent du i^^ et du 15 de chaque mois. 



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Départ de Paris, le i9 août, à 41 h. 15 du soir, 
arrivée à Aix-les-Bains, le 20 août à midi 32, arri- 
vée à Chambérv, le 20 août, à midi 59. 

RETOUR 

Au gré des voyageurs, par tous les trains ordi- 
naires, sauf les express, du 21 août au 3 septembre 
inclus. 

Prix (aller et retour) : 2* cl., 48 fr. ; 3« cl., 2t fr. 50. 



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2o PARIS à GENÈVE 

ALLER 

Départ de Paris, le 22 août, à 4 h. 30 soir, arrivée 
à Genève, le 23 août à 6 h. 36 matin. 

RETOUR 

Au gré des voyageurs, par tous les trains ordi- 
naires, sauf les express, du 25 août au 6 septembre 
inclus. 

Prix (aller et retour) : 2® cl., 50 fr. ; 3« cl., 26 fr. 

Pour plus ai*nples renseignements, voir les affiches 
et prospectus publiés par la Compagnie. 

On peut se procurer des billets, pour ces trains de 
plaisir, à la gare de Paris P.-L.-M., 20, boulevard 
Diderot, dans les bureaux succursales do la Com- 
l)agnie et dans les diverses agences de voyages. 



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EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOUUNIER, i9, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galeries de VOdéon. 
CHAUMONT, 27, quai St Michel, 
FLAMMARION A VAILLANT, 36 bis, avenue de 

l* Opéra. 
FLAMMARION A VAILLT,AN iQ.bo^levard des 

Italiens, 
FLAMMARION ET VAILLANT, 3, boulevard St- 

Mariin. 
FLOURY, 1, boulevard des Capucines, 
LANCIEN, 32, avenue Duquesne, 
LEFRANQOIS, 8, rue de Rome. 
TRUCHY, 26, boulevard des Italiens, 
60RILL0T, Vlj passage Choiseul. 
VIVIER, 39, vue de Grenelle. 
LIBRAIRIE ANTISÉMITE, 45, rue Vivienne. 
MAILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
G. MARTIN, 126, faubourg Saint-Honoré. 
SAUVAITRE, 72, boulevard Haussmann, 
TARI DE, 18 et 20, boulevard St- Denis. 
TIMOTEI, 14, rue de Castiglione. 
et dans les principales gares de Paris et de la province. 

CHEMINS DE FER DE FARIS-LÎON-MÉDITERRiHÉE 



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EZCÏÏRSION AÏÏZ GOR&ES DU TARN 

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Les Compagnies P. L. M., Orléans et Midi organisent, 
avec le concours de TAgence des Voyages Economiques, 
une excursion aux Gorges du Tarn suivie d^une visite à la 
vieille cité de Garcassonne. 

Prix (tous frais compris) : !'• cl. 275 fr., 2* cl. 245 fr. 

Départ de Paris le dimanche 9 Juin 1901, 

S'adresser, pour renseignements et billets, à TAgence 
des Voyages Economiques, 17, rue du faubourg Mont- 
martre et 10, rue Auber, à Paris. 



J.* ■. >» ■.<■-•», 



VIEIVT DE JPil.Ri%inrRE 



p. JDÏEH. éditeur, 122, rue de Réanmur,. PARIS 



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PAR 

JOAOHIM QA8QUET 



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VArhre et les Vents, dont noua avons publié 
quelques belles strophes dans notre numéro du 
!•' juin, n'est pas Fœuvre d'un poète : c'est 
l'admirable expression de l'état lyrique, amou- 
reux, frémissant d'une rare sensibilité en proie 
aux divers souffles sociaux qui tentent tour à 
tour l'âme éparse de sa génération. Un beau 
livre qui évoque le génie tumultueux et clair de 
THugo des Contemplatiom. Le jeune auteur n'a 
pas craint de placer son œuvre sous l'égide du 
Maître, rejoignant ainsi par delà les obscurités 
raffinées du décadentisme la grande tradition 
du lyrisme national. 



Envoi Irancé contre un mandat de 3 fr. 50 adrease 
à TACTION FRâNÇAnB, 28, rue Bonaparte 



VIENT DE PARAITRE 



(Publications de VActhn Française) 



«MWMMA^IMMnMIMMk 



n mi iiiiis LE m 




ET 



LE VENT DE LA MORT 

PAR 

Maurice BAJIBÈS 



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Ëlégante brochure in-8** carré 1 fr. 



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Il a été tiré de cet ouvrage cent exempiakeê i 
papier tk Hollande^ numérotés de i à lOÔ. 

Chacun de ces exemplaires de luxe est vendu 9 fr. 



Envoi franco contre toute demande adres.s6«e à l'Ao- 
fion Française et accompagnée d'un bon «de posto de 
1 franc. 

Pour les exemplaires de . lu%é, joiridM au bon de 
poste de 2 francs, 30 centimes en timbces-poste. 



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PiLRIÏl. IMP^IMERIK F. LEVÉ, I7, %V^ CAStBTTK 



1 






r. 



3« année. -^ T. V. — M» 63. 1" Septembre 1901. 



L'Action 



française 



{Revw hi-mensuelle) 



- * SOMMAIRE DU 1" SEPTEMBRE 1901 

Le PtÉBTSCTTË ET l'Empirb. : . . Richard Gosse. 

Clemek€Eau. Maurice Barrés. 

Les Ktats et l'Etat Charles Manjrras. 

Les OUVRIERS de la réfection 

NATIONALE ; Le marqxm de la 

four du Pin Chambly Georges Grappe. 

Les NOTES AU **Salut Public". Léon dé Montesquieu. 

Nos Maîtres : Mémoires historiques et InstrucVons de 
Louis XIV pour le Dauphin, son fils; Restauration des 
Fitianttes, fouquet arrêté. — Le Roi se charge des fonctions 

^de surinttndant. 



PARIS 

BnRB\UX DE L'ACTION FRANÇAISE 

28, RUK BONAPARTE 



m0^m0^m0t^f0im0*^^0tm0t0^mm 



Lie miméro O f^. ttO 

AMMIEIENTS : Pifii er Départ^niintt, 10 fr. Etniger, 15 fr. 

« IIM II ■■ ■ I I I II, I I ■ I -< 

La reprodacttoa des articles de F Action française est au- 
torisée avec l*iuiiicatlon de la source et du nom de l'auteur. 



^ 
/ 



L'ACTION Ï'RANÇ AISE parait Te 4- et 
te 15 de chaque mois. On s'aoonne h Paria, 
28, rue Bonaparte, Paris, 6*. 

M. Henri Vadoeois, Directeur, recevra le 

Vendredi, de 2 à & heures. 

PRINCIPAUX OOLLABORATEURS 

Paul Boubget, de l'AcadémJe française. — Gïp. 

— JULBSSOLRT. — MaUBICE BaHHÈS. — CUABLES 

Maurkas. — Jules Capiain-Cortamobrt, — 
Maubicb Talhëvii. — Hackice Spron». — 
Hugues Rt^BELL. — Jeaw dk Mittt. — P. Cophi- 
ALBAncELLi. — Alfred Duquel — Pr6d6bic 
Plessis. — LuaBN Cobpecbot. — Denis Gui- 
beht, député. — Frédéric Auocretti. — Ro- 
bert Bailit. — JoÀCHiH GasquëtI — Auguste 
Cavalier. — Henb; C&uuer. — Xavier bê 
Magallon. — Tbéodorb Botrel. .^. DAUPBin 
Meunier. — L. de Monxesouiou-Feïe«sac. — 
Lucien Moreau. — Octave Tauxier. — Mau- 
bicb Pujo. — L. MouiLLARD. — Jacouks Baik- " 

VILLE; — AlF-REDDBPoUVOUHVILLE. — UOBËBT 

Launay. — 0. DE Babbal.— R. Jacoùot. 

fondateur ■■ 
Le Coionel de Villebois-Mareuil 



L'Action française 



LE PLÉBISCITE ET L'EMPIRE 



(Lettre & M. Charles Manrras.) 



^^mt>0»nmmmtu>mm^mm0*tmém 



Lê8 lecteurs de TActioD française C4>nnai8smt 
M. D, Richard Gosse^ par quelques articles trop 
rares qu'il nous a fait Vhonneur de nous adresser y 
notamment une belle et élégante réponse à la lettre 
que M, Françoiê de Mahy^ député de la Réunion^ 
écrivit Tan dernier à yiotre directeur M. Henri Vau- 
geoiSy quand celuirci se prononça définitivement en 
faveur de la royauté. 

Aucun de nous na jamais vu M, Richard Cosse, 
Il vit en province y au milieu des livres ^ parfaf/é entre 
ses réflexions sur la jwlitiqits contemporaine et ses 
curieuses études de l'histoire de France, pour laquelle 
il a conçu de bonne heure une véritable passion. L'at- 
tention bienveillante qii il accordait, vers 1896, à quel- 
ques articles publiés au Soleil, lui donna ridée de 
tn^ adresser, à des intervalles plus ou maints longs ^ des 
réflexions et des critiques relatives à ces articles. Je ne 
murais dire à quel point Vexjjérience et Vérudition de 
Jf. Cosse^mais surtout ses profondes méditations dans 
la solitude de sa petite cité bourguignonne m' ont été 
bonrus conseillères. Le dégoût d! écrire, d'agir et même 

4CnûM niAHÇ. — T. V. 24 



346 l'action française 

de pmiser nous serait peut-être venu plus d'une fois 
sans r approbation y la sympathie et V intelligente cen- 
sure de M, Richard Gosse, Tant de gens vous répètent^ 
tant de petits faits semblent confirmer que la lumière 
ns sert à rien et quune idée juste est oubliée tout au^s- 
sitôt qu* un mensonge ou quuns chimère! Oîi en vient 
à douter de lu concordance des intelligences humaines; 
Von se demande si \et \ ne font pas 9 dans les hémi- 
sphères de quelque^H cerreattx bienheureux. 

Des correspondants^ des amis d'esprit comme 
M, Gosse viennent fortifier la réaction tiaturelle qui se 
fait en nous contre le découragement. Gertes, des 
faits j de bons gros faits vaudraient infiniment mieux 
que dépures et languissantes pensées. Mais y vous qui 
critiquez y avez-vous ce fait -là ^ ce fait sauveur et ré- 
dempteur ? S'il vous manque, avez-vous le moyen de 
le susciter? Nous vous entendùns bien hennir comme 
des chevaux d'omnibus^ ou chevroter comme de 
vieilles femmes enrhumées vos refrains révolution'' 
naires et belligueux. Vous vous adressez au grand 
nombre, dites-vous. Oui, et le grand nombre, s'il vous 
écoute, hausse les épaules I Nous alignons des théorè- 
mes qui, du moins, ne nous valent pas le mépris que 
vous récoltez de toutes les parts et qui, de plus, font 
s'arrêter [cela s* est vu, cela se voit, cela se verra) et 
font songer ceux d'entre les passants qui ne sont pas 
incapables de réflexion. Quelques milliers de bons esprits 
nous font V honneur de suivre nos patientes inductions^ 
nos déductions certaines. Lorsque, dans le jntblic 
immense qui s'étend des éléments sains de VUniver* 
site aux éléments sains de V Armée et de la Marine, 
en passant par V élite des agri/^ulteurs et des indus- 
triels nationaux, nous aurons réussi à rendre courante.^ 
quelques abstractions essentielles: les faits brutaux en 



1 



n 



LE PLÉBISCITE KT l'eMPIRE 347 



seront sans douté changés. En tout cas, ils pourront 
changer, ce qui est impossible aujourd'hui. 

Les fartes lettres de M. Richard Cosse sont le témoi- 
gnage de la possibilité de cette œuvre, La France ne 
s est pas encore arrêtée de pense)- sur elle-même. Quoi- 
que intimes et personnelles, la plupart dss lettres dont 
je parle mériteraient de voir le jour. 

^ A la persuasion des vérités qu'elles renferment 
s'ajouterait un autre genre de persuasion : on verrait 
comment nous concevons, au juste, les relations entre 
r Action française et ses lecteurs. Il faut que nous 
collaborwns, auteurs et lecteurs, si nous ne renon- 
çons à r ouïr âge entrepris. Rien en effet m peut se faire 
de ce que nous voulons sans la collaboration de 
rharun. 

La dernière lettre de M. Richard Cosse nous pa- 
rait trop considérable pour 7i être pas insérée ici tout 
entière. On n'en retranche que quelques lignes dans le 
début. — Cfl. M. 



Monsieur, 



Il faut bien prendre le temps d'être ma- 
lade. Voilà pourquoi je vous ai, ces derniers 
temps, épargné ma prose. 

Vous dirai-je combien je vous ai regretté 
au Soleil?... On me prête la Gazette de 
France... 



348 l'action française 



I 

Pour VEtat et contre VEtat (1) a été pour 
moi un vrai (2)... 

Il est vrai, tous ont pataugé, et les plus 
gros bonnets de la presse, tout comme votre 
humble serviteur: — « A-t-on jamais vu? 
Un président constitutionnel qui se paye des 
coups d'État, met là Constitution dans sa 
poche comme un simple Bonaparte! Eh 
bien ! Tami du tsar ne se gênait pas, il 
tranchait de l'autocrate, etc., etc. » Vous 
seul, Monsieur, vous êtes avisé que M, Faure 
avait agi comme il le devait; que, quand il 
s'en va du salut de l'Etat, la poignée du 
gouvernail n'est bien placée qu'aux mains 
du chef de TEtat... mais que quand ce 
chef est de hasard, son initiative (sur la- 
quelle on ne peut pas toujours compter) 
risque de rester fort inférieure, quant aux 
résultats, à l'initiative, assurée d'avance, 
d'un chef héréditaire. Que la forme républi- 
caine apparaît ici avec une déplorable infé- 
riorité ! Car son chef est obligé de sauter par- 
dessus la Constitution, d'exercer, au petit 
bonheur, un pouvoir dont il n'est pas régu- 
lièrement investi, et dont l'action n'a pasété 

(1) Action, 15 juillet. 

(2) Disons plaisir \ car M. Gosse est beaucoup trop 
aimable pour son correspondant. 



LE PLÉBISCITE ET L*EMPIRE 349 

réglée ni même prévue,... etc., etc. Quant 
au parlementarisme, son insuffisance s'ac- 
cuse dans toute sa nudité. L'Etat aurait le 
temps de périr dix fois avant que la lourde et 
bruyante machine parlementaire ait accom- 
pli les mille tours exigés par les circon- 
stances, alors qu'il faut agir vite et en silence. 

La République suppose donc toujours et 
amène nécessairement la dictature. A tant 
faire que de tirer au sort d'un suffrage uni- 
versel frelaté un dictateur de hasard, autant 
en revenir au roi de France : et l'avantage 
est trop évident. 

L^ analyse du discours de M. deGailhard- 
Bancel n'est pas moins solide. Oui, cela est 
trop clair. L'Etat (et son chef) doivent être 
tout-puissants pour les choses d'Etat (dé- 
fense du territoire, police intérieure, etc.) et 
leur rôle doit se réduire à la haute sur- 
veillance quand il s'agit d'administrer des 
questions sociales; cela ne regarde pas du 
tout l'Etat de réglementailler ab hoc et ah 
hac le pot-au-feu des coopératives, les ques- 
tions de salaire, de retraite, de syndicats. 
Ouvriers et patrons se passeront très bien de 
son ingérence, et il n'est pas bien utile que 
le Parlement vienne là mettre son grain de 
sel, qui n'est le plus souvent qu'une poignée 
de sable. 



350 l'action française 



II 



Le Figaro qui interviewe tout le monde 
n'a pu manquer d'aller à Bruxelles inter- 
roger le sphinx napoléonien. 

La Gazette de France du 27 juillet der- 
nier a reproduit ce document, dont le fond 
vaut la forme. La forme est du pur cha- 
rabia. Elle est digne de servir de vêtement à 
la série de a Coqs-à-l'âne » soi-disant politi- 
ques qui composent cette étrange déclara- 
tion. — Les clichés les plus usés des mani- 
festes napoléoniens s'y marient à la senti- 
mentalité la plus creuse sur « l'union de 
tous les Français ». 

Ce qui fait l'intérêt de ce document, c'est 
qu'il contient l'exposé de toute la doctrine 
plébiscitaire ; qu'il en dévoile avec la plus 
complète naïveté toute la folie et tous les 
dangers. Il ne s'agit pas du tout de guerroyer 
contre le bon Belge qui a oublié la langue 
française, mais contre l'idée plébiscitaire 
qui nous menace. 

Tout d'abord, nous dit le Prince, « le parti 
bonapartiste n'^est pas un parti. Un parti 
suppose un exclusivisme; ici, il n'y en 
doit point avoir, d 

Ceci est une gauche copie des déclarations 
de M**^ le duc d'Orléans. Mais on voit la 



LE PLÉBISCITE ET l'eMPIRE 351 

différence. Philippe, Huitième du nom, roi 
de France et protecteur de toutes les répu- 
bliques françaises^ a le droit de proclamer 
que son règne ne connaîtra pas Texclusi- 
visme et que la Monarchie n'est point un 
parti puisque tous les groupes nationaux 
seront libres sous sa protection et la haute 
surveillance des ministres investis de sa 
confiance. Mais l'Empire, essentiellement 
centralisateur, n'a pas bonne grâce à vouloir 
revôtir l'habit de Guillot. Sa tradition, 
d'ailleurs, est là. Ce ne sont pas les roya- 
listes qui ont inventé le mot « d'anciens 
partis y> appliqué à des classes entières de 
citoyens, à des groupes de personnes fort 
honorables que le second Empire avait ri- 
goureusement écartées des affaires publiques 
et soumises à la plus active surveillance. Et 
rien n'était plus naturel. 

Un Etat fortement centralisé comme celui 
que créa le premier Empire et duquel le 
second Empire resserra encore la tradition 
ne peut admettre que le gouvernement d'un 
parti. Tandis que sous l'égide de la Royauté 
s'épanouiront librement la province, le 
pays, la commune, la corporation, l'asso- 
ciation, toutes ces libertés disparaissent 
dans une République centralisée comme la 
République actuelle dont une dictature im- 
périaliste renforcerait encore les entraves. 
Sous ces formes de gouvernement un seul 



352 L* ACTION FRANÇAISE 

parti peut détenir le pouvoir suprême et il 
confisque tous les pouvoirs en détenant 
celui-là. Donc le bonapartisme est un parti, 
il ne doit ôtre^ il ne peut être qu'un parti. 
Personne ne peut aller contre la nature des 
choses et il ne suffit pas à un nègre de s*cn-> 
fariner pour qu'il ait le droit de se ranger 
parmi les blancs. 

« La doctrine plébiscitaire offre à tous le 
même refuge^ la même protection sous la 
seule égide de la volonté nationale, » Mais 
cette « volonté nationale )) égide (!) dont on 
nous offre le refuge (!) — il faudrait d'abord 
la définir et savoir ensuite où elle réside. 
Qu'est-elle et oîi est-elle la volonté natio- 
nale? — Des hommes d'aventure, le prince 
Louis Bonaparte en 1848, le général Bou- 
langer en janvier 1889, purent soutenir avec 
quelque vérité que la « volonté nationale » 
s'était nettement prononcée pour eux (Louis 
Bonaparte) ou inclinait de leur côté (Bou- 
langer). Il y avait alors quelque chose qui 
ressemblait encore à une « volonté natio- 
nale ». Mais aujourd'hui? S'exprime-t-elle 
seulement par les élections? Notre système 
électoral est si déplorablement construit que 
nous voyons triompher des radicaux ou des 
collectivistes avec le tiers des électeurs ins- 
crits ! A cet exécrable système s'ajoutent la 
tromperie, le truquage, la mainmise des 
agents des Loges (quelques-uns dits agents 



LE PLÉBISCITE ET L*EMPIRE 353 

vicinaux et payés en conséquence par la 
caisse départementale (l)?)Le Juif tient la 
caisse électorale; on voit trop ce que peut 
devenir en tout cela la « volonté nationale » 
et si même il peut encore subsister une 
ce volonté nationale ». 

Et cependant, cette volonté qui tout alors 
était une égide, voilà maintenant qu'elle 
devient un drapeau, le drapeau! Et c'est 
cette égide^ devenue un drapeau (d'ailleurs 
invisible), qui doit préparer et consacrer 
[cojnme le Consulat après le Directoire) la 
réconciliation^ l'entente de tous les Fran^ 
çais pour le plus grand bien de la patrie. 
Si la c( volonté nationale » égide ou drapeau 
opère jamais ce miracle là ! 

L'épreuve du suffrage universel est faite 
depuis cinquante- trois années et nous pou- 
vons nettement apprécier d'abord ce qu'il a 
tiré de la volonté nationale et en dernier 
lieu ce qu'il en a fait. Ah! je voudrais voir 
l'égide qu'on nous annonce ! Je n'aperçois 
que la tête de Méduse qui a changé en pierre 
celte « volonté nationale :». 

Mais le Prince estime que ce le suffrage 
universel est un dogme; et ce dogme est la 
base de toute conception politique viable; 
il a une autorité supérieure à Vhypolhèse 



(1) Le F.-. Surugue, maire d*Auxerre. (La BourgognCf 
arrU 1901.) 



354 l'action française 

du droit dwin, parce quHl est tangible et 
presque scientifique [?) et qu'il crée au-deS' 
sus des partis une juridiction sipuissante^ 
si incontestable^ si vaste et si ouverte que 
tous les partis doivent être amenés à s^en 
reconnaître justiciables. » 

Mais, Prince, le suffrage universel n*est 
point un « dogme ». Un dogme, c'est l'ex- 
pression d'une idée abstraite de Tordre reli- 
gieux, moral, politique. — Le dogme, ici, 
G* e%i\dL souveraineté du peuple; mais vous 
en avez senti le danger pour un prétendant 
césarien; vous avez reculé devant la confes- 
sion publique d'un dogme qui est la négation 
de toute autorité. Le suffrage universel n'est 
que l'application, la mise en pratique de la 
souveraineté de l'infaillibilité du peuple. 
^ Creusez sous la pratique, vous trouvez la 
théorie. Ce qu'a fait la volonté populaire, 
n'a-t-elle pas tout droit de le défaire? Et 
c'est là tout l'étai du bonapartisme. 

Il est aisé de comprendre l'impatience que 
vous éprouvez à propos du « droit divin » 
que vous qualifiez dVc hypothèse ». Mais, 
dans le passé de la France, le droit divin 
était, lui, bel et bien, un dogme, défini par 
une Eglise monarchiste et par tous les pou- 
voirs hiérarchiques de la nation. L'Eglise, 
dont les destinées étaient alors étroitement 
unies à celles de la Royauté nationale, l'E- 
glise avait cru devoir appuyer sur la foi reli- 



LE PLÉBISCITE ET l'EMPIRE 355 

gieuse l'institution politique qui la proté- 
geait contre les ennemis du dedans et du de- 
hors. Le Roi de France était ce Tévêque exté- 
rieur X) chargé de cette mission que — le 
jour de son sacre — il jurait de remplir. Sa 
personne était d'ailleurs d'ordre ecclésias- 
tique. De hautes légendes (4) s'attachaient 
aux origines de son pouvoir. Abbé de Saint- 
Denis, au chœur il portait la chape, sa 
bannière était celle de l'abbaye, et l'E- 
glise (2), par un huitième sacrement, l'onc- 
tion royale, sanctionnait en le sanctifiant le 
droit héréditaire. Voilà, Prince, ce qu'était 
ce « droit divin » dont votre grand-oncle se 
montra si jaloux! — C'était donc un dogme 
d'où sortirent les plus fécondes institutions. 
Et tout cela a duré neuf siècles ! 

Quelques âmes religieuses gardent encore 
ces croyances. Mais, heureusement, comme 
il arrive pour la foi quand elle est basée 
sur de profondes réalités, la réalité ici a sur- 
vécu à la légende. 

Neuf siècles de bienfaits, neuf siècles de 
création, d'agrandissement territorial ont 
créé sous ledroit divin undroit (c historique » 
(Renan). Et ce droit historique s'est renou- 
velé pour la Maison Capétienne jusqu'à la 

(1) L'apparition de saint Valéry à Hugues Capet, la 
sainte ampoule, etc. 

(2) Rrnan : La Monarchie constitutionnelle (Réforme 
de la France. — Questions contemporaines. 



356 l'action française 

veille de sa chute, par des services rendus à 
la France, par la conquête de TAlgérie et la 
politique méditerranéenne, du roi Louis-Phi- 
lippe. Et ces services se sont continués par 
les derniers princes de celte race, les dons 
du duc d'Aumale, les profondes études so- 
ciologiques du comte de Chambord et du 
comte de Paris. 

Il est impossible à des Français d'aperce- 
voir quel droit historique ont créé en faveur 
des Bonaparte la polilique de conquête et la 
politique des nationalités, Waterloo et Se-r 
dan. 

La juridiction toute-puissante, c'est celle 
de rhistoire, des résultats qu'elle enregistre, 
des bilans qu'elle établit. Et nous voyons 
qu'elle a inscrit en quelques noms et pour 
jamais le jugement sans appel des deux dy- 
nasties qui, depuis dix siècles ont régné sur 
la France. 

Elle a inscrit aussi le jugement des trois 
Républiques. 

Deux courants contraires, dit le Prince, se 
partagent l'opinion : le parlementarisme et 
l'antiparlementarisme. C'est vrai en gros. 
Mais il y aurait bien des distinctions à faire 
parmi les parlementaires et les antiparle- 
mentaires. Il s'en faut qu'ils constituent 
deux courants homogènes. — Le Prince 
croit devoir attribuer au parlementarisme 
la fiction du Président responsable et 



LE PLÉBISCITE ET L*EMPIRE 357 

des ministres dont la responsabilité n*est 
qu'un mot. — La vérité, c'est qu'en Répu- 
blique, avec une magistrature suprême que 
le titulaire ne détient que pour un petit 
nombre d'années, il n'y a pas de responsa- 
bilité du tout. Elle ne saurait résider non 
plus en des Chambres dont la plus puissante 
est nommée pour quatre ans, et qui se re- 
nouvellent sans cesse par de constants rem- 
placements. Les Chambres qui ont élu un 
Président ne sont jamais celles qui le verront 
arriver au terme de son mandat, fixé seule- 
ment à sept années! — Et la vraie fiction, 
elle est dans le déplorable système électif 
qui régit à tous les degrés notre vie natio- 
nale, système qui suppose la pratique rigou- 
reuse, loyale, complète du suffrage universel 
et son infaillibilité ? 

Mais le parlementarisme ne disparaîtra 
qu'avec la cause qui le produit, c'est-à-dire 
le système électif (1). 

L'Empire môme avec le gouvernement 
personnel et absolu basé sur le système 
électif n'a point été préservé de l'écueil du 
parlementarisme. Le prince Napoléon en 
peut trouver la preuve dans Thistoire même 
du règne de Napoléon Ilf. Dès 1863, le suf- 
frage universel, cependant domestiqué, 



(i) Ch. Maurras î Les Parlementaires (Gaz, de France, 
2: juillet). 



358 l'action française 

truqué par la candidature officielle, ramena 
au Corps législatif le parlementarisme dans 
la personne des Cinq. Dix ans après, en 1869 
le chiffre des opposants s'élevait à 45, et ce 
fut cette Chambre encore si solidement in- 
féodée à l'Empire qui, après avoir voté la 
guerre, vota la déchéance. 

On sait le rôle de l'Opposition sur la fin 
du second Empire. Il n'est nullement équi- 
table de lui attribuer notre faiblesse mili- 
taire, de la rendre seule responsable de nos 
revers. La responsabilité revient presque 
entière à ce Corps législatif élu en grande 
majorité par les campagnes et contraint par 
ses origines de ménager des électeurs fort 
peu belliqueux, très indifférents à la grave 
question de la puissance prussienne (i) etqui 
auraient vu de très mauvais œil leurs députés 
voter des subsides et des contingents de 
guerre. On ne peut nier pourtant la part 
qui revient à l'Opposition. Peu nombreuse, 
elle parla assez haut pour rendre encore plus 
indécise, plus incohérente et plus troublée 
la marche du pouvoir. Démocratique, l'Oppo- 
sition travailla par ses attaques contre les 
armées régulières à égarer l'esprit public. 
Et la fausse théorie du régime des gardes 
nationales qu'elle prôna à outrance répon- 
dait trop aux secrètes aspirations populaires 

(1) Nous prenons la peine de recommander à nos lec- 
teurs cette importante remarque de M. Cosse. (Ce. M.) 



LE PLÉBISCITE ET l'eMPIRE 359 

pour que le gouvernement n'en tînt pas 
grand compte ; déjà très hésitant et 1res dési- 
reux qu'il était de ne point s'aliéner les cam- 
pagnes. 

C'est donc le suffrage universel qui, après 
avoir fait l'Empire, le défit. 

Le Prince ne paraît point se rappeler ces 
faits gravés à jamais aux dernières pages de 
l'histoire de sa famille. Il aime mieux s'es- 
crimer dans le vague contre Vincohérence 
(ï initiatives qui s^agitent au hasard, contre 
Vâpreté dJ intérêts électoraux qu aucune 
action énergique et juste^ aucune étude 
approfondie et impartiale, aucune force 
pondératrice ne concilient en vue de V in- 
térêt commun. 

Et il conclut à un chef responsable élu 
directement par le peuple et assisté des 
ministres irresponsables^ exécuteurs com- 
pétents des volontés du pays. Mais ce chef 
élu par le peuple ne peut être responsable 
puisqu'il dépendra de ses électeurs ; et com- 
ment des ministres choisis par ce chef 
seraient-tls les exécuteurs compétents des 
volontés du pays ? Ils seront les très hum- 
bles serviteurs du chef de l'Etat, et si ce 
dernier est médiocre, s'il aime, comme 
Sainte-Beuve le disait des faux Césars (1), à 
choisir les médiocres de préférence aux bons, 

(1) César et les Césars {Temps, 1868 ou 69), article 
reproduit par les journaux de 4870. 



360 l'action française 

nous aurons encore des Rouher et desBene- 
delti (1) à opposer, sinon à des Bismarck (ils 
ne sont pas communs), du moins à des 
hommes formas à cette école. 

Finissons. La théorie plébiscitaire peut se 
résumer en deux mots. Les Juifs payeront 
les élections et feront l'Empire juif. Voilà la 
théorie plébiscitaire simplifiée et justifiée. 

Mais le Prince parle du plébiscite comme 
d'une haute conception qui tend à rallier 
tous les Français sans distinction de parti 
d'origine, de religiony d^idées et même de 
race dans V exercice plein et loyal du 
suffrage universel; c'est-à-dire que tons 
marcheront aux élections la main dans la 
main, les spoliés avec les spoliateurs, les 
ennemis de l'armée et de l'Eglise .avec les 
patriotes et les catholiques, ceux qui ont 
tout pris, avec ceux à qui on a enlevé jusqu'à 
leurs plus légitimes libertés! Ce sera un nou- 
veau baiser Lamourette! 

Bien entendu, dans ce long et vide inter- 
view, pas un mot des grandes questions pen- 
dantes, Eglise, arméC; associations, corpo- 
rations, décentralisation. Rien que des mots 
redondants, qui ne cachent point le vide de 
la pensée. 

Voilà ce que nous promet la « théorie plé- 
biscitaire», voilà ce que nous offre le re- 

(1) Voir dans l'ouvrage de M. d« La Qorcb sar le 
second Empire les négociations qui ont suÎTi Sadowa. 



LE PLÉBISCITE ET l'eMPIRE 361 

présentant de la tradition napoléonienne. 
Les déclarations du chef de la Maison de 
France sont d'autre sorte. Lui a la prétention 
de fonder à nouveau et d'établir une autorité 
durable empruntée à l'histoire , sanctionnée 
par elle, et qui ne doive rien au caprice de 
l'opinion. Là est le vrai pour la suite des 
siècles. Les sages nations européennes le 
savent bien. 

III 

— Voici une bien douloureuse nouvelle, 
trop redoutée depuis que la maladie du 
prince Henri d'Orléans a été connue de tous. 
Les graves affections comme celles dont il 
souffrait se guérissent rarement sous le ciel 
meurtrier de l'Indo-Chine. C'est avec un 
profond regret que les amis de la Monarchie 
enregistrent un nom de plus au nécrologe de 
la Maison de France. Combien de noms en 
peu d'années? Et ici l'âge ne désignait point 
le prince Henri pour prendre sa {ilace en 
notre nouveau Saint-Denis de l'église de 
Dreux ! 

Ce jeune prince, plein de sève et d'ardeur, 
manque à la patrie autant qu'à la Maison 
Royale. Oh! quelle déplorable destinée est 
celle de cette auguste famille qui porte le 
nom de la France 1 Que de pertes pour la 
nation en exil de cinquante années! En 1848, 
quatre princes, à la fleur de Tâge, soldats 

ACTION PRAMÇ. — T. V« 25 



362 l'action française 

d'élite, clignes serviteurs du pays, chassés 
sans qu'un reproche pût les atteindre ! Et 
bientôt après, pour n'avoir été que trop sou- 
mis à ce qu'ils crurent être la volonté na- 
tionale, ils se virent repoussés des élections 
par le vote d'une assemblée qui comptait 
néanmoins plusieurs Bonaparte! Et parmi 
ces nouveaux m votants » à la tète d'un des 
groupes les plus actifs, qui eut ce jour^là 
mauvaise grâce à flétrir leâ a votants » de la 
Convention, — Montalembert? 

Ramenés en France par une effroyable 
catastrophe, œuvre de ceux que l'Assemblée 
de 1848 et après elle le pays leur avaient 
préférés, ils respirèrent quelques années et 
la France put espérer des jours meilleurs. — 
Puis un nouvel exil voté par un bas Parle- 
ment (on était alors en plein Panama) et 
par un ministère indigne (où figuraient un 
Boulanger, un Baïhaut) revint frapper les 
chefs de la Maison de France. Le comte de 
Paris en est mort, comme son aïeul. Que 
Dieu garde l'héritier de tous nos Rois ! 

L'exil n'avait pas atteint le prince Henri, 
il pouvait résider sur la terre paternelle, 
mais il subissait une autre forme de Texil, 
presque également cruelle. Il était éloigné 
de tout rôle important, social, politique ou 
militaire où le destinait sa naissance. Taine 
Ta dit excellemment (1) : Pour les fils d'une 

(1) Tainb : Ongines de la France; t. II : L'Anarchie, 



J 



LE PLÉBISCITE ET L*EMPIRE 363 

aristocratie comme pour les membres d'une 
Maison souveraine, il n'y a qu'une fonction 
et ils sont nés pour celle-là, et ils ne sont 
propres qu'à celle-là et elle est faite pour 
eux comme eux pour elle, c'est la direction 
des affaires publiques. Si cette carrière leur 
est fermée, leur activité se disperse ou se 
gâte. Tout au moins ne donne-t-elle pas tout 
ce qu'on en pourrait attendre, ou bien les 
conditions dans lesquelles s'exerce cette 
activité sont-elles préjudiciables à celui qui 
l'exerce, sans donner au pays tous les avan- 
tages qu'elle lui pourrait procurer. Ainsi la 
France, par la bassesse de son gouvernement, 
grâce à la sottise et à l'envie qui sont les 
dominantes du suffrage universel, se prive 
du concours de ses meilleurs enfants. Henri 
d'Orléans, le brillant explorateur, vit bien 
souvent ses meilleurs plans traversés et 
mis à néant. Et nous pleurons en lui un 
prince qui, dans le gouvernement de sa 
maison, eût été à la tète de nos armées de 
teiTe ou de mer l'émule de ces Hohenzollern 
que la Prusse, mieux inspirée que nous, 
conserve précieusement pour son plus grand 
avantage. Henri de Bourbon-Orléans n'a pas 
donné tout ce qui était en lui! Double deuil 
pour des cœurs royalistes et avant tout 
Français I 

D. Richard Gosse. 



■j 



«MMW*«MMMIMIMMMWMM» 



CLEMENCEAU 



I 
Clemenceau littérateur (l) 

Mme de Sévigné raconte de son fîlsqu*il avait 
tant fait la fête, un hiver, qu'à la fin de la saison 
il ne pouvait plus penser aux femmes, aux plai- 
sirs, sans un mouvement physique de dégoût. 

J'imagine que certains manieurs d'hommes 
connaissent cette nausée. 

Un homme d'action peut arriver à être saturé 
de ses amis, de ses partisans, de la racaille mou- 
vante qui se déplace avec le succès, de telle fa- 
çon qu'il n'en saurait supporter davantage et 
qu'il se détourne instinctivement, rassasié et 
surnourri. 

C'est comme un témoignage de cet état moral 
que j'interprète l'obstination de Clemenceau à 
éviter dans ses écrits les sujets qui lui sont fa- 
miliers pour nous promener « de la contempla- 



(1) Ceci fut écrit, commo on Terra, à l'occasion da 
Grand Pan. L'affaire Dreyfus est Tenue fournir à M. Ole- 
menceau « un b'tn sujet, un sujet de sa qualité, quelque 
chose qui parlait à son âlme ». Il nous a donné une mono- 
tone abondance de Tiolences et d'habiletés. 11 faut renon- 
cer à Toir l'homme à cru et à nué 



CLEMENCEAU 36S 



tion du ciel et de la terre à l'observation des 
multiples actes de la vie; des spectacles de 
rherbe aux manifestations de Thomme divers, 
dans Tobstiné labeur de révolution grandis- 
sante ». Avec lui, nous avons la sensation 
d'être toujours entraîné ailleurs. C'est d'un 
homme qui cherche un alibi. Parmi les écrivains 
de ce temps, voilà celui qui pourrait nous don- 
ner les plus intéressants chapitres d'histoire, 
eh bien! personne n'a jamais été préhistorique 
avec tant d'énergie ! 

J'ouvre la table. Chapitre I, Ciel. Chapitre II, 
Planète habitée. Chapitre III, La Mer. Chapi- 
tre IV, Sur les routes. Chapitre V, A travers 
champs... C'est trop éviter son sujet. Sans 
doute, c'est son droit d'écrivain de m 'emmener 
& la promeuade, et, après tout, cela vaut mieux 
que d'aller au café, comme font souvent les per^ 
sonnages qui ont eu des désillusions ; mais puis- 
que, pour se distraire de sa destinée, ce parti- 
san sans emploi a choisi de penser et de nous 
faire penser, j'aimerais qu'il nous racontât com- 
ment on a suicidé Reinach et qu'il nous diagnos- 
tiquât la maladie de Cornélius Herz. 

Cela, je le désirerais parce que j'aime les 
belles histoires de brigands et que, d'autre part, 
rien ne manque à Clemenceau pour exceller 
dans la littérature, rien que d'avoir quelque 
chose à dire. 

S'il était porté par un bon sujet, je veux dire 
un sujet de sa qualité, quelque chose qui con- 
vînt à son âme, M. Clemenceau serait un excel- 
lent écrivain. 

L'art d'écrire, c'est tout ce qu'enseigne l'école. 



366 l'action française 

mais c'est surtout de céder aux mouvements in- 
térieurs de sa pensée, de sa passion. Il faut que 
Técrivain croie à l'importance de son sujet, il 
faut qu'il nous communique dans sa phrase son 
rythme propre, les pulsations de son énergie 
vitale* Or en voilà un^ ce Clemenceau, qui, dans 
l'occasion, a du rythme, de l'énergie ! 

André Gill, pour apprendre à se bien camper, 
allait à l'Arc de Triomphe contempler les 
héroïques bonshommes de Rude. Si vous pré- 
férez la matière vivante, pour connaître ce que 
c'est qu'un homme, dans notre société faite de 
lycéens vieillis, d'esprits domestiqués, faites- 
vous montrer Georges Clemenceau, un jour que 
ses ennuis lui donnent de la gravité. 

Dans son excellent livre d'Outre-M&r^ Bourgel 
raco/ite avoir assisté aux dernières heures d'un 
nègre qu*on allait pendre. Ce nègre l'intéressa. 
Mais qu'est-ce qu'un vilain nègre des Etats du 
Sud, une brute alcoolique, auprès d'un buveur 
d'eau français? On a vu sur les bancs du Palais- 
Bourbon l'agonie morale de Clemenceau. Ahl 
comme il mourait bien! Résistant comme un 
nègre ! Et, en outre, il parlait l Cela, vous pouvez 
le lire. Mais si vous aviez entendu son accent si 
net, si agréablement désagréable! Et puis, il 
fallait contempler la tragédie de ses gestes! 
Ses adversaires aussi furent magnifiques. 
Comme dit Mlle de Scudéry, cç furent en 
juin 93 au Palais-Bourbon « les dialogues de 
la magnificence ». 

Un homme qui donne si fortement l'impres* 
sion qu'il saurait mourir est digne de vivre. 

Mais ce n'est point vivre de disserter sur le 



J 



CLEMENCEAU 367 



grand Pan longuement et avec des effets de rhé- 
torique vulgaire, comme s*il s*agissait d'un veau 
de comice agricole ! 

A la tribune du Parlement, je sentais les 
mouvements mêmes de sa vie; dans son livre, 
je ne trouve que les agitations d*un truqueur 
parlementaire. Ah lia fausse vigueur, Tinsipide 
abondance I Tontes ces phrases coupées, ces 
exclamations, ces interrogations, c'est le pro- 
cédé oratoire, le poing qui frappe la table, Téclat 
de voix qui provoque l'applaudissement ou les 
murmures. 

Clemenceau dans ses livres perd sa manière 
propre, qui est agressive, tranchante, mais qui 
va droit au but. Il dépouille sa personnalité. 
Son insupportable préface, qui veut être ma* 
gistrale, n'est que scolaire. Un pastiche de 
Michelet. 

Le cahot de Michelet vaut pour une pensée 
frénétique, si abondante que la main à grand'-^ 
peine parvient à la suivre, à la noter en rac* 
courci, à indiquer tant d'aspects qui se pressent 
et se coupent comme les éclairs d'un Sinaï d'où 
le voyant emporte la « Bible de l'Humanité ». 
Ce n'est pas en mettant du désordre dans des 
notes où l'on sent un jeune critique d'art greffé 
sur un vieux carabin que M. Clemenceau peut 
suppléer aux pensées sublimes qui lui manquent 
à lui, homme très vivant, mais un peu vulgaire. 

Précisément avec cette puissante vulgarité qui 
lui servait à toucher les basses passions des 
Assemblées, Clemenceau saurait nous pas- 
sionner, nous aussi, s'il s'en prenait à ceux 
qu'il aime, à ceux qu'il déteste 



368 l'action française 

Trop de mélancolie, trop de générosité huma- 
nitaire, trop d'aspirations au sacrifice de soi- 
même dans ce Grand Pan^ dans ce grand pêle- 
mêle où des idées philosophiques qu'avait 
entrevues Mlle Clémence Royer sont présentées 
avec un tapage indiscret, avec des effets de bo- 
niment. Qu'est-ce donc d'oser intituler des 
chroniques au jour le jour et sans lien h Orand 
Pan! El ran, tan, plan... 

Millevoye n'eût pas toléré qu'on intitulât le 
livre Salade russe, mais alors, tout gentiment et 
sans plus, il fallait mettre Picklês. 

A bien peser, la faiblesse de Clemenceau lit- 
térateur, c'est qu'il s'interdit les récriminations. 
L'homme en a meilleure allure, mais l'écrivain 
se prive d'une excitation très propre à la corn* 
position littéraire. 

C'est à peine si toutes les dix pages, à propos 
de l'Inquisition, on entrevoit qu'il pense au 
petit clergé du Yar. Sur ses anciens amis il est 
aussi bref. Et pourtant — serait-ce que le chien 
console des hommes? — Clemenceau parle de 
l'animal avec une noble cordialité. Quatre pages 
8u7' la banquise sont belles, et puis il y a Paul! 
Ah! cela, détachez-le et glissez-le dans votre 
Dickens, par exemple, avant que vous abandon- 
niez ce pesant recueil de dissertations à quelque 
Homais de votre connaissance. 

Il est fréquent qu*un bon orateur soit mauvais 
écrivain. Jaurès, qui, sans égaler Clemenceau, 
parle avec succès, n'est jamais en tant qu'écri- 
vain sorti de la période fœtale. Sa phrase amor- 
phe et mnciiagineuse se souvient plus que de 
raison de M. Paul Janet. Mais Clemenceau a de 



J 



CLEMENCEAU 369 



la clarté, du relief et du nombre. D'où vient 
donc son échec? 

L'amplification qu'il intitule « Hommage à 
Edmond de Goncourt », c'est mauvais. Pour- 
quoi? Parce que sans compétence réelle, sans 
véritable convenance. La préface! Un fatras. 
Parce qu'on n'y trouve pas la modestie, la con- 
science du travailleur intellectuel. D'un pied sûr 
et comme on va de son banc à la buvette, 
M. Clemenceau s'engage sur tous les territoires 
de l'art, de la philosophie, de l'érudition, de la 
science. 

Cet écrivain, qui n'est délectable que s'il sort 
du personnel et prétend philosopher, ne médite 
pas ses sujets et tient d'un ton autoritaire des 
propos superficiels. 

Méditer un sujet, se bien convaincre qu'on ne 
doit écrire qu'en vue des esprits compétents : 
voilà le secret, et c'est tout à l'opposé des prin- 
cipes d'un homme politique. Le politique (tel 
que le forment les nécessités électorales et par- 
lementaires] doit être prêt à traiter brillam- 
ment, abondamment, les sujets les plus divers. 
Du grand homme qui meurt, de la science dont 
c'est un anniversaire, de la ville qu'il traverse et 
en toute occasion des passions ou des intérêts 
en cause, le « leader » va nous tracer un tableau 
énergique et qui présentera toutes les appa- 
rences d'une conviction forcenée. 

11 faudrait dans l'intelligence de M. Clemen- 
ceau une sorte de service de voirie qui la débar- 
rassât des habitudes amassées en vingt-cinq an- 
nées de politique. 

Mais l'homme a cinquante-quatre ans. Peut-il 



370 l'action française 

renouveler ses méthodes et devenir autre chose 
qu'un metteur en œuvre? D'ailleurs, demande- 
t-il à la littérature rien autre que d*y dépenser 
son activité ? Encore qu'il parle si volontiers du 
plaisir de se dévouer, de se sacrifier, d'aider 
l'homme à réaliser Pan, cherche-t-il dans l'art, 
ce soldat vaincu, autre chose qu'un alcoolisme 
supérieur? 

Après tout, s'il ne nous donne pas de bons 
livres, il nous fournit un bon spectacle. C'est un 
homme. Considérons avec plaisir celte physio* 
nomie indomptable, son teint jaune et les plans 
violemmoDt accusés de cette figure si vivante 
où éclate le besoin de vous expliquer à vous- 
même ce que vous alliez lui exposer. 



II 



Les trois fils de Clemenceau 



H. Clemenceau eut trois fils, Georges Laguerre, 
Millerand, Pichon. 

Vous rappelez-vous le temps où, mal distincts 
les uns des autres, ces messieurs étaient les 
plus beaux poulains, les espoirs de la grande 
écurie du chef radical? 

Il les dressa, les entraîna, les produisit. J'en- 
tends encore, sur les bancs de la Chambre» 
comme il pressait, soutenait Pichon de quiTédu- 
cation se termina le plus tard: « Allons, Pichon, 



CLEMENCEAU 371 



répondez-leur l Allez, allez, ajlez! » Et quand 
l'autre, surmontant ses hésitations, avait gagné 
la tribune, ce diable de père spirituel, l'excitant 
encore, faisait un tapage de: « Bravo! Très 
bien ! )> 






Dans leur course, ces jeunes et brillants poli- 
tiques ne se placèrent pas d'abord comme on 
les voit aujourd'hui. Laguerre tenait la tête. Un 
instant, en 89, il fut le grand favori de la France 
qui lui criait: « Hardi! » Il n'avait pas trente 
ans» émerveillait amis et ennemis par son inso- 
lence charmante et dont il s'enivrait lui-même. 

A la fin de février 89, Constans venait d'être 
appelé au ministère; on ignorait encore le rôle 
exact que, fort délié et sans scrupules, il y pren- 
drait. Cet homme de nuances n'est pas de ceux 
avec qui ce soit habile de créer de l'irrémédia- 
ble. Il pouvait accepter de ne pas aggraver 
d'hostilité personnelle son opposition politique. 
Le premier des parlementaires, il avait jadis 
distingué le jeune et obscur général Boulanger ; 
à certain banquet, désignant Georges Laguerre, 
il avait bu « Aux continuateurs de notre tâche 
démocratique »; enfin, cette semaine même où 
Carnot lui confiait le ministère de Tlntérieur, 
il suivait des pourparlers avec Lalou pour diner 
avec le Général. 

Sans doute, un nouveau régime ne lui propo- 



372 L'ACTION FRANÇAISE 

sait rien de positif qu*ii ne possédât déjà du 
système parlementaire, mais on pouvait admet- 
tre que, s'il avait confiance dans les chances du 
révisionnisme, il les favoriserait en dessous, 
pour obtenir ce qui lui manquait : de lu considéra- 
tion. 

C'était rinquiétude des parlementaires. Aussi 
de quelle joie puissante les emplit une scène 
décisive où se marque la manière de Laguerre ! 

Le nouveau ministre se promenait avec un 
député (serait-ce pas Hanotaux?) dans le long 
couloir, éclairé par la cour d'honneur du Palais- 
Bourbon, qui joint, à travers la salle Casimir- 
Perier, le salon des sténographes àlabiblio- 
thèque.Georges Laguerre, sortant d'un vestiaire, 
se trouva venir à eux directement, avec sa ser- 
viette sous le bras et de son air fameux de jeunes- 
se heureuse et impertinente. Quand ils ne furent 
plus qu'à deux pas, Constans, avec ce ton bon- 
homme et cet. air de maraîcher qui a des écono- 
mies, l'arrêta d'un : « Bonjour, Laguerre ! » en 
lui tendant la main. Laguerre, plus sec que 
jamais, considérant le personnage, dit de sa voix 
de tôle, si prodigieusement insolente: 

— Dois-je serrer cette main-là? 

— Ah! dit l'autre — en la secouant en Tair, 
cette main énorme et poilue, aux doigts carrés, 
outil d'étrangleur célèbre, — serrez-la ou non, 
je vous promets qu'elle vous serrera, ellel 

Excellente du peint de vue artistique, la ma- 
nière de Laguerre manquait de politique. Cela 
du moins apparut avec une brutale évidence 
du jour qu'il fut un vaincu. On lui fit expier tout 
ce qu'on lui avait apporté de servilité. Le Palais 



CLEMENCEAU 373 



surtout fut abominable dans sa réaction. Mais 
je ne vais pas faire le moraliste, ni surtout le 
naïf. Nous nous amusons maintenant à suivre 
les vicissitudes imprévues de trois jeunes 
hommes fameux et formés par M. Clemenceau. 
Laguerre, comme son ancien patron, a bu jus- 
qu'à la lie les injures de la défaite. Mais n'est-ce 
pas la coutume? 



• « 



Ni Millerand ni Laguerre n'avaient vingt-cinq 
ans quand ils défendirent ensemble, vers 1883, 
les accusés de Montceau-les-Mines. Millerand 
était Taide de camp de Laguerre; quand celui-ci 
fut élu en Vaucluse, il lui succéda comme rédac- 
teur à la Justice, Il prit ses grades lentement. 
Conseiller municipal de Paris, candidat qui 
échoue à la députalion, député, socialiste-col- 
lectiviste, ministre, il assure fortement chacun 
de ses pas, comme un bon Auvergnat qui monte 
son fardeau. Cette puissance prudente, c'est 
aussi son éloquence que, pour ma part, j'appré- 
cie infiniment. Elle n'a pas de brillant, mais 
c'est un fameux outil, solide, bien dans ses 
doigts, avec lequel jamais il ne se blessera la 
main, tandis qu'un Laguerre s'estropia peut- 
être de son propre tranchant. 

La vie est naturellement si cocasse et pleine 
d'imprévus que Millerand, ce monstre de ré- 
flexion, de prudence, est arrivé dans une posi- ' 



374 l'action française 

lion aussi inattendue, aussi dangereuse, que 
celles où nous vîmes Laguerre, où nous vîmes 
Pichon. En vérité, ne pensez-vous pas que, si 
le doux Pichon parfois se crut la proie d'un 
cauchemar en entendant les cris de mort de la 
terrible canaille asiatique, Millerand, lui aussi, 
put penser qu'il rêvait quand, au conseil des 
ministres, Galliffet s'écriait : — Taisez-vous, 
messieurs, écoutons le plus intelligent de nous 
tous, M. Millerand. 






Il n'eût pas été raisonnable, jadis, de compa- 
rer Stephen Pichon à ses deux brillants cama- 
rades. Au Palais-Bourbon, il se débrouillait mal. 
Il est assez intelligent pour se donner les airs de 
l'éloquence ; mais, précisément parce qu'il arri- 
vait à avoir les apparences de l'orateur quand 
il est tout autre chose, il paraissait manquer de 
fond. 

C'était mal le juger. Un échec électoral qui 
semblait lui casser les reins l'affermit enfin sur 
ses jambes. Il rendit d'abord des services au 
Brésil où il sut régler un étemel débat. En 
Chine, le hasard le trouva digne de ses dange- 
reuses faveurs. 

Pourquoi le sentiment public, qui n'est pas 
injuste envers Pichon, semble-t-il pourtant lui 
marchander l'expression de notre reconnais- 
sance? Il a bravement et habilement traversé les 
* plus terribles angoisses. Il fut, pendant des 



CLEMENCEAU 375 



jours cruels pour nous tous, la France assiégée 
et mérite un hommage national. Je ne veux pas 
dire seulement qu'il fut courageux devant le 
péril; ses collègues des autres nations sans 
doute ne lui cédèrent point en cela; mais, averti 
par les évéques que renseignaient sûrement 
leurs convertis, il avait été le seul à prévoir les 
circonstances. 

Je suis d'autant mieux prévenu de la gran- 
deur réelle de ses mérites, que je distingue une 
certaine mauvaise humeur à lui rendre justice 
chez ceux que gène aussi le colonel Marchand. 






C'est nn curieux triptyque à dessiner, ces 
trois hommes jeunes, Pichon, T^aguerre, Mille- 
rand, avec des postures qu'assurément ils nV 
vaient pu prévoir dans Tinstant où ils faisaient 
leurs premiers assouplissements.sous la maîtrise 
de M. Clemenceau. Mais, pour donner toute leur 
valeur à ces figures, il faudrait placer dans un 
coin du tableau (comme dans les vieilles pein- 
tures, le portrait du donateur) le masque de 
Clemenceau lui-même; et, dans cette physio- 
nomie orgueilleuse . et vaincue, on remarque- 
rait des traits qui se perpétuent chez ses .trois 
Qls, comme son accent si net, si caractéristique 
d'orateur demeure sensible dans leur élocu- 
tion. 



376 l'action française 



III 



Le nouveau Stephen Pichon 

Comme tous les Français, j*ai lu le rapport et 
le journal de Pichou sur le siège des légations ; 
comme tous les Français, j'ai éprouvé les mou- 
vements divers de la sympathie, de Tadmira- 
tion, de la joie en suivant, jour par jour, les 
angoisses, la fermeté et la délivrance de ces 
héros. 

Cependant je notais un trait, puis un autre 
trait, puis l'atmosphère générale des choses 
insaisissables, et je me disais : « Voilà bien les 
résultats connus du danger prolongé, de Tisole- 
ment, d'un quasi désespoir ; il y a dans ce récit 
de Pichon un je ne sais quoi, un accent reli- 
gieux. Tout au bref, c'est presque un merci à la 
Providence. » 

Et qu'on ne me prête point la sotte idée d'em* 
barrasser un fort honnête homme qui faisait de 
Tanticléricalisme à la Chambre et qui, depuis 
18'J3, a cessé de servir ou de combattre les 
partis, pour ne plus s'occuper que des intérêts 
nationaux dans ses postes. D'ailleurs, anticlé- 
rical, c'est un mot pour qualifier les phrases, 
le système, mais dans le fond, ce Pichon — cela 
m'a toujours sauté aux yeux — avec sa petite 
tête obstinée et son geste de sectaire, c'était un 
croyant, un esprit religieux, qui s'était pris 
aux formules matérialistes, comme il se serait 



CLEMENCEAU 377 



pris, dans d'autres circonstances, à toutes autres 
formules confessionnelles. En voilà un qui ne 
démord pas aisément de ses amitiés, de ses pré- 
jugés I Les Chinois et la France étaient bien 
tombés : c'aurait fait un excellent martyr. 

Dans son journal au jour le jour, — vraiment 
noble de sobriété et pour lequel son talent plutôt 
grisâtre d'écrivain le sert, lui évite la faute de se 
mettre en valeur, nous laisse suppléer ce que 
sa modestie, sa gaucherie aussi ne disent point, 
mais que les événements crient assez fort, — 
un mot entre autres touche, nous force à nous 
interrompre, nous lance dans les espaces du 
rêve : c'est, au jour du 14 Juillet, quand il rend 
hommage à ses compagnons : « Il serait difficile, 
écrit-il, de trouver, dans les annales des luttes 
où la bravoure supplée au nombre, une page 
plus belle. Mais sera- t-elle jamais connue ?Sur- 
vivra-t-il un seul témoin des faits que je raconte ? 
L'incendie guette ce journal du siège, comme 
la mort nous guette nous-mêmes ; une mort que 
nous sommes décidés à nous donner de nos 
propres mains si les projectiles chinois nous 
épargnent, dans le cas où nous serions définiti- 
vement sacrifiés à la destinée qui s'abat sur 
nous. » 

Etre un héros et que nul ne le sache 1 
bien plus, risquer qu'un indigne bourreau pro- 
page, de notre digne mort, une lâche image et, 
par ses mensonges, nous déshonore : quoi de 
plus affreux I Voilà au milieu des hommes un 
isolement pire que celui de l'explorateur dans 
les immensités de l'Afrique. Pichon, sûr de faire 
tout son devoir, ne sait pas quel récit fournira 

ACTION FRAMÇ. — T« V. 28 



378 l'action française 

au monde civilisé Tignoble racaille jauDe, qui 
s'apprête à le supplicier. Il semble que pour lui 
tout ce qui est humaio, cher à l'homme, soit 
désormais retiré. C'est dans cette atroce conjec- 
ture que, depuis le commencement des siècles, 
celui qui ne sait plus à quoi se prendre élève 
naturellement ses regards, cherche une issue, 
une indication vers les cieux. 

Je me permis un jour de questionner longue- 
ment Stanley sur celte confiance en Dieu que 
marquent ses récits de voyage. 

— Le soir, me disait-il, au campement, quand 
mes hommes essayaient de reposer et que moi, 
chargé de leur donner confiance, de les guider, 
de les sauver, je me sentais pris de désespoir, 
j'ouvrais ma Bible alors, et toujours j'y ai trouvé 
une réponse. 

Je m'étonnais, comme vous pensez; je le 
pressais. 11 ne sortait pas de là : 

— Dieu m'a parlé, m'a conseillé. 

Dans cette sorte de mysticisme utilitaire, il y 
a un caractère particulier à l'Anglo-Saxon, et 
un Pichon n'ira pas jusque-là. Mais il nous 
parle (dans son journal) de son pessimisme 
naturel qui l'empêchait de croire à l'arrivée de 
l'expédition de secours, il énumère (dans son 
rapport) la c série d'événements extraordi- 
naires » qui empêchèrent le massacre et « dont 
l'origine tient peut-être moins à la volonté des 
hommes qu'à un concours de circonstances 
échappant à toutes les prévisions ». Et pour se 
résumer, après avoir énuméré tous les dangers 
auxquels, selon la prudence humaine, les assié- 
gés ne pouvaient pas échapper, il conclut: 



i 



CLEMENCEAU 379 



« Notre salut tient donc à un ensemble d'événe- 
ments qui ne peuvent s'expliquer par un raison- 
nement logique et par un enchaînement de con- 
sidérations rationnelles. » Enfin I quoi I comme 
je le disais au début, c'est un salut providentiel. 

Pichon n'écrit pas le mot. Rien ne nous auto- 
rise à dire que l'idée même se soit formulée 
dans son esprit et qu'il ait admis expressément 
un Dieu s'intéressant à la destinée du ministre 
de France. Hais cette conception d'un miracle 
ou encore d'une protection spéciale est impli- 
quée dans cette affirmation répétée qu'aucun 
a raisonnement logique » et aucunes « considé- 
rations rationnelles » ne peuvent expliquer le 
salut des Européens. 

Le certain, c'est que dans ces angoisses, si 
virilement supportées, un état particulier de 
Ja sensibilité apparaît chez Pichon et ses co- 
assiégés. 

Je vois mon ancien collègue infiniment sen- 
sible à des traits religieux qui dans un autre 
temps, j'en suis bien assuré, lui eussent paru 
des historiettes de catéchisme. 

Dans son journal, sobre jusqu'à la séche- 
resse, où nous ne trouvons aucun pittoresque, 
aucune anecdote, cet homme saturé de grandes 
horreurs, de tragiques beautés, s'attarde pour 
noter le mot d'un pauvre matelot français, blessé 
à mort par un de ses camarades, et qui lui dit 
avant d'expirer : « Je ne t'en veux pas. Tout ce 
que je te demande est de faire dire une messe 
pour moi, dès que tu seras de retour au pays. » Et 
Pichon ajoute : « Je trouve cette parole sublime 
dans la bouche de ce pauvre enfant. » 



380 l'action française 

Dans FinstaDt de la délivraDce, où tant d'émo- 
tions le durent submerger, c'est encore un trait 
religieux, et ce trait-là seulement, que Pichon 
recueillera : « Les soldats indiens du corps 
expéditionnaire anglais entrent en groupes 
serrés. Jamais je n'oublierai cette scène unique. 
Le porte-drapeau, qui est arrivé premier, tombe 
à genoux, son étendard à la main, et fait sa 
prière. » 

Ces traits-là sont fort beaux, d'une large vé- 
rité humaine et sans aucune cagoterie, mais 
enfin je vois d'ici Pichon assis à la Chambre à 
côté de Clemenceau, de Pelletan, de Millerand, 
et un orateur quelconque lit ces mêmes his- 
toires à la tribune, aux applaudissements de la 
droite: ils auraient tous quatre ricané et haussé 
les épaules, u En voilà des balançoires I n tandis 
qu'un de leurs amis, rappelé aux convenances 
par un bon sourire et un geste de Floquet, au- 
rait crié : « Gardez ça pour le « Rosier de Marie ! » 

Quel animal religieux que l'homme I II est 
plus ou moins facile à mettre en branle, mais 
qu'un coup sec déclanche le moteur, et voilà 
toute la machine remuée dans ses profondeurs 
et qui commence à faire de la religion. 

Cette mise en marche, ce déclanchement, 
s'obtiennent par des moyens assez variés, selon 
les tempéraments. Dans les ouvrages de Yeuillot 
(et c'est ce qui fait de ce bon écrivain le moins 
intéressant, à mon goût, de tous les apologistes 
catholiques), un rien, une cloche de village qui 
sonne, suffit à déterminer une conversion. H 
raconte quelque part l'histoire d'un voyageur 
qui revient d'Orient dans son village natal ; il 



J 



CLEMENCEAU 381 



S* assied soirs ud arbre, qu*enfant il avait connu ; 
la cloche du village retentit, elle lui dit : « Ne 
tarde plus ; viens à l'église, à l'église, à l'église 
catholique ! Viens prier ! Viens à Dieu ! Viens à 
Dieu ! » Et, converti, le voyageur s'écrie : « Tout 
m'avait paru muet et vide dans l'Orient où cette 
voix s*élait tue. » 

C'est vraiment trop simple ; ici la machine 
était toute prête, ne demandait qu'à partir. Je 
trouve plus intéressants les cas où, pour at- 
teindre et remuer notre vieux fonds héréditaire, 
il a fallu un profond traumatisme. 

Je voudrais bien qu'on éclaircît, pour rien, 
pour documenter la psychologie, l'histoire de 
M. Burdeau qui, au lit d'agonie de M. Carnot 
assassiné, quand l'archevêque entra, se serait 
agenouillé en disant : 

— Quelle leçon pour nous tous, monsei- 
gneur ! 

Est-elle exacte, cette histoire ? Le coup donna- 
t-il au fameux député du Rhi^ne cet émoi de 
qualité religieuse ? 

Je continue à douter qu'on doive effacer de 
la vie de Pascal « l'accident du pont de Neuilly ». 
M. Boutroux ne le mentionne même plus dans 
sa noble biographie, livre trop apaisé, je per- 
siste à le croire, qui supprime, atténue l'âpreté 
et, croyant épurer ce grand malade farouche, 
le réduit presque en galant homme. M. Victor 
Giraud, autre paecalisant qui fait autorité, m'af- 
firme que cet accident est « presque sûrement » 
nne légende non pas créée, mais exploitée et 
mise en circulation par les Encyclopédistes. Si 
c'était le lieu de discuter, je dirais pourtant que 



382 L'ACTION FRANÇAISE 

Ton croit savoir la portée reconnue par Mme 
Périer à cet accident. Sur le tempérament d*un 
Pascal, la secousse du pont de Neuilly pouvait 
être infiniment féconde en conséquences rares. 
Mais, d'une façon générale, ce que je veux mar- 
quer ici, c'est que, sous l'influence d'un choc 
matériel ou moral, des parties de nous-mêmes 
entrent en activité, élaborent des images et des 
sentiments que nous ne savions pas abriter dans 
nos replis profonds. 

Si Stephen Pichon avait le goût de l'analyse, 
si les devoirs de sa charge ne l'absorbaient 
pas, nul doute que, dans ce premier moment et 
avant que le train de la vie facile le reprît, il 
pourrait nous apporter une forte contribution à 
l'étude des grandes crises religieuses, et, par 
exemple, nous dire les mouvements de joie, de 
reconnaissance, l'espèce d' <t aUeluian qni^ très 
certainement, se composaient en lui, le 14 août, 
à huit heures du matin, quand, après un long 
désespoir d'agonie, il monta sur la muraille de 
leur forteresse improvisée et fut sensible, pour 
la première fois depiris soixante-dix jours, à la 
beauté des choses : « Le spectale est superbe. 
Le soleil s'est levé dans un ciel d'azur. L'atmo- 
sphère est d'une éclatante limpidité. L'horizon 
se dégage à perte de vue. On aperçoit la ligne 
bleue des collines qui se détachent sur un fond 
clair et doré. Le canon (de la délivrance} tonne 
au nord, à l'ouest, à l'est de la ville. » 

Petites phrases bien peu expressives, mais 
qui révèlent pourtant chez cet administrateur 
une poésie inaccoutumée, le délire du salut, le 
merci à la vie, aux choses, à l'univers. 



J 



CLEMENCEAU 383 



Le surlendemain, au côté du général Frey, 
Pichon aidait à délivrer les assiégés du Peï-Tang 
et à purger des Boxers tout Pékin. Vers le soir, 
le succès étant assuré, a le silence se fil ; les 
cadavres des Chinois jonchaient les abords des 
jardins impériaux ; sur un pont de marbre, nous 
traversâmes un lac couvert de nénuphars en 
fleur. » 

Ainsi parle Pichon, et cette mention, dans un 
document administratif, des nénuphars en 
fleur, — nul ne s'y trompera parmi ceux qui 
sont accoutumés de lire en comparant et en pe- 
sant les mois, — c'est l'indice d'un puissant 
émoi, c'est l'action de grâces d'un ressuscité, 
c'est sa prière. 



Maurice Barrks. 



t0»tt^tt^ttt^Êft0*^^0>^^tf*Sf>^^^^f*^^ 



LES ÉTATS ET L'ÉTAT 



oo^^w/wv^^w^^w 



RÉPONSE A ADÊODAT BOISSARD 

Dans un récent article de YActian française 
(15 juillet 1901, page 159 en note), il m'est arrivé 
de citer la phrase suivante, d'après M. de 
Gailhard-Bancel : 

« Cette obligation [V obligation de subvenir attx re- 
« traites ouvrières) pèse justement sur la profession et 
« doit être remplie par elle. Aucune prof essùm ne doit 
« laisser à la charge de la société le déchet de son 
« personnel. » 

M. de Gailhard-Bancel attribue cette formule 
à un de ses amis « sociologue très distingué » 
qu'il ne nomme pas et dans lequel j'avais cru 
reconnaître, mais non sans un doute léger, notre 
éminent collaborateur M. de la Tour du Pin. Je 
m'étais trompé. « Rendez à Boissard ce qui est 
àBoissard,et à la Tour du Pin ce qui est à lui », 
m'écrit M. Adéodat Boissard en marge d'une 
savante brochure dont il est Fauteur et qui traite 
la question des retraites o?/wièrg.s. La phrase : « Cette 
obligation doit être mise à la charge de la profes> 
sion », était extraite de cette brochure. On l'y 
trouvera page 7. et M. Adéodat Boissard Ta sou- 
lignée dans l'exemplaire quMl a eu la bonté de 
me faire tenir. Il rectifie l'erreur où j'étais tombé 
bien innocemment. 

Tout jeune encore, chargé de cours à la Facalté 



j 



LES ÉTATS ET L'ÉTAT 385 

^■^— ^^^— ^— ^— ^— ^^ - 

catholique de Lille, M. Adéodat Boissard est 
le fils de M*» Henri Boissard, le brillant avocat 
de Tarchevêque d'Aix en 1891 et des congréga- 
tions en 1880. Après que le chef de la famille, pro- 
cureur général à Dijon, eut été destitué par les 
amis de M. Ghallemel-Lacour auquel il avait fait 
infliger une condamnation aussi sévère que 
méritée , les Boissard avaient quitté leur Bour- 
gogne originelle pour ma Provence où je les 
rencontrai chez des amis communs* Ces relations 
vieilles de dix huit ans n'ont jamais 'été com- 
plètement interrompues par les déplacements 
Adéodat Boissard, dans un seconde note manus- 
crite à son opuscule, fait allusion à Tune de nos 
rencontres dans les termes un peu piquants que 
voici : 

« Vous souvientril, écrit Adéodat Boissard, 

« d'une époque où, devisant lin jour le long des 

« quais de Seine et m'exposant votre théorie 

tt païenne de la domination des élites sur les 

a masses populaires asservies, vous plaisantiez 

tt ma foi en une réorganisation corporative des 

c< énergies nationales sous les auspices de Mun, 

« LaTourduPinetC*"?» 

Laissons, pour le moment, la grosse question 
doctrinale de savoir jusqu'à quel point peut être 
« mienne » et peut être « païenne » la théorie de 
la (< domination des élites » sur les masses popu- 
laires « asservies», ou disciplinées : il serait trop 
facile de montrer à Boissard que, moyennant de 
très légères modifications de termes, toutes les 
théories organisatrices se ressemblent; que, si 
je suis païen en cela, je le suis avecBossuet, Bos- 



386 l'action française 

sue! avec sainl Thomas et, du reste, saint Tho- 
mas avec Aristote ; que, entre l'asservissement, 
dont il marque une grande horreur,et la subordi- 
nation, qui lui semble la condition de toute paix 
sociale, s*il y a peut-être des différences de degré, 
il n'y a pas de différences de nature ;qu'en somme 
il n'existe que deux partis « sociologiques », 
comme diraient nos grands savants : le parti 
qui représente la société comme une association 
de libres volontés individuelles et le parti 
qui accepte, comme un fait de nature, comme 
une nécessité physique, antérieure à tous les 
pactes des personnes, la société. Dans le pre- 
mier parti la domination de l'élite ne peut être 
conçue, essentiellement, fût-elle douce, légère, 
bienfaisante, paternelle et délicieuse, que comme 
une ^injustice absolument inacceptable. Dans 
le second parti, c'est la révolte individuelle, 
« la sédition de l'individu contre l'espèce » 
(Auguste Comte) qui apparaît à son tour aussi 
sotte que criminelle. Il n'y a pas de troisième 
parti, et tonales adjectifs qualificatifs que Ton 
voudra aligner, n'y pourront rien changer. 

Mais ce n'est pas pour des discussions de 
ce genre et ce n'est pas non plus pour ren- 
dre tout À fait publique une correspondance 
presque privée que j'ai cité les lignes d'A- 
déodat Boissardetle souvenir qu'elles évoquent. 
Nos petites affaires ne doivent être appelés de- 
vant nos lecteurs que dans le cas où elles offrent 
le sujet d'une réflexion du sens le plus général. 
Voici, ce me semble, le cas. 

— Vous souvient-il, mon cher Boissard, que 
la même conversation que vous rappelez avait 



LES ÉTATS ET l'ÉTAT 387 

débuté par un mot de vous, auquel précisément 
commença notre désaccord. Nous étions en 1890. 
Le boulangisme était fini. Et le panamisme 
n'était pas commencé. Vous me dites : — « La 
a situation purement politique est à peu près 
« satisfaisante. Supposez le comte de Paris à la 
tt place de M. Sadi Carnotet, les choses suivant 
(c leur cours comme aujourd'hui, ce serait par- 
ce fait. » Vous en concluiez que, monarchie ou 
république, l'alternative se réduisant àuneques- 
tion de personnes, ne méritait pas l'honneur de 
retenir voire examen. Vous étiez déjà résigné si 
vous n'étiez pas encore rallié. 

Oui. Le boulangisme était fini, le panamisme 
allait commencer. Après comme avant Boulan- 
ger, avant comme après Panama, avant comme 
après Dreyfus, la République ne m'inspirait pas 
de confiance. C'était alors en moi une inquiétude, 
plus instinctive que réfléchie, et j'aurais été em- 
barrassé de la motiver comme je le fais aujour- 
d'hui. Cependant je vous demandai naïvement 
à l'aide de quelle institution vous comptiez éta- 
blir dans une France républicaine un pouvoir 
politique stable et puissant. 

Et c'est alors que vous me répondîtes par votre 
acte de foi, non dans la République, mais dans 
les républiques telles qu'on les conçoit à V Ac- 
tion française: votre foi a dans la réorganisation 
corporative des énergies nationales » dont vous 
me reparlez dans la note que j'ai transcrite. 

— Mais le pouvoir, vous demandai-je, le Pou- 
voir politique? 

Vous me répondiez par une expression élo- 
quente de la foi aux corporations. C'est à cette 



388 * l'action française 

occasion que je me suis permis les plaisanteries 
que rappelle votre malice. Vous Tavouerai-je ? Il 
me serait bien difficile aujourd'hui encore de les 
retenir, et les glaces de Tàge n'ont rien ôté de ma 
pauvre verve sur ce sujet. N'espérez pas, mon 
cher ami, qu'elle tarisse en aucun temps. A 
moins d'aveuglement ou de démence, on ne me 
fera jamais concevoir que Torganisation des 
Etats dans l'Etat puisse équivaloir à une organi- 
sation de l'Etat. 

Assurément, il faut des Etals dans l'Etat : par 
Tanalyse que j'ai faite ici même de l'Etat Monod, 
nos lecteurs savent si je suis l'ennemi de ces as- 
sociations naturelles et spontanées qui sont la 
force même et la vie profonde d'un peuple. J'ai 
regretté que l'Etat Monod (1), ennemi de l'Etat 
français, n'eût point rencontré parmi nous des 
Etats similaires qui l'eussent promptement assi- 
milé, francisé ou réduit à l'impuissance de 
nuire; mais j'ai déploré plus encore qu*un 
énergique Etat politique central ne se soit pas 
opposé à ses invasions et à ses accaparements. 

Ah ! quand même le premier vœu serait réalisé, 
quand la France serait de nouveau couverte de 
ces petites ou de ces grandes associations do- 
mestiques, locales ou professionnelles que la 
Révolution nous a retranchées, l'importance du 
second vœu n'en serait pas diminuée, mais, pour 



(1} A co propos, qu'il me soit permis de rassurer quel- 
ques-uns de nos amis. — Et les Monod peints par eux- 
mémesl disent-ils ou écpivent-ils à l'auteur. Faut-il pu- 
blier aux annonces de la Revue que les Monod ne perdent 
rien pour attendre ou qu i/s ne peindront rien pour avoir 
at tendu "i 



LES ÉTATS ET L ETAT 389 

des Français politiques et pour des Français pa- 
triotes,elle en serait toutau contraire infiniment 
accrue ! Les compagnies, les corps, les commu- 
nautés répandent en efifet sur le peuple qui les 
possède un incalculable bienfait, à la condition 
qu'ils n'y déchaînent pas la guerre civile. Plus 
les corps sont nombreux et puissants, plus le 
choc, à l'intérieur d'un même pays, en est re- 
doutable. Les intérêts rivaux se dressent en ef- 
fet dans toute leur énergie et leur netteté. L'or- 
ganisation même leur fournit des moyens sim- 
ples et directs de s'entredétruire.ll faut un pou- 
voir extérieur pour les composer, les compenser, 
les concilier et faire régner entre eux une paix 
nécessaire au dé^ eloppement du pays. 

Il est, sans doute, des démocrates chrétiens, 
de la nuance de M. Georges Fonsegrive, que cette 
nécessité n'embarrasse pas. Consciemment ou 
non, ils la retranchent de leur pensé. M. de Lur- 

Saluces a remarqué avec beaucoup de finesse 
que, dans un volume de près de 500 pages, La 
Crise sociale^ il était, à chaque instant, fait men- 
tion de la a société »^ mais que la France, la 
nation française, Tétat politique français ne pa- 
raissait pour ainsi dire jamais. L'auteur ne 
doute point que le protectorat du souverain pon- 
tife ne suffise à nous faire vivre comme nation. 
Quant aux mécanismes appropriés, il n'en a 
aucun souci. 

Ceux qui ne suppriment pas en pratique ce 
problème essayent bien de le résoudre. Mais ils 
en méconnaissent les conditions. Ils commettent 
l'erreur que je vous entendais commettre, il y 
a onze ans, mon cher Adéodat Boissard, le long 



390 l'action française 

des quais de Seine. Ils croient que le total des 
intérêts privés en présence peut fournir le prin- 
cipe directeur et pondérateur, organe de l'intérêt 
général, le gouvernement. Ils commettent tout 
d'abord une erreur de fait. Ils supposent que 
l'opération arithmétique à faire, en pareil cas, 
serait une seule addition. Or, il y aura, au grand 
minimum, en premier lieu, deux additions à 
opérer : l'addition des intérêts d'un certain 
genre ou d*un certain parti, et l'addition des 
intérêts d'un autre parti et d^un autre genre. Il 
n'y apas, en effet, d'exemple historique d'intérêts 
humains concordants de manière absolue. Ces 
deux additions, si on les réussit (la chose n'est 
pas sûre, étant fort délicate], donneront deux 
totaux, dont chacun représentera une volonté, 
un système différents. Ces deux chiffres ainsi 
posés, on les comparera, a6n d*adopler le plus 
fort. C'est la seconde opération. Elle constitue 
une soustraction véritable. Elle consiste à an- 
nuler, de part et d autre, les quantités équiva- 
lentes et à ne laisser subsister qu'une fraction 
des deux totaux, celle qui représente la majo- 
rité (i). Qui donc règne? Cette fraction, et elle 
seule. 

La différence entre deux totaux d'intérêts 
privés ne peut représenter l'intérêt général. Si 
elle gouverne, elle ne peut exprimer que l'excé- 
dent d'une force particulière, et nullement cette 

convergence mystérieuse, ce secret et lointain 

» ' ■ ■ ■ ^— ii^— ' ' — i^-^i».» 

(1) La représentation des minorités dans les assemblées 
ne change rien au fond des choses; car au vote, quand 
CD Tote en dernier ressorti c'est toujours la fraction do 
majorité qui subsiste seule* 



J 



LES ÉTATS ET L ÉTAT 391 

accord de forcessouventenDemiesen apparence, 
qui seul mérite d'être nommé l'intérêt général. 
Elle ne saurait fabriquer Torgane de ces inté- 
rêts. 

Mais ceci n'est qu'une impossibilité de Tordre 
pratique. Il en est une profonde et qui tient aux 
ressorts les plus intimes de la Physique poli- 
tique, au point où cette science naturelle touche 
presque à Tordre de la mathématique. Il s'agit 
des essences mêmes. J'ai feint de croire que la 
somme des intérêts privés, si elle était faite 
convenablement, équivaudrait à Tintérêt gé- 
néral. Mais il n'en est rien. Même additionnés 
bout à bout, à la suite les uns des autres, même 
tout à fait concordants et convergents par 
hypothèse, les intérêts privés de nos nationaux 
ne donneraient pas Tintérêt général de notre 
nation. Je suis allé plus loin : les intérêts privés 
des membres d'une société ne donnent pas Tin- 
térêt général de la société. Chose curieuse, 
M, Deherme (1) m'a concédé un jour ce principe. 
J'en recommencerai la démonstration quand on 
voudra. Avant de la refaire j'aimerais de savoir 
ce qu'en pense aujourd'hui Adéodat Boissard. 
Son point de vue ne s'est-il pas corrigé depuis 
onze ans? 

Onze ans font un grand espace de vie humaine, 
et j'avoue sans détour que, sur une foule de 
points, il m'est arrivé de préciser et de corriger 
ma pensée. Ëtais-je en 1890 aussi persuadé que 
je le suis maintenant queTénergie, la force, la 
vitalité, toutes les matières de la vie d'un peuple 

(i) Dans la Coopération des Idées, 



392 l'action française 

dépendent du principe d'association? L'associa- 
tion naturelle, celle qui naît de la famille et du 
groupe local, m'intéressait alors beaucoup plus 
que Tassociation professionnelle. Il m'a bien 
fallu rendre à cette dernière le rang qui lui ap- 
partenait. Je l'ai égalée aux deux autres. Mais 
je ne puis que lui refuser la vertu politique dont 
elle est dénuée. Elle doit fleurir et prospérer 
sous un Ktat politique puissant : elle ne peut 
être génératrice de cet Etat. Sans lui, comme 
l'association locale qui romprait en ce cas 
l'unité française et mènerait à l'anarchie, elle 
ne nous réserve que de nouveaux désordres 
d'un genre un peu particulier. 

« L* ordre ne nait pas spontanément de la société », 
mais d'une autorité supérieure qui Ty impose. . 
Qui a dit cela, mon cher Adéodat Boissard? Le 
marquis de la Tour du Pin. Chacune des trou- 
pes grecques assiégeant la ville de Troie for- 
mait une organisation d'une discipline parfaite 
puisqu'elle était commandée par un roi fils de 
roi ; mais le concert de ces autorités et de ces 
organisations ne suffisait pas à y mettre de l'or- 
dre, puisque le plus sage de tous, le divin Ulysse 
en personne, ne cessait de leur répéter, jusqu'à 
ce qu'ils l'eussent compris : « EIZ KOIPANOS 
ESTÛ, EI2 BAZlAEri, » a Qu'il y ait un seul 
chef, un roi ». Voilà un conseil éternel. 

Charles Macrras. 



LES OUVRIERS DE LA RÉFECTION 

NATIONALE 



LE MARQUIS DE LA TOUR DU PIN GHAMBLY 

I 

Plusieurs fois, j'avais eu l'occasion d'entendre 
parler de la haute valeur intellectuelle de M. de 
la Tour du Pin Chambly. Par Thommage de 
Charles Maurras, de Maurice Barrés et de quel- 
ques autres bons esprits, je savais, à n'en pas 
douter, que cette réputation ne pouvait être 
usurpée. D'autre part, j'avais eu l'occasion de 
me rencontrer assez souvent avec Saint-Phlin, 
pour apprécier, à son commerce, le bienfait de 
cette éducation, dont il éprouvait quelque belle 
fierté. Je résolus, à la première occasion, de 
m'instruire auprès d'un disciple immédiat de 
ses idées. Et c'est ainsi que, me trouvant un 
matin, chez l'un d'eux, je mis la conversation 
sur cette œuvre, que j'avais vainement cherchée 
dans tous les catalogues d'éditeur. 

Le cabinet de travail de mon ami était assez 
exigu pour donner une parfaite sensation d'in- 
timité. Peu de livres se trouvaient ailleurs que 
sur sa table, où glissait volontiers, à la moindre 
secousse, une bioliothèque tournante. Elle con- 
tenait à peu près uniquement les œuvres de Le 
Play. Seules, des revues que j'apercevais, uni- 
formes et innombrables, le long de bibliothèques 

ACTION FRANC. — T. V. . 21 



i' 

1 

è 

1 
I 



394 L'ACnON FRANÇAISE 



basses, tapissaient les murs d'une teinte d'un 
gris bleu, qui s'étendait tout alentour. 



II 



« Vous n*avez pu trouver en librairie! me 
dit-il, les œuvres de M. de la Tour du Pin. 
Il y a un obstacle suffisant à cela et qui peut 
vous consoler de votre échec. C'est qu'elles n'ont 
jamais été réunies en volumes et que, malgré 
les instances de ses amis, jamais il n'a voulu les 
grouper ni les publier autrement qu*au gré des 
numéros d'une revue qu'il inspire, plutôt en 
dépit de lui-même que volontairement. Depuis 
une trentaine d'années — vingt-six exactement 
— V Association catholique, dans presque chacun 
de ses numéros, publie une de ses études sur 
quelque question intéressant la réorganisation 
de notre société. Infatigablement, il a passé de 
la sorte en revue à peu près tous les problèmes 
pour lesquels vous vous passionnez aujourd'hui. 
Sur la famille et ses traditions, sur Torganisa- 
tion économique, historique ou religieuse de la 
France, il a dit à peu près tout ce qu'il conve- 
nait de dire. Bien avant que vos professeurs des 
Universités veuillent bien reconnaître la gran- 
deur et la force du Moyen-Âge, il a démonté 
toutes les institutions de cette époque, mettant 
à jour leurs rouages, prenant pièce par pièce et 
montrant la minutie et la perfection de leur 
forme. Beaucoup de ceux qui, au hasard d'une 
salle de rédaction, jetaient un coup d'œil sur un 
numéro de cette Revue, dont on faisait le ser- 



j 



LA TOUR DU PIN CHAMBLY 395 

vice à leur journal, avaient une moue de dé- 
dain aux lèvres pour unique jugement. Vous 
savez, — ou plutôt vous ne savez pas, car vous 
êtes trop jeune — qu'il y a seulement quinze 
ans, très peu d'esprits savaient reconnaître Ja 
puissance nationale de notre organisation de la 
société au Moyen-Age. Il a fallu la loi impar- 
faite du 2i mars 1884, organisant les Syndicats, 
pour apprécier par contraste toute la perfection 
de la corporation. Aujourd'hui, grâce à M. de la 
Tour du Pin, à M. de Mun qui fut son collabo- 
rateur, aux Luchaire et aux Hauser, on peut, 
sans passer pour un esprit faible ou rétrograde, 
admirer celte époque sociale. De plus, il était 
de',bon ton, alors, de tenir pour non-avenue toute 
notre tradition monarchique et de faire com- 
mencer notre histoire nationale à 1792, — plutôt 
même à 1793. Malgré tous ces obstacles, toutes 
ces mauvaises fois et ces mauvaises volontés, 
qui jonchaient sa route, tous les préjugés encore 
plus dangereux et qui ne manquaient pas même 
parmi les siens — car les catholiques se faisaient 
en général malgré Ozanam et Montalembert un 
Moyen-Age tout conventionnel — il a fait son 
œuvre sans peur, sans relâche, sans souci de 
nombre d'esprits, parmi ceux qui le lisaient, 
auprès de qui il pouvait passer pour un esprit 
paradoxal. Avec Le Play, en insistant plus encore 
sur certaines idées essentielles et pratiques, il 
est celui qui a le plus contribué â nous refaire 
du sang français et des idées françaises. Et 
malgré cela, personne aujourd'hui — sauf quel- 
ques esprits assez puissants pour ne pas man- 
quer de loyauté, comme Drumont — personne, 



396 l'action française 

aujourd'hui, ne le cite et quelques-uns seule- 
ment lui témoignent cette reconnaissance qui 
devrait lui venir de toute notre jeunesse, heureu- 
sement avertie... — Mais qui est-il vraiment? 
Quelles sont ses origines intellectuelles? — C'est 
un noble, de la meilleure noblesse. H a passé la 
moitié de son existence à se battre, en bon sol- 
dat. En 1870, comme M. de Mun, dont il était le 
compagnon d'armes, il fut fait prisonnier. Je ne 
lui connais guère d'origine intellectuelle plus 
précise. — C'est peu. — Evidemment, il semble 
que la Sorbonne soit préférable ou l'Ecole des 
Sciences politiques, pour préparer un sociolo- 
gue. Ce n'est guère la réputation de Saint-Cyr 
de former à de telles vertus. Mais, justement, il 
y a là un des beaux exemples de l'intelligence 
ferme et droite de nos officiers. Prenez ces re- 
vues que vous voyez là, le long de ces rayons, et 
vous comprendrez qu'avec Taine, Renan, Bal- 
zac, Le Play et Tocqueville, je le tienne pour un 
des sauveurs de notre conscience nationale. — 
Mais encore, quel est-il? Ce ne sont là que des 
généralités, très honorables et d'excellentes 
recommandations pour l'aborder, avec sympa- 
thie. Il m'a tout l'air cependant de faire double 
emploi avec ces prédécesseurs que vous me 
citiez. Est-ce un économiste? — C'est un éco- 
nomiste, mais c'est aussi plus que cela. — Est-ce 
un historien? — Certaines de ses pages témoi- 
gnent d'un sens historique remarquable, mais 
c'est encore autre chose. Suivant les heures, le 
fil de sa pensée, il apparaît l'un ou l'autre; le 
plus souvent l'un de l'autre. C'est en cela qu'il 
se distingue de tous ceux que je vous citais plus 



I 

j 



LA TOUR DU PIN CHAMBLY 397 

haut et qui n'étudièrent volontiers qu'une phase 
de notre développement national ; c'est de plus 
un catholique très loyal, qui croit à la vertu 
morale et ethnique du catholicisme. 11 connaît 
le passé sutfisamment dans ses détails les moin- 
dres pour avoir pu se former des idées géné- 
rales ; il a étudié, sans souci d'érudition, un peu 
pour se consoler du présent et beaucoup pour 
travailler à la réfection du domaine français. 
C'est un esprit de citoyen, qui avec une déci- 
sion toute militaire, a voulu savoir. Du reste, si 
vous suivez mon conseil et si vous lisez ses étu- 
des, vous comprendrez mon sentiment à Tégard 
de ce traditionnisle. Lorsque vous vous serez 
habitué à son style, rude, rocailleux, et il faut 
bien le dire, parfois insuffisant, vous apprécierez 
la puissance de cet esprit méconnu. — Je ne 
comprends rien à cette méconnaissance. Elle 
me semble vraiment navrante et témoigner d'un 
fâcheux esprit public. Apercevez-vous les rai- 
sons de cet isolement que l'on maintient autour 
de lui? — Assez facilement. D'abord, je vous 
l'ai dit, il n'existe que pour un groupe de lec- 
teurs, ceux de sa revue, qui, par cela même 
qu'elle est catholique, est condamnée, malgré 
tout le talent de ses rédacteurs, à ne pas dépas- 
ser un cercle forcément restreint. Enfin, et sur- 
tout, les idées de M. de la Tour du Pin Chambly 
sont trop neuves encore, pour être admises au- 
trement que par un petit nombre. Et puis, nous 
nous défions volontiers de ces fortes conceptions 
qui nous enserrent de logique, au point de 
troubler nos passions, même démocratiques. Or 
toute l'œuvre de cet écriv» in tient dans quel- 



400 l'action française 

défaillance, puisqu'elle se fortilie en nous de 
sentiments divers, de qualités et de défauts, 
puisqu'elle est notre orgueil de race et notre 
fierté de famille, certains depuis un siècle ten- 
dent, comme vous le savez, à larejeter. Parce que 
le passé a commis des fautes et des injustices, 
ilfaut le rejeter en bloc. L'humanité n'existe que 
de la Révolution au moins pciur notre pays : en- 
core ne suis-je pas sûr de cette restriction que 
je me permets. C'est la pure iradUionÎB.cobine... 
Vous voyez,cependant,par les termes môme dont 
je me sers, qu'elle n'a pas mis longtemps à re- 
lever comme un calque de ce pays abhorré. C'est 
que, volontairement ou non, on subit toujou-^s 
une tradition. Les gens intelligents prétendent 
même qu'il vaut mieux et qu'il est plus grand 
de l'accepter. Mais,en somme, elle nous guette de 
toutes façons. Elle est un résultat de l'écoule- 
ment incessant de l'humanité. 

La question finit donc par se présenter autre- 
ment. A l'analyse, la bourde formidable, repré- 
sentée par cette solution de continuité, que nous 
instaurerions au jour même de notre naissance, 
entre nous et ceux qui nous ont précédé de notre 
race ou de notre nation, ne subsiste pas. Elle 
revêt une forme plus spacieuse et se pare volon- 
tier d'une rhétorique qui ne serait peut-être pas 
sans séduction auprès de divers esprits dé- 
nués de logique. Certains ne repoussent pas la 
tradition, mais une tradition ; ils choisissent; ils 
acceptent celle qui leur convient. Et cela cons- 
titue une religion nouvelle, d'une étroilesse.qui 
fleure le fanatisme et d'une inconséquence assez 
voisine, en résumé, de l'ignorance irréparable. 



LA TOUR DU PIN CHAMBLY 401 



Remarquez, en outre, que cette tradition 
adresse justement le même reproche à l'autre, 
à la vraie, que je me permets d'étiqueter ainsi, 
puisqu'elle est THistoire et qu'elle n'a pas seule- 
ment été imaginée : c Votre tradition répond à 
des conceptions arriérées, disent les jacobins; 
elle n'embrasse que les événements d'une nation 
et ce sont ceux-là seuls qu'elle nous propose en 
exemple. Nouf5 la considérons comme enfantine, 
pour être aimables. Pour nous, la tradition en- 
globe toute l'histoire de l'humanité, sans dis- 
tinction de pays, de race ni de religion. » Vous 
savez assez qu'ainsi présentée elle constitue 
Tarmature même de cette confession civique et 
que toutes les erreurs politiques ou sociales de- 
puis un siècle ont été commises à son ombre. 

Il nous faut donc remonter ce courant, car 
cette générosité d'une apparence sublime n'a 
pas été sans entacher la conscience de la nation. 
M. de la Tour du Pin nous aide merveilleuse- 
ment à reprendre l'idée d'une tradition — coura- 
geusement unique et exclusive — et à la présenter 
sous l'incidence qui lui appartient. Je connais 
peu d'analyses plus fortes que celle-là — et 
vraiment si l'on veut songer que, depuis vingt 
ans, elle renouvelle ses éléments au caprice des 
faits qui demandent tel ou tel de ses instants, 
on comprendra mieux toute la véritable origi- 
nalité de celui qui la poursuivit. 



402 l'action française 




IV 



Je sais de lui une phrase admirable, qui serait 
digne d'un conciones sans bavardages. Elle ren- 
ferme à peu près tout son programme, toutes les 
idées même de son apostolat. « Il faut qu'un ci- 
toyen français n'ait pas et n'inspire pas une 
conscience moindre de la dignité que jadis un 
citoyen romain et pour cela qu'il tienne vraiment 
à la nation par les liens sacrés de l'atavisme et 
du dévouement héréditaire en même temps que 
par des points d'atlache réels et déterminés ré- 
gulièrement (i). » Il faut la retenir, car est elle 
le fil même qui peut nous guider et grâce auquel 
nous classerons avec plusdenelteté sesidées.Elle 
témoigne d'un sens admirable des conditions 
nécessaires à la vie d'une nation; elle vibre d'un 
orgueil impétueux et légitime. Mais elle nous 
cause aussi en peu de mois plus qu'une sensa- 
tion d'esthétique. A sa clarté, nous comprenons 
les idées essentielles qui constituent une tra- 
dition, — la tradition. Elle les résume au mieux. 

C'est vraiment, cette idée, toute la vie d'un 
peuple. Elle embrasse les formes essentielles que 
revêt sa destinée — car l'individu comme la fa- 
mille a des traditions, ainsi que la nation. Elles 
ne sont au reste qu'un fragment de celle-là — 
celui qu'il est donné à chacun de maintenir en 
son honneur et en son intégrité. L'individu 
tressaille au souvenir des vertus des ancêtres ou 

[i) L'Association catholique^ 15 octobre 1895, p. 350. 



LA TOUR DU PIN GHAMBLY 403 

dans sa condition plus modeste, si l'obscurité de 
sa naissance ne lui permet pas de remonter à 
des aïeux et de s'enorgueillir de leurs gestes, il 
peut au moins et il doit se souvenir de son père 
et de ses hérédités prochaines. Décrit ou non, 
toute famille a un blason qui doit élre son or- 
gueil et qui doit contribuer à enrichir tous 
ses membres. L'agrégat se forme ainsi et respecte 
la force de l'ordre qu'il constitue; il y a entre 
Tunité et la somme une relation étroite et la 
somme ne s'est constituée que de ces unités. En 
revanche, l'unité profite de toutes les autres et 
de leur cohésion. 

Voici donc le premier jalon que constitue la 
tradition familiale. Gomme nous le verrons, in- 
dépendamment de cette unité qu'elle constitue 
à son tour, elle renferme en elle-même les élé- 
ments d'autres groupes traditionnistes commu- 
naux, nationaux et corporatifs. Mais ceux qui se 
dégagent d'eux-mêmes, dés la formation d'une 
famille,ce sont ceux de la communauté commu- 
nale, qui se détermine par l'union de toutes ces 
familles, groupées sur un même point du sol, 
autour de certaines charges et de certains inté- 
rêts semblables et qui s'accroît d'un parler de 
terroir, de liens consanguins plus facilement 
établis, de souvenirs particuliers qui répondent 
à des inclinations particulières du tempérament 
façonné par un séjour séculaire sur ce territoire. 
Les individus ne sont rien par eux-mêmes, au 
point de vue civique de M. de la Tour du Pin; 
ils ne sont que le germe des richesses futures de 
la nation. Et ne jugez pas que cette opinion soit 
vaine ou insuffisante. Si l'individu est une force, 



404 l'action française 

si son intelligence, appliquée à un travail quel- 
conque enrichit la communauté, c'est qu'il a 
reçu de son hérédité une partie de ces dons qu*il 
emploiera à son tour à développer le génie de sa 
famille et de la race tout entière. En lui-même, 
il n*est que faiblesse. Il ne vaut que par la tra- 
dition qu'il a reçue (1) et par celle qu'il dévelop- 
pera : par l'apport de son intelligence et par les 
biens de sa famille, matériels ouinlellectuels,qui 
enrichiront la tradition de la commune. Une 
bonne cité se constitue de cette réunion de fa- 
milles fortes, quel que soit au reste leur rang 
social. Il convient même qu'il y ait ^es rangs di- 
vers, pour l'eurythmie d'une société bien com- 
prise. 

La réunion de toutes celles-ci constitue enfîn 
la nation. Elle se compose des membres de 
toutes ces petites sociétés ; elle s'enrichit de leur 
fortune, se pare de leurs vertus et s'exhausse de 
leurs talents divers. Elle accueille leurs tradi- 
tions particulières et les respecte; elle leur 
fournit la tradition nationale qui monte de toutes 
les autres et qui n'est que leur synthèse, incon- 
sciemment formée et très consciemment consen- 
tie. Elle veille alors à la protection de toutes ces 
coutumes familiales et communales par la cons- 
titution d'un pouvoir, venu de tous ; en revanche, 
ce pouvoir, qui est sa sauvegarde, demande à la 
nation les sacrifices nécessaires à sa bonne tenue 
et à sa dignité, plus même, à son honneur. 

Voilà la pensée traditionnelle, telle que la 

(1) a L'homme est un être historique. » V Association 
catholique, t. XXIII (15 février 1887). 



LA TOUR DU PIN GHAMBLY 405 

conçoit M. de la Tour du Pin. L'individu, res- 
pecté à condition qu'il respecte à son lour les 
traditions diverses qui constituent le patrimoine 
commun et que sa personnalité n*a pas le droit 
de déranger, sans anarchie ; l'individu, animé du 
sang commun à tous ceux qui cohabitent la 
nation ; et, comme les traditions voulaient qu'il 
fût de même patrimoine intellectuel et moral, 
l'atavisme veut que l'on préserve le flux san- 
guin des mélanges ethniques. 1/individu com- 
pris ainsi, prenant alors rang dans la famille, 
préservant son passé et préparant son avenir ; 
la famille prenant rang dans la commune et 
jouant le même rôle, puisqu'elle est la véritable 
individualité, la seule vraiment forte ; et la com- 
mune prenant rang à son tour danslanation, pour 
glorifier la tradition et l'enrichir : voilà l'échelon 
social, dans un Etat bien organisé et libéré de 
tous sophismes. Voilà la ligne générale et phi- 
losophique d'une patrie, forte et saine, telle que 
la comprirent quelques bons esprits en ce siècle, 
luttant contre l'individualisme révolutionnaire. 
La voilà surtout telle que nous la présenta 
M. de la Tour du Pin, avec une puissance qui 
lui venait précisément du bon état de sa race. 
Voyons comment il remplit ce cadre qu'il avait 
si bien constitué. 

Cette organisation, qui fut celle du Moyen 
Âge et de notre ancienne société, légalement 
jusqu'à la Révolution et dans nos mœurs, jusque 
vers 1840, jusqu'à ce que disparussent les der- 
niers représentants de cet état de choses, 
n'existe plus aujourd'hui, ni dans les lois ni 



406 l'action française 

dans les mœiirs. C'est là la cause de tous nos 
malheurs ; c*est sur ce point spécial que doit 
porter notre effort. 

Dans ce cadre, très noble et très ¥aste, qui 
constitue le centre le meilleur pour mettre en 
valeur les idées utiles à notre développement^ 
M. de la Tour du Pin enserre tout son pro- 
gramme. Reprenant chacune de ces grandes 
lignes de la tradition, il les élève,(les prolonge et 
les diversifie. Il cesse de généraliser, il reprend 
en détail chacune des formes essentielles de la 
tradition : la famille, la cité, la nation. Du point 
de vue philosophique, il passe au point de vue 
historique. Comme il a analysé ces données» 
comme il a montré leur valeur, leur conformité 
avec la nature des choses (1), il les reprend pour 
les mettre en contact avec les faits et dessine un 
tableau, à traits sans cesse renouvelés, de celte 
époque heureuse où elles passèrent de la théorie 
à l'expérience. Il connaît la France du Moyen- 
Age comme peu de nos contemporains; il Taime 
de a tout ce qu il a fait pour Thomme » et par le 
réalisme scientifique cherche à nous convaincre 
de sa grandeur. 

Il passe ainsi delà thèse au document: a La 
famille n'est pas à considérer seulement dans 
le premier degré de la parenté, mais à tous ceux 
où l'éducation doit perpétuer les traditions an- 
cestrales. Ce sont là sans doute des idées arrié- 
rées, mais qu'oppose-t-on à celte conception de 
la famille comme unité sociale ? Le libéralisme 
qui l'a fait disparaître dans la pratique n'a en- 
core su y substituer aucune théorie elle socia- 

(1) A, C, 15 mars 1891, 



LA TOUR DU PIN CHAHBLY 407 

lisme lui-même a quelque honte à le répudier. 
Tant qu'on n'aura pas vu les hommes pousser 
comme des champignons, ils seront des êtres 
historiques aux yeux de la science comme aux 
yeux de la loi et tant qu'on n**aura pas rendu 
à la famille, avec la plénitude de sa fonction, 
l'aide nécessaire, à son exercice, on aura agi au 
rebours des intérêts sociaux... » (1) 

On conçoit donc par cette transition que la 
science établit nettement ce rôle de la tradition. 
Elle nous domine par cette c nature des choses ». 
Il convient maintenant de prouver que cette dé- 
pendance est bienfaisante et que nous pouvons 
plier notre fierté naturelle à son joug, sans nous 
trouver froissés. Or,c'estàcet endroit qu'apparaît 
tout le plan de M. de la Tour du Pin, toute son 
originalité puissante. Par ce qui précède, par les 
idées générales que j'essayai de vous résumer, 
vous avez pu comprendre déjà qu'une société, 
pour lui dans un assemblage complexe d'asso* 
ciations, allait du simple au général, unissait 
des volontés et des intérêts communs, par Teffort 
de chacun pour.lo plus grand bien de tous. La 
société, étant exactement l'opposé de l'indivi- 
dualisme, n'est qu'une vaste association et il se 
déduit facilement de ce principe que la meil- 
leure société est celle qui favorise au mieux 
Femboitement divers de ces associations, qui 
veille à leur juste expansion respective et qui 
facilite l'harmonie de leur mouvement. Or,ce qui, 
spéculativement, universellement, pouvait s'ap- 
peler le foyer, la commune et la nation se cons- 

(1) i4. C, 15 mars 1891. 



408 l'action française 

titue et se résout autrement dans Torganisation 
matérielle. La tradition s*anime; elle revôt un 
caractère religieux qui guide les œuvres de l'é- 
conomie sociale; elle s'adapte aux intérêts civi- 
ques et une solidîCrité s'établît entre les formes 
économiques et les formes politiques. À un mo- 
ment donné , elle les identifie à peu près abso- 
lument : c'est ainsi que pendant tout le Moyen- 
Age une ville hanséatiquene différait guère, par 
son organisation corporative, d'une république 
d'Italie. C'est ainsi que les corporations étaient 
à la fois des institutions économiques et municî- 
pales, et quêteurs rouages servaient, à la fois 
aussi, à défendre des intérêts particuliers aux 
métiers et les libertés publiques. L'économie po- 
litique était alors l'école même de la science du 
gouvernement, « c'est-à-dire celle de la protec- 
tion publique selon la justice, de tous les inté- 
rêts sociaux et particulièrement des droits du 
travail et de la propriété (1) ». 

De plus, la tradition du Moyen-Âge établissait 
une véritable solidarité entreles hommes : « Non 
pas entre tous les hommes, vague formule hu- 
manitaire dépourvue de sens pratique, mais 
entre chacun de ceux que le voisinage ou la pro- 
fession mettait en rapport économique... (2) ». 
Enfin, elle constituait une législation propice au 
développement delà famille. L'héritage restait 
indivis pour protéger le foyer; la mère, en 
quelque situation que ce fût, n'avait pas à la 
quitter : elle était la gardienne de la « maison a 

(i)A, C.,15 mar8i891. 
(2) A.C., id. 



LA TOUR DU PIN CHAMBLY 409 

comme le père en était le chef; le divorce 
n'existait pas. 

La nation pouvait ainsi se développer. Ce ré- 
gime réparlissait sans encombre les rôles du tra- 
vail, du crédit et de la propriété. Selon des tâ- 
ches diverses et bien délimitées, chacun trou- 
vait sa place, sans être gêné par Tintrasion. 
L'austérité professionnelle préservait du cos- 
mopolitisme et des fluctuations que subissent à 
sa suite les salaires. La race demeurait pure 
dans ses éléments et la famille, fidèle à ses cou- 
tumes, sans mobiles de divisions, s'accroissait. 

Cette organisation, répartie à ces divers éche- 
lons, répondait à la fois à des principes d*ordre 
et de liberté. Le corps d'état s'élevait à Tasso- 
ciation professionnelle ; lorsqu'elle s'élevait 
jusqu'au syndicat mixte que nous avons aujour- 
d'hui, il y avait corporation. C'était là vérita- 
blement une forte organisation sociale... 

{A suivre.) Georges Grappe. 



Uahondùnce des matières nous oblige à remettre au 
prochain numéro la suite des si intéressantes Notes 
de Voyage au Sénégal, de notre collaborateur 
et ami Lucien Corpeghot. 



Acnon frahç. — t. y. 28 



LES NOTES 

AU a SALUT PUBLIC » 



Notre collaborateur et ami Léon de MorUesqtdou 
va réunir prochainement le recueil des études poli^ 
tiques \qu'il a publiées depuis deux années sous ce 
titre, suffisamment explicite pour tous les esprits 
patriotes : 

LE SALUT PUBLIC 

Aucune doctrine n'a été formulée à rAction fran- 
çaise plus clairement que la doctrine du Salut pu- 
blic, mais de tous nos .collaborateurs, c'est Léon de 
Montesquieu qui accuse cette formule avec le plus 
de vi{fueur et de netteté, car U y est venu et^ pour y 
venir, U a dû éliminer les doctrines qui faisaient 
obstacle dans sa pensée à cette notion capitale. 

La meilleure manière d'expliquer une doctrine est 
encore de dire comment on a été conduit à Fadcpier. 
Montesquieu réimprime lous ses articles. Il ny fait 
aucun changement. S'il y a du premier audertiier 
quelques différences, la chaîne des chapitres intermé- 
diaires se chargera de les justifier. 

L'unité du recueil nen souffrira pas. A la suite 
de chaque article, le lecteur trouvera une note qui 
exposera la gefièse du principe développé ou, s'il y a 
lieu, de Terreur ainsi soutenue. Nous publions les 
trois premières de ces notes curieuses. Il suffira de 
feuilleter netre cellection pour voir à quels chcqntres 
se rapporte chacune d'elles. 



LBS NOTES AU a SALUT PUBLIC » 411 



Note 1 (1) 

Il n'y a à retenir de cet article qu'une chose, 
mais importante : c'est que le mot de saîtU publie 
y est prononcé. Certes, après la crise de l'affaire 
Dreyfus oCi nous avions tu tant de fois l'Etat 
sacrifié à un individu, il était assez naturel que 
ce fût le premier mot qui vînt sous la plume de 
tout nationaliste. Aussi ne le soulignerais-je 
pas comme important, comme capital, car je ne 
le regarderais pas comme capable, en étant 
médité et approfondi, de rétablir dans un cer- 
veau enclin à une certaine anarchie niveleuse et 
égalitaire l'amour de l'ordre, de la diversité, de 
la hiérarchie, bref de toutes les conditions de 
vie d'un pays, s'il ne se rattachait à son appari- 
tion dans cet article une circonstance : je n'étais 
alors mêlé ni intéressé à aucune lutte parle- 
mentaire. 

L'eussé-je été, que le mot fût resté stérile 
pour moi. Le parlementarisme, en effet, se 
réduisait à une lutte entre les partis; il s'en 
suit que le parlementaire inféodé à un* 
parti, celui naturellement qu'il a jugé le meil- 
leur, le plus apte à diriger les affaires, à gou* 
verner — comprenons que je parle du parle* 
mentaire ayant à cœur les intérêts du pays, — 
logiquement ne peut rien embrasser d'autre 
dans ce mot de « salut public » que le triomphe 
■ ■ I ■ I , ■ 1. I 1 1 I I . ■ 1 1 1 I ^ 

(1) Note sur un article du 15^ mars 19O0 où j'oppof ais la 
« Soureraineté da Salât public » et la Soayeraiaeté du 
peuple. 



412 l'action française 



de son parti. Ce triomphe, il pourra, il est vrai, 
le concevoir de diverses manières : jacobin, il 
pensera au régime de la Terreur, à la guillotine, 
à l'emprisonnement; plus modéré, il révéra 
d'intrigues électorales, de coalitions parlemen- 
taires. Biais, dans un cas comme dans l'autre, le 
mot gardera pour lui le sens étriqué et peu fé- 
cond de victoire de son parti sur les partis ri- 
vaux. 

Certes, je n'avais point alors de griefs bien 
marqués contre le parlementarisme. Mais du 
moins ce n^est ni à la tribune de la Chambre, ni 
dans une réunion électorale, ni en songeant 
à quelque candidature, que je parlais de saint 
public. Ce mol évoquant alors uniquement à 
mes yeux la vision d'un pays qui soulfre et qui 
demande à être sauvé, sans que cette vision se 
trouve brouillée par une agitation d*homme8 se 
disputant le pouvoir, ce mot pouvait donc dé- 
rouler pour moi toutes les conséquences salu- 
taires. 

Et voici que déjà il m'a débarrassé de cette 
fausse conception de la souveraineté du peuple. 

Peu de temps auparavant, en effet, je n'eusse 
pas voulu signer ce premier article. J'aurais 
plus volontiers souscrit, je crois, ces mots que 
Déroulède écrivait récemment : « Le Nationa- 
lisme qui n'aurait pas pour base le respect des 
droits et des volontés de la nation ne peut pas 
plus être qualifié de partiel que d'intégral, il 
n'est pas du tout le Nationalisme. » Or je can- 
sais un jour de la Déclaration des Droits de 
l'homme, de la souveraineté du peuple, bref de 
tout ce qui se peut glisser d'erreurs dans im 



LES NOTES AU tt SALUT PUBLIC » 413 

esprit peu averti et qui n*a paa lu sans eulhou- 
siasme Tépopée que Micheiel a laite delaRévo- 
lulion, lorsqu'un contradicteur tue dit : « Vous 
aimez votre pays, je pense, et voici que vous 
n'avez encore parlé que des Droits de l'homme 
et de la Souveraineté du peuple. Puisque vous 
vous dites nationaliste, que ne parlez-vow du 
salut de la nation? Et prenez garde que, si vpus 
en parlez, il se peut fort bien trouver que tous 
ces Droits que vous regardez comme sacrés ne 
concordent pas avec le bien public, car vous me 
passerez que cette concordance n'est pas établie 
a priori. Vous voulez donc le bien de. votre 
pays ; mats vous voulez aussi la Souveraineté du 
peuple. Vous est-il permis, sans faillir à la rai- 
son, de vouloir en même temps ces deux cho- 
ses? Et si vous ne le pouvez, laquelle des deux 
choses sacriQerez-vous à l'autre? Réfléchissez-y.» 

J'y ai réfléchi et y ai trouvé du profit. 

Le salut public, voilà donc le point de départ 
de mes réflexions; c'en est aussi le fil conduc- 
teur. Et ceci autorise assez le titre sous lequel 
j'ai groupé ces quelques articles. 



Note II (1) 

Voici un raisonnement bien sec et qui semble 
ne rimer à rien.Reconnaître qu'il y a péril en la 

(1) Note sur an article du 15 aYril 1900 intitulé: « Du suf- 
frage prétendu uniYersei. » J'y recherchais quelle raison 
on pouTait invoquer pour enlever aux femmes et aux en- 
làoU le droit de Toter. 



414 l'action française 

demeure et s'amaser à discuter sur des mots, 
parler de Tàge requis pour voter, de l'exclusion 
des femmes et des enfants, tout cela est puéril. 
Aussi n'est-ce point ainsi qu'il faut envisager cet 
article, et le lecteur l'aura bien compris. Je ne 
venais pas proposer une combinaison plus ou 
moins ingénieuse pour « organiser le suffrage 
universel », pour lui faire rendre a l'expression 
sincère des volontés du pays ».. Ce n'est point 
que je n'y aie pas alors pensé de temps en 
temps, mais enfin je ne l'ai pas écrit, et ceci me 
dispense d'en montrer maintenant quelque con- 
fusion. 

Non; ce que j'avais voulu seulement dans cet 
article, c'était,fposant le suffrage universel en 
théorème et résolvant ce théorème par l'absurde, 
lever quelques scrupules qui me restaient et 
m'empêchaient de discuter en moi-même cette 
question avec pleine liberté d'esprit. En y re- 
gardant de plus près, je remarquai donc que 
ceux-là mêmes qui m'avaient présenté le suffrage 
universel comme dogme, n'avaient pas osé pous- 
ser, ce dogme jusqu'à ses dernières conséquen- 
ces. Car du moment que la Déclaration des 
Droits affirmait que « l'homme natt libre », il 
fallait en déduire son droit à voter dès l'inslaQl 
de sa naissance. Pourquoi ne lui reconnaissait- 
on ce droit qu'à partir d'un certain âge, et pour- 
quoi faisait-on une distinction entre l'homme et 
la femme? 11 n'y avait pas d'autre réponse que 
celle-ci : c*est que le bien public Texigeait ainsi; 
il exigeait que pour voter le citoyen en fût ca- 
pable. 

Or un dogme est ou n'est point;- mais il ne 



LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 415 

peut être à moitié. Dans le domaine spirituel, et 
c'est dans ce domaiDe qu'on m'avait habitué à 
classer le suffrage universel, il n*y a point de 
demi-vérité. Dès lors donc que je remarquais 
que pour ne pas tomber dans Tabsurde on avait 
été obligé de s'arrêter à mi-chemin, il n'y avait 
plus de dogme pour moi.Il n'y avait plus qu'une 
question de fait, celle-ci : puisqu'il est entendu, 
— et implicitement ceux mêmes qui déclarent 
le suffrage universel intangible l'ont admis, je 
venais de m'en rendre compte, — que les seuls 
capables ont le droit de voter,quels sont ces ca- 
pables? Et ainsi s'affermissait dans mon esprit 
une corrélation heureuse entre les droits et les 
capacités. 

Qu'on excuse donc la vaine apparence de cet 
article. Il me permettait de faire un pas dans la 
vérité politique, car on en fait un dans cette vé- 
rité chaque fois qu'on ramène à l'ordre positif 
ce que l'on croyait auparavant d'ordre métaphy- 
sique. 



Note m (1) 

J'avais grande envie de supprimer cet article, 
mais après réflexion j'ai pensé que d'une erreur 

(1) Note sur un article da 15 juin 1900 intitulé : a Le 
irôle d'une capitale dans un Etat démocratique. » Me ser- 
▼ant d'un livre : « Les lois de Tlmitation », où M. Tarde 
nous montre que dans un Etat démocratique la Vilte-Lu^ 
mière remplace la classe dirigeante^ je voyais comme un 
heureux symptôme pour le nationalisme qu'il ait tout 
«d'abord triomphé à Paris. 



416 l'action française 

avouée pouvait sortir quelque enseignement. 
Etj'avoue qu'ici j*ai erré. 

Peut-être m'accordera-t-on des circonstances 
atténuantes. Depuis si longtemps que toutes les 
manifestations du sentiment national révolté 
n'aboutissaient à rien I Enfin voici un résultat, 
voici un fait : les élections municipales de Paris 
de mai 1900. Comment n'aurais-je été tenté de 
tirer de ce fait les plus grands motifs d'espérer? 

Pour appuyer mon raisonnement J'ouvris donc 
un livre que je savais m'étre favorable : « Les 
Lois de rimitation. » Voici une faute. J'aurais 
dû me souvenir de ce que Barrés dit si plaisam- 
ment : c Nous avons des idées qu'il faut tenir 
en cage comme les chiens sur lesquels travaille 
M. Pasteur. M. Pasteur tient ménagerie pour le 
bien de l'humanité, mais il peut être un danger 
pourlarue d'Ulm. Nelàchezpas plus en représen- 
tations publiques les idées d'un philosophe que 
les chiens de M. Pasteur. » Si vous entendez 
par «c idées d'un philosophe » les systèmes qui 
tentent une explication du monde, ce n'est pas 
seulement pour la santé des autres, mais pour la 
sienne propre, qu'il importe de tenir la cage 
fermée. Renfermer soigneusement tous les sys- 
tèmes dès que ce n'est plus le monde, mais 
quelque fait particulier que Ton a à expliquer, 
est pour soi-même une règle d'hygiène. Car un 
système de philosophie réduit autant que pos- 
sible toutes choses à l'unité et à la simplicité; 
un fait particulier est complexe autant qu'il est 
possible. 

Ce n'est pas qu*en sociologie,puisque c'est cette 
branche de la philosophie qui est ici en question. 



LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 4i7 

les systèmes ne soient appréciables. Seuls ils sont à 
même de nous donner, justement par cette unité 
etcelte simplicité à quoi ils ramènent la diversité 
et la complexité des choses, la jouissance très 
grande d'embrasser un vaste ensemble, dans un 
seul regard. Si par exemple M. Demolins me 
montre que la seule inQuence des routes diffé- 
rentes qu'ont suivies les invasionsaété cause des 
différences de races, j'aperçois rien qu'en regar- 
dant une carte comme une synthèse de l'histoire 
universelle. Et s'il m'explique que ces routes 
différentes ont donné aux racés une formation 
particulariste,je tiens dans une pensée tout ce qui 
fait que certains peuples sont supérieurs à d'au- 
tres. Ou si M. Tarde me prouve qu'il n'y a pas 
d'autresloisrégîssantl'évolution des sociétés que 
celles de l'imitation et de l'invention, il m'ouvre, 
en donnant ces lois, un large aperçu sur le passé 
et sur Tavenir de ces sociétés. Et cela n'est pas 
sans charme. Seulement si ce n'est plus le tout, 
l'ensemble que l'on cherche à comprendre, mais 
une des parties de ce tout, un fait quelconque, il 
faut aussitôt fermer les livres et se garder des 
systèmes : c'est la seule chance qu'on ait de ne 
pas s'égarer. 

G^est lace que j'oubliai. En me basant sur un 
système de sociologie pour élucider cette ques- 
tion complexe, les élections municipalesje fai- 
sais cette chose assez naïve, voulant analyser 
une plante de la vallée, de monter sur la col- 
line considérer l'ensemble de cette vallée, ce 
qui élargit peut-être l'horizon, mais vous éloi- 
gnant de la plante vous en cache tous les détails 



418 t/agtion française 

et voos fait la voir comme très simple alors 
qu'elle est très compliquée. 

De la colline on risque également d'apercevoir 
au-dessous de soi sur le même plan ce qui n'y 
est point. C'est une erreur des sens dans laquelle 
on tombe assez communément aujourd'hui. 
A cette erreur du moins j'échappais ici, puis- 
que, empruntant l'expression de M. Tarde, je re- 
connaissais la nécessité dans toute société d'une 
« cime sociale». Et lorsque la société est démo- 
cratique, lorsqu'elle renie les cimes sociales, 
lorsqu'elle travaille à ne faire que des surfaces 
planes, au profit de qui travaille-t-elle ainsi ? 
Au profit de la capitale, au profit du centre, 
cela est vrai encore. Seulement le centre étant 
seule cimesociale,c'est le centre accaparant l'ac- 
tivité, la vitalité, l'initiative de toute la péri- 
phérie, et n'y laissant que des ruines. Et c'est 
là une remarque qui ne permet guère de tirer, 
comme je tentais de le faire, du râle de la capi- 
taie dans un Etat démocratique quelque conclusion 
heureuse. 

Léon de Montesquiou. 



NOS MAITRES 



MÉMOIRES HISTORIQUES 

ET INSTRUCTIONS 

DE LOUIS XIV 
POUR LE DAUPHIN, SON FILS 

[Suite,) 



Rétablissement des Finances. 
Fonquet arrêté. 

Ce fut alors que je crus devoir mettre sérieu- 
sement la main au rétablissement des finances, 
et la première chose que je jugeai nécessaire, 
ce fut de déposer de leurs emplois les princi- 
paux officiers par qui le désordre avoit été in- 
troduit; car depuis le temps que jeprenois soin 
de mes affaires, j^avois de jour en jour décou- 
vert de nouvelles marques de leurs dissipations 
et principalement du surintendant. 

La vue des vastes établissemens que cet 
homme avoit projetés et les insolentes acquisi- 
tions qu*il avoit faites ne poavoient qu'elles ne 
convainquissent mon esprit du dérèglement de 
son ambition; et la calamité générale de tous 
mes peuples sollicitoit sans cesse ma justice 
contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable 
envers moi, étoit que, bien loin de profiter de la 



420 l'action française 

bonté que je luiavois témoignée en le retenant 
dans mes conseils, il en avoit pris une nouvelle 
espérance de me tromper, et bien loin d'en de- 
venir plus sage, tàchoit seulement d'en être plus 
adroit. 

Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer Je ne 
fus pas long-temps sansreconnottre sa mauvaise 
foi.Car il ne pouvoit s'empêcher de continuer ses 
dépenses excessives, de fortifier des places,d'or- 
ner des palais, de former des cabales, et de 
mettre sous le nom de ses amis des charges im- 
portantes qu'il leur achetoit à mes dépens,dans 
l'espoir de se rendre bienlôt l'arbitre souverain 
de l'Etat, 

Quoique ce procédé fût assurément fort cri- 
minel, je ne m'étois d'abord proposé que de l'é- 
loigner des affaires ; mais ayant depuis considéré 
que de l'humeur inquiète dont il étoit, il nesup- 
porteroit point ce changement de fortune sans 
tenter quelque chose de nouveau,je pensai qu'il 
étoit plus sûr de l'arrêter. 

Je diff'érai néanmoins l'exécution de ce des- 
sein, et ce dessein me donna une peine incroya- 
ble; car, non-seulement je voyois que pendant 
ce temps-là il pratiquoit de nouvelles subtilités 
pour me voler, mais ce qui m'incommodoit da- 
vantage, étoit que pour augmenter la réputation 
de son crédit, il aflecioit de me demander des 
audiences particulières ; et que pour ne lui pas 
donner de défiance, j'étois contraint de les lui 
accorder, et de souffrir qu'il m'entretint de dis- 
cours inutiles,pendant que je connoissois à fond 
toute son infidélité. 

Vous pouvez juger qu'à l'âge où j'étois, il fal- 



j 



NOS MAITRES 421 



loit que ma raison Ht beaucoup d'effort sur mes 
ressentimens pour agir avec tant de retenue. Mais 
d'une part je voyois que la déposition du surin- 
tendant avoiC une liaison nécessaire avec le 
changement des fermes ; et d'autre côté, je sa- 
voisque rété,où nous étions alpr8,étoit celle des 
saisons de Tannée où ces innovations se fai- 
soient avec le plus de désavantage, outre que je 
voulois avant toutes choses avoir un fonds en 
mes mains de quatre millions, pour les besoins 
qui pourroient survenir. Ainsi je me résolus 
d*attendre l'automne pour exécuter ce projet. 

Mais étant allé vers la fin du mois d'août à 
Nantes, oti les Ëtats de Bretagne étoient assem- 
blés, et de-Ili voyant de plus près qu'aupara- 
vant les ambitieux projets de ce ministre, je ne 
pus m'empècher de le faire arrêter en ce lieu 
même, le 5 septembre. 

Toute la France, persuadée aussi bien que moi 
de la mauvaise conduite du surintendant, ap- 
plaudit à cette action, et loua particulièrement 
le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois 
ou quatre mois, une résolution de cette nature, 
principalement à l'égard d'un homme qui avoit 
des entrées si particulières auprès de moi, qui 
entretenoit commerce avec tous ceux qui m'ap- 
prochoient, qui recevoit des avis du dedans et 
du dehors de l'Ëtat et qui de soi-même devoit 
tout appréhender par le seul témoignage de sa 
conscience. 



n 



4^2 L'ACaifili FRANÇAISB 



Le Roi se charge des fonctliiiis 
de surintendant. 

Mais ce que je crus avoir fait en cette occa- 
sion de plus digue d'être observé et de plus 
avantageux pour mes peuples, c'est d'avoir sup- 
primé la charge de surintendant^ ou plutôt de 
m'en être chargé moi-même. 

Peut-être qu'en considérant la difficulté de 
cette entreprise, vous serez un jour étonné, 
comme l'a été toute la France, de ce que je me 
suis engagé à cette fatigue, dans un âge où Ton 
n'aime ordinairement que le plaisir. Mais je vous 
dirai naïvement que j'eus à ce travail, quoique 
fâcheux, moins de répugnance qu'un autre 
parce que j'ai toujours considéré comme le plus 
doux plaisir du monde la satisfaction qu'on 
trouve à faire son devoir. J'ai même souvent 
admiré comment il se pouvoit faire que l'a- 
mour du travail étant une qualité si nécessaire 
aux souverains, fût pourtant une de celles qu'on 
trouve plus rarement en eux. 

La plupart des princes, parce qu'ils ont un 
grand nombre de serviteurs et de sujets, croient 
n'être obligés à se donner aucune peine ; et ne 
considérant pas que s'ils ont une infinité de 
gens qui travaillent sous leurs ordres, ils en ont 
infiniment davantage qui se reposent sur leur 
conduite ; et qu'il faut beaucoup veiller et beau- 
coup travailler, pour empêcher seulement que 
ceux qui agissent ne fassent rien que ce qu'ils 
doivent faire, et que ceux qui se reposent ne 



NOS MAITRES 423 



souffrent rien que ce qu'ils doivent souffrir. 
Toutes ces différentes conditions dont le monde 
est composé ne sont unies les unes aux autres 
que par un commerce de devoirs réciproques. 
Ces obéissances et ces respects que nous rece- 
vons de nos sujets ne sont pas un don gratuit 
qu'ils nous font, mais un écliange avec la jus- 
tice et la protection qu'ils prétendent recevoir 
de nous. Gomme ils nous doivent honorer, nous 
les devons conserver et défendre ; et ces dettes 
dont nous sommes chargés envers eux, sont 
même d'une obligation plus indispensable que 
celles dont Ils sont tenus envers nous ; car enfin 
si l'un d'eux manque d'adresse ou de volonté 
pour exécuter ce que nous lui commandons, 
mille autres se présentent en foule pour remplir 
sa place ; au lieu que l'emploi de souverain ne 
peut être rempli que par le souverain même. 
Mais pour descendre plus particulièrement à 
la matière dont nous parlons, il faut ajouter à 
ceci que de toutes les fonctions souveraines, 
celle dont un prince doit être le plus jaloux, est 
le maniement des finances. C'est la plus déli- 
cate de toutes, parce que c'est celle de toutes qui 
est la plus capable de séduire celui qui Texerce, 
et qui lui donne plus de facilité à corrompre que 
les autres. Il n'y a que le prince seul qui doive 
en avoir la souveraine direction, parce qu'il n'y 
a que lui seul qui n'ait point de fortune à établir 
que celle de l'Etat, point d'acquisition à faire 
que pour Faccroissementde la monarchie, point 
d'autorité à élever que celle des loix, point de 
dettes à payer que les charges publiques, point 
d'amis^à enrichir que ses peuples. 




LOCIS. 



^^^ ^;^ PoUtigue : H. Vadsbois. 
Lé Gérant: A. Jacqui». 




1^ 

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VIEIVX DE Pi9LRA.ITRE 



F. JOVEH, éditeur, 122, me de Réaumar, PARIS 



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PAR 



JOAQHIM QA8QUET 



V Arbre et les Vents, dont nous avons publié 
quelques belles strophes dans notre numéro du 
i^*" juin, n'est pas l'œuvre d'ua poète : c*est 
Tadroirable expression de Tétat lyrique, amou- 
reux^ frémissaiit d*une rare sensibilité en proie 
BBX divers souffles sociaux qui tentent tour h 
tour Tâme éparse de sa génération. Un beau 
livre qui* évoque le génie tumultueux et clair de 
THugo des Oontemplations. Le jeune auteur n'a 
pas craint de placer son .œuvre sous l'égide du 
Maître, rejoignant ainsi par delà les obscurités 
raltinées du décadentisme la grande traditioB 
du lyrisme national. 




Envoi franco contre un mandat de 3 fr. 50 adressé 
a l'ACTiaN FRANÇAISE, 28, rue Bonaparte 



VIENT DE PARAITRE 



(Publications de V Action Française) 



m0k0»mtut0t0r>0*0^^»tk»t0>fm 





ET 



LE VENT DE LA MORT 

PAR , 

Maurice BARRÉS 



iW«»M^MMM^^»»V<^^<«^W» 



Elégante brochure in-8* carré 1 fr. 



M>» M« 0lf^^^^f*l*^ftA^f^S^ 



Il a été tiré de cet ouvrage cent exemplairèe sw 
papier de Hollande^ numérotés de l à 100. 

Chacan de ces exemplaires de l^xe est vendu S fr. 



Elarol franco coatre toute detnande adressée à l'A^- 
lion Française et accompagnée d'ua boflî de poste de 
1 franc. 

Pour les exemplaires de lax^ joindre an bon de 
poste de 2 francs, 30 centimes en timbres-)[k>ste. 



PARIS. — IHPRIUERIB P. LEVA, I7, RUR CA.SSBTTtt 



. * 



f • 



L'ACTION FRANÇAISE parait le !• et 
le 15 de chaque mois. On s'aoonne à Paris, 
28, rue Bonaparte, Paris, 6*. 

M. Hewbi Vaogeois. Directeur, recevra le 

Vendredi, de 2 à 4 heures. 

PRINCIPAUX OOU.ABORATKURS 

Paul Boubget, de l'Académie française. — Gïp. 
— JuuisSouBV, — Maurice Barrés. — Cuabus 
Uauhras. — JuLKS Caflain-Cortajibbrt. — 
Maurice Taiueyr. — Maurice Sprohck. — 
Hugues Rebell. — Jban de MrrrY. — P. Copui- 
Alrancelli. — Alfred Duouet. -~- Frédéric 
Plessis. — LuaEK Corpechot. — Dbkis Gli- 
BERT, député. — Frédéric AmourEit!. — Ro- 
bert BaILLY. — JOACHIH OaSQUET. — AUGUSTB 

Cavauer. — Henri Couuer. — Xavier de 
Hagallom. — Teéodorg Botrel. — Dauphin 
Mrumer. — L. DE Montesouiou-Fezensac. — 
Lucien Mobeac. — Octave Tauxjeb. — Mau- 
rice PUJO. — L. MOIIILLARD. — JaCQDES BaW- 

viLLE. — Alfred de Pouvoubville. — Robert 
Launay. — 0. DE Barral. — R. Jacquot. 

fondatkur : 

Le Colonel de Villebois-Hareuil 

Uurt «a champ d'h«nn«nr 



•• ^^^ 



U Action française 



NOTES POLITIQUES 



15 septembre 1901. 



AVANT LA VISITE RUSSE 

Il ne faut pas, pour le plaisir puéril d'en- 
nuyer ce Loubet — (sensiblement égal, en 
somme, à Félix Faure, à Grévy, et même à 
Carnot) — il ne faut pas diminuer de parti 
pris rintérôl, la portée de la visite du Tsar. 
En venant à Dunkerque, à Gompiègne, à 
Paris et à Reims, le Tsar et la Tsarine témoi- 
gnent à la France que, pour eux, à voir les 
choses de Saint-Pétersbourg, il n'y a pas eu 
beaucoup de changement ici depuis cinq ans; 
malgré Dreyfus et son parti au pouvoir, la 
France s'est maintenue, et c'est bien la 
France qu'ils veulent revoir, avec toutes ses 
forces et tous ses charmes, derrière le magis- 
trat qu'elle leur présente. Nous pouvons être 
certains que le mal anarchiste ne nous a pas 
encore visiblement défaits : et c'est un soula- 
gement, un répit au moins, une possibilité 

kumoH r&ARÇ. — T. Y* 29 



-- -^ 



V â 



426 l'action française 

^- - - — _ ■ — 

de guérison, que cette certitude, — après un 
tel assaut. 

Si la France s'est maintenue, l'alliance se 
maintiendra, telle qu'elle fut peu à peu des- 
sinée et définie, en cinq premières années de 
tâtonnements, de J891 à 1896: « pacifique », 
avant tout. De 1896 à 1901, nous n'avons 
pas quitté ce maigre terrain de la paix im- 
perturbable, où notre « grand ami », douce- 
ment, nous avait amenés et retenus avec lui, 
la main dans la main. 

Tout va donc à peu près bien, tout s'ar- 
range, dans nos relations avec l'étranger, et 
notamment avec l'ami de notre ami, avec 
l'ancien ennemi : le Prussien. Il semble que 
« cela se tasse j>, comme on dit. Mais si cela 
se tasse, si nous sentons se durcir et s'apla- 
nir le petit bout de sol où nous avons piétiné 
depuis dix ans avec l'allié russe, en causant 
toujours d'autre chose^ allons-nous oublier, 
finalement, que cela^ sur quoi nous mar- 
chons, c'est tout de même un tertre : l'Alsace- 
Lorraine ? 

Nous n'avons jamais espéré, certes, que,— 
scellée, sous Félix Faure, aveclaRépublique 
opportuniste assise, installée, et dès lors 
ennemie de tout mouvement imprévu, de 
toute crise et de toute guerre môme heureuse, 
— l'alliance russe pût devenir ce moyen 
de la revanche que M"*** Adam nous déclarait 
hier encore avoir rôvé, lorsqu'elle causai! 



»_•. A 



NOTES POLITIQUES 427 



avec ]es républicains d'avant la République, 
— d'avant Wilson. Nous savons bien que la 
France n'est plus dans cet état d'équilibre 
encore instable où, après la guerre, un élan, 
un acte d'énergie et d'amour du risque était 
possible, parce que la défaite n^était point 
acceptée. 

Mais, inutilisable et inème gènaîite pour 
nos espoirs les plus nécessaires, les plus 
vivifiants, Talliance russe aurait pu au moins 
ne pas se fortifier de leur ruine même et nô 
pas être nourrie de nos lâchetés. Or, en cet 
automne de 1901, le Tsar, invité à Paris, ne 
parait pas avoir hésité le moins du monde à 
combiner sa promenade de façon à s'arrêter 
en route, très officiellement, à Dantzig. iN'ous 
faisons partie de sa tournée pacifique, et il va 
nous arriver très gentil, en sortant de chez 
Guillaume II : — « Vraiment vous avez tort. 
Il est très bien pour vous, ce voisin. Allons, 
un bon mouvement !... » 

Voilà longtemps que dure ce petit jeu, et 
nous y sommes presque habitués : mais il 
faut observer la disparition progressive des 
dernières nuances, des derniers ménage- 
tnents délicats auxquels les Russes s'astrei- 
gnirent au début. Rappelons-nous le voyage 
de l'amiral Avellane : oui ou non, étions- 
nous plus fiers, plus fortâ, plus chez nous? 



428 l'action frânçaïse 



• * 



Remonterons-nous cette pente où glisse 
notre politique extérieure? Il ne suffirait 
pas, en effet, de nous arrêter au point où 
nous sommes à cet instant et où, après tout, 
nous comptons encore dans les calculs de 
Nicolas II. La longue période de paix répu- 
blicaine que nous avons vécue ne doit pas 
nous tromper sur les conditions réelles de 
toute paix : conditions militaires. La troi- 
sième République, ennemie secrètement de 
l'armée, des mœurs et des vertus militaires, 
— dès sa naissance (qu'on se rappelle la 
lutte entre Mac-Mahon et les républicains, 
à propos des grands commandements) — la 
troisième République n'a pu chanter ses 
litanies pacifiques et humanitaires qu'ap- 
puyée sur le sabre des « bourreaux ga- 
lonnés », comme dit cet inénarrable gâteux 
de Francis de Pressensé. (A propos de Pres- 
sensé, j'avertis les lecteurs de V Action /ran- 
çaise qu'il est rentré de vacances et qu'il a 
repris sa collaboration à V Aurore; il ne faut 
pas manquer de faire lire ses articles à tous 
nos amis : il fait des « nationalistes inté- 
graux )) chaque jour; il nous gagne autant 
de partisans que l'excellent M. Ranc, — ce 
qui n'est pas peu dire. Faire lire aussi les 



J 



NOTES POLITIQUES 429 



Paroles cCun homme libre de Tolstoï : c'est à 
se rouler !) 

Eh bien, c'est depuis quelques jours, de- 
puis les manœuvres de l'Ouest, une ques- 
tion de savoir si les « bourreaux galonnés » 
sont encore suffisamment maîtres de leurs 
« victimes ». Ou, — pour nous en tenir à 
une comparaison plus exacte, quoique non 
moins chère aux bonnes âmes, — c'est iHfte 
question de savoir si le joug militaire est 
encore solidement assujelti sur les épaules de 
ces bestiaux que de bons citoyens sont 
obligés de devenir quand il y a nécessité de 
les mener en troupeau à la boucherie. 

L'esprit civil, l'esprit « pacifique », l'es- 
prit de V Aurore et de Tolstoï a, paraît-il, ma- 
nifesté sa présence, dans le 18' corps, sur les 
espèces de traînards ivres, insolents, de 
réservistes qui ont fait la tête à leurs offi- 
ciers et ont menacé de se plaindre au sieur 
André. Un de mes collaborateurs qui a suivi 
les manœuvres m'a dit hier des choses qu'on 
ne lui a pas permis d'imprimer dans le 
journal nationaliste pour lequel il écrivait 
ses observations. Il y a du flottement, et ces 
superbes et rigides outils qu'étaient nos 
bataillons à la revue de Châlons en 1896, on 
se demande s'ils vont briller du mAme éclair 
de force impassible à Bétheny. 

Il faut espérer que le mal est encore très 
circonscrit, très réparable; mais si les im- 



430 l'action frànçaibb 



fnondes idiots delà « défense républicaine » 
ont vraiment compromis la dernière insti- 
tution nationale, c'est-à-dire monarchique, 
sur laquelle s'appuie la France d'aujourd'hui, 
alors il ne faudrait pas hésiter le jour où une 
saute du vent de l'opinion publique, en mai 
prochain ou plus tard, les mettrait à la 
merci des « réactionnaires » nationalistes 
que nous sommes, à leur taire payer de leur 
peau leur apostolat humanitaire. Il faudra 
au moins exiger que sUls crient, ce soit pour 
quelque chose, et qu'ils deviennent pour de 
bon les martyrs de leur chère religion des 
Droits de V Homme! 

Henri Valgeois. 



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ï 



V ALLIANCE RUSSE ET LA GRACE 



<^^^<^w<«^w»^»*«*w»w» 



. H. Jules Soury, l*éininent Directeur d'études à 
l'Ecole pratique des Hautes Études à la Sorbonne, 
nous demande l'insertion de la remarquable étude 
suivante : 



Israël ne pouvait se consoler de la grâce de 
Dreyfus. Il avait décidé qu*un gouvernement 
serait constitué, en France, pour l'acquittement, 
devant le tribunal des hommes d*armes, du mar- 
tyr de l'île du Diable. Cet acquittement n'était 
point de ces choses dont on doute. Aussi le chef 
de TEtat avait fait afficher sur tou.^ les murs des 
villes et des communes de France que, quel 
que fût Tarrôt des juges, cet arrêt devait être et 
serait respecté. 

Les hommes d'armes du Conseil de guerre de 
Rennes condamnèrent, pour la seconde fois, le 
Juif Dreyfus. Le Traître fut condamné, le 9 sep- 
tembre 1899, à dix ans de détention et à la dé- 
gradation militaire. Israël, étranger aux coutu- 
mes et lois des chrétiens, demanda que ce ju- 
gement fût cassé. Il se trouva que c'était chose 
impossible en France, même pour le sultan et 
les plus grands vizirs de cette nation. Seule la 



432 l'action française 



grâce était possible, car elle ne dépendait que 
de la volonté arbitraire du chef des croyants. 

Certes, ce n'était point ce qu'Israël avait exigé. 
Mais le sultan et ses vizirs n'étaient pas moins 
humiliés. A défaut d'un autre sacrifice, ils of- 
frirent à Israël leur honneur : ils se parjurè- 
rent. L'arrêt du Conseil de guerre ne fut pas 
respecté : le traître Dreyfus fut gracié. 

Mais l'octroi de cette grâce ne fut rien moins 
que gracieux. Le minisire de la Guerre, un vieux 
chrétien, le marquis de Gallifet, ne se contenta 
pas de rappeler que le jugement élaif (Ufînitif et 
jmrUcijpaitdeVaiitoritémêmede la Im: il déclara, 
dans un Ordre général à l'Armée, que, cette 
grâce, Dreyfus ne l'avait obtenue que par im 
sentiment de profonde pitié et par un effet de la 
clémence du gouvernement. 

Israël dut se soumettre. Cependant ses ins- 
tincts de comptable n'étaient pas satisfaits et 
l'esprit d'ordre et de symétrie qu'il apporte en 
toutes ses transactions l'amena à établir le 
compte courant suivant : Dreyfus a été condamné 
à dix ans de détention. Guérin aura donc dix 
ans de prison, et les exilés dix ans de bannis- 
sement. Israël fit parvenir cette note à qui de 
droit, et les juges de haute et basse justice du- 
rent exécuter ces décisions transmises au sultan 
et à ses vizirs. 

Plus tard, contre Dreyfus encore, qui, pour 
relever le prestige de la Synagogue, avait écrit 
aux sénateurs que sa grâce lui avait été imposée, 
on entendit Waldeck-Rousseau, dans la commis- 
sion de l'amnistie, établir juridiquement que, 
pour être gracié, le condamné de Rennes avait 



l'alliance russe et la GRACE 433 



dû renoncer, et avait en effet renoncé à se pour- 
voir en revision. « Or, en droit, ajoutait Témi- 
nent jurisconsulte, tout condamné qui renonce 
au pourvoi en revision de son procès, accepte, 
de fait, sa condamnation. » il en résultait que 
la grâce de Dreyfus, bien loin d'avoir brisé 
l'arrêt du deuxième conseil de guerre, ainsi que 
l'avaient répété, après Trarieux et Ranc, lous les 
dreyfusards, avait au contraire consacré cet 
arrêt. Elle n'avait fait, cette grâce, gémissait 
Israël, qu'enfoncer plus avant dans les chairs 
du misérable les lettres du fer rouge qui Ta 
marqué pour les siècles. 

Depuis ce temps-là, les Juifs cherchaient quel 
chrétien on pourrait gracier. Si les royalistes et 
les plébiscitaires exilés, si Déroulède, par 
exemple, dont les Francs exaltent ce qu'ils nom- 
ment l'honneur, acceptent une grâce de la clé- 
mence de Loubet, les chrétiens ne pourront plus 
faire un crime à Dreyfus d'avoir subi les effets 
de cette clémence. Juridiquement l'essence de 
la grâce présidentielle est une, qu'elle s'applique 
à un criminel de droit commun ou à un con- 
damné politique. La grâce est précisément le 
contraire de l'amnistie. Mais c'est un raisonne- 
ment dont aucun Français n'est plus capable 
aujourd'hui. 

Les grands rabbins des diverses communautés 
juives éparsesdans la chrétienté se concertèrent 
donc pour faire naître en Europe un événement 
capable de donner à cette cérémonie tout l'éclat 
qu'Israël donne à ses fêtes. Tous les empereurs 
et tous les rois des incirconcis étant les clients 
de ses banquiers, Israël fît connaître à quelques 



434 l'action française 

souverains qu'il serait bien aise de les voir 
visiter les Gaules, et particulièrenient au Tsar 
(}e toutes les Russies,dont il avait assuré le der- 
nier emprunt. Guillaume ne pouvait venir en 
France, et Edouard VII y était trop souvent 
venu. Si ralliance franco-russe existait, c'était 
assurément pour le bien de tous, à commencer 
par Israël. 

Cette alliance était d'ailleurs un instrument 
de ruine et de mort pour la France. Car, pure- 
ment défensive, et non offensive, elle ne peut 
que paralyser, à la manière d'un frein, les jus- 
tes revendications de la France contre TAUema- 
gne. Elle ne profite, cette alliance, qu'aux enne- 
mis de la France. Israël autrement ne l'aurait 
point tolérée. Inutile et onéreuse telle il Ta vou- 
lue. 

Les Français, à leur habitude, acclament un 
événement historique dont le décor et la mise 
en scène les frappent seulement : c'est un drame 
sans parole, comme ceux des cirques et des hip- 
podromes. Les Français voient des milliers 
d'hommes en armes dans les plaines et sur les 
flots. Ils accompagneqt leurs exercices de grands 
cris: « Vive l'Armée l Vive là France! i>[Cela 
les assure qu'ils sont une puissante nation et 
qu'ils peuvent continuer à s'estimer le plus bel- 
liqueux des peuples. 

Dans la réalité, qui échappe^encore moins à 
Israël qu*aux Allemands et aux Russes, les 
Français ont, depuis trente ans, dépensé une 
trentaine de milliards pour leurs soldats et leurs 
vaisseaux sans être encore prêts à mettre en 
ligne une armée pour la guerre des Vosges et 



j 



l'alliance RUSSB et la GRACE 435 

' ■ r I II Il I ■• - I I ■ ■ ■ L !■ I I I — _^^^_^ 

du Rhin. L'alliance russe qui nous persuade 
que, si nous n'attaquons pas, Tennemi hérédi- 
taire ne nous attaquera pas davantage, a déjà 
coûté quelque dix milliards à l'épargne fran* 
çaise, à ce qu'on pourrait appeler notre trésor 
de guerre. 

Mais l'idée que l'Allemagne ne peut avoir au- 
cun intérêt, tout au contraire, à attaquer la 
France, ne vient chez nous à personne. Rien 
n'est pourtant plus manifeste pour le reste du 
monde. Encore assez forte pour infliger de 
cruelles, de mortelles blessures à l'Allemand, 
s'il la réveillait de sa torpeur, la France s'af- 
faiblit si fort chaque jour, elle est déjà si pro- 
fondément empoisonnée par l'alcoolisme et par 
le zolisme, que sa dégénérescence finale, sa 
mort, je veux dire l'invasion de son sol par l'é- 
tranger, n'est plus, hélas! qu'affaire de temps. 
La guerre, heureuse ou malheureuse, la guerre 
éternelle, source de toute vie supérieure, cause 
de tout progrès sur la terre, la guerre serait le 
salut pour cette France, demeurée fière, et dont 
les fils ne peuvent pas, après tout, n'être point 
les descendants des héros d'Austeriitz, de la Mos- 
kowa, de Sébastopol I 

Mais la longue théorie des docteurs et des 
miresveillesur sa langueur et lui afBrme, à la 
moindre velléité de réveil, qu'elle a encore be- 
soin de repos et de recueillement avant de se 
lever et de recommencer la lutte. Les seules 
émotions militaires qu'on lui permette sont, 
une fois l'an, la revue du 14 juillet, et, par grâce 
spéciale, quelque grande parade à l'occasion des 
visites de son bon allié, le Tsar. 



n 



436 l'action française 

Et la France descend la peate qu'on ne remonte 
plus, celle de Toubli de soi-même, et de ce 
qu'on a aimé bien plus que soi-même, la terre 
des morts, la patrie. Elle se sent envahie par 
Tanesthésie et tombe dans lecoma. Les derniers 
Francs de Clovis ne mourront pas Tépée à la 
main. Parqués comme de vagues troupeaux 
entre les frontières marquées par les vainqueurs 
de 1870, désormais assagis et domestiqués par 
les ligues de la paix et de la fralernilé univer- 
selle, par les pasteurs socialistes et collectivis- 
tes de la Porcherie contemporaine, un grand 
syndicat juif s'est formé qui a acheté sur pied 
ces paisibles bestiaux. 



Jules Soury. 



L'IMPÉRIALISME FRANÇAIS 



Par Impérialisme français, je n^entends pas 
Bonapartisme : je veux surtout désigner Tétat 
d'esprit auquel les infiltrations de la Révolution 
ont conduit nombre d'honnêtes gens, la doctrine 
à laquelle se sont ralliés beaucoup d'esprits 
superficiels, inéduqués ou faux, Tinstrument de 
domination créé, mûri et perfectionné par une 
élite d'ambitieux ou de coquins. 

Je ne peux mieux préciser la différence que je 
voudrais marquer entre ces deux mots — Impé- 
rialisme et Bonapartisme — qu'en disant : que 
presque tous les républicains sont Impérialistes; 
que certains Royalistes, anti-Bonapartistes en- 
ragés, sont Impérialistes s'en sans douter; tandis 
que pas mal de Bonapartistes ne sont que des 
royalistes inconscients ou désemparés. 

L'Impérialisme, en effet, est une doctrine ; 
le Bonapartisme n'est qu'un sentiment. 

Je hais l'Impérialisme : c'est lui qui a inter- 
rompu nos traditions, nous a transformés en 
citoyens de l'Univers, a laissé entamer notre 
sol et achèvera de nous perdre, si nous n'y 
prenons garde. 

Je respecte, j'admire même quelquefois le 
Bonapartisme : il est souvent l'expression de 
sentiments patriotiques etchevaleresques, il est, 
en somme, frère cadet, inconscient et super- 
ficiel, du Royalisme sentimental ; il contient les 
beaux et féconds principes de la fidélité et du 
dévouement à une personnification de la Patrie. 

L'Impérialisme, au contraire, n'est autre chose 
que la Révolution française « mise en œuvre et 
en action par Napoléon » et^qui n'a « pénétré 



^ 



438 l'action rRANÇAlSB 

les mœurs et les habitudes de la Nation que 
parce que ses principes et ses idées ont été 
pétris par sa main puissante », comme Tont 
excellemment dit M. de Mun et beaucoup d*atitres 
avec lui. 

Donnera une société, dont tous les organisme^ 
ont été détruits, un mécanisme qui lui laisse 
Tillusion de la liberté et de la force, pendant 
que TEtat en absorbe, graduellement, toutes les 
énergies et les initiatives morales et matérielles ; 
empêcher radicalement, et, faute de mieux, 
capter au profit de l'Etat toute tentative de 
reconstitution'' de celte société : tels sont les 
objectifs de Tlmpérialisme, communs du resté 
aux doctrines républicaines. 

Et il ne faudrait pas croire qu'il est en puis- 
sance de gouvernements correspondant à ces 
doctrines d'avoir d'autres objectifs ; leurs points 
d'appui organiques, la souveraineté du peuple 
ou le parlementarisme, sont trop mouvants et 
trop faibles pour leur permettre de s'arrêter à 
une autre économie sociale, politique et consti- 
tutionnelle. 

Des deux autres principes de Plmpérialisme 
— l'hérédité et le pouvoir personnel — distincts 
en théorie des principes républicains, le pre- 
mier n'est que fictif : un pouvoir soumis aux 
caprices du plébiscile ne peut prétendre ni à la 
continuité, ni k la transmission héréditaire ; le 
second se grefi'e de lui-même dans la pratique 
sur le système républicain, par le jeu propre 
des événements et des institutions ; il en est 
l'aboutissement fatal, le complément inélnc^ 
table. 



l'impérialisme F'RANÇÀIS 439 

A la moindre dilBcuUé extérieure, les chefs 
de la Répnbliqae sont forcés de se décréter 
« Empereurs » de rencontre, alors même qu*ils 
n'en auraient pas Tambition et quelles que 
soient d'ailleurs leurs capacités et leur compé- 
tence : les dernières révélations du Figaro et du 
Matin, à propos des affaires Schnaebelé et de 
Fachoda, authentiquées par les déclarations des 
acteurs subsistants, en sont une nouvelle preuve. 

Les difficultés d'ordre intérieur placent la 
République dans une situation analogue. Etant 
issue et tributaire, au jour le jour, de la souve- 
raineté du peuple, elle n'a pas d'armes, même 
légales, qui puissent lui donner la force morale 
de résister aux soubresauts de son Souverain ; 
et, chaque fois que ce souverain gronde un peu 
fort, le personnel républicain au pouvoir se jette 
dans les bras du Pouvoir personnel, d'un Dicta- 
teur, d'un Empereur. 

Cette loi de l'évolution des Républiques vers 
le pouvoir personnel est vieille comme le monde. 
Elle est conforme aux traditions gréco-romaines. 
Il n'est pas étonnant que les républiques fran- 
çaises, dont toutes les institutions sont em- 
preintes de ces traditions, obéissent à une loi 
renaissant d'une même nature des choses. 

On peut, du reste, poser en principe que les 
lois découlant de la nature des choses sont 
supérieures aux conventions humaines, ne re- 
présentant souvent que des intérêts de faction ; 
et qu'en cas de trouble, d'hésitation dans ces 
conventions, les lois découlant de la nature des 
choses reprennent leur suprématie. 

Or, la nature des choses d'une démocratie 



440 l'action française 

engendre l'anarchie ; et la nature des choses de 
l'anarchie engendre le pouvoir personnel. 

Tous les sociologues sincères de tous les temps 
ont proclamé cette loi que tous les faits histori- 
ques confirment. 

L'aboutissement de nos deux premières répu- 
bliques à nos deux Empires en est une appli- 
cation indiscutable, et il faudrait n'avoir ni yeux, 
ni oreilles, ni cervelle pour ne pas s'apercevoir 
que notre troisième République, déjà sollicitée 
plusieurs fois, dans ses coulisses, par le besoin 
du pouvoir personnel, y tend presque ouverte- 
ment. 

La troisième République est en mal d'enfant 
d'un nouveau maître. Les grenouilles de France 
demandent encore un roi. Mais si elles conti- 
nuent d'obéir à l'étreinte de l'Impérialisme, qui 
nous régit depuis cent ans, elles n'obtiendront 
encore qu'un soliveau parlementaire ou une grue 
impériale. 

Nos bons pirates de la politique, l'élite des 
ambitieux et des coquins, ont une connaissance 
parfaite de tout cela ; et, depuis un siècle, ils 
défendent, avec acharnement, leur instrument 
d'exploitation : cet impérialisme qui, en sup- 
primant toute barrière fixe entre l'individu et 
l'Etat, permet à la fois toutes les ambitions à 
chaque individualité, et toutes les tyrannies à 
chaque faction ou individualité arrivant au 
pouvoir. 

En République, ils visent le pouvoir personnel ; 
il y a une multitude d'aspirants Bonaparte, 
chacun à la tète d'une faction. 

En Empire, ou en Parlementarisme, ils se ser- 



l'impérialisme français 441 

Teat du bélier démocratique pour abattre la 
faction arrivée au pouvoir. 

L'étranger, par Tinlermédiaire des sociétés 
secrètes, a lié partie avec tous ces arrivistes. Beau* 
coup d'entre eux se servent en le servant, croyant 
vainement pouvoir, au jour du danger national, 
renier collaboration ou engagements et réparer 
le préjudice national causé, pendant que quel- 
ques autres, et des plus importants, n'embarras- 
sent leurs consciences d'aucun scrupule. 

Ainsi sommes-nous, depuis un siècle, toujours 
maintenus en Impérialisme par les idées fausse» 
des uns, la naïveté généreuse des autres, l'indif- 
férence et l'ignorance du plus grand nombre ; 
pendant que les intrigants et les étrangers» aux- 
quels nos institutions laissent le jeu libre, nous 
exploitent sous les étiquettes différentes du Par- 
lementarisme, de l'Empire et de la République. 

Ce vocable d'Impérialisme, sous lequel je dé- 
signe l'état social et politique dans lequel 
nous nous traînons depuis la Révolution, s'y 
applique, il me semble, dans son sens propre. 

L'Impérialisme n'est-il pas, par définition, l'es- 
prit de conquête et de domination; et n'est-ce pas 
dans ces objectifs que Napoléon façonna l'Indi- 
vidu et l'Etat au sortir de la Tourmente ? 

Il voulut faire de tout individu un fonction- 
naire ou un soldat, ou au moins un être sujet du 
fonctionnarisme : de telle façon qu'au point de 
vue civil comme au point de vue militaire, au 
point de vue matériel comme aupointde vue mo- 
ral, la volonté de l'Etat, quelle que fût l'étendue 
de celui-ci, fût rapidement et sûrement exécutée. 

Serfs de l'Impérialisme ! Telle fut la nouvelle 

ACTION FRAMÇ. — T« V. 30 



442 L'ACnOX FmA3ÇAEK 

ftitnatioii sociale des émancipés de la RéTolo- 
tion. 

Telle elle est restée depuis. La main de fer qui 
mettait la machine en mooTement et en réglait 
tons les détails a dispam; mais le mécanisme 
est resté, pliant à ses mooTements tout ce qni 
araient conser?é une vie propre, ton! ce qui 
essayait de reprendre autonomie. 

Le servage est même devenu plus complet et 
chaque tentative d'affranchissement en est vigou- 
reusement combattue. 

Waldeck-Roosseau n*a été justement porté au 
pouvoir, par les forces qui bénéficient de notre 
situation inorganique, que pour faire rentrer 
dans le giron de l'Impérialisme les indépen- 
dances renaissantes des associations de toutes 
sortes: religieuses ou ouvrières... 

Il n'est pas étonnant que Napoléon et la Révo- 
lution se soient entendus : n'est-ce pas elle, du 
reste, qui l'appela au pouvoir, après quelques 
hésitations entre son frère Lucien, Bernadotte et 
plusieurs autres? Elle avait besoin d'un pouvoir 
personnel pour consolider ses conquêtes philo- 
sophiques, et légaliser l'homme international, 
universel qu'elle venait d'enfanter. Elle voyait 
dansThomme abstrait, sorti de ses entrailles, le 
levier destructeur des frontières, et pensa trou- 
ver dans Napoléon le point d'appui de ce levier. 

Napoléon, de son côté, rêvait de conquérir ie 
Monde. Il s'accommoda donc fort du a citoyen 
de rUnivers » dont le perfectionnement lui était 
confié, et sur lequel il voulut modeler, à coups 
de canon, le reste de l'humanité. 

L'effort titanesque échoua, mais le prototype 



J 



l'impérialisme français 443 

de Thomme — volapuck — était créé. Isolé, 
séparé de la tradition, de la famille, de Tasso- 
cialion, mft par le seul ressort de l'intérêt indi- 
viduel, élevé dans la religion des Droits de 
THomme, le Français perdit le sens des réalités 
nationales, et laissa user de toutes les qualités 
de sa race, de sa générosité, de son patriotisme 
pour la poursuite d'abstractions destructives de 
ridée de Patrie, qu'il croyait servir. 

S'il ne se ressaisit pour de bon, par la réfec- 
tion de ses organismes, s'il ne rattache ses objec- 
tifs économiques et politiques, religieux même, 
ses luttes pour la vie, ses projets d'avenir, aux 
traditions, aux raisons d'être de la France comme 
nation, il restera Tinstrument de la désorgani- 
sation universelle, l'unité de l'utopie de l'uni- 
versalisme, dont les peuples voulant rester 
forts et autonomes seront obligés de se garer 
par tous les moyens possibles, pour éviter des 
catastrophes mondiales. 

Catastrophes d'autant plus inutiles que la 
force des intérêts, la diversité des climats et 
des productions des régions terrestres, dont la 
diversité des races est issue, reformeront tou- 
jours les nations, quelle que soit la pénétration 
des intérêts et des mœurs. 

L'Impérialisme français, qui a pour rouage 
supérieur un État centralisé à outrance, ayant la 
prétention de pouvoir retenir dans ses serres 
administratives le Monde entier, et pour rouage 
inférieur un individu réduit à sa plus simple 
expression, serf de l'administration, citoyen de 
l'univers de par les Droits de l'Homme, est 
incapable de maintenir aucun pa dans ses 



444 i/agtion françaisb 

limites naturelles : morales et matérielles. 

Victorieux I il reprendra, par la force, Toeuvro 
utopique de la conquête du monde ; vaincu ! il 
la poursuivra par pénétration, par assimilation, 
dans les peuples victorieux s ils n'ont pas la pré* 
voyance et Ténergie d*en extirper les racines. 

J'ai rencontré des Esthètes français que la 
perspective de conquérir le Monde par la défaite 
n'effrayait pas : si nous sommes vainqueurs, 
affirmaient-ils, nous façonnerons le Monde k 
notre image ; si nous sommes vaincus, ceux qui 
nous auront absorbés se modèleront sur nous: 
la Révolution sera toujours victorieuse ! ! ! 

Une puissance, la Ploutocratie juive, égale- 
ment née de la Révolution, plus heureuse que 
Napoléon, a pu étendre sa domination sur le 
Monde par l'organisation du crédit, le règne du 
Veau d'or. Elle a ressaisi l'instrument échappé 
aux mains de Napoléon, l'entretient et le per- 
fectionne avec un soin jaloux, ne désespérant 
pas de pouvoir, un jour, l'utiliser, comme César, 
pour la fondation de son règne total : politique, 
économique et moral. 

La poussée du Nationalisme, en s'égarant dans 
l'Impérialisme, menace de porter à notre tète 
un nouveau propagateur de la Révolution uni- 
verselle ; et marchant ainsi à l'encontre de ses 
desseins sensibles, elle peut nous conduire aux 
pires catastrophes. 

D'un autre côté, les parlementaires et les libé- 
raux, avec leur foi aveugle dans le code des 
Droits de l'Homme et leurs doctrines individua- 
listes, nous maintiennent soldats de l'Impéria* 
lisme et fournissent, amsi, à des chefs qu'ils 



l'impérialisme français 445 

abhorrent, à ' un système qu'ils répudient leurs 
meilleures troupes. 

Le Nationalisme Intégral, prenant pied dans 
le passé, mesurant tout effort, intérieur et exté- 
rieur, aux réalités nationales peut seul donc 
refaire au triple point de vue économique, social 
et politique, de vrais citoyens français; rendre 
des Français à la France, et assurer le dévelop- 
pement progressif et logique, moral et matériel, 
de la Patrie dans ses limites naturelles, sous 
Tégide du seul principe de sé<:urilé et de conti- 
nuité qu'il y ait : l'hérédité traditionnelle du 
Pouvoir. 

Que les ouvriers inconscients de l'Impérialisme 
se ressaisissent donc : il n'est que temps! 

Qu'ils se rendent compte que le Dictateur, 
objet des vœux d'une partie d'entre eux, ne 
sera jamais qu'un nouveau César de l'Univer- 
salisme ; que la République, objet de la sollici- 
tude d'un grand nombre, ne peut les conduire 
qu'à l'anarchie ou à la conquête du Monde par 
la défaite ; et que le Parlementarisme, enfin, 
infiltration de la souveraineté du peuple, véri- 
table commissaire du Salut Public préposé par 
la Révolution à la surveillance des trônes, anni- 
hile toutes les initiatives régénératrices de la 
Royauté, et la maintient dans l'Impérialisme, 
instrument de conservation et de conquête de la 
Révolution aux raains de laquelle le dit Parle- 
mentarisme le remet, fatalement, tôt ou tard. 

Auguste de Pënguern. 



CONTRE VVNIVERSITÉ{i) 



Il est apparu à quelques esprits que le meil- 
leur moyen de maintenir la France était de 
réunir en doctrine les principes positifs de phy- 
sique politique découverts par les grands esprits 
réalistes du xix° siècle et d'opposer cette doc- 
trine à la doctrine pseudo-rationaliste du 
xviir siècle, aujourd'hui triomphante, et dont 
la grande force, au cours du xix« siècle, a élé 
d'être la seule doctrine laïque qui s'offrît aux 
esprits logiques. 

Mais la doclrine jacobine a une autre force 
encore, c'est d'être maintenue par les institu- 
tions dont elle a été le principe ; de ces institu- 
tions, la plus efficace est TUniversilé. 

Aussi, lorsque Ton considère son œuvre,sa ca- 
pitale action déprimante sur les générations 
françaises, on se demande si toute tentative de 
réformation idéologique n'est pas vaine, tant 
que la France se débilitera intellectuellement et 

(1) Nous ne considérons ici l'Université qu'on tant que 
dispensatrice de l'enseignement secondaire et nous lui 
attribuons les établissements libres d'enseignement secon- 
daire qui sont la contrefaçon des établissements d'Etat, 
et dont elle a la responsabilité. 



CONTRE l'université 441 

socialement, par le fait de l'Université; on en 
vient à penser qu'il est de première importance 
et d'utilité immédiate de l'attaquer directement. 

Tous les défauts d'ordre pratique de la disci- 
pline universitaire ont été mis en lumière ces 
dernières années; ils peuvent se résumer en 
ceci : l'Université ignore totalement l'Education 
qui est, à proprement parler, la préparation 
morale aux conditions de l'existence. 

Il n'appartient qu'à Y Action française de ratta- 
cher à l'étonnante inconscience, que montre 
l'Université de ce qui est sa fin, le principe 
intellectuel qui lui adonné naissance. 

Lemouvementjacobin, tel qu'il s'est manifesté 
à la fin du xyiii® siècle et tel d'ailleurs qu'il s'est 
continué au xix*" siècle, est, en dernière analyse, 
une tendance au nivellement des conditions 
humaines. 

Ce mouvement va directement à rencontre 
des conditions de l'existence sociale qui tend 
invinciblement à la différenciation des hommes 
par le fait de la spécialisation qui résulte du 
travail et par le fait des inégalités des races et 
des individus. 

Or, l'Université, réalisation révolutionnaire 
dans le possible, forme de vaste administration, 
tend à l'uniformité des Français; premier pas 
vers ridentité. 

Il y a autre chose encore : les « Philosophes », 
traitant de la société, crurent voir le principe 
de l'organisation sociale dans l'exercice de la 
raison, et non dans l'adaptation de l'homme aux 
conditions changeantes que lui impose souve- 
rainement le travail. 



448 l'action française 

Or, le maintien de Torganisation sociale ré- 
sulte non du fait de la Raison, mais de celui de 
TËducation. La Révolution Tignora; et c'est 
pourquoi les Français s'aperçoivent tout d'an 
coup, avec grand scandale et au bout d'un siècle, 
que l'Université a méconnu naïvement son 
rôle : dispenser l'éducation. 

C'est ainsi que l'Université, traître à son rôle 
éducatif et se vouant à une entreprise égalitaire 
occulte, débilite la France; pour partie, la 
survivance du Jacobinisme réside dans le fait de 
l'Université, abstraction faite des doctrines parti- 
culières qu'il peut lui plaire de professer. 

C'est donc, pour la destruction du Jacobinisme, 
une œuvre capitale que de supprimer l'Univer- 
sité ; c'est pourquoi nous devons nous réjouir 
de l'heureuse initiative des Français qui se 
consacrent à la réforme de l'éducation : ne pou- 
vant supprimer d'un trait de plume cette insti- 
tution irréformable, ils se trouvent dans 
l'heureuse nécessité d'édifier à côté d'elle, en 
opposition, l'institution destinée à la tuer, l'E- 
cole nouvelle; car c'est évidemment la frapper 
de la plus sûre façon, que de dresser à côté 
d'elle l'école éducative et appropriée aux 
conditions du siècle. 

Il nous plaît donc de signaler qu'un de nos 
amis, M. Louis Leplat, qui a appris le métier 
d'éducateur auprès de M. Demolins, l'initiateur 
du mouvement, a fondé, avec l'aide de quelques 
amis, une école du genre de celle de M. Demolins, 
école installée au château de Liancourt (Oise) et 
qui sera ouverte à la rentrée d'octodre. 

Nous nous arrêtons sur ce point qui va de soi 



CONTRE l'université 4i9 

mais que nos considérations auraient pu obs- 
curcir, que nos amis ont été poussés à fonder 
leur école, non par la haine de l'Université, — 
ce qui serait légitime, mais insuffisant pour 
faire des éducateurs, — mais par le seul goût 
de dispensera déjeunes Français une éducation' 
véritable, et pour la seule ambition de former 
des hommes. C'est seulement comme observa- 
teurs et idéologues quenous'jugeons qu'ils com- 
battent à côté de nous un même ennemi et que 
nous considérons leur œuvre comme une forme 
localisée, mais nécessaire, de la réaction, qui 
s'accroît en énergie, de l'organisme français 
contre les principes révolutionnaires et leurs 
diverses réalisations en ce xix® siècle qui vient 
de finir. 

OCTAVK TaUXIER. 



UNE JOURNÉE AU CABINET 

DES LIVRES 
A CHANTILLY 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE (1) 

En quelque saison que ce soit, ce coin de 
Chantilly est exquis, mais entre toutes l'automne 
y revét une grâce incomparable. Le charme 
subtilde ce pays, fait de nuances et de finesses, 
s'enrichit de tout cet or que le premier vent 
d'octobre sème sur la forêt. Puis le public a 
déserté et le silence est une part de la beauté 
des choses. 

Chantilly, c'est, dans une atmosphère délicate 
une terre somptueuse comme tout ce Valois si 
caractérisé et si bien disposé pour être le ber- 
ceau de la France 1 

Nul terroir plus jeune, plus charmant et, tout 
À la fois, plus chargé de traditions abondantes. 
Vous ne ferez point dix pas dans ces forêts, 
sans qu'au craquement des feuilles ne viennent 

(1) Chantilly. Le Cabinet des Livres : Manuscrits. 
Tomes I et II. Pai^is, Pion, l^oun-ii et C", 1901. 2 beaux 
volumes in-4', accompagnées d'héliogravures de Dujar- 
din. — Ces deux premiers velumcs du catalogue rai- 
sonné des manuscrits de Chantilly, œuvre posthume da 
duc d'Âumale, ont été mis au jour par lei soins de 
M. Maçon, son secrétaire et collaborateur, aujourd'hui 
conservateur adjoint du Musée Condé. 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 451 

se mêler les voix qui parlent des ombres du 
passé. L'esprit de la France flotte épars sur ces 
étangs et sur ces bois. Il conduisit, jadis, à 
l'époque de la Renaissance, la main des Bul- 
lant, des Ghambiges, architectes du château 
dont il reste ce bijou : la Capitainerie. De nos 
jours, il sut encore inspirer le prince, qui re- 
çut du dernier duc de Bourbon ce domaine mu- 
tilé et le restaura royalement pour en faire un 
reUgimire national. 

Le mot de musée, avec tout ce qu'il équivoque 
de sécheresse et de pédantisme, ne saurait con- 
venir ; à peine celui de rehquaire vaut-il mieux 
à cause de son sens religieux et de sa destina- 
lion sacrée. Car à Chantilly la vie ne se trouve 
point suspendue et en quelque sorte glacée 
comme dans nos bibliothèques ou dans nos 
galeries, mais au milieu de ce décor, d'une 
grâce si animée de futaies et d'eaux vives, 
dans ces appartements habités de souvenirs 
impérissables, les œuvres d'art amoureusement 
réunies par le duc d'Aumale continuent à vivre, 
à nous être amies, accueillantes et douces. 
Même dans ces salles voiUées du rez-de-chaussée 
comprises dans les substructions du vieux châ- 
teau desCondé, les chartes et les archives n'ont 
point ce goût acre de la mort qui éloigne. Ce 
sont les papiers de famille de la France, et les 
plus intimes ! Il y a des instructions à des minis- 
tres, des ordres de bataille, des billets d'amour, 
des lettres tout à fait particulières, sans intérêt 
général, mais si amusantes, comme celle-ci 
qu'Henri IV écrivait à la marquise de Verneui} : 

a Mon cœur, j'ai cuydé crever de mal d'esto- 



452 L'ACnON PRANÇAISB 

mac cette nuyt, soyt d'avoyr mangé trop de 
poysson chez M. de Chartres, ou une colère où 
M. d'Aiguyllon me fyt mettre au soyr en me 
couchant. Je croys que tout y a servy. Cela m'a 
fayt demeurer au lyt plus tard que de coutume. 
Je m'anvays courre le serf, et seré demayn de 
honneur avec vous, encores que nulles de vos 
lettres ne m'ayent témoygné que désyrasyez 
mon retour. Je vous donne le bonjour et un 
mylyon de bésers. » 

D'autres documents de cette collection consi- 
dérable ont un prix plus sérieux pour les sa- 
vants et les historiens; mais quels éclairs dévie 
de telles lignes allument dans le passé! Et 
comme ils nous l'évoquaient, glorieusement, ce 
passé dont nous sommes faits, les Papiers des 
Gondè^ feuilletés dans cette salle de travail aux 
voûtures de pierres blanches qu'égayent des 
trophées de chasse et la chanson des jets d*eau! 

Mais c'est au Cabimt des Livres que vous goû- 
terez les sensations d'art et d'orgueil national 
les plus élevées. Il faut s'y acheminer comme 
vers un sanctuaire. Nulle part ailleurs que chez 
ce Prince de la Maison de France, si sensible à 
toute beauté française, vous ne trouverez réunis 
de monuments aussi précieux des étapes les 
plus touchantes de notre race. Je ne veux pas 
vous parler de cette réunion de tableaux inappré- 
ciable, analysés avec une compétence magis- 
trale par M. Gruyer, mais des manuscrits ren- 
fermés dans les vitrines de cette noble salle 
tapissée des plus belles éditions du monde, 
lieu de prédilection du duc d'Aumale. 

C'était une tradition antique, chez les châte- 



# 
TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 453 

lains de Chantilly, que l'amitié pour les livres, 
comme vous Tattestent ces premières lignes de 
la dédicace d'un joli manuscrit jadis offert au 
connétable de Montmorency par le traducteur 
Nicolas Viole, aumônier du roi : 

« Sachant, très magnanime seigneur, le grand 
et louable vouloir que vous avez envers les 
bonnes lettres, conjoint avec une exquise dili- 
gence pour la conservation d'icelles jusques à 
faire construire une librairie très sumptueuse 
en vostre maison et chasteau de Chantilly, me 
suis ingéré vous faire présent de ce petit extrait 
d'un très élégant livre de Saint Hiérosme, qui 
m'a semblé pour ceste heure fort propre et con- 
venable pour votre librairie... ï> 

Le duc d'Aumale fit revivre la tradition des 
Montmorency et des Gondé avec un éclat excep- 
tionnel. L'amour des livres rend la vie suppor- 
table à un bon nombre de personnes bien nées et 
il fit souvent la consolation de notre prince. Mais 
le plaisir de promener une main voluptueuse sur 
le dos, sur les plats, sur les tranches des plus 
rares ne le guidait pas seul; sa curiosité pour 
toutes les choses de la vieille France, sa passion 
pour la vie nationale le poussaient avec une 
autre force. Il en a recueilli pieusement les 
manifestations les plus hautes et les plus carac- 
téristiques. A feuilleter ces anciens manuscrits 
demeurés si pleins de fraîcheur et de jeunesse, 
vous trouverez non seulement à vous renseigner, 
mais à vous émouvoir. De tels livres solliciteront 
votre esprit et troubleront votre cœur à l'égal 
des souvenirs les plus entraînants de notre 
histoire. 



454 l'action française 

Voici dans sa gaine de velours violet un psau- 
tier du XIII' siècle. Vous lui devez un respect 
infini. Il fut exécuté avec un art merveilleux 
pour Ingeburge de Danemark, femme de Phi- 
lippe-Auguste. Sur la marge du calendrier à la 
date du 27 juillet vous pouvez lire cette mention 
surajoutée : 

a Sexto Kalendas Âugusti, anno Domini 
M* ce** quarto decimo, veinqui Phelippe, 11 roi de 
France, en bataille le roi Othon, et le C* de 
Flandres et le C*® de Boloigne et plusieurs 
autres barons .» 

Et se trouve ainsi commémorée la journée 
d'une répercussion si lointaine dans notre 
Geste : labataiHe de Bouvines! Date doublement 
chère à la reine Ingeburge, et par la gloire jetée 
sur les armes du roi et par le bonheur plus 
intime apporté à elle-même, puisque c'est à 
cette époque que Philippe-Auguste, qui l'avait 
répudiée pour épouser Agnès de Méranie, la 
rappela auprès de lui. 

Tournez les feuillets de ce calendrier. Au verso 
dernier est écrite cette ligne : « Ce psauUitr fid 
saint Loys. » Titre d'une propriété incontestée! 
On éprouve un frisson d'une qualité rare à tenir 
entresesmainslelivreoùpria notre roi Louis IX, 
qui fut un Saint. Ces pages inspirèrent les médi- 
tations du prince qui donna en sa personne Tex- 
pression la plus achevée de l'âge chrétien du 
monde! 

Mais, si puissant, cet intérêt n'est encore 
qu'extérieur! Examinez ces miniatures, 45 ta- 
bleaux dont les sujets sont empruntés à TEcri- 
ture sainte. Ces personnages, tranchant sur des 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 455 

• 

couches d'or si épaisses, si parfaitement bru- 
nies, qu'ils semblent enchâssés dans de vérita- 
bles plaques de métal, ont conservé toute la 
fraîcheur de leur coloris et leur éclat incompa- 
rable. Il faut fixer leur beauté simple, encore 
un peu fruste et maladroite, jamais vulgaire. La 
façon seule dont ils se drapent dénoncerait la 
descendance antique de leur race. Ils s'éveillent 
à la vie, ils ont la noblesse silencieuse d'ancê- 
tres. Ce sont les plus lointains dans notre propre 
famille. Ceux qui les ont précédés étaient Byzan- 
tins on Carolingiens. Eux possèdent un quanl-à- 
soi bien établi. Ils peuvent se dire des Français. 
Ils sont les jumeaux de tout ce peuple nouvelle- 
meot né, et déjà si particulier, étincelant aux 
vitraux de nos cathédrales. Ce saint Théophile, 
que vous voyez faisant foi et hommage au dia- 
ble — a Ego 8um homo iuiis » — puis implorant 
« Madame Sainte Marie qui tout (tollit) la charte 
au diable » et la rapporte à son fidèle pendant 
son sommeil,vous livre l'expression d'une façon 
nationale de sentir. Le culte de la Vierge emplit 
ce XIII* siècle. « La Vierge ouvrit son capuchon 
devant son serviteur Dominique, qui élait tout 
en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, dételle 
capacité et immensité quM contenait et embras- 
sait doucement toute la céleste patrie.» Notre 
Théophile, c'est l'homme passionné facile à 
toute tentation. La reine « pleine de grâces s, 
terreur des démons, le sauve par son interces- 
sion. Sur la terre, la femme a pris, n'en doutez 
pas, une place proportionnée à l'importance 
nouvelle acquise dans la hiérarchie céleste. 
Vous verrez dans quelques années Blanche de 



456 l'action française 

Gastille gouverner au nom de son fils ; la com- 
tesse de Champagne pour le jeune Thibaut; 
celle de Flandre pour son mari prisonnier ; et 
ces femmes aimées, respectées et obéies. Cet 
illuminé de Michelet a tout un chapitre dans ce 
sens. Mais vous n*y trouverez rien que ne vous 
révèlent les enluminures du Psaultier de saint 
Louis!... 

Ce livre figura, t— dit le Catalogue des manus- 
crits de Chantilly — dans les inventaires et étals 
du trésor de la couronne jusqu'en 1408. En 
1420 il est porté manquant ; on perd sa trace. Il 
s'égare durant les troubles qui précèdent l'occu- 
pation anglaise] de Paris et reparaît en Angle- 
terre au xvir siècle. L'ambassadeur de France l'y 
achète et le cède en 1649 au premier président 
de Mesmes. Cette cession est constatée dans une 
note autographe en tête du volume, qui ne sort 
plus de la famille de Mesmes jusqu'au jour où 
Paul-Albert de Mesmes, dernier comte d'Avaux, 
le lègue en 1812 au comte de Puységur. Un 
mariage le fait passer au comte de Lignac. En 
1892, il entre dans le cabinet des Livres de 
Chantilly. 

Il y repose aujourd'hui auprès du deuxième 
volume d'un petit bréviaire franciscain, compo- 
sé un siècle plus tard, pour une autre reine de 
France, Jeanpe d'Evreux, femme de Charles le 
Bel. C'est un petit in-quarto relié de velours vio- 
let, pour lequel le duc d'Aumale a fait faire par 
Froment-Meurice un étui couvert de peau de 
truie et orné d*une plaque en vermeil aux armes 
de France et d'Evreux. Elles forment, ces armes, 



{ 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 457 



un écu d'émail souteou par deux anges d'ar- 
gent, que dessina Luc-Olivier Merson. 

Le manuscrit est calligraphié sur du vélin 
d'une extrême finesse. L'écriture est à elle seule 
un chef-d'œuvre parfait. Il se dégage de son bel 
ordre un charme et une volupté pour l'œil et 
pour Tintelligence. Le copiste a employé deux 
types de grosseur différente : le plus fort pour 
les psaumes, les hyornes, les oraisons, les ca- 
pitules et les leçons; l'autre, plus petit, pour les 
versets, les répons, les antiennes et diverses in- 
dications liturgiques; tous deux également re- 
marquables de régularité et d'élégance. Dans 
la plupart des initiales ordinaires sont alterna- 
tivement répétées les armes de France, celles 
de Navarre et celles d'Evreux. 

Les grandes initiales sont ornées de figures, 
et de ces lettres partent des rinceaux. Ils cou« 
rent gracieux et sobres le long des marges la- 
térales et dans l'espace réservé au milieu des 
pages entre les deux colonnes d'écriture. Mais 
ce qui m'a fait vous ouvrir ce livre, c'est une 
centaine d'enluminures n'ayant pas plus de 
34 millimètres de haut sur 23 de large, tableaux 
si petits, si resserrés et si denses d'impression l 
Ils sont peints la plupart en grisaille sur des 
fonds d'or et de couleur. Leurs minuscules per- 
sonnages appartiennent à la famille de ces saints 
et de ces vierges du psautier d'Ingeburge. 

Mais un siècle s'étant écoulé, combien leur 
type s'est adouci, fondu, épuré ! Leur attitude 
n'a plus cette humilité penchante, cette gau* 
chérie aimable mais monotone. Les gestes se 
diversifient et se décident. Surtout,quel progrès 

ACTION FRANC. — T. V. 3i 



458 l'action française 

social est réalisé I Ces gens savent que pour vivre 
il est nécessaire de s'appuyer les uns sur les au- 
tres. Ils se groupent, ils se regardent entre eux 
au lieu de nous implorer. Déjà une certaine psy- 
chologie de la foule est en germe dans le cerveau 
du peintre, mieux renseigné aussi sur Tana- 
tomie deThomme et le mécanisme de ses mou- 
vements. 

Laissez passer quelques années, nos artistes 
entrevoir l'antiquité, et voici le chef-d'œuvre 
des enlumineurs français. C'est le début du 
xv^ siècle ; cet art atteint son apogée dans les très 
riches Heures que faisaient Pol et ses frères^ histariez 
et enluminez pour le duc de Berry, frère de 
Charles V. 

Ce petit in-folio, relié en maroquin rouge aux 
armes de Spinola et de Serra, enfermé dans une 
cassette recouverte d'une plaque d'argent cise- 
lée par Wochte, est proprement le joyau de la 
collection et une des merveilles de notre art 
national. 

Le duc d'Aumale racontait ainsi son acquisi- 
tion, dont il s'enorgueillissait entre toutes : 

« Au mois de décembre 1855, je quittais 
« Twickenham pour aller faire visite à ma mère, 
<c alors malade à Nervi, près de Gènes. Panizzi 
« m'avait mis en mesure de voir un manuscrit 
u intéressant, qui lui était signalé par un de ses 
« amis de Turin. Et je fis connaissance avec les 
u Heures du duc de Berry ^ déposées alors dans 
« un pensionnat de jeunes demoiselles, villa 
a Bellavicini, banlieue de Gènes. Une rapide 
« inspection me permit d'apprécier la beauté, 
« le style, l'originalité des miniatures et de 



TROIS JOYAUX DE UBRAIRIE 459 

« toute la décoration. Je reconnus le portrait du 
« prince, ses armes,le donjon de Yincennes, etc. 
« On me dit, suivant l'usage, que les compéti- 
« teurs étaient sérieux; je ne répondis rien à 
il cet avertissement qui me semblait banal et 
« qui était cependant plus fondé que je ne pen- 
ce sais. Mon parti était pris et je mis l'affaire 
« entre les mains de Panizzi. Au bout d'un mois 
« le livre d'Heures avec miniatures portant sur 
« la couverture les blasons de Serra etSpinoIa 
« de Gènes (ainsi défini dans le reçu) était dans 
a ma possession, cédé par le baron Félix de 
« Margherita, de Turin, qui le tenait lui-même 
« par héritage du marquis Jean-Baptiste Serra, 
« pour la somme principale de 18.000 francs.En 
o ajoutant 1.280 francs, commissions, frais 
« d'expertise et d'expédition, on arrive au prix 
« total de 19.280 francs que j'ai réellement 
« déboursé. » 

Et c'était là une excellente affaire. La valeur 
de ce manuscrit est inappréciable. Le duc d'Au- 
male dit dans la notice composée de sa main : 

<c Ce livre tient une grande place dans This- 
« loire de Tart, j'ose dire qu'il n'a pas de rival. 
« Depuis ce soir d'hiver déjà si lointain (1856) 
« où, dans notre asile de Twickenham, ma 
a femme le retirait de la casseita foderat-a di 
« veîluto qui en avait reçu le dépôt à Gènes, il a 
<c été présenté à de grands érudits, à de 
« savants et délicats critiques, à commencer par 
« Antonio Panizzi, l'organisateur du British 
« Muséum, et le D** Waagen, du Musée de Berlin, 
tt qui en ont eu la primeur, jusqu'au plus com- 
« pètent de tous les juges, mon éminent confrère 



i 



460 l'action française 

« Léopold Delisle, qui lui a consacré quelques 
<c pages magistrales. » {Oazettê des Beaux- Art^^ 
1884.) Et il est bien certain que la découverte et 
la divulgation de ce manuscrit furent une révé- 
lation pour les historiens de l'art français. 

Ce Jean,ducde Berry,comte de Poitou etd'Au- 
vergue, pour qui le livre fut écrit et peint, était 
fils du roi Jean II et de la reine Bonne de Luxem- 
bourg . Il naquit à Vincennes en 1340 et mou- 
rut à rhôtel de Nesle à Paris en 1416. Il fut 
enterré dans la Sainte-Chapelle de Bourges,cons« 
truite sur ses ordres. Vous trouverez sa statue 
dans la crypte de la cathédrale. Nous n'avons 
pas à apprécier son rôle politique ; il fut le pro- 
tecteur empressé des arts et des lettres. Il ai- 
mait à faire construire des églises et des châ- 
teaux ; il avait la curiosité des collections. 
Celles qu*il a réunies nous sont connues aujour- 
d'hui et font notre admiration. Ses manuscrits 
conservés dans nos bibliothèques y sont consi- 
déré comme des trésors. Chantilly en possède 
six, mais la beauté d'aucun n'est comparable à 
celle des Heures. 

Il faut indiquer la descendance du duc de 
Berry pour suivre la destinée de'notre manuscrit. 

Le prince mourut sans [laisser de fils. Sa 
fille Bonne épousa Amédée le Roux, premier 
duc de Savoie,en 1372. Elle devint veuve en 139U 
Elle avait déjà un fils, Amédée VIII ; il fut non 
seulement duc de Savoie, mais pape. Elle eut 
encore une fille qui naquit posthume (1393). Ren- 
trée en France, elle épousa, son veuvage écoulé^ 
Bernard, comte d'Armagnac. Elle mourut à Cariai 
en 1435. 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 461 

a On s'accorde, écrit le duc d'Aumale, et c'est 
le sentiment de M. Delisle, à retrouver notre 
livre dans Tinvenlaîre dressé après le décès du 
duc de Berry sous l'intitulé suivant : 

« Item en uns layette^ plusieurs mhiers d'unes 
« très riches heures que faisaient Pal {Paul de 
« Limbourg) et ses frhres très richement historiés et 
« enluminez. » (Inventaire dressé en 1416 après la 
mort du due de Berry pour V exécution de son testai 
ment et aujourd'hui conservé àla Bibliothèque Sainte" 
Geneviève,) 

« Cette « layette » d'Heures, dont le texte 
était entièrement écrit | et dont la décoration 
était en partie terminée, dut être comprise 
dans la part d^héritage affectée k la petite-fille 
du duc de Berry. En tout cas, elle passa les 
monts et, dans la seconde moitié du xv* siècle, 
par delà les Alpes, les enluminures furent com • 
plétées par les soins des descendants du pre- 
mier possesseur. 

• En effet, au folio 75, premier des Heures 
de la Croix, un de ceux qui furent décorés en- 
viron 70 ans après les histoires de Pol et de ses 
frères ou compagnons, nous trouvons, au mi- 
lieu d'un paysage assez piémontais de lacs et 
de collines boisées, un prince et une princesse à 
genoux. Au*dessus de ces portraits sont acco- 
lés les écus de Savoie et de Montferrat. De la dis- 
position des armoiries il résulte que les per- 
sonnages représentés sont Charles le Guerrier, 
duc de Savoie, né en 1468, et Blanche de Mont- 
ferrat, qu*il avait épousée en 1485. Blanche 
était fille de Guillaume YII, marquis de Mont- 
ferrat, mort en 1483, et d'Elisabeth de Milan. 



46â l'action française 

Guillaume VII était fils de Jean- Jacques Paléo- 
logue, marquis de Montferrat, mort en 1445, et 
de Jeanne de Savoie. Or Jeanne de Savoie était 
fille posthume d'AmédéeVII,le Roux,premier due 
de Savoie, et de Bonne deBerry, mariée en 1372, 
ce qui explique la transmission du manuscrit. 

a Pendant plus de quatre cents ans notre 
volume ne quitta guère les environs de la Savoie 
et de Montferrat. Il passa dans la maison du 
célèbre banquier et capitaine Spinola, dont les 
armes furent frappées surla reliure du xvi* siècle. 
Plus tard la ^na fut recouverte par les 
armes de Serra. Nous avons vu que je le tiens 
deThéritier du marquis J. B. Serra... » 

Le duc d'Aumale donne de son livre celte des- 
cription : 

« Le texte, écrit en belle gothique de forme, 
d'une seule et môme écriture, comprend, après 
le calendrier et l'Extrait des quatre évangiles, 
les heures de la Vierge, les sept psaumes de la 
pénitence, les litanies des Saints, les heures de 
4a Croix, celles du Saint-Esprit, TOfiice des 
Morts, les heures de la Passion, diverses mes- 
ses et offices pour les sept jours de la semaine, 
Noël, les dimanches de Carême, de la Passion, 
de Pâques, les jours de TAscension, de la 
Pentecôte, de la Trinité, de TAssomption, les 
messes de la Vierge, de l'Exaltation de la 
Sainte-Croix, de la Saint-Michel, de la Tous- 
saints, des Morts, de la Saint-André, de la Pu- 
rification. Les rubriques sont en rouge, elles 
ne sont pas terminées. Sans compter une pro- 
fusion de lettres ornées, décorées de fleurons, 
d'emblèmes, de figures, quelques-unes très 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 463 

■ ■ r^ 

poussées, notre volume contient 66 grandes en- 
luminures et 65 petites à quart de page. Sur ces 
nombres, 44 grandes et 27 petites sont contem- 
poraines du duc de Berry. Les autres 22 grandes 
et 38 petites appartiennent au temps où le 
manuscrit était dans la possession des princes 
de Savoie. Entre ces deux groupes de peinture, 
l'écart est de 70 ans environ ; au point de vue 
deTart, on nesauraitapprécier la distance qui 
les sépare » 

De celte différence, les Français doivent s'enor- 
gueillir. Ce qu'étaient ce Paul de Limbourg 
et ses frères ou compagnons, nous l'ignorons. 
Le duc de Berry, très curieux de ces enlumi- 
nures qui représentaient alors la fleur de l'art 
et de la grâce, envoyait les pages de ses manus- 
crits à illustrer aux quatre coins de la France 
et jusqu'en Flandre, en Allemagne et en Italie. 

L'influence italienne est très sensible dans nos 
miniatures. Certaines compositions sont visible- 
ment inspirées de tableaux connus. Au feuillet 
141, vous trouverez une vue cavalière de Rome. 
Vous reconnaîtrez l'enceinte de la cité, les édi- 
fices, le cours du Tibre avec ses ponts tels que 
les a reproduits Taddeo di Bartolo sur les mur» 
de la chapelle du Palais de la Commune à 
Sienne. L'orienlationest la même, l'analogie est 
complète, avouait le duc d'Aumale. Toutefois, 
disait-il, les variantes sont assez importantes 
pour prouver que l'enlumineur du manuscrit 
n'a pas copié servilement le peintre toscan, s'il 
ne Ta précédé. 

Le prince signalait encore cette Purification de 
la Vierge qui ressemble d'une manière si frap- 



n 



464 l'action française 

pante, par Tordonnance et les détails d'exécu- 
tion, à la fresque peinte parTaddeo Gaddi sur 
les murs de la chapelle Baroncelli à Santa-Croce 
de Florence. Le duc d'Aumale rappelait,d'après 
Orlanzi, que plusieurs disciples de Taddeo se fi- 
rent miniaturistes. Si les nôtres n'étaient point 
Italiens, ils connaissaient fort bien l'Italie ! Outre 
notre vue cavalière, et les réminiscences de 
Taddeo, ce grand tableau, placé sur deux 
pages au milieu de la litanie des Saints et figu- 
rant le miracle de saint Grégoire lors de la 
grande peste de Rome,le démontre parfaitement. 
« Le pontife conduit la procession le long des 
murs; la mort frappe encore quelques-uns de 
ceux qui le suivent. L'ange exterminateur appa- 
raît sur le môle d'Adrien, il remet au fourreau 
son épée sanglante. On entend un chœur céleste 
qui entonne : Eegina cœli, lœtare^ quia quem m«- 
ruistiporiare resurraxit^ sicut dixit^ alléluia.' Et de 
sa voix sonore, les bras levés au ciel, le pontife 
répond : Ora pro nobis, alléluia ! » Le fond devant 
lequel se déroule cette théorie, c^est, outre le 
Môle baptisé dés ce jour Château Saint-Ange, 
les murs de Bélisaire, le Vatican, et, parmi les 
campaniles, ces châteaux du moyen âge aujour- 
d'hui disparus. 

Mais ce n'est pas seulement sur l'Italie que 
les peintres du duc de Bcrry se trouvaient heu- 
reusement renseignés I Voyez cette exaltation 
de la Sainte Croix : sur un fond bleu strié d*or 
s'élève la croix byzantine à deux branches d'or 
chargé de pierreries. Abritée par un édicule de 
style romain et de couleur claire, elle est placée 
sur un autel recouvert d'une nappe à croisettes 



. TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 465 

rouges bordée de bleu et d'or. Des pièces de 
monnaie sont jetées sur Tautel. Deux sages le 
gardent, l'un vêtu comme un père du désert, 
l^autre comme un nécromancien. Il est coiffé 
d'un bonnet pointu et porte un ostensoir d'or 
chargé de reliques ou de morceaux de la vraie 
Croix. A gauche se tient l'empereur Constantin, 
et s'agenouille sa mère l'impératrice Hélène, 
habillée d'un somptueux costume de voyage. 
Un eunuque noir raccompagne. Sur la droite il 
y a trois moines nègres vêtus de bure noire. 

L'ordonnance et la composition de ce tableau 
donnent vraiment une impression d'Orient.Tous 
ces personnages ont un air lointain, un aspect 
presque exotique. Ces moines nègres sont à coup 
8ûr des Abyssins. Ils en ont le type absolument 
caractérisé. Le prince faisait observer : « A 
bien d'autres pages on peut se convaincre que 
certains décorateurs de notre volume avaient 
des notions assez complètes sur les costumes, les 
usages et les physionomies d'Orient. Ëtaient-ils 
instruits par ouï-dire? Avaient-ils sous les yeux 
des croquis rapportés de Venise ou d'ailleurs? » 
Le souci d'une vérité locale les poursuivait. Nous 
les voyons souvent donner aux apôtres le profil 
juif très accentué. Mais ce sont des détails! A 
côté de l'influence italienne, nos peintres su- 
bissaient,et très fortemeut,rinfluence flamande ; 
vous le noterez au réalisme de tous nos tableaux. 
Que conclure? 

L'intitulé d'inventaire nous dit : Paul de Lim- 
bourg était aidé de frères ou de compagnons. Il 
pouvait employer des Italiens, des Flamands ou 
des Français qui avaient travaillé avec un Taddeo 



466 L'ACTION FRANÇAISE 

Gaddi, par exemple. Dans toutes ces miniatures 
dont l*époque est précisée par les armes de 
France (1), on reconnaît des mains différentes 
et plusieurs u faire » bien distincts. Mais quoi? 
Un même esprit règne. Et voici Tessentiel : cet 
esprit diffère de celui qui inspira les peintres 
italiens ou flamands du xiv*^ et du xv" siècle. Si ce 
particularisme est le fait de Paul de Limbourg 
ou le résultat inconscient des influences am- 
biantes, peu importe I La recherche des auteurs 
de ces miniatures, c'est une préoccupation toute 
moderne.Ces peintures ne rendent pas Texpres- 
sion d'un rêveparticulier,maia la vision de cette 
élite qui dans tous les siècles constitue la con- 
science nalionale. Cette vision, s'éloignant de 
Tallemande, de l'italienne, paraissant directe- 
ment inspirée par la finesse des ciels de France, 
par l'abondance ordonnée de ses paysages, par 
toute sorte de suggestions locales, nous devons 
la qualifier de française. L'archéologie, quelle 
science froide et vaine si nous la pratiquons par 
elle-même I Mais quel passionnant intérêt nous 
y prendrons si elle nous compose la description 
de Tunivers tel qu'il apparut aux plus nobles de 
nos pères! Voyez dans nos miniatures la France 
du xv* siècle î Ne vous y trompez pas, la con- 
science nationale n'est point la somme de toutes 
les pensées brutales ou informes écloses dans 
les cerveaux de tous les citoyens; mais un petit 
nombre de bons esprits en créent la formule. On 

(1) Les fleurs de lys sont tantôt en nombre, tantôt te- 
duites à trois; ce môlanpje dénote le moment de la trans- 
formation des armes de France, soit les dernit-res années 
du XIV* siècle et les premières da xv. 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 467 

risque peu d'errer en se représentant l'âme de 
nos aïeux d'après les personnages du psautier 
de saint Louis, du bréviaire de Jeanne d'Evreux 
et d'après leurs descendants directs, les dames 
et les seigneurs de Paul de Umbourg. Suivez 
dans ces miniatures le développement d'une 
race ! Si nous avons glorifié les progrès accom- 
plis dans le bréviaire de Jeanne d'Evreux, nous 
reconnaîtrons un concept de beauté supérieur 
dans les miniatures du livre d'Heures! Un infini 
a été franchi en l'espace de quelques années. La 
vertu insigne de la race n'eût point suffi à un tel 
labeur. Admirons sans réticences le secours ap- 
porté par sa sœur latine, l'Italie; elle contri- 
bua à lui enseigner les antiques. Notre France 
possédait des beautés, elle ne savait point les 
mettre en valeur; l'antiquité lui révéla le moule 
où les couler. L'Italie lui apprit à jouir des bel- 
les formes. 

En tête de notre calendrier, ces femmes aux 
chairs blondes, et d'un tour de rein si volup- 
tueux qu'un reste de barbarie tatoua des signes 
du zodiaque, ne vous annoncent-elles pas ces 
trois Orâces de Raphaël que vous pourrez con- 
templer au Santuario? A de tels êtres il ne tient 
plus à notre complaisance de donner la vie. 
Florissante et riche, elle coule dans leurs veines. 
Ce ne sont plus des fictions et nous sortons de 
la symbolique scolastique. 

Enchâssés dans leurs fonds d'or, les saints et 
les saintes du psautier de saint Louis, à peine 
échappés à la masse d'où on les tira, nous ten- 
daient des mains suppliantes pour que nous leur 
prêtions un peu de nos émotions. Détachés de 



468 l'action française 

leurs grisailles, tous ces figurants du bréviaire 
de Jeanne d*Ëvreux nous touchaient par ce sen- 
timent social qu'ils exprimaient en s'appuyaot, 
si confiants les uns sur les autres. Encore qu'im- 
personnels, nous applaudîmes leur concert. 
Maintenant paraissent des individus! 

N'exagérons pas leur mérite absolu. Ce sont 
des enfants auprès des créatures d'un Vinci on 
d'un Tiepolo. Mais l'art du miniaturiste ne dé- 
passera pas la mesure donnée par nos person- 
nages. Dans l'épanouissement de leur grâce, 
savent-ils autre chose que se réjouir de vivre 
dans ces fins paysages du centre de la France 
où s'élevaient les châteaux du duc de Berry, ou 
9*afniger des supplices imaginés par delà la 
mort comme le châtiment des voluptueux? 
Mais n'est-ce pas déjà admirable de leur voir 
goûter avec tant d'allégresse des sensations 
aussi variées, le charme d'un corps de femme 
svolte et nacré, les architectures pittoresques, 
la poésie toujours renouvelée des saisons, 
Tordre du monde et l'explication tbéologique 
des choses? Qu'ils ne méditent point, qu'ils ne 
cherchent point à se créer leur univers, com- 
ment leur en vouloir! 

Le voici, à la première page de son livre, ce 
duc de Berry àlafois barbare et cultivé, l'amou- 
reux d'Ursine, qui fit parsemer son écusson, 
(( semé de France à la bordure engrelée de 
gueules », de petits ours et de cygnes blessés, 
en souvenir de son amour, le capitaine vain- 
queur, le gouverneur concussionnaire, le tyran 
dont les Parisiens brûlèrent l'hôtel, le prince 
traître à son pays ! Il est assis c le dos au feu, le 



r 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 469 

ventre à table », disait le due d'Âumale, sous 
un dais de pourpre. Il est coitîé duo bonnet de 
fourrure, habillé d'une longue robe bleue four- 
rée et brodée d'or. Dans la salle, tendue de ta- 
pisseries où sont représentées des actions de 
guerre, des lévriers et une foule de serviteurs, 
écuyers tranchants, valets du gobelet, l'en- 
tourent. Au bout de Testrade, un cardinal: s'as- 
sied humblement, tandis qu'un chambellan, se 
présentant avec sa chaîne et son bâton d'office, 
l'invite à s'approcher. Notre imagination n'a 
point à intervenir. Tous ces gens vivent, se 
gaudissent de la vie qui leur est donnée, et se 
préparent à la fêter! 

Et dans quels splendides décors ! Pour illus- 
trer leur calendrier, nos miniaturistes ont placé 
les scènes les plus propres à. symboliser chaque 
mois de l'année, devant des palais dont nous 
identifions un certain nombre. Ce sont d'abord 
les deux grandes demeures des Capétiens à 
Paris : le Logis du Roi et le Louvre, — le Louvre 
de Charles V avec ses façades, ses flancs, sa 
grosse tour de laquelle mouvaient tous les fiefs 
de France, ses toits ouvragés, ses pennons 
d'azur fleurdelysés, ses murs d'enceinte, à tou- 
relles et à poternes 1 

Plus anciennement habité que le Louvre, le 
« Logis du Roi », devenu notre Palais de Jus- 
tice, nous montre sa façade intérieure dont il 
ne reste plus trace aujourd'hui. Allais au fond 
oo reconnaît les deux tours dites de la Concier- 
gerie, avec le bâtiment qui les touche, le BefTroi 
et la Sainte-Chapelle. Sur les bords du bras de 
riyière enveloppant Tile du Palais, des paysans 



470 l'action française 

font les foins. Et combien ces témoignages de la 
vie rustique du peuple de France au pied de ces 
cliàteaux sans pareils nous sont précieux ! Ces 
travailleurs ont la même allégresse que leurs 
seigneurs. Sans doute' ils endurent, sous ce 
règne en particulier, de grands maux. Mais, 
comme nous en priait jadis M. Anatole France, 
n'assombrissons pas à plaisir nos antiquités na- 
tionales. « De tout temps la France fut douce à 
ses enfants ; le paysan de Tancien régime avait 
ses joies : il y chantait. » 

Allègrement, on taille les vignes devant la for- 
teresse de Lusignan sur la Vienne. La moisson 
se fait devant le château de Poitiers, bâti en 
forme de triangle entre le Clain et la Boivre. Aa 
mois d'août, c'est Etampes, dont il n'existe plus 
qu'une vieille tour, dévorée chaque année par 
les froids et par les pluies. En septembre, on 
vendange sous les murs de ce château de Bicê- 
tre, si léger, si élégant dans sa masse; les Pari- 
siens, outrés contre le duc de Berry, le brûlè- 
rent en même temps que l'hôtel de Nesle (1411). 
Devant le donjon et les sept tours carrées de 
VinceDnes, entrevus au-dessus d'une épaisse 
futaie de chênes, sonne l'hallali du sanglier; 
c'est là une des plus vigoureuses compositions 
du livre; les veneurs ont grande allure, mais 
les chiens surtout, les chiens qui coiffent le san- 
glier, si joliment découplés, donnent une vi- 
vante impression de souplesse, de force aisée. 

Dans le corps du volume, à la scène de la ten- 
tation, vous serez séduits par l'aspect de ce 
château d'un blanc éclatant, tout en dentelle de 
pierre avec ses tours à étages ajourés, sa flèche 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 471 

élancée, sa toiture de fer, ses pennons aux 
armes de Berry. C'est Mehun-sur-Yévre où le 
duc avait son trésor. Et vous découvrirez en 
feuilletant le manuscrit bien d'autres coins de 
celte France du xv*' siècle fleurie de monuments 
incomparables. 

Dans le tableau de la Présentation, la Vierge 
enfant gravit les marches de la cathédrale de 
Bourges, reconnaissable à ses lignes, à son élé- 
vation, à la couleur de son gris-rouge de Stras- 
bourg. 

Sur le chemin de Paris à Saint-Denis, les 
Mages s'avancent, guidés par l'étoile ; ils se ren- 
contrent près d'un des édicules élevés par 
Charles V pour les pèlerins ; dans le fond de la 
ville, Notre-Dame et la Sainte-Chapelle émer- 
gent de l'amas des toits, et sur des hauteurs on 
aperçoit la tour de Montlhéry et l'abbaye de 
Montmartre. 

Enfin vous reconnaîtrez aisément le Mont 
Saint-Michel, tout le détail de la Merveille^ des 
maisons, des murailles et l'immense grève où 
surgit Tombelaine. 

Décors précis où revit notre pays! Mais ils 
ont encore la douceur de la France, ces paysages 
paradisiaques où Paul de Limbourg a placé 
Adam et Eve, une Eve si fine, si fragile, d'une 
grâce si chancelante, et d'une si aimable confu- 
sion après la faute ! 

Et qu'importent les visages juifs dans les scè- 
nes de la vie du Christ! Le bel ordre, l'harmo- 
nie introduits par nos miniaturistes, c'est tout 
le génie latin et français. Cette France si catho- 
lique et frondeuse à la fois devait bien concevoir 



1 



472 l'action française 

ainsi cet enfer peuplé de tonsurés, ce grand air 
de bonté et de pardon qu'on voit au Christ re- 
présenté dans la nuit au Jardin des Oliviers. A 
la voix de Jésus tous se sont prosternés, lui 
seul reste debout et son nimbe d*or brille dans 
l'obscurité. Cette enluminure est, avec celle 
des Ténèbres, une des plus saisissantes du 
volume. Elle inspira un jour à Renan, aimait 
à rappeler le duc d'Aumale, une véritable 
homélie. 

Mais voici une page d'un tour exquis. Elle 
représente le couronnement de la Vierge. Sur 
un de ces fonds bleus dont le secret est perdu, 
le Christ, drapé dans une longue robe jaune et 
lilas, recouverte d'un épais manteau bleu à ga* 
Ions d'or, accueille sa mère agenouillée sur des 
nuages que portent des anges. Un long vête- 
ment rouge couvre la robe blanche de la Vierge. 
Elle est nu-téte. La couronne, le voile portés 
par les chérubins se confondent dans l'azur du 
ciel, où l'on distingue à peine d'autres 
chérubins soutenant au-dessus du Fils des éta- 
ges de couronnes. Dans les coins, des anges et 
des saints sont en extase. Le Christ blond, la 
Vierge et toutes les figures sont d'une délica- 
tesse infinie. Mais la seule symphonie de ces 
couleurs est une volupté qui fait pressentir le 
divin. 

Cette miniature formerait un contraste com- 
plet avec une des suivantes : la Chute des An- 
ges, composition savante, philosophique et sé- 
vère, si une combinaison de tons analogues ne 
rapprochait impérieusement leur beauté. Ici 
domine l'imposante ligure de la Sainte Sagesse, 



j 



TROIS JOYAUX DE LIBRAIRIE 473 

de rEternel qui prononce la déchéance des in- 
dignes. Au-dessous de son trône, les puissances 
célestes se tiennent en armes. Les chaires d'or 
qu'occupent les Anges se vident sur un signe 
du Très-Haut. Lucifer, précipité, couronne en 
tête, prend feu en touchant la terre; les anges 
détrônés, comme lui enveloppés dans leurs lon- 
gues robes bleues, se détachent sur les demi- 
teintes du ciel graduées depuis le saphir le plus 
sombre jusqu'à Tazur défaillant. Leurs grappes 
ondulantes se déroulent en descendant vers la 
terre dans un ordre tragique. 

£t vraiment, auprès de cette abondance, de 
cette souplesse, un Giotto vous paraîtra sec et 
étriqué I 

Certes toute cette humanité s'en tient encore 
à s'émouvoir des légendes imposées, mais de 
quelle grâce et de quelle noblesse elle les pare ! 

Pour franchir un nouveau stade de l'évolu- 
tion, il faudra trouver un nouvel art, s'affran- 
chir de la technique et des contraintes de la mi- 
niature. Nous les pouvons juger sur notre livre. 
Des rinceaux, des vignettes inachevées nous 
laissent entrevoir le procédé des miniaturistes. 
Toutes ces compositions étaient d'abord fine- 
ment dessinées au crayon, puis enluminées en 
teintes plates, ombrées ensuite. Paul de Lim- 
bourg et ses compagnons, divinement inspirés, 
savent à fond leur métier. On ne les dépassera 
pas ; mais leur école se perpétue. Il faut chercher 
leur tradition non pas dans les miniatures de la 
deuxième époque de notre volume, mais dans les 
JET^^uraj^enluminéesparJeanFouquetpour Etienne 
Chevalier. Détachées du manuscrit, elles sont 

ACTION FRANC. «- T« Vi 32 



474 l'action française 

conservées à Chantilly dans le Santuario. Elles 
ne font pas partie du Cabinet des Livres. Que 
pourrais-je en dire du reste après Texcellent 
travail de M. Gruyer? Derrière Fouquet com- 
mence la décadence de l'art négligé de Tenlu- 
minure. Il reparaît élégant, harmonieux, mais 
prosaïque, écrit le duc d'Aumale, dans la Ouerre 
GalUque elles IWoades^ subissant l'influence des 
Clouel, des Corneille de Lyon, toujours fran- 
çais, même sous la signature de Godefroy le 
Batave ou de Nicolo dell' Abbate, et confondu 
dans l'école de Fontainebleau. 

Les derniers beaux manuscrits français sont 
l'œuvre de Jârry,ft froid, conventionnel,mais cor- 
rect et majestueux comme le grand roi son con- 
temporain ». Le Cabinet des Livres en possède 
plusieurs : les Bénédictines FonfificaleSy qu'il 
écrivit en 1662, un in-folio relié de maroquin 
rouge aux armes do Godet des Marais, évéque 
de Chartres et confesseur de Mme de Maintenon ; 
Les Freces BibUcœ, les Exercices du Chrétien^ les 
Prières dévotes^ les Prières de VÉqlise pour lea 
mourants, les Litanies du Saint Nom de Jèaus, du 
Saint' Sacremenf et de la Vierge, Mais tant d'autres 
merveilles de librairie me resteraient à citer! 
Le Livre d'Heures du Connétable, que vient 
d'acquérir l'Inslilul, le Psautier d'Ëléonore de 
Bourbon, le Sacramentaire de Lorsh, le Bré- 
viaire de Mme de Beaujeu, (ille de Louis XI et 
régente de France, ces Oraisons écrites par 
Rousselet, ces traductions d'Aristole par Nicole 
Oresme, calligraphiées sur vélin du xiv* siècle, 
ces Consolations de Boèce traduites par Jean 
de Meun, ce livre du Gouvernement des Princes 






TROIS JOYAUX DE UBRAIRIE 475 

de Machiavel, et cet exemplaire d'Erasme pré- 
senté à Catherine de Médicis pour servir à Tédu- 
cation de ses fils, que Ton ne saurait feuilleter 
sans émoi ! 

Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, 
quelles joies intellectuelles trouverons-nous à 
parcourir ce catalogue entrepris par le duc 
d'Aumale et si savamment achevé par M. Maçon? 
Les titres de noblesse les plus relevés de 
Fesprit humain y sont énumérés et illustrés. 

Rien ne vaut pour prolonger et faire revivre en 
nous le charme religieux de ce Cabinet des 
Livres qu'on ne quitte pas sans déchirement, 
comme la lecture de ces deux gros volumes 
édités si luxueusement par la maison Pion... 

...Tandis que nous traversons solitaires la 
forêt où sonne un lointain appel de trompe et la 
pelouse envahie d*ombre, s*exalte en nous la 
mémoire de ce prince qui choisit avec tant de 
bonheur cet asile pour y abriter les témoi- 
gnages de nos gloires, tant de beaux livres, des 
toiles hors de pair autour de Tépée du Grand 
Condé, de ce prince qui sut refaire de Chantilly 
dans notre «iècle un centre de conscience fran- 
çaUe! Et ce ciel d'automne alangui au coucher 
du soleil pousse à leur pleine intensité les 
images du passé. Puisse-t-il, si vivace, nous 
insufller de nouveau son âme dont la beauté 
n'est point abolie ! 

Lucien Corpechot. 



NOS MAITRES 



AUGUSTE COMTE 

CONSERVATEUR (l; 

Les dignes théoriciens doiven 
systématiqaement consacrer la sa> 
gesse spontanée des meilleurs pra- 
ticiens de tous les temps, en recon- 
naissant que, aujourd'hui comme 
toujours et même plus que jamais, 
il n'existe au fond que deux partis 
réels : celui de l'ordre et celui du 
désordre: les conservateurs et les 
révolutionnaires. 

A. C, 1851. 

Une vaine métaphysique, se sen- 
tant incapable d'aborder sérieuse- 
ment l'immense question de l'ordre, 
avait même tenté de Tinterdire, en 
imposant matériellement on respect 
légal pour les dogmes révolution- 
naires que toute doctrine vraiment 
organique doit préalablement cx> 

dure. 

A. C, 1S52. 

Le capital. 

Le travail positif, c'est-à-dire notre action 
réelle et utile sur le monde extérieur, constitue 
nécessairement la source initiale, d'ailleurs 
spontanée ou systématique, de toute richesse 
matérielle, tant publique que privée. 

(1) Sous ce titre, un des* exécuteurs testamentaires 
d'Auguste Comte, M. Léon Kuhn a publié en 189S (Le 
Soudier, éditeur) le livre que désiraient depuis longtemps 
les véritables positivistes. Rien ne pouvait mieux serTir 



NOS MAITRES 477 



Car, avant de pouvoir nous servir, tous les 
matériaux naturels exigent toujours quelque 
intervention artificielle, dût-elle se borner à les 
recueillir sur leur sol pour les transportera leur 
destination. 

Mais, d'un autre côté, la richesse matérielle 
ne comporte une haute efRcacilé, surtout sociale, 
que d'après un degré de concentration ordinai- 
rement supérieur à celui qui peut jamais résul- 
ter de la simple accumulation des produits suc- 
cessifs du seul travail individuel. 

C'est pourquoi les capitaux ne sauraient assez 
grandir qu'autant que, sous un mode quelconque 
de transmission, les trésors obtenus par plu- 
sieurs travailleurs viennent se réunir chez un 
possesseur unique, qui préside ensuite à leur 
répartition eflective, après les avoir suffisam- 
ment conservés. 

Nos richesses matérielles peuvent changer de 
mains ou librement ou forcément. Dans le pre- 
mier cas, la transmission est tantôt gratuite, 
tantôt intéressée. Pareillement le déplacement 
involontaire peut être ou violent ou légal. 

Tels sont, en dernière analyse, les quatre 
modes généraux suivant lesquels se transmettent 
naturellement les produits matériels qui, ne 



que ces extraits de son œuvre finale à montrer le vrai 
caractère d*une doctrine défigurée par les indignes suc- 
cesseurs du maitre et à dissiper les préventions que nos 
meilleurs esprits avaient conçues contre elle par la faute 
de Littré et de ses élèves, M. le général André compi'is. 
C*est à cet excellent juvrage, dont on ne saurait trop re- 
commander la lecture, que nous empruntons les pages 
qui suivent. 



478 l'action française 

comportant qu'un usage individuel, permettent, 
et même exigent, une véritable appropriation, 
finalement personnelle, comme les besoins cor- 
respondants. 

Or, dans toute civilisation un peu développée, 
la transmission influe davantage que la produc- 
tion directe sur la formation des capitaux utiles, 
de manière à mériter autant d'inviolabilité so- 
ciale pour les lois naturelles qui la régissent. 

D'après leur dignité et leur efficacité décrois- 
santeB, nos quatre modes généraux de trans- 
mission matérielle doivent être rangés dans cet 
ordre normal, qui est aussi celui de leur intro- 
duction historique : le don, l'échange, l'héritage 
et la conquête. 

Les deux modes moyens seuls sont devenus 
1res usuels chez les populations modernes, 
comme les mieux adaptés à l'existence indus- 
trielle qui dut y prévaloir. 

Mais les deux extrêmes concoururent davan- 
tage à la formation initiale des grands capitaux. 

Quoique le dernier doive finalement tomber 
en désuétude totale, il n'en sera jamais ainsi du 
premier, dont notre égoïsme industriel nous 
fait aujourd'hui méconnaître l'importance au- 
tant que la pureté. 

L'utilité sociale de la concentration des ri- 
chesses est tellement irrécusable pour tous les 
esprits que n'égare point une curieuse avidité 
que, dès les plus anciens temps, une impulsion 
spontanée conduisit de nombreuses populations 
à doter volontairement leurs dignes chefs. 

Développée et consolidée par la vénération 
religieuse, cette tendance éminemment sociale 



NOS MAITRES 479 



devint, dans les antiques théocraties, la prin- 
cipale source des immenses fortunes trop sou- 
vent attribuées à la conquête. 

Chez les polythéistes de TOcéanie, plusieurs 
peuplades nous offrent encore d'admirables 
exemples de la puissance réelle que comporte 
une telle institution. 

Systématisée par le positivisme, elle doit 
fournir au régime final, comme je Texpliquerai 
ultérieurement, Tun des meilleurs auxiliaires 
temporels de l'action continue du vrai pouvoir 
spirituel pour rendre la richesse à la fois plus 
utile et mieux respectée. 

Le plus ancien et le plus noble de tous les 
modes propres à la transmission matérielle se- 
condera davantage notre réorganisation indus- 
trielle que ne peut l'indiquer la vaine métaphy- 
sique de nos grossiers économistes. 

Quoi qu'il en soit, la manière dont les pro- 
duits se transmettent ne saurait influer que sur 
la rapidité et la stabilité des accumulations 
ainsi obtenues. Abstraction faite maintenant de 
tout mode spécial pour la formation primitive 
des capitaux humains, je dois surtout expliquer 
ici la réaction fondamentale que la seule exis- 
tence continue de ces grands réservoirs exerce 
nécessairement sur l'ensemble de notre nature, 
personnelle ou sociale. 

Provinssent-ils même de la simple conquête, 
les dépôts nutritifs comportent toujours une 
haute efficacité mentale et morale, dont la saine 
appréciation doit aujourd'hui concourir k dissi- 
per des tendances anarchiques, qui discutent 



480 l'action française 

Torigine des richesses quand il faudrait en exa- 
miner l'emploi. 

Je ne puis ici développer davantage celte 
théorie positive des accumulations graduelle- 
ment dues à la prépondérance normale du tra- 
vail humain sur la consommation matérielle. 

Mais tout lecteur qui, dans son âge métaphy- 
sique, s'arrêta spécialement à la prétendue 
science des économistes, sentira facilement com- 
bien la vraie formation des grands capitaux se 
trouve radicalement éclaircie d'après sa décom- 
position nécessaire en trois phases successives : 
production, conservation et enOn transmission. 

Cette analyse est surtout propre à démontrer 
que les deux dernières opérations sont indispen- 
sables à la haute efficacité sociale du résultat, et 
dès lors méritent autant de respect que la pre- 
mière, seule appréciée par notre raison anar* 
chique. 

La famille, élément immédiat 
de la société. 

On peut construire la vraie théorie de la fa- 
mille humaine d'après deux modes très distincts, 
mais également naturels, l'un moral, l'autre 
politique, qui concourent nécessairement, et 
dont chacun convient mieux à certaines destina- 
tions essentielles. 

Tous deux conçoivent la famille comme l'élé- 
ment immédiat de la société, ou, ce qui est 
équivalent, comme Tassociation la moins éten- 
due et la plus spontanée. 

Car la décomposition de l'humanité en indi- 
vidus proprement dits ne constitue qu'une ana- 



NOS MAITRES 481 



lyse anarchique, autant irrationnelle qu'immo- 
rale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au 
lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient appli- 
cable que quand l'association cesse. 

Klle est aussi vicieuse en sociologie que le 
serait, en biologie, la décomposition chimique 
de l'individu lui-même en molécules irréducti- 
bles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant 
la vie. 

A la vérité, quand l'état social se trouve pro- 
fondément altéré, la dissolution pénètre, à un 
certain degré, jusqu'à la constitution domesti- 
que, comme on ne voit que trop aujourd'hui. 

Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous 
les symptômes anarchiques, on peut alors remar- 
quer, d'une part, la disposition universelle à 
maintenir, autant que possible, les anciens liens 
domestiques, et, d'une autre part, la tendance 
spontanée à former de nouvelles familles, plus 
homogènes et plus stables. 

Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes 
l'axiome élémentaire de la sociologie slatique : 
la société humaine se compose de familles, et 
non d'individus. 

Suivant un principe philosophique posé de- 
puis longtemps par mon ouvrage fondamental, 
un système quelconque ne peut être formé que 
d'éléments semblables à lui et seulement moin- 
dres. Une société n'est donc pas plus décompo- 
sableen individus qu'une surface géométrique ne 
Test en lignes ou une ligne en points. 

La moindre société, savoir la famille, quelque- 
fois réduite à son couple fondamental, constitue 
donc le véritable élément sociologique. 



482 L ACTION FRANÇAISE 

La soumission est la base 
du perfectionnement. 

D*après une fausse Ihéorie de la nature 
humaine, notre longue révolte contre toute 
autorité actuelle ou antérieure a fait profondé- 
ment méconnaître les tendances respectives de 
l'obéissance et de l'insubordination. 

Malgré les apologies intéressées qu on prodi- 
guait à celle-ci et les outrages systématiques 
dont celle-là devenait l'objet, Tinstinct pratique 
a rectifié, chez les prolétaires et les femmes, les 
aberrations sophistiques de leurs guides pro- 
visoires. 

Les lois générales de la nature humaine, tou- 
jours subies avant d'être connues, ont f^it par- 
tout sentir empiriquement combien la soumis- 
sion est moralement supérieuri&à la révolte. 

Depuis que la saine théorie cérébrale permet 
de systématiser cet instinct universel, on peut 
reconnaître, même envers les animaux, que les 
penchants d'où dépend l'obéissance volontaire, 
seule vraiment durable, surpassent en noblesse 
les tendances indisciplinables. 

Outre Tadmirable maxime du grand Corneille 
{On va cf If n pas plus ferme à suivre qu'à conduire)^ 
les populations modernes ne se regarderont pas 
comme dégradées parla fatalité sociale qui leur 
prescrit une soumission habituelle. 

Au contraire, chacun sentira la tendance nor- 
male d'une telle situation à développer en nous 
les instincts de vénération et d*attachement les 
plus propres à consolider le vrai bonheur hu- 
main, tant public que privé. 



NOS MAITRES 483 



En reconnaissant la nécessité du commande- 
ment, on regardera ses organes exceptionnels 
comme toujours exposés à de graves dégénéra- 
tions morales par une active personnalité dont 
toute âme sage se félicitera d'être préservée. 

En effet, cette funeste corruption, encore plus 
nuisible au bonheur privé qu'au bien public, ne 
peut être alors prévenue ou réparée que d'après 
un vaste essor de la sociabilité, qui ne saurait 
assez surgir tant que la prépondérance tempo- 
relle reste trop dispersée. 

Le plus. arriéré de tous les partis 

L'aversion que le positivisme inspire aux 
métaphysiciens germaniques ou britanniques 
pourra s'exhaler en dissertations, parce qu'ils 
se regardent comme capables de discuter la 
nouvelle synthèse. 

Mais les révolutionnaires français se sentent 
trop au-dessous d'un tel effort pour que leur 
liaine puisse se satisfaire autrement que d'après 
des calomnies, destinées à détourner ce peuple 
de moi sans aucun examen. 

...Telles sont les seules armes que puisse 
opposer à la religion de l'ordre et du progrès le 
plus nuisible et le plus arriéré de tous les partis 
actuels. 

Seul il nie le besoin d'une reconstruction spi- 
rituelle à laquelle il se sent incapable de pour- 
voir et s'efforce de concentrer les aspirations 
populaires vers l'élaboration immédiate des 
réformes matérielles consistant surtout à dé- 
truire. 






ASi l'action française 

Ëtrangeraux principaux progrès du xix* siècle, 
il construit la solution occidentale avec la reli- 
gion de Voltaire, la philosophie de Condillac, 
la morale d'Helvétius et la politique de Rous- 
seau, en repoussant Hume, Diderot et Con- 
dorcet. 

On doit être peu surpris que, sauf de jeunes 
âmes estimables quoique égarées, tous les 
hommes de quelque valeur abandonnent de 
plus en plus un parti qui méconnaît radicale* 
ment le programme moderne. 

La dictature temporelle 

En considérant l'ensemble des mesures que 
je viens d'assigner à la phase initiale de la 
transition organique, on reconnaît qu'elles sont 
surtout deslinées à compléter et consolider la 
dictature en y développant un caractère con- 
forme à sa destination. 

Une doctrine pleinement organique ins- 
titue la conciliation fondamentale que les con- 
servateurs ont toujours cherchée, ei fié frit comme 
arriérés ceiu que le gouvernemeyif rèirrime comme per- 
turlateurs. 

Alors la dictature peut obtenir la consistance 
et l'extension convenables en prenant un carac- 
tère irrévocablement progressif, qui doit d'a- 
bord consister à renoncer entièrement aux 
atlribulions spirituelles, pour se. concentrer 
dans son office temporel. 

Ainsi dégagée de l'empirisme rétrograde, la 
dictature temporelle peut et doit compléter son 
juste ascendant en s'afTranchissant des formes 



NOS MAITRES 485 



parlementaires qu'elle a jusqu'ici laissé sur- 
vivre au fond.,. 

La subtilité métaphysique qui dislingue les 
lois et les décrets fui introduite par les légistes 
dantoniens pour éluder les tendances anarchi- 
quesde la constitution démagogique à travers 
laquelle surgit le gouvernement révolution- 
naire. 

Ce motif ayant à jamais cessé, la dictature, 
devenue progressive, doit suivre une marche 
plus noble et plus libre, en s'atlribuant directe- 
ment, sous sa seule responsabilité, la plénitude 
du pouvoir temporel, sans l'altérer par des for- 
malités puériles ou vicieuses. 

Il ne faut maiqtenant conserver d'autre 
assemblée politique que celle qui, dispensée de 
tout office législatif, consacrera le premier mois 
de sa session triennale à voter l'ensemble du 
budget, et les deux autres à contnMer les 
comptes antérieurs (1). 

A cette Chambre purement financière, chaque 
département enverra trois députés, respective- 
ment choisis par les trois parties (agricole, 
manufacturière et commerciale) de sa popula- 
tion active. 

D'une discipline supérieure 

Si l'état révolutionnaire consiste, chez les 
praticiens, en ce que tout le monde prétend 
commander tandis que personne ne veut obéir, 
il prend, chez les théoriciens, une aulre forme 

. (1) Cf. les programmes politiques de Mgr le comte de 
Paris. 



L 



n 



486 l'action française 



non moins désastreuse et plus universelle, où 
chacun prétend enseigner et personne ne veut 
apprendre. Ce désir d'atteindre à des convic- 
tions fixes par la seule puissance de l'esprit 
sans aucune participation du cœur constitue 
une pure chimère de l'orgueil métaphysique. Si 
vous faisiez une lecture journalière de Vlmifa^ 
tion, vous reconnaîtriez cela, qui vous servirait 
mieux que les résultats, intellectuels ou mo- 
raux, d'une avide lecture des journaux, revues 
ou pamphlets. On ne peut sans la vénération ni 
rien apprendre ni même nm goûter^ ni surtûtU 
obtenir aucun état fixe de V esprit comme du cwnr^ nm 
seulement en morale ou en sociologie, mais aussi dans 
la géométrie ou Varithméiiqvfi. 

On dirait que vous vous croyez assez disci- 
pliné quand vous avez admis une notion 
diaprés une démonstration comprise. Mais vous 
n'avez pas là le moindre mérite de soumission, 
puisque vous ne pourriez vous en abstenir, 
d'après les lois intellectuelles qui vous domi- 
nent. La foi ne commence qu'envers les notions 
qui vous semblent douteuses, et que vous 
admettez de confiance, en leur accordant 
autant d'influence qu'à celles qui vous sont dé- 
montrées, suivant l'usage spontané de qui- 
conque n'est pas actuellement en proie à la 
maladie révolutionnaire. Quant aux notions qui 
vous paraissent inadmissibles, vous ne pouvez 
les utiliser tant qu'elles choquent l'ensemble de 
votre économie théorique ; mais vous leur devez 
un respectueux silence, fondé sur la juste supé- 
riorité de votre chef spirituel, qui, probable- 
ment, a su voir, autant que vous et même long- 



NOS MAITRES 487 



temps avant vous, les objections dont vous êtes 
effrayé. Telles sont les conditions élémentaires de la 
discipline spirituelle^ , vulgaire au moyen-âge^ imis 
profondément altérées par le protestantisme^ et sans 
lesqueîlfs aucune harmonie n'est possible^ puviqus 
nid, même parmi les théoriciens^ ne peut Jamais s ap- 
proprier les démonstrations de toutes les notions qu'il 
doit employer. 



Protestantisme et Anarchie. 

Votre penseur me parait être un de ces vul- 
gaires partisans de l'individualisme protestant 
ou sceptique, qui, sans vouloir ni pouvoir rem- 
plir aucune des conditions de compétence, se 
réservent de choisir souverainement entre les 
synthèses actuelles, ou plutôt de ne jamais choisir^ 
afin de perpétuer un interrègne favorable à 
leurs prétentions indisciplinables. Mais la situa- 
tion occidentale s'aggrave tellement qu'elle for- 
cera bientôt les éclectiques à se prononcer entre 
les deux seules doctrines qui présentent un ca- 
raclère organique, il serait fort heureux que 
tous les protestants qui ne peuvent aujourd'hui 
devenir positivistes retournassent au catholi- 
cisme. Mais, quoique cela ne soit pas possible, 
puisque leur inconséquence se lie à l'anarchie 
qu*il faut maintenant guérir, les deu\ partis 
extrêmes peuvent au moins s'entendre pour flé- 
trir tous les personnages équivoques, quand ils 
persistent à vouloir conduire une situation qu'ils 
ne comprennent pas. Je m'occupe d'instituer un 
tel concert et je vous entretiendrai des mesures 



488 l'action française 

que j'ai récemment indiquées, sous ce rapport, 
à la Société positiviste. 

Je dois spécialement approuver et même en- 
courager le projet de publication que vous me 
soumettez... Peut-être, au lieu du mot Anarchy, 
vaudrait-il mieux, dans votre triple titre, mettre 
Pkoïestantism, surtout en vue de votre milieu, 
mais sans altérer VèquivaUnce radiatle dei deiu 
termes. Le moment est venu de réaliser le vœu 
que je formais en 1841, dans une note de ma 
« Philosophie positive » (tome V, page 327), de 
concentrer les discussions philosophiques et so- 
ciales entre les catholiques et les positivistes, 
en écartant, d'un commun accord, tous les mé- 
taphysiciens ou négativisles (protestants, déistes 
et sceptiques) comme radicalement incapables 
de coopérer à la construction qui doit distinguer 
le XIX' siècle du \\m\ JI faut maintenant presser 
fous ceux qui croient en Dieu (U revenir au catholi- 
cisme^ au nom de la raison et de la morale; tandis 
que, au même fitre^ tous ceux qui ny croient pas 
doivent devenir positivistes. Pendant la génération 
qui doit terminer la révolution occidentale par 
la réorganisation spirituelle, le mode normal 
consistant à ce que la masse restât ou redevînt 
catholique, les âmes d'élite arrivant au positi- 
visme conduiraient mieux le mouvement. Quoi- 
quon /iepuissepas espérer que cette netteté de situation 
se réalise dans le milieu britannique ou germanique ^ 
uouti deroffs pourtant faire toujours seyitir comhien le 
prolestanfisme^ sous tous ses modes, est contraire au 
siècle de la construction. Si, comme je Tespère, la 
France se débarrasse du budget ecclésiastique, 



NOS MAITRES 489 



il sera bientôt facile de combiner les calhoUqaes 
avec les positivistes contre les négativistes 
quelconques. 

Nous pouvons ainsi constater combien il est 
dangereux de s'allier k ces familles, incura- 
blement révolutionnaires, dont le type reste 
heureusement restreint à la France, où même il 
s*étend rarement aux femmes. Sous Timpùlsion 
d'un père stupidement roussien (1), cette jeune 
dame pense et dit que la vie humaine n'a nulle- 
ment besoin d'être systématiquement réglée, et 
que le sentiment suffit seul pour nous conduire. 
Dès lors, elle ne professe qu'un déisme vague et 
stérile, ou plutôt perturbateur, qui ne peut au- 
cunement susciter le mariage mixte, que j'ac 
corderais volontiers à toute femme sincèrement 
catholique, protestante, ou même juive. Je sau- 
rai désormais empêcher^ autant gue je le puis^ de 
iêlîes unions^ en refusant, dès le préambule^ de ma- 
rier tout posidvisie dont Vépotcse serait entièrement 
dépourvue de religim quelconque. Toutes les âmes 
vraiment religieuses doivent, sous notre prési- 
dence, se concerter pour repousser de pareilles 
familles, quMl faut graduellement réduire à ne 
s'allier qu'entre elles par le seul lieu muni- 
cipal. 



Auguste Comte. 



(1) Disciple de Rousseau. 



• 

ACnOR FRANC. — T. V, 33 




LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 



{Suite) 



rf«M^M^MM^MMMMMM^«««w 



NOTE (1)' 

. Ces deux arlicles qui concluent au réalisme 
en politique se trouvent à leur place. La pro- 
gression est naturelle. On ne peut méditer, en 
effet, quelque peu le « salut public » sans abou- 
tir rapidement à une conception réaliste de la 
politique. Arrivé à ce point, le cerveau se libère 
définilivement de tout ce qu'il pouvait enfer- 
mer de chimères. 

A ce mot de a libère », j'entends d'un cer- 
tain côté crier au paradoxe. Les partisans de 
Dreyfus n*ont-ils pas prétendu, en effet, au 
monopole de la pensée libre? 

Peut-être pensez-vous qu'il n'y faut voir 
qu'une simple manœuvre politique. Accolés^ 
direz-vous, au mot de nationalisme, les mots 
d'obscurantisme et de cléricalisme faisaient bien 
sur une afïiche électorale, et ceux qui tendaient 
cet appât à l'électeur étaient les premiers à rire 
de leur habileté. — Qu'il y ait eu de ces habi- 



(1) Note sur deux articles (15 août et 15 octobre i90d> 
où je concluais au réalisme en politique. 



LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 491 

les gens et même beaucoup, je n'en doute pas. 
Mais ils ne m'intéressent guère. On a dit toute 
leur psychologie, en effet, lorsqu'on a dit que ce 
sont des hommes à tout faire. Ils ont été de tel 
parti parce que c'était d'un bon rapport. Tout 
autre gouvernement qui les voudra employer 
les trouvera à sa dévotion. 

Je ne m'en occupe donc pas et Ton remar- 
quera que je n'emploie pas le mot de a dreyfu- 
sard D qui leur est appliqué. Je ne parle que des 
dreyfusiens, entendant par là ceux qui logi- 
quement et par les idées que renfermait leur 
cerveau devaient se trouver dans le parti de 
Dreyfus. Ceux-là, je crois, ont été de bonne foi 
lorsqu'ils nous ont exprimé, par le mot d'à in- 
tellectuels » qu'ils se décernaient, que leur pen- 
sée était libre. Barrés dit d'eux : «Ces prétendus 
inventeurs de leurs pensées, qui sont les esprits 
les plus serfs... » Je ne veux pas les déiinir 
autrement. Et qu'ils soient ainsi bien définis, 
nous le comprenons encore mieux lorsque par 
hasard un clair esprit, comme M. Bergeret, s'é- 
gare parmi eux, M. Bergeret étant obligé alors, 
pour se faire comprendre d'eux, de prendre un 
langage mystique, — qu'on écoute M. Bergeret 
dreyfusien prophétisant la a Cité nouvelle », — 
dont il eût bien souri autrefois. 

Quoi qu'ils en aient pu dire, nuls ne se trou- 
vaient donc aussi loin d'eux que les libres-pen- 
seurs. Du reste, il est bon de remarquer que 
c'est là un qualificatif qui est prodigué bien à 
tort. Les libres-penseurs sontinfmiment rares. 
Ce qui fait illusion sur leur nombre, c'est qu'on 
a pris l'habitude de nommer ainsi tous ceux qui 



49â l'action française 

^ne se réclament d^aucune religion révélée. Ainsi 
employé, ce mot Test presque toujours on ne 
peut plus mal. N'adhérer à aucune reli- 
gion n'est pas un signe que la pensée est libre. 
Je serais tenté d'y voir au contraire, dans la 
majeure partie des cas, une marque tout oppo- 
sée. La raison en est ici exprimée : « Une reli- 
-gion établie est une sorte d'inoculation ou de 
vaccine qui, en satisfaisant notre amour du mer- 
veilleux, nous garantit des charlatans et des sor- 
ciers ; les prêtres valent mieux que les Gaglios* 
tro, les Kant et tous les rêveurs d'Allemagne. > 
Celui qui parle ainsi. Napoléon, n'était pourtant 
pas sans devoir quelque reconnaissance aux 
« rêveurs d'Allemagne ». 

Changeant un peu l'image, je dirni que cet 
amour du merveilleux qui est en nous, la reli- 
gion le canalise, laissant ainsi à découvert des 
territoires de pensée oCi nous pouvons nous 
promener à l'aise. Que, dans l'ambition d*a- 
grandir ces territoires, nous rejetions la reli* 
gion, nous rompions les digues du canal, bien 
rarement nous atteindrons le but cherché, car 
le résultat normal est que tout ce qu'il y avait 
de terrain libre se trouve submergé. Noire amour 
du merveilleux n'ayant plus de bornes, il n'y 
aura plus un coin de notre cerveau qui ne lo- 
gera une superstition, et il nous arrivera, comme 
le dit Maurras de Michelet, a d'élever jusqu*à la 
dignité de Dieu chaque rudiment d'idée géné- 
rale qui passera à notre portée ». 

Un amour du merveilleux sans bornes, n^est- 
ce point là ce que les dreyfusiens montraient, 
lorsqu'ils déifiaient tour à tour la Justice, la Vé- 



LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 493 

rite, le Droit, la Liberté, la Révolution? etc .... 
Des cerveaux submergés, voilà qui les dépeint 
assez bien. 

Bon nombre d'entre eux pourtant étaient ven- 
ons autrefois, je crois, volontiers à Barrés. Bar- 
rés les conviait au « Culte du Moi », et ceci leur 
souriait. Dans ce culte pensent-ils donc avoir 
persisté? Si oui, et le titre d' « intellectuels n 
qu'ils aiment à se donner me le ferait supposer, 
comme ils font erreur! 

« Il n'y a pas de philosophie plus superficielle, 
dit Renan, que celle qui, prenant Thomme 
comme un être égoïste et viager, prétend Texpli- 
quer et lui tracer ses devoirs en dehors de la so- 
ciété dont il est une partie. » Ont-ils donc cru 
trouver dans le « Culte du Moi y> cette philoso- 
phie superficielle? Pourtant, dès les premières 
pages, ils avaient pu lire : « Philippe se comprit 
comme un instant d'une chose immortelle », et 
ces seuls mots n'étaient-ils pas la substance de 
ce qui devait être plus tard la « Vallée de la Mor 
selle », ce chapitre auquel je suis si tenté de me 
reporter dès que je parle nationalisme, y troU' 
vant ce qui peut être dit sur « la Terre et les 
Morts » de plus profond et de plus éloquent? Ils 
appréciaient le « Culte du Moi » ; ils méconnais- 
sent « l'Appel au Soldat » : qu'ils examinent de 
pins près ; ils verront comme tout se lie dans 
l'œuvre de Barrés. Et peut-être alors saisiront- 
ils que se reconnaître dépendant de a la Terre 
et des Morts i>, c'est là seulement bien servir sa 
pensée, la libérer, ou mieux, — car le mot, par 
l'usage mauvais qu'on en a fait, a trop dégé- 
néré, — l'éclaircir, car c'est se comprendre. 



494 l'action française 



NOTE (1) 



On a TU plus haut qu'au lendemain des élec- 
tions municipales de Paris le succès* nationa- 
liste m'engageait à quelque confiance dans le 
sufirage universel. Ici, de suffrage universel il 
n'est plus même question. Entre temps aucune 
élection qui ail pu m'étre cause pourtant de dé- 
sillusion. Mais est-il besoin d'expériences mal- 
heureuses pour être désabusé? Ne suffit-il pas 
d'ouvrir les yeux et de considérer quelle force 
inorganique est le suffrage universel? 

« On ne dompte pas le suffrage universel avec 
lui-même,dit Renan; on le trompe, on l'endort; 
mais tant qu'il règne, il oblige ceux qui relèvent 
de lui de pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y 
a cercle vicieux à rêver qu'on peut réformer les 
erreurs d'une opinion inconvertissable en pre- 
nant son seul point d'appui dans Topinion. » 
Qu'on cherche un autre « point d'appui n, et si 
Ton excepte les forces cosmopolites comme 
l'Argent ou la Franc-Maçonnerie, on ne trouve 
que l'armée. 

On taxe assez volontiers de mauvais citoyen 
celui qui parle d' «appel au soldat ». Cela 
prouve seulement qu'on ne se rend pas bien 



(1) Notes sur deaz articles (15 décembre 1900 et l*' fé- 
Trier 1901) où il était parlé de la « nécessité de lappelau 
soldat o. 



r T 



LES NOTES AU a SALUT PUBLIC » 495 

compte de ce qa'il y a d*anormal dans la situa- 
tion du pays — le pays étant dominé par des 
forces qui lui sont étrangères — et qui légitime 
cet appel. 

On dit aussi : — Parlez plus bas ! C'est vous 
qui, en mettant l'armée en avant, attirez sur elle 
les attaques. — II faut répondre : — Ces atta- 
ques, étant donnée la situation, sont dans la 
logique des choses. Le mutisme n*y changera 
rien. 

Cependant je reconnais ici une lourde faute. 
On ne doit pas parler, comme je le faisais, 
d' « appel au soldat », sans indiquer en même 
temps un but précis, solide, rationnel. Que Ton 
s'adresse au suffrage universel, la pensée est 
libre de rester vague et incertaine ; cela s'allie 
assez bien avec ce que le suffrage universel peut 
donner d'incertain et de vague. Mais il n'en est 
pas de même lorsqu'on s'adresse àTarmée; on 
ne peut lui proposer une aventure. 

Le suffrage universel permet à la pensée, qui 
se repose en lui, de se chercher éternellement. 
Reconnaître la nécessité de 1' « appel au sol- 
dat » oblige cette pensée à faire effort pour 
s'affirmer. 



LÉON DE MONTESQUIOU. 



^MWWWitfMWMWMIMMMMMMMM» 



^ 



JUGEMENT 

D'UN PEINTRE MODEBNE 
SUR LA PEINTURE DE CE TEMPS 



«WWMVAMMMMMMM^ 



Le jugement de M. Blanche sur les peintres 
d'aujourd'hui, que j'ai transcrit dans un de nos 
derniers numéros, souffrirait de longs commen- 
taires, tout ce que j'y ai joint ne devant passer 
que pour une esquisse très imparfaite. Comparer 
les doctrines anciennes avec les modernes sur ce 
sujet, ou, pour mieux dire, avec l'absence de 
doctrines et avec l'anarchie dont les modernes 
se vantent d'avoir établi la méprisable théorie, 
n'est pas l'affaire de quatre pages. A défaut de 
ce qu'il faudrait ajouter, voici du moins quel- 
ques réflexions nouvelles, que M. Blanche, en 
retour de mon article, me fait l'honneur de 
m'adresser. Rappelant l'enquête que le Cocorico 
avait entreprise près des peintres exposants de 
notre Salon dissident, 

« 11 m'a semblé, dit-il, qu'on pouvait essayer 
de dire des vérités toutes simples,qu} sont deve- 
nues des sortes de paradoxes, tant les condi- 
tions de l'art sont aujourd'hui méconnues. 
Lidée de progrès a tout détruit, N*oublions pas que 
les arts ont atteint leur perfection il y a fort 
longlemps, et ne soyons pas vains des pauvres 
lenlalivos que nous faisons maintenant dans 
l'ignorance et l'obscurité. » 



J 



JUGEMENT D*UN PEINTRE 497 

Comme il me semble qu'on ne saurait 
exprimer avec plus de force le malheur quasi 
irréparable en ces matières comme en toutes 
autres, de la tradition rompue, et les méfaits de 
la religion du Progrès, je n'ajouterai rien de 
mon chef. Tout au plus remarquerai-je que les 
tentatives obscures dont parle Tauteur de ces 
lignes, n'en parviennent pas moins à produire, 
dans le commerce de la tradition retrouvée, 
entre les mains de quelques heureux génies, des 
œuvres dont l'excellence atteste l'éminent bien- 
fait de ce commerce. De cela M. Blanche est la 
preuve. 

Or, ne voulant point qu'on équivoque sur ce 
qu'il écrit du progrès, voici le commentaire 
qu'il y joint, et qui est l'oracle même du bon 
sens : 

« Si Ton entend par progrès l'évolution éter- 
nelle, le mouvement de la roue, fort bien. Mais 
je refuse que l'idée de progrès implique celle de 
supériorité d'aujourd'hui sur naguère. » 

Et il ajoute : 

a Four les -arts plastiques, je suis convaincu 
qu'il va y avoir un retour aux formes anciennes, 
à celles des maîtres. Tout un groupe d'hommes 
jeunes et de talent regardent en arrière et vont 
aux musées. » 

Ce trait de tout un groupe de peintres recom- 
mençant à fréquenter les musées, je dis les mu- 
sées des maîtres anciens, est plus incroyable 
qu'on ne pense. Depuis si longtemps la paresse 



498 l'action française . 

et leurs maîtres avaient soin de les en détourner, 
leur prêchant avant tout l'originalité. Agitant 
devant les yeux de cette naïve jeunesse la 
menace affreuse d'être appelés imitateurs et 
forts en fhème^ ils les avaient k la fin désertés 
tout à fait, craignant de se gâter l'œil par la 
vue de tant de chefs-d'œuvre, à qui le premier 
devoir était de ne pas ressembler. Ils conti- 
nuaient seulement d'aller au Luxembourg, car 
de copier ses camarades ne rend point sujet au 
reproche d'imitation. Les voici de nouveau de- 
vant Rubens, devant Van Dyck et le Gorrège. 
Voilà une nouveauté grande, et dont personne 
ne se plaindra, si ce n'est peut-être ceux des 
modernes auxquels on n'enviera plus de res- 
sembler, et que la comparaison de ces maîtres 
va remettre à leur place. 

L. DlMIER. 



L'abondance des matières now obligea renvoyer à 
un prochain numéro Yétude de notre collaborateur 
Georges Orappe sur a Les Ouvriers de la réfection 
fiationaïe » , ainsi que la suite des « Notes de Voyagé 
au Sénégal », de notre ami Lucien CorpechoL 



PARTIE PÉRIODIQUE 



CARNET DE « L'ACTION FRANÇAISE » (1) 
{Du i" au 15 septembre) 



<W«MWMIMM»<**«MMMMAM(**I 



M. Charles Maurras au « Figaro » 

Le fait le plas intéressant pour nous, depuis 
quinze jours, c'est la campagne commencée 
dans le Figaro par notre collaborateur et ami 
Charles Maurras. Les lecteurs de V Action fran- 
çaisê s'applaudiront de voir exposée par lui, à ce 
grand public de « conservateurs » indécis sur 
la meilleure méthode à employer pour main- 
tenir celte société française qu'ils sentent me- 
nacée, la puissante et complète doctrine poli- 
tique qu'il a proposée ici même depuis deux ans. 

De ses deux premiers articles, nous extrayons 
les fragments qui suivent : 

La « Déesse France » 

(27 août 1901.) 

Ne nous étonnons pas que Tidée de patrie ait eu 
la force d'arracher de leurs traditions et de couper 
de leurs racines quelques-unes des plus vieilles 



(1) Sout ce titre, on trouvera des notes périodiques 
destinées à tenir nos amis au courant des faits (écrits ou 
actes) qui dans la quinzaine nous auront paru particuliè- 
rement intéressants pour l'œuvre que nous poursuivons 
ensemble. 



500 l'action française 

familles da pays : cette idée est la grande puissance 
du monde moderne. 

Sans doute en France, depuis trois ou quatre ans, 
les malheurs publics ont pu affiner les délicatesses 
du patriotisme ; mais ceux qui ont des yeux pour 
▼oir aperçoivent que, hors de France et jusqu'en 
Amérique, notre maigre nationalisme est bien dis- 
tancé ! Nos rivaux en arrivent à l'impérialisme. 

En effet, le progrès des sciences ne nous a pas 
apporté la paix, mais la guerre. Il fallait le prévoir. 
La valeur du monde s'accroît ; ses meilleures par- 
celles, ayant aussi gagné de prix, sont, seront dis- 
putées bien plus àprement qu'autrefois. On se rend 
compte des profonds intérêts communs que chaque 
patrie représente. 

— Ou nous serons heureux ensemble ou nous 
pâtirons de concert. 

C'est le fondement positif du patriotisme moderne. 

* 

Autrefois, l'empire romain unissait toutes les pa- 
tries dans sa paix profonde. La chrétienté du moyen 
âge enveloppa les langues diverses, les nationalités 
ennemies. L'angevin qui passait du sceptre anglo- 
normand â la couronne capétienne, le toscan bal- 
lotté entre communes guelfes et barons gibelins se 
savaient membres d'une association supérieure et 
plus vaste, capable de régler leur sort. L^humanité 
avait alors pour garantie la chrétienté. 

Depuis que la Réforme a coupé en deux notre 
Europe, la chrétienté n^existe plus. Où est le genre 
humain pour chaque homme? Dans sa patrie. Il 
n'est point au delà. Elle est le dernier cercle poli- 
tique solide, qui, entourant les autres (famille, 
commune, province), n'est entouré d'aucun. 

Les socialistes qui sont d'éminents blagologues. 



PARTIE PÉRIODIQUE oOl 



mais tout au fond retardataires passionnés, chan- 
tent cependant que 

demain 

L'Internationale 

Sera le genre humain. 

Eq réalité, Tlnternationale existe déjà. Mais elle 
existe par les nations.Ellen'a rien de ce qu'avaient 
les faisceaux romains et TEglise : l'existence propre. 
rindépendance,Ia souveraineté. Prenez les relations 
scientifiques, littéraires ou mercantiles entre les 
peuples, les traités d'arbitrage^les conventions pos- 
tales : ces biens précieux ne valent, si on les ana- 
lyse, que ce que vaut chaque pays qui les soutient. 

La nation qui languit voit languir avec elle ses 
commodités internationales. Si elle faiblit encore, 
elles disparaissent. Au degré le plus bas de Texis- 
tence politique, les propriétés, les personnes ne 
sont plus sûres : les déserts de l'Arménie et du 
Transvaal vous témoigneront que Thomme moderne, 
sans unepaferie^forte, retombe dans la barbarie. 

* 

Si Ton comprend cela, la nécessité patriotique de- 
yient la plus pressante de toutes^ le patriotisme tend 
h former une sorte de religion. Catbédrale commune 
aux citoyens de foi diverse, oratoire privé de ceux 
qui n'en ont aucun autre. 

Si les fils des croisés sont des patriotes ardents, 
les fils de Voltaire ne leur cèdent rien là-dessus. — 
Comme l'histoire recommence! Les athées du qua- 
trième siècle invoquaient la déesse Rome, génie de 
leur empire, âme de l'univers romain. André Ghé- 
nier, qui fut atbée avec délices, songeait aussi à déi- 
fier sa patrie. On a trouvé dans ses papiers les frag- 
ments d'un dialogue lyrique sur la a Liberté ». Un 
chœur y chante : 



502 



LACTIOX FRANÇAISE 



Sur ton front radieux 

Luit un noble avenir de gloire et d'opulence. 

Salut, déess9 France ! 

Pour des cerveaux naturalistes, mais désireux de 
mettre de l'ordre dans leur pensée, une déesse 
France n'offre aucune des difficultés qui sont pro- 
pres à d'autres formules. Elle satisfait la raison, 
puisque, représentant la patrie, elle siège, dirait 
Sophocle, entre les grandes lois du monde. Ce dien 
si rationnel n'est pourtant pas abstrait. On voit et 
on touche la France. Elle a un corps, elle a une 
âme : son histoire, sea arts, sa nature charmante, 
la compagnie délicieuse de ses héros. Mais comme 
la déesse est sujette à périr, elle appelle nos dé- 
vouements. Et, comme sa vie surhumaine peut tou- 
tefois se prolonger à l'infini, elle participe de la 
majesté éternelle. Encore ceci dépend-il^ à. quelque 
degré, de nous-mêmes ! Elle est notre supérieure 
et notre obligée : mère et fille de nos destins. . . 



L'accueil 

(4 septembre 1901.) 

...On me dit avec un accent de curiosité suraiguë : 

— Ces républicains de naissance, ces jeunes gens 

sortis de familles anabaptistes, devenus royalistes 

et qui restent positivistes, comment le parti de la 

royauté lesa-t-il reçus? 



♦ * 



Avant de satisfaire à cette question, je tiens à dire 
qu'elle est de pure curiosité. Un citoyen français 
qui se fait royaliste n'a pas à s'occuper de l'accueil 
qui lui sera fait. 



PARTIE PÉRIODIQUE 503 

Voici pourquoi. 

Trente et un ans de république, cinquante-trois 
ans d'anarchie ont fait croire au public que vouloir 
d^un régime équivaut à devenir membre d'un parti. 
Cependant, comment se comportent les partis? Tous 
les partis disent aux gens : « Mettez-vous avec nous 
pour gagner le pouvoir; nous partagerons les pro- 
fits. )» Un royaliste tient un discours tout contraire. 
Il ne demande pas le pouvoir pour lui, royaliste, ni 
pour les autres royalistes : il le demande pour le 
Roi. 

Un royaliste estime que le pouvoir doit être arra- 
ché aux partis. Il dit : « Faisons cesser les compé- 
titions des partis » et, ajoute-t-il, a comme il n'y a 
pas deux moyens de les faire cesser, remplaçons le 
pouvoir électif par le pouvoir héréditaire. » 

(Notez ici un petit fait assez plaisant. Un senti- 
ment, un seul, est à peu près unanime en France : 
c'est le désir d'échapper aux politiciens , c'est le 
dégoût, la lassitude de ces partis rivaux, qui font 
du bien public, selon le mot de Montesquieu, une 
yéritable « dépouille » : eh bien ! le royalisme, 
qu'on accuse partout d'être arriéré ou chimérique, 
est aussi la seule opinion, la seule doctrine qui cor- 
responde à cet instinct général du paysl) 

En tant que royaliste, je ne me sens d'aucun 
parti. Disant à tous d'aller au Roi, je ne dis à per- 
sonne de venir avec moi. 

Du point de l'horizon national où m'ont placé mes 
sentiments, mon caractère, mon origine, — avec 
mes idées religieuses, avec mes idées politiques, 
économiques, financières, — je dis aux autres ci- 
toyens, en quelque lieu qu'ils- soient et quelques 
idées qu'ils professent : 

— Pour la France, qui est peut-être notre seule 
pensée commune, voyez si le meilleur ne serait pas 
d'aller où je vais. 

C'est le 6 a-ba du système I 



504 l'action française 



A défaut d'an parti, il est un monde royaliste. Le 
génie sociable de notice race voulant que les gens 
de même opinion se fréquentent, les nouveaux 
royalistes devaient visiter les anciens. Chose cu- 
rieuse, ces apostats de l'Eglise républicaine ont été 
d*autant mieux reçus qu'ils pénétraient dans un 
milieu royaliste plus pur. 

Ils ont trouvé au centre droit des amis parfaits. 
La droite a montré de l'empressement. Mais c'est 
l'extrême droite qui devait leur donner le plus dé- 
licat des plaisirs, celui d'être compris sans hésita- 
tion. Je me suis amusé plusieurs fois du même 
spectacle :un petit-fils de jacobin considérant d'un 
œil surpris un petit neveu de chouan, et tous les 
deux, au bout du premier entretien, constatant 
leur complet accord politique I L'un venait de 
trouver ce que l'autre tenait simplement de son père, 
les deuxFrances réconciliées de la sorte n'avaient 
plus que la peine de se traduire Tune à l'autre 
deux langages un peu différents. Gela ne traînait 
pas. 

— Voyez, disaient les uns : vous êtes arrivés à la 
vérité par raison, mais comptez combien de tradi- 
tions, de survivances et de semences de traditions 
vous avez conservées malgré vous et sans le savoir! 

— Voyez, disaient les autres, combien votre pieux 
souvenir, votre maintien fidèle de la tradition était 
chose rationnelle I En y obéissant comme au vœu 
des ancêtres, vous avez acquis par surcroit une su- 
périorité d'ordre intellectuel 




CORRESP ONDA NCE 



«AMA/V\AA^^^^^^^M^^^ 



Notre ami A. de Léautaud, secrétaire général du 
« Comité d'Action française », a reçu deux intéres- 
santes lettres de Tan de nos abonnés, M. Tasset : il a 
demandé à M. Tasset Tautorisation de publier li 
seconde in extenso : 

Monsieur, 

Je crois devoir garder la responsabilité de 
mes paroles, et puisque V Action française a l'in- 
tention de publier des extraits de ma lettre, je 
vous donne toute liberté d'y joindre ma signa- 
ture. Je vous prie toutefois, si vous commentez 
ces opinions, de ne pas me donner comme un 
ennemi implacable du gouvernement; je ne suis 
porté à oublier ni les difficultés de sa position, 
ni les égards qu'on doit aux maîtres. Je ne les 
juge point, je ne juge que le système. Je constate 
que le suffrage universel oblige tout Français à 
s'occuper de politique. J'accomplis ce devoir, et 
comme je suis clerc, je donne mon opinion par 
écrit. Je me plains des contradictions et des utopi es 
qui rendent incohérentes l'éducation et la vie du 
peuple français. La livrée dont on revêt nos es- 
prits, moitié révolutionnaire, moitié tradition- 
nelle, est discordante comme raccoutrement 
jaune et vert des fous. Un gouvernement, com- 
posé d'hommes mûrs et d'hommes forts, non di; 
rêveurs et d'adolescents, n'a pas le droit d'^^tre 
inconsistant, ni d'ignorer la vie. Il doit savoir 
lutter contre le malaise moral du temps. Il est 

ACTION FRANC. — T. V. :{4 




506 l'action française 

responsable aussi de la misère matérielle qu'il 
crée par ses écoles. Il fait des barons sans leur 
constituer de majorais. Ses diplômes sont des 
brevets de capitaines à la recherche d'une com- 
pagnie. Ce sont des assignats, des billets dont il 
laisse protester les deux tiers. Un tiers peut- 
ôtre des enfants de la rue et des champs sont 
assez intelligents pour recevoir une éducation 
supérieure, si on la leur donnait gratuitement. 
On aurait alors pour deux maçons un archi- 
tecte, pour deux lampistes un ingénieur; le 
garde champêtre serait licencié en droit, le bri- 
gadier docteur es sciences. Cette instruction 
universelle serait excellente en Icarie, oCi la vie 
matérielle de chacun est assurée par la com- 
munauté. Mais en France, où les enfants travail- 
lent pour obtenir un jour une position, l'Etat 
n'est pas justifié lorsqu'il prend les élèves par 
l'appât de diplômes, assurant autrefois une car- 
rière, et se sert de cette ruse pour provoquer des 
efforts et des sacrifices déçus. Lesloups se mettent 
en troupe pour chasser : si les hommes formentdes 
sociétés, c'est pour satisfaire par elles leurs be- 
soins. Dans la fameuse énumération des pou- 
voirs, on a oublié le plus important : le ntUriUf^ 
le positùmnaire. 

Individualisme et collectivisme sont des 
erreurs complémentaires. L'élément constitutif 
d'une cité n*est pas le m&le adulte électoral, 
mais la famille qui contient l'homme et la 
femme dans tous leurs états. Le royaume est 
l'ensemble des familles dans leur classement 
naturel. Les chefs de la première, alliée aux 
suivantes, sont rois. Je ne vois aucune raison 



PARTIE PÉRIODIQUE 507 

pour extirper la dynastie capétieDoe qui eut le 
cœur de la France. Après elle, la famille Bona- 
parte, par sa gloire, ses deux règnes, ses par- 
tisans, doit se placer non en rivale, mais en 
puissance collatérale, intéressée pour une large 
part au gouvernement et à la prospérité du 
pays. 

Les autres grandes races suivraient. Un sang 
d'élite relèverait la France. Une vie nationale 
saine et forte débarrasserait le pays de ses pa- 
rasites. La France ne porterait plus la livrée 
britannique et n'irait plus demander aux lords 
d'Angleterre les secrets de la vie supérieure. 
Car les facultés les plus heureuses pour le né- 
goce et le barreau sont d'un ordre inférieur à 
celles qui doivent présider au gouvernement 
d*un peuple. Au-dessus des aptitudes bour- 
geoises,on sent le besoin d'une noblesse. Depuis 
douze ans que je suis électeur, combien ai-je vu 
de noms inconnus monter aux présidences, pour 
disparaître de l'affiche au bout de quelques 
mois! Les parvenus n'ont point de passé et s'in- 
quiètent peu de leurs descendants. Des hommes 
isolés, sans ancêtres, sans postérité, tans vas- 
saux, sans richesses, par conséquent sans pou- 
voir et même sans indépendance, nullement pré- 
parés par leur éducation et leur passé à l'exer- 
cice de Tautorité souveraine, sont nommés par 
l'ignorance de la foule pour faire des lois sur 
mille choses qu'ils ne peuvent connaître. Com- 
ment s'acquitteraient-ils moins mal delà tâche 
de nous gouverner ? Comment opposeraient-ils 
une barrière à la tonte-puissance des syndicats 
cosmopolites milliardaires, captateurs des forces 



508 l'action française 



du pays ? Un gouvernement électif et endetté est 
sous la dépendance des maîtres de la Bourse et 
de l'Opinion : agents ou complices de ces puis- 
sances avides, c*est comme cochers et non 
comme maîtres qu'ils tiennent les rênes de l'Etat. 

Pour ces griefs impersonnels, je désire joindre 
ma pensée et, là où elle est possible, mon action 
à la vôtre I 

La République domine seule la France depuis 
vingt-cinq ans, et malgré les efforts du peuple, 
malgré la tranquillité, elle a m^né le pays à une 
situation plus fâcheuse. Cette longue et coûteuse 
expérience doit ouvrir les yeux aux classes intel- 
ligentes, les engager à se rassembler au plus 
vile sous la bannière de leurs chefs naturels, et 
non devant les urnes, dressées par des politiciens 
de passage : ces pièges sont éventés mainte- 
nant. Puisse la voix de V Action française ras- 
sembler les clercs désunis, sans nom actuel, et 
ressusciter leurs libres collèges, leurs glorieuses 
corporationsd'autrefoisi On voit encore à l'étran- 
ger, à Oxford, des restes de ce désirable état de 
choses. Je souhaite à M. Vaugeois, puisqu'il a 
rompu avec l'Université- machine, de contribuer 
à rétablir les universités maîtresses. 

Je vous prie d'agréer. Monsieur le Secrétaire 
général, avec tous mes égards, mes félicitations 
pour la tâche honorable qui vous est confiée. 

J. Tasset, 

Molosmes, par Tonnerre (Yonne). 



P. S. — Une nation est un corps organisé 
dont les cellules sont des familles, exception* 



PARTIE PÉRIODIQUE 509 

nellement des individus ; dont les organes sont 
des classes et des corporations de familles et 
d'individus, assemblés par leur fonction. La 
cour est la glande pinéale de ce système, où, 
tout étant équilibré, le roi n^est que le momm- 
lum de la décision: telle est la vraie liberté poli- 
tique. En France, le gouvernement républicain 
est Tautocratie d*une foule. Les organes de la 
vie nationale ayant été supprimés, seule la vo- 
lonté de cette foule, à grand effort d'administra- 
tion, met le corps entier en mouvement. Il y a 
entre une société formée spontanément au cours 
des siècles et Tétat artificiel conçu par les théo- 
riciens, exécuté par les décrets d'une assemblée 
toute-puissante, la différence de structure et de 
perfection qui existe entre un animal et une 
machine à vapeur. L'ancienne France apparte- 
nait au premier type; la France révolutionnaire 
est un essai du second. 

J. T. 



LES LIVRES 



Ije Goopératlsme, par A.-D. Rincel {Schleicher 

frères, éditeurs). 

M. Bancal est un théoricien distingué de la coopé- 
ration, et Ton a lu déjà de lui de nombreux travaux 
où il ne dépassait pas la permission qu'ont les spé- 
cialistes de sa sorte d'être ennuyeux, diffus et mau- 
vais écrivains. Le petit volume qu'il vient de com- 
poser sur le sujet qu^il connaît à fond est de tous 



540 l'action française 

points excellent. Passant en reTue, avec une saffi* 
santé ordonnance, des coopératives de genres divers, 
il mêle heureusement à leurs propos rhistorique, 
la statistique et la description. Il ne se refuse même 
pas, d'aventure, à esquisser quelques idées géné- 
rales. C'est ainsi qu'il justifie et préconise la main- 
morte. Expliquant que les coopératives de produc- 
tion échoient d'ordinaire parce qu'elles manquent 
de capitaux, il laisse entendre à qui n'est pas hébété 
par la déclamation socialiste que le travail seul ne 
suffit point, chez les civilisés, à créer la richesse. Il 
n'hésite pas, malgré son zèle d'apôtre, à nous mon- 
trer certaines coopératives — comme le Bon Marché 
— ressuscitant, plus puissant que jamais, le mer- 
cantilisme contre les coopératives de consommation, 
et certaines coopératives de production reproduisant 
un patronat et un salariat identiques à ceux du dé- 
testable régime libérai de la concurrence. 

Après que M. Bancel a fait preuve d*un esprit si 
ouvert, nous avons quelque droit de nous étonner 4le 
trouver chez lui, en conclusion d'un développement 
sur les communantés du moyen-&ge, la Nuée que 
voici : « Mais ces formes économiques n'étaient pas 
des formes de coopération consciente ; les associés 
n*agissaient ainsi que par simple compréhension de 
leurs intéi'éts. » M. Bancel concède que cela seul est 
loin d'être banal. Il ne lui suffit pourtant pas. Et 
dans son idée il n'y a pas de bonne coopération sans 
conscience, sans idéal moral, et sans un peu de 
V vie intérieure ». Les paysans du moyen-âge ne 
voyaient dans les sociétés taisibles que leurs inté- 
rêts. Leurs sociétés n'étaient donc point parfaites. 
M. Bancel, qui se flatte d'être un « libertaire » en Tan 
1901, eût passé, au xiii* siècle, pour un théologien 
singulièrement rétrograde. 



LES LIVRES 511 



Les Aventures du roi Pausole par Pibrrb 
LocYs {Pasquelle, éditeur). 

Est-ce par goût on par gageure que M. Pierre 
Louys pousse le libertinage littéraire à de telles 
extrémités ? Mais il ne laisse respirer un moment ni 
ses héros ni ses lecteurs. On sait sans doute que 
l^anteur d* Aphrodite j en excellent homéopathe, guérit 
la concupiscence par la volupté. Et c'est ainsi qu*à 
Topposé d'un sénateur dreyfusien il préfère la 
licence des rues à la « licence des intérieurs ». Ce 
système se trouve exposé par la peinture des mœurs 
du royaume de Tryphème, la satire des vertus pro- 
testantes et les singulières aventures où le paisible 
roi Pausole fut entraîné par les fantaisies de sa fille 
Aline. Dans ce conte à la façon de Voltaire et de 
Crébiilon, nous louerons surtout M. Pierre Louys de 
n'avoir pas révélé son a idéal social » ni prétendu 
réformer personne. La conclusion de son livre fait 
connaître et singulièrement apprécier le tour de son 
esprit: « On aura lu cette histoire, écrit-il, ainsi 
« qu'il convenait de la lire, si Ton a su, de page en 
a page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie 
«I pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le Roi 
« Pausole pour l'Etre parfait. » Remercions encore 
M. Pierre Louys d'avoir donné, après tant de plai- 
sirs, celui de ses rares et divertissantes épigraphes. 
On se répète avec ravissement celle-ci qu'il a prise 
chez Saint-Amant : 

L'ane avecque ses beaux yeux verts 
Sourit, se hausse et me regarde. 

Jacques Baiis ville. 
Le Directeur politique : H. Vaugeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. • 



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JOACHiM QA8QUBT 



VArhr^ ei Us Vtn$»^ dont nous avons publié 
quelques beife^ strophes dans notre numéro du 
t*^ jttifl, n'est pas Toeuvre d'un poêle : c'est 
Tadmirabie expression de Télat lyrique, amou- 
reux, frémiss^t d'une rare sensibiFlté en proie 
aux divers souffles sociaux qui tentent tour à 
tour r&me éparse de sa génération. Un beau 
livre qui évoque le génie tumultueux et clair de 
THugo des Contemplafmis. Le jeune auteur n'a 
pas craint de |)lacer son œuvre sous l'égide du 
Maître, rejoignant ainsi par delà les obscurités 
raflinées du décadentisme la grande tradition 
du lyrisme national. 



Envoi franco contre up mandat de 3 fr. 50 adressé 
à rAictlON FRANÇAISE, 28, rue Bonaparte 



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AMMNMMMMMMMMM* 



(1 JIIÉ BiyfS M 111 

ET 

LE VENT BÈ LA MORT 

■t , 

PAR 

Maurice BARRÉS 



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Élégànle brochure m-8« cajTFé. . . * 1 fr. 



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PARIS. — IMPRIMERIE F. LEV4, I7, ÏWJE 0A8aSTTt 



> 



t 



I 

9 



"Sr année. — T. T. — N» 65. 1"^ Octobre l&Ql. 



L'Action 



française 



[Smmê bi-mensueUe ) 



SOMMAIRE DU !«•• OCTOBRE !90I 

"Noxés Politiques : Quelle 

« union n est pomble Henri Vaugeois. 

L'ËMPEHEUR oc LE Roi C^« de Lantivy 

Le BAILLON LIBI^,HAL ET LE MAU- 
VAIS Li^RE DE M. Barres Lucien Moreau. 

Les Notes au « Salut Public » 
(suite) Léon de Montesquieu. 

Une levée de bonnets pointus. Robert Launay. 

Nos Maîtres : Bonald 



partie PERIODIQUE 

Positivisme et Catholicisme : Charles naurras. — 

CîORnESPONDANCB : LettiM GoMiot. 

^ PAUIS 

«UREAUX DE A'AVTION FUANÇAISE 

2H, RUE BONAPARTE 

! ■ 

i L<e numéro O fr. SiO 

ABOMEIENTS : Pirit it Dipertsmiitr 10 fr. Etruger, 15 \f, 

^ La rep''o<^<(c^<Dn des artieles de rA«lton /rançaûse est an- ^ ' ' 
mrtBée avec l'indication de la sonrce et du nom de l'auteur. • 






*• 



L'ACTION FRANÇAlSIi uaiall le 1" el 
' k' 15 decliaque mois. On .s'iiboniin ri l'arts. 
28, rue Bonaparte, Paris, l>', 

M, lÎEsai Valgeois, Directeur, recevra Je 
Vendredi, de 2 & 4 henrcs. 

PRINCIPAUX QOLLABORATeUIIS . 

Paul Bourget, de l'Académie Titknçaise. — Gih. 
— JuLKS SouRv. — Maurice Barrés. — Cuadles 
Maubhas. — JcLES Caplaik-Comtahbert. — 
Maubice Talmi^yr. — Madrick Sprokcr. — 
Ho'GuES Rebell. — Jean de Mittï . —P. Copis- 
Aldancelli, — Alfred Duoiet. — PréIiëric 
PtESsis. — Lucien Corpecdot. — Denis Gci- 
BEUT, dépulé. — FiLÉDiRic Amouretti. — Ro- 
bert Bailly. — JoAcum Gasouet. — Augl'Ste 
Cavalier. — Henhi CouLieh. — Xavier de 

MAGALLO^. — TuÉODOHE BOTflEL. — l>A[ll>nl» 

Meunier. -^ L. DB^MoKTESQCiou-FEïErfSAc. — 
Lucien Hodeau. — Octave Tauxieii. — Mai'- 

HÎCE PUJO. — h. MourLLARD. — JACQUES BaIK- 

viLLE. — Alfred de Pouvourville. — ItoiniT 

Launay, — 0, DE Barral. — R. Jacquot. 

FONDATEUR : 

Le Colonel de Villebois-Hakbuil 

Mort an chanp ^'fcaanear 



L'Action française 



NOTES POLITIQUES 



{*' octobre 1901. 



QUELLE « UNION » EST POSSIBLE^ 



^^»^f*0»f*^^^^^0<^^f>0»^ 



Deux ou trois fois, depuis quelques se- 
maines, j'ai trouvé, dans des lettres que 
m'adressaient des personnes fort bienveil-, 
lantes pour V Action française j et qui, assi- 
dûment, suivent notre campagne, l'expres- 
sion d'un même regret ou plutôt d'un même 
vœu : 

« Pourquoi (me dit-on à peu près) 
« n'ajourneriez- vous pas jusqu'après les 
(c élections, jusqu'après la victoire qu'il faut 
« remporter à tout prix contre un gouverne- 
ce ment antipatriote, — vos préférences po- 
cc litiques personnelles? Pourquoi, quand la 
c< maison brûle, ne point s'unir, d'abord, 
a touSj pour courir au feu ? » 

▲CliOM VRAMÇ. — > T. 7. 35 



514 l'action française 

Je mentirais, si je disais à ces correspon- 
dants éplorés que leurs lettres ne m'ont point 
du tout ému. Le sentiment qui les anime est 
trop généreux pour qu'on puisse passer 
outre, sans un mot d'explication, tout au 
moins : « Unissons-nous ! Faisons la paix ! 
« Embrassons-nous! Nous sommes tous de 
« bons Français » : marchons la main dans la 
« main contre tous les mauvais Français ! » 

Hélas ! ce cri, combien de fois Tavons-nous 
entendu ? — Pourtant , il fau t répondre une fois 
encore, avant de nous boucher les oreilles, 
férocement... 

On Ta deviné : mes correspondants sont 
des correspondantes. Où trouver, si ce n'est 
dans des lettres de femmes^ ces simplifi- 
cations ingénues, par oîi les luttes poli- 
tiques sont assimilées, d'autorité, à des 
conflits de sentiments, et résolues par des 
appels au cœur? — Toutefois, comme il se 
trouve beaucoup d'hommes qui sont femmes 
— (surtout parmi les républicains libéraux, 
patriotes et honnêtes qui se font forts de 
terrasser le Ministère au mois de mai pro- 
chain) — il n'est pas tout à fait inutile de 
souligner pour eux les raisons qui nous in- 
terdisent de suivre ces conseils « d'union ». 



Et d'abord, l'union avec qui? L'union 
avec les <c bons Français »? — Je voudrais 



NOTES POLITIQUES 515 

bien savoir ce qu'on entend par un a bon 
Français »^ et à quoi on le reconnaît. Est-ce 
que par hasard on voudrait nous faire avaler 
encore longtemps cette plaisanterie, qui sert 
depuis deux ou trois ans, et qui consiste à 
faire tenir le nationalisme tout entier, — 
lequel, apparemment, est un système poli- 
tique, — dans cette très courte et très facile 
exaltation morale qu'exprime, dans la rue, 
le cri de : « Vive l'armée ! » 

Il ne s'agît plus décrier : ce Vive l'armée ! » 
Il s'agit de savoir comment on va s'y prendre 
pour que l'armée demeure digne de cette 
acclamation. L'armée n'est plus intacte ; elle 
n'est plus faite d'une pâte purement mili- 
taire : elle est attaquée par le dedans, et des 
points de gangrène dreyfusienne, des taches 
de décomposition déjà avancée sont apparues 
à la surface de ce grand corps. Voilà le fait. 

Mais d'où vient le poison, et quel est-il? 
— On sait bien que le poison est venu de ces 
doctrines d'anarchie, de ces appels forcenés 
à la « liberté » de l'Individu, aux « droits » 
de l'Homme, qui constituent non pas seule- 
ment tout le langage, toute la rhétorique des 
partis républicains, mais aussi toute l'âme et 
toute la force de la Révolution française elle- 
même, — cette Révolution qui n'a point 
encore accompli son œuvre intégrale, et que 
ses apôtres entendeut bien mener jusqu'à son 



L 



5i6 l'action française 

terme : reffacement de la France devant 
l'Humanité une qu'ils ont rêvée. 

Et si, — comme nous l'avons démontré 
vingt fois ici, — les doctrines anarchistes et 
humanitaires dont les ce bons Français » qui 
se disent nationalistes réprouvent les appli- 
cations les plus récentes, ne diffèrent point, 
dans leur principe, des doctrines individua- 
listes et libérales qui demeurent chères à 
ces mômes « bons Français », — comment 
veulent-ils que nous évitions de le dire? 
Nous ne déclarons pas la guerre à l'esprit 
républicain au nom d'une préférence (comme 
ils disent en leur patois) pour la monar- 
chie idéale : nous constatons que c'est 
l'esprit républicain qui anime contre la 
France elle-même, incarnée devant l'étran- 
ger, dans son institution militaire, un nombre 
croissant de jeunes Français obligés au ser- 
vice. Ce que nous « préférons », c'est que la 
France subsiste. Et si, par voie de consé^ 
quence, nous nous sommes aperçus que 
opter pour la France de demain contre 
l'Humanité du vingt-cinquième siècle, cela 
équivaudra, d'ici peu, à opter pour un roi 
de France exilé qui se charge de nous net- 
toyer promptement de la vermine antimili- 
tariste et juive, — nous croyons loyal de le 
dire tout haut. 

« Mais, — nous insinuent tout bas les 
« bons Français n qui, tout en se proclamant 



NOTES POLITIQUES 617 



indifférents à la <c forme » du gauveme- 
ment — (w forme » est exquis!) — vont voter 
avec componction pour les pires réaction- 
naires de leur province, — « mais vous 
« êtes imprudents. Vous allez tout com- 
:« promettre. Au fond, nous sommes de votre 
a avis, et^ aussitôt les élections faites, le 
« succès obtenu, si votre prince veut mar- 
a cher, nous nous rallierons immédiate- 
« ment. Nous sommes pour le premier qui 
« sauvera la patrie. Nous aussi, nous avons 
c< compris le Nationalisme intégral. Mais 
<c c'est une théorie, un idéal : et nous sommes 
ce des gens pratiques. Laissez-nous donc 
« agir, sans froisser VOpiniany sans Tatta- 
^ quer de front, et en lui dorant la pilule, » 

Les « bons Français » se trompent. Leurs 
petites précautions, outre qu'elles sont 
quelque peu répugnantes, sont bien inu- 
tiles. L' Opinion, — s'il faut la personnifier — 
est femme : elle ne déteste pas la violence. 
Femme aussi, quant à la ruse, qui donc 
essayera de lui en remontrer? 

C'est une erreur énorme de croire que l'on 
dupe et que l'on gouverne une foule avec des 
réticences. Ou peut la tromper par un gros 
et solide mensonge, subitement improvisé 
sur une question de fait. On ne la mène point, 
de nuances en nuances, depuis le otà jus- 
qu'au non, sur une question de sentiments 
et d'intérêts, où il s'agit.pour elle d'aimer ou 



.518 l'action française 

de haïr; de vouloir ou de ne pas vouloir. Car 
sa volonté est brusque et simple. 

Or, entre la république et la monarchie, 
s'il faut que Ton choisisse, c'est entre deux 
sentiments, entre deux intérêts contraires 
que Ton se décide ; c'est entre deux classes : 
les. hommes d'ordre ou les hommes de dé- 
sordre, que va être l'alternative, môme pour 
l'électeur. Et je prétends que l'homme d'ordre 
perdra son temps à se grimer en oc républi- 
cain )» : il ne trompera personne. 






Si l'on veut bien renoncer à exiger de nous 
ces exercices de diplomatie enfantine, et si 
l'on comprend assez l'œuvre poursuivie par 
V Actionfrancaise pour apercevoir qu'il ne faut 
pas essayer de la réduire à une campagne 
électorale de]six ou sept mois, que pourrons- 
nous faire pour répondre à ce qu'il y a de 
légitime dans les sentiments du ce Nationa- 
lisme féminin »? — Peu de chose, hélas! . 

Nous ne pouvons guère qu'affirmer notre 
désir de ne pas faire de mal aux croyants de 
la (( République meilleure », de la République 
honnête, patriote, libérale, généreuse, « ou- 
verte à tous » (oui, à tous I parfaitementl) 



NOTES POUTIOUES 519 

qui viendra Tété prochain remplacer la Ré- 
publique dreyfusarde. 

Mais , sérieusement, est-ce leur faire du 
mal, à nos alliés^ les nationalistes républi- 
cains, est-ce leur rendre le succès plus diffi- 
cile, que de les éclairer sur les racines véri- 
tables, intimes, personnelles et familiales à 
la fois, de leur propre « nationalisme », et 
sur les conséquences où ce nationalisme, 
qu'ils ont trouvé en eux-mêmes à l'occasion 
de Dreyfus, les doit plus ou moins vite 
amener? Leur dire qu'ils sont aussi royalistes 
que nous, — sans s'en douter peut-être, — 
de par leurs actes, de par leurs relations, de 
par leurs intérêts enfin, il me semble que 
c'est leur rendre d'autant plus faciles et d'au- 
tant plus excusables à leurs propres yeux ces 
petites alliances électorales qu'ils vont bien 
se résigner à conclure, d'ici quelques se- 
maines, avec le curé et le château, là où le 
châtelain n'est pas encore un juif de Franc- 
fort, et où le curé n'est pas trop surveillé par 
un évêque de M. Dumay. 

Qu'ils en soient bien convaincus : nous ne 
souhaitons rien tant que de les voir réussir 
et nous envoyer à la Chambre de braves 
bourgeois, indécis sur la « forme du gouver- 
nement j>^ mais très décidés sur tout ce qui 
concerne les grosses questions de la sécurité 
-et de la prospérité nationales. 
. Je dis donc à chaque patriote : « Si, pouir 



^ 



'S20 l'action françaisk 

parvenir à cel excellent résultat provisoire, 
tu éprouves le besoin de désavouer bien haut 
lés c exagérations » du « Nationalisme inté- 
gral », si les allures factieuses de V Action 
française scandalisent trop quelques-uns de 
tes comités, ô « bon Français it> de peu de foi, 
ne te gêne pas avec V Action française ; « Et 
allez donc ! Ce n'est pas ton... père », comme 
dit l'autre. 



* 



Que nous nous tenions un peu à l'écart de 
la lutte électorale, c'est, nous l'avons déjà 
dit ici) une nécessité, étant donné notre objet 
♦propre. 

On aurait tort de conclure de là que nous 
ne soyions point décidés à servir à notre 
manière, et dans la mesure de nos forces, et 
autrement que par une neutralité bienveil* 
lante, ceux de nos amis qui essayeront d'uti- 
liser, pour la diffusion des doctrines défen- 
dues ici, la période de discussions politiques 
publiques dans laquelle nous allons entrer. 

L'atmosphère des réunions publiques 
n^est certes pas des plus favorables au dé- 
veloppement de thèses purement théoriques» 
Toutefois, il me semble que l'on se trompe. 



NOTES POLITIQUES 521 



lorsque l'on s'imagine qu'une certaine ri- 
gueur , une certaine franchise de pensée et 
de langage, un certain respect de l'auditeur 
sérieux, sont incompatibles avec le « mou- 
vement » indispensable à quiconque parle 
à des hommes assemblés. Il n'est donc pas 
absolument interdit aux rédacteurs et aux 
lecteurs fidèles de V Action française d'espé- 
rer faire comprendre dans certaines circon- 
stances à leurs voisins, à leurs alliés, et qui 
sait, à leurs adversaires eux-mêmes, peut- 
être, quelques-unes des observations poli- 
tiques et sociales que l'on a admises parmi 
nous, depuis deux ans passés. Certains 
points, depuis Taffaire Dreyfus, nous pa- 
raissent devoir être considérés comme ac- 
quis, pour tout nationaliste qui a réfléchi 
en combattant, ou même seulement après 
avoir combattu. C'est ainsi que, même sans 
être royaliste, on est à peu près d'accord 
aujourd'hui pour combattre quelques-uns 
des anciens dogmes de la révolution fran- 
çaise : l'individualisme, aussi bien en Mo- 
rale qu'en Politique et qu'en Economie po- 
litique; l'asservissement du pouvoir souve- 
rain aux assemblées ; la superstition égali- 
taire, qui nous empêche d'appliquer aux 
étrangers naturalisés récemment, aux juifs 
par exemple, un régime spécial; la super- 
stition Ugalitaire^ — qui empêchait de frap- 
per un traître comme Dreyfus, dès l'instant 



522 l'action française 

qu'une procédure entièrement publique ne 
pouvait pas être suivie contre lui ; la super- 
stition, encore, du suffrage universel, d'a- 
près lequel la vérité et le bon sens seraient 
toujours du côté de la majorité des vo- 
tants, etc., etc. 

On ne sera donc pas embarrassé, lorsque 
l'on voudra réellement essayer de réaliser 
cette « union y> des nationalistes de toutes les 
nuances dans un effort commun, que l'on 
semble désirer, ou de trouver, avec V Action 
française^ des points de contact. Que deman- 
derait-on déplus? Chacun doit affirmer tout 
ce qu'il aperçoit d'évident : sa force est à ce 
prix. Si quelques-uns considèrent avec nous 
que la crise dans laquelle se débat notre pays, 
n'a d'issue que dans une restauration monar- 
chique, ils ôteraient à leur pensée, à leur 
parole, à leurs actes publics, toute espèce de 
valeur et d'utilité, — à ne pas oser le dire. 

Henri Vaugeois. 



L'EMPEREUR OU LE ROI 



^'^^/V%^^S^^^^^^\^^W^^#^ 



Sous ce titre : « Empereur ou Président », 
V Autorité a publié une lettre adressée par son 
rédacteur en chef aux impérialistes réunis le 
15 août M. de Cassagnac y rappelle à son parti 
que « l'Empire est une monarchie » et qu'il est 
temps « de faire justice, d'une façon inexorable, 
de la fausse et hypocrite doctrine par laquelle 
on essaye de le travestir en une véritable mas- 
carade républicaine d. 

L'argumentation du brillant polémiste est 
intéressante, et nous nous en voudrions de n'en 
pas citer les principaux passages : 

« Qu'on le veuille ou non, écrit-il, l'hérédité 

impériale a été réglée d'une façon défmitive 

Il y a un Empereur tout désigné par ordre de 
naissance, comme il y a dans le parti royaliste 
un Roi. C'est donc stupidité, aberration, que 
d'en faire un candidat à la République. Qui est 
le plus ne saurait être le moins. Aut Gsesar^ aut 
nihil : ou il est l'Empereur, ou il n'est rien ! C'est 
au nom des senatus-consultes, c'est par l'héré»- 
dité, c'est par les ancêtres, c'est par un passé 
qui n'est'pasle sien, mais qui l'étreint invincible- 
ment, qu'il est l'Empereur. Pour être candidat 
à la présidence de la République, le prince Vic- 
tor devrait préalablement abandonner les sena- 



524 l'action française 

tus-coDsultes, renier les ancêtres, abdiqner 
Thérédité, se dégager du passé et cesser d'être 
prince... Redevenu simple citoyen, il pourrait 
assurément viser à la présidence de la Républi- 
que... Ace titre. Une serait pas plus qualifié que 
vous ou moi. » 

Voilà qui est clair et précis, voilà qui devrait 
imposer silence à tous ceux qui « cherchent vai- 
nement une solution bâtarde entré la monarchie 
impériale et une république consulaire». 

Voilà aussi qui nous permettra de discuter la 
valeur de la cause impérialiste, de discerner 
exactement ce qu'elle renferme de vérité au 
point de vue du droit et de garanties au point de 
vue de l'application. L'Empire est devant nous, 
nettement dégagé de ses origines révolutionnai- 
res; pro6tons-en pour juger ses principes. 

En définissant l'Empire : c la monarchie mo- 
derne et démocratique », M.de Gassagnac entend 
accoupler — et cela n'est point pour nous dé* 
plaire — l'idée de l'autorité d'un seul avec celle 
.des libertés de tous. Nous nous abstiendrons 
donc tout d'abord de lui chercher noise au sujet 
de Tépithéte « démocratique » qui pourrait 
prêter à équivoque, et nous entrerons immédia- 
tement dans le vif de la discussion. 

En quoi consiste l'autorité du monarque? 
Quelles sont les libertés naturelles, c'est-à-dire 
nécessaires à un peuple? La réponse à cette dou- 
ble question nous fera connaître si la solution 
gouvernementale fournie par l'Empire est satis- 
faisante et peut être acceptée. 

Quels que soient les mérites personnels d*un 
prince ou les motifs de son élévation au rang sa- 



l'empereur ou le roi 525' 



préme, son règne ne sera prospère, sa mission 
utile et féconde, que dans la mesure exacte où 
lui-même aura été une/onction sociale. Ses droits 
et ses devoirs, en effet, ne lui sont pas seule- 
ment dictés par sa conscience d'homme, mais 
bien imposés par Tintérèt supérieur de la patrie. 
C'est donc dans les principes traditionnels de sa 
race qu'il doit chercher ses plus sûrs conseillers, 
de même que sa politique a pour première obli- 
gation de s'appuyer sur la courbe d*un dévelop- 
pement séculaire. 

La monarchie est née d'un besoin, celui de- 
l'unité du commandement; l'hérédité monar- 
chique, d'un autre besoin, non moins impérieux 
que le premier, celui de la stabilité et de l'har- 
monie dans le gouvernement; il faut que le 
prince réponde à tous deux, sous peine d'être 
dans le corps social un membre inutile ou, pour 
mieux dire, un organe atrophié. 

Cette vérité ne relève pas moins de l'expé- 
rience que de la raison, et notre histoire la pro- 
clame avec une éloquence saisissante; puisque 
les dynasties royales ne se sont succédé en 
France que par une « substitution de fonction », 
tandis que nos derniers rois sont tombés pour 
être sortis de leur rôle. 

C'est justement pour avoir méconnu cette 
fonction et ce rôle que l'empire des Napoléons 
fut,par deux fois,impuissant à s'établir ; aujour* 
d'hui même, si nous considérons la doctrine 
impérialiste comme illusoire et dangereuse,' 
c'est surtout à cause de cette ignorance invinci- 
ble. Il convient ici de nous expliquer plus Ion* 
gnement. 



526 l'action française 

La conception du Saint-Empire n'avait été 
jadis que la conjonction magnifique et chré- 
tienne de$ civilisations franque et gallo- 
romaine. Dans la pensée des peuples, comme 
dans celle du chef de TEglise, l'Empereur était 
un protecteur international des intérêts légi- 
times, mais son autorité, surtout morale, sur 
les peuples civilisés ne devait servir que de 
contrepoids à l'ambition des monarchies. Tel 
fut le rôle de Charlemagne dans toute l'Europe, 
et celui de ses successeurs au titre impérial 
dans les cercles de l'Allemagne. 

Napoléon ne se réclama jamais de cet illustre 
passé, pas plus que de celui de la monarchie 
française. Conquérant, il courtisa la victoire et 
non la justice ; législateur, il demeura constam- 
ment en dehors de la tradition nationale. 11 fut 
même d'autant plus impuissant à renouer celle- 
ci que son àme latine se refusait à la com- 
prendre ; bien plus, il prétendit mener les 
citoyens comme les soldats parla simple disci- 
pline, et sa tentative échoua. 

Pour être durable et profond dans l'Etat, l'or- 
dre, en effet, doit y être la résultante des insti- 
tutions, non le fruit de la volonté d'un homme. 
Faite de clairvoyance et de décision, l'autorité 
du monarque doit s'exercer sur des éléments 
harmoniques dont elle assure le jeu normal, 
mais qu'elle ne saurait jamais remplacer. 

Ces éléments, ces institutions nécessaires, fi- 
rent défaut au régime impérial. En lui, tout re- 
posa sur une administration concentrée et ja- 
louse, qui joua dans l'ordre social le même rôle 
que la volonté du maître dans l'ordre politique ; 



l'eupereur ou le roi 527 

si bien que la nation française dépouilla toute 
personnalité, pour revêtir les apparences d'un 
automate admirable. 

Toutefois, le mécanisme était si puissant qu'il 
survécut à son inventeur ; c'est aujourd'hui seu- 
lement qu'une forte poussée de sève en disperse 
les derniers rouages. 

En face de cet appareil, dont s'étonne et s'in- 
digne déjà la génération nouvelle, comment 
parler des libertés publiques ? Pour les discer- 
ner sous le règne de Napoléon I^', il faudrait un 
microscope solaire, tant leur conrpression fut 
intense ; aussi bien devons-nous supposer que 
M. de Cassagnac, lorsqu'il définit l'Empire : 
« la monarchie moderne et démocratique », ne 
remonte pas au delà du règne de Napoléon III. 
Notre embarras n'en est pas moins grand, car 
s'il est vrai qu'on ait beaucoup parlé de la « li- 
berté n sous le second Empire, nous ne sachons 
pas que le mot de « libertés traditionnelles » 
ait été jamais prononcé. 

Lorsqu'il donna dans le « libéralisme », 
l'homme de Décembre, sorti du coup d'Etat, 
suivait la pente fatale de. son destin. Infidèle à 
l'hérédité césarienne, son gouvernement se cor- 
rompit du sophisme parlementaire, sans soup- 
çonner plus que ceux de 1830, de 1848 ou de 
1871, qu'il y eût un « droit national w. 

S'il arrivait jamais qu'un Napoléon le com- 
prît — ce qui nous semble improbable — il n'en 
demeurerait pas moins incapable de s'en récla- 
mer, car pour jouer le rôle du monarque légi- 
time, de même que pour tenir la place d'un 
président de la République, un Napoléon, sui- 



L. 



f 




5^8 l'action française 

vant l'expression du directeur de VAutoritéj « ne 
serait pas plus qualifié que tous ou moi ». 

Nous estimons donc que le parti impérialiste, 
s'il veut ti en finir avec les maquignonnages qui le 
ridiculisent », cesser de « s'affubler du nom 
de parti plébiscitaire intégral», qui « est une bê- 
tise et un manque de probité », se trouve fata- 
lement obligé de se réclamer du « régime impé- 
rial I, qui est celui de la force sans garanties 
et de l'autorité sans contrepoids. Un tel régime 
peut paraître à de bons esprits d'une nécessité 
temporaire ; toutefois son principe est condamné 
par la réflexion, aussi formellement [que son 
srpplication l'est hélas I par une douloureuse 
expérience. 

' Mais qualifier J'Empire de 9 monarchie dé- 
mocratique » n'est-ce pas aussi sacrifier quel- 
que peu aux préjugés du jour, et cela gratuite- 
ment, puisque « monarchie nationale » en dit 
plus? 

La a monarchie nationale » implique, par 
contre, la condamnation du Césarisme, comme 
celle de la Révolution ; elle signifie la a repré- 
sentation des intérêts et des droits », c'est-è- 
dire l'administration du peuple par lui-même, 
et la « décision du Roi dans ses conseils », 
c'est-à-dire le gouvernement de l'Etat par son 
chef. En elle, rien de livré au hasard ou à l'ar- 
bitraire. 

Seul le représentant de cet « ordre tradition- 
nel », M. le comte de Chambord, pouvait dire à 
la France : « Quand vous le voudrez, nous re- 
prendrons ensemble le mouvement de 4789. s 
Ce sont là paroles royales, certaines de l'avenir, 



1 

I 



l'empereur ou le roi 529 

parce que fortes de tout le passé. Aux utopies 
libérales qui datent d'hier, les antiques libertés 
françaises ont donné, par avance, un éclatant 
démenti. 

Rien ne serait encore perdu si nous savions 
les restaurer. Elles ne seraient pas seulement 
une digue victorieuse contre les (lots montatits 
du socialisme, mais la réponse simple et topi* 
que à tous les problèmes sociaux. 

Nécessaires toujours,quelquefois incomplètes, 
elles possédaient du moins en elles-mêmes tous 
les germes du progrès et fournissaient pour leur 
culture une infaillible méthode. L'association en 
était la base et la représentation le couronne- 
ment : ainsi devenait réelle, active, efficace, 
dans Tordre politique comme dans Tordre 
naturel, la cohésion ou, pour mieux dire, la 
solidarité nationale. Le travail était soutenu et 
organisé dans les « corps de métiers », le con- 
trôle des citoyens sur le gouvernement s'exer- 
çait par les « Etats », la direction des affaires 
s'élaborait dans les « Conseils de la couronne ». 

Issu, comme la Révolution, d'un individualisme 
antisocial, le régime napoléonien bouleversa 
ces traditions, mais la faillite des faux dogmes 
de 1789 est commencée, qui Temportera pour 
jamais. Telle devait être l'issue du duel épique 
soutenu par le génie d'un homme contre celui 
d'une nation. 

Nommé par le pUbisciie, qui vaut tout juste 
autant que Tenthousiasme des multitudes, ou 
se réclamant de senatus-corisidtes qui ne sont, 
après tout, que les « articles organiques » d'une 
constitution imposée à la France comme le cou- 

ACTION FHANÇ. — T. ▼. 36 



L 



530 l'action FRANÇAISB 

cordât le fut au Saint-Siège, TEmpereur ne 
serait jamais qu'un chef hasardeux pour la paix 
comme pour la guerre, dont l'autorité — nous 
le savons trop — n'aurait point d'autres con- 
seillères que des ambitions féroces ou des uto- 
pies dangereuses. 

A la France de méditer les leçons de l'histoire 
pour éclairer le choix de l'avenir. Au Roi de 
pénétrer son àme des devoirs de son auguste 
fonction, car tous deux ont besoin de se con- 
naître entièrement pour réparer, d'une manière 
durable, le monstrueux divorce qui les a 
séparés. 

Alors seulement, la nation redeviendra elle- 
même, car son corps tout entier reprendra le 
libre jeu de ses mouvements, lorsqu'il aura 
retrouvé le chef {capui) formé de son sang pour 
participer à sa vie. 

C" DE Lantivy. 



LE BAILLON LIBÉRAL ET LE 

MA UVAIS LIVRE DE 
MAURICE BARRÉS 



*»W»»*WW<»>»WMWW»«t<M» XI» 



La Revue La Contemporaine, qui paraît chez 
VéditeurJuvm^ commemera^dans U courant ^u mois 
d'octobre^ la publication de la troisième partie du 
« Roman de V énergie nationale n , par Maurice Barres^ 
sous ce titre^dé^à bien connu^ de : Leurs Figures. Elle 
faU suite az«.z; Déracinés et à /'Appel au Soldat. 
. Leurs Figures, c'est la figure que firent les pana^ 
misteSj futurs dreyfusiens^ le jour oti ils se virent 
dénoncés sinon condamnés, flétris sinon chassés de 
la vie politique. Il est trop clair que les intéressés 
vont organiser la conspiration du silence contre leur 
fustider.Ils sejont aperçus, au moment des Déraci- 
nés, du prodigieux écho que devait obtenir toute pa^ 
rolepolÛique de Barres. Vainement^ il est vrai, mais 
avec un admirable esprit de système, admirablement 
appliqué,ils se sont tus,ils ont obligé tous leurs amis 
à se taire sur le compte de TAppel au Soldat. Le 
public a su la vérité tout de même, mais V effort dé'' 
ployé pour la cacher mérite d'être signalé. Cestpro- 
prement à quoi s' est employé, dans le chapitre que Von 
va lire, notre collaborateur et ami Lucien Moreau. 
Son résumé analytique du second « Roman de Véner- 
gie nationale » aura, de plus, Vavantage de rendre 
plus aisés et plus clairs aux lecteurs les premiers Jeuil- 
îets de Leurs Figures. Ils entreront ainsi deplain» 
pied dans le nouveau livre. 

Nous tenons de Thonnête Eckermann que le 
clergé milanais, dès que parut la première tra** 



532 l'action française 

ducUon italienne du Weriher , en acquit sous 
main tous les e^cemplaires qui purent se ren- 
contrer : et le livre demeura quelque temps 
introuvable. Goethe ne dissimulait point à son 
confident l'admiration qu'il se sentait pour une 
si pieuse sollicitude, et surtout pour un pro- 
cédé si sagement approprié. Les libéraux de ce 
temps-ci ont imaginé, à l'occasion du dernier 
livre de M. Barrés, une tactique défensive 
moins parfaite, mais aussi moins dispendieuse: 
ils se bornent à n'en point souffler mot. 

Admirable unanimité de ces individualistes l 
Tous, assurément, ne sont point béotiens. On 
en connaît qui, sensibles aux beautés de Y Appel 
au Soldaty refusent ouvertement de les publier, 
de peur de contribuer en même temps à la dif- 
fusion des mauvaises doctrines (1). Ils croi- 
raient trahir la Défense républicaine en parlant 
les premiers d'un livre mis à l'index... Ce n'est 
pas, je pense, à des nationalistes qu'il faut en- 
core expliquer qu'on a dans ce roman ^ comme 
dit M. Paul Bourget, « un des plus beaux 
livres de notre époque ». Mais il paraît inté- 
ressant de rechercher pourquoi les libéraux, 
ennemis par définition de tout obscurantisme, 
ont senti qu'il convenait d'observer ce silence 
religieux. On pourra trouver dans cette re- 
cherche quelques signes nouveaux de la fail- 
lite de l'orthodoxie libérale. On s'attachera 
surtout à déterminer ce qui, dans le livre de 



(1) Lo directeur d'un important périodique remettait 
aux calendes l'insertion d'un article « qui donnait anTie 
de lire VApp€l au Soldat ». 



LE BAILLON LIBÉRAL 533 

M. Barrés, a pu éveiller chez les parlementaires 
l'instinct de la conservation, plus fort que tous 
les immortels principes. On tâchera de fixer ici 
ce que V Appel au Soldat contient de pernicieux 
pour la superstition qui tourmente ce siècle, et 
qui menace de dissoudre ce pays. 



I. — Principes du nationalisme. 

La doctrine politique de M. Maurice Barrés 
est assurément ce qu'on peut imaginer de plus 
opposé à l'idéologie des libéraux. Cette doc- 
trine, qu'on trouvait déjà dans les Déracinéfi, se 
reconnaît ici presque à toutes les pages. Mais 
nulle part elle n'est plus évidente que durant 
le pèlerinage de Sturel et Saint-Phlin dans la 
vallée de la Moselle. 

De ces deux Lorrains, que leur professeur 
avait envoyés avec leurs camarades à la con- 
quête de Paris, on se rappelle que l'un. Saint- 
Phlin, avait été formé par sa grand'mère à 
préférer l'exploitation de ses biens patrimo- 
niaux. Après un bref et peu heureux séjour à 
Paris, il était rentré à Varennes, pour y mener 
la vie d'un gentilhomme campagnard. £t il 
commençait à sentir le bénéfice intellectuel 
d'une existence enracinée. « Chaque jour il pre- 
nait mieux connaissance de sa formation. Il 
étudiait avec soin les lieux, les habitudes, et 
même les produits naturels : par là, il devenait 
l'un de ces êtres avec qui c'est délicieux de sortir 
le matin dans la campagne, parce que les cul- 
tares et les forêts brillantes de rosée, les va- 



531 l'action française 

peurs sur les rais de terre, forment un horizon 
philosophique où leurs propos prennent une 
pleine valeur, et Ton goûte avec eu^c le suprême 
plaisir d'analyser des détails sans perdre de 
vue la vérité d'ensemble. » 

Dès avril 1888, n dans la province et dans 
une propriété où les objets lui parlaient, il 
avait trouvé des convictions auxquelles il se 
laissait aller comme à une vie purement ins- 
tinctive : dans ce premier moment, il lui eût 
été insupportable d'avoir à prouver leur valeur, 
car ses raisons étaient d'ordre moral, tout 
intimes, et insuffisantes pour toucher des tem- 
péraments différents ». Mais, en mars 1889, au 
plus fort de la lutte entre M. Constans et le 
Boulangisme, au moment où l'on prévoit Tar- 
restation du Général, Saint-Phlin écrit à Sturel 
pour l'engager à venir se rendre compte de 
l'état d'esprit dans TEst: « Je voudrais que tu 
vinsses ici écouler mon fermier ^ ses valets^ îes 
paysans^ un tas de braves gens. Le Général a 
l'appui tantôt des chevau-légers de la mo- 
narchie, tantôt des ennemis de la société; 
dans ce rôle, il n'est pas conforme à l'image 
que se font de lui ses admirateurs réfléchis et 
le peuple, son inventeur. Il lui appartient de 
faire pour le parti conservateur quelque chose 
d'analogue à ce que fait en Angleterre lord 
Randolph Churchill... Garder les traditions 
nationales et prendre en main, non pas les 
intérêts des privilégiés, mais de la nation 
même... » De plus en plus, Saint-Phlin se rat- 
tache « à l'idée d'un système de droits et de 
devoirs reliant les gens du pays et l'adminis- 



LE BAILLON LIBÉRAL 535 

tration. Le pouvoir qui assure de Tordre, de la 
moralité et du bien-être autour de SaiQt-Phlin(i) 
est légitime ». 

Sturel se laisse enfin décider par son ami à 
venir avec lui prendre conscience de leurs atta- 
ches naturelles. Ils vont faire une instructive 
excursion, et parcourir ensemble toute la vallée 
de la Moselle. Cette exploration leur fournira 
plusieurs occasions de déplorer à nouveau « les 
humanités vagues, flottantes, sans réalité, qu^on 
leur avait enseignées au collège, quand le vrai 
principe, c'est V éclaircissement de la conscient indi- 
viduelle par la connaissance de ses morts et de sa 
terre, n 

Poursuivant un tel éclaircissement, Saint-Phlin 
el Sturel vont prendre la Moselle à sa source, 
pour la suivre jusqu'à Coblence. Ils rencontre- 
ront tous les souvenirs historiques, toutes les 
particularités régionales, physiques ou politiques 
de la Lorraine et du pays de Trêves. Concevant 
déjà qu' a un jeune être isolé de sa nation ne 
vaut guère plus qu'un mot détaché d'un texte y>, 
ils supputeront toutes les forces du passé qui 
les commandent, pour connaître leur prédes- 
tination propre. Ils n'ont d'autre dessein que de 
prendre contact avec les réalités qui leur sont 
les plus prochaines. 

On aimerait à s'attarder sur cet itinéraire de 
sociologues et de poètes, à rappeler les carac- 
tères propres que la Lorraine révèle aux deux 
pèlerins, à insister sur ce que la sensibilité de 
M. Barrés ajoute de saveur à cette exceptionnelle 

(i) Il s'agit ici de la terre de Saint-Phlin. 



I 
l 



536 l'action française 

monographie. 11 faut bien renvoyer an texte, et 
se contenter ici d'éuumérer quelques-unes des 
cent leçons importantes que Saint-Phlin et Stu- 
rel rapportent de leur voyage. Ce qu'ils cons- 
tatent dès le début, c'est « qu*à travers les 
siè6les, en dépit des vicissitudes politiques et 
économiques, une population racinée dans le sol 
maintient ses façons de sentir ». Ailleurs, ils 
éprouvent le prix social « d'une bourgeoisie où 
chacun se connaissait et trouvait avantage à 
le conduire avec honneur s. Ils notent que la 
réalité de la patrie doit être moins sensible dans 
un temps où l'administration est distante et im- 
personnelle, et où les noms de pays « ne sem- 
blent que des étiquettes sur des groupes de 
réallités analogues, se développant d'une ma- 
nière identique ». Mais devant les faits il leur 
fautreconnaitre qu' « un vieux fonds sentimental 
rebelle à l'analyse » résiste en Lorraine à l'in- 
vasion allemande: et que voit-on d'autre qui 
puisse assurer la fidélité de tant de Lorrains, 
quand la civilisation matérielle se trouve au 
moins égale sous le régime allemand, et quand 
l'éducation française tend à faire « des citoyens 
de l'humanité plutôt que des Français et des 
membres de la société traditionnelle i? Lesdeux 
Lorrains, pensant à la manière dont les Alle- 
mands enseignent l'histoire, s'étonnent que nos 
professeurs, u cédant à quelque fade sentimen- 
talité », aient coutume de déplorer « des avan- 
tages brutaux pris par Louis XIV et Napoléon 
dans une lutte qui dure de toute éternité entre 
les populations du territoire français et celles 
du territoire allemand. En l'absence d'une vé- 



LE BAILLON UBÉRAL 537 

rite absolue sur laquelle des membres d'espèces 
différentes se puissent accorder, les fonction- 
naires chargés de renseignement doivent s'ins- 
pirer du salut public. Ce n^est pas une vérité 
nationale, celle qui dénationalise les cerveaux »* 
Trêves, la cité romaine, reporte vers d'an- 
ciens souvenirs de Provence la pensée de 
Saint-Phlin. Et il conte à Sturel la visite qu'il fit 
en 1854 à Mistral, et qui lui permit d'apprécier 
le parti qu'il pourrait lui-même tirer de sa terre 
de famille. Il insiste sur la vie que le poète a su 
dégager des traditions, a Mistral a restauré la 
langue de son pays, et. par là, en même [temps 
qu'il retrouvait une expression au contour des 
rochers, à la physionomie des plantes et des 
animaux, à la transparence de l'air, à la beauté 
des images, et par cette même voie aux mœurs 
locales, il restituait à son univers natal un sens 
naturel. Il a rendu confiance à une société qui 
s'était désaffectionnée d'elle-même. Son œuvre 
est une magnifique action. 11 est le sauveteur 
d'une petite patrie. » Et Saint-Phlin reproduit 
Fessentiel de sa conversation avec Mistral, la 
sagesse et la bonhomie des paroles du poète. Il 
vante la liberté qu'on respire dans « cette at- 
mosphère de haute dignité et de simplicité » 
que sait créer Mistral : « Ecoule, Sturel, ayant 
fait usage de bien des libertés, on constate que 
la meilleure et la seule, c'est précisément cette 
aisance dont jouit celui qui resserre volontaire- 
ment ses liens naturels avec quelque région, 
avec un groupe humain et avec les emplois de 
son état, c'est-à-dire quand, bannissant les 
inquiétudes de notre imagination nomade, nt^t^^ 



538 l'action française 

acceptons les conditions de notre développement. Indé« 
pendance et discipliue, voilà quelle formule je 
me propose depuis Maillane. » 

Au bout de quatorze jours, les voyageurs 
nrrivent k Coblence, en hommes pour qui désor- 
mais tfil y a des vérités nationales ». S*ils ne 
peuvent empêcher la pente de leurs curiosités 
vers la vallée du fleuve magnifique, du moins, 
à ce point extrême d'un grand courant français, 
ils savent se dire : <( Attention 1 nous appartenons 
à la France. Plus avant s'étendent des espaces 
étrangers^ et que nous aurions à comprendre comme 
tels^ bien loin de nous y confondre ! » 

Les voilà au terme de leur voyage, et a ils 
repassent leurs impressions pour en faire des 
idées ». Une série de vues concordantes « leur 
composaient un système solidement coordonné 
où ils se reposaient et prenaient un appui pour 
mépriser le désordre intellectuel du plus grand 
nombre de leurs compatriotes. Nous avons vu, 
dit Saint-Phlin, qu'une nation est un territoire 
où les hommes possèdent en commun des sou- 
venirs, des mœurs, un idéal héréditaire. Si elle 
ne maintient pas son idéal, « elle le distingue 
mal d^un idéal limitrophe, ou bien le subor- 
donne, elle va cesser de persévérer dans son 
existence propre, et n'a plus qu'à se fondre avec 
le peuple étranger qu'elle accepte pour centre ». 
Et Sturel résume en quelques mots le résultat 
de leur enquête : « Si j'avais pensé le monde 
comme j'ai pensé la Lorraine, je serais vrai- 
ment un citoyen de rhumanité;du moins ma 
conscience m'autorise à me déclarer un Fran- 
çais de l'Ëât. » 






LE BAILLON LIBÉRAL 539 

De telles conclusions, conformes sans doute 
au pur positivisme, devaient provoquer les 
haussements d'épaules des matérialistes de 
courte vue, et exciter Tindignation des parti- 
sans mystiques de la Réduction à runiversel,du 
Devoir absolu, de la Justice en soi. Mais les 
hommes redouteront toujours moins les vues 
théoriques que les appréciations de faits ou de 
personnes. Si la « Vallée de la Moselle » con- 
tient réellement les vérités les plus funestes 
aux libéraux, je ne crois pas pourtant qu'elle 
eût nécessité la proscription du livre : car 
une démocratie, même éclairée, est moins ca- 
pable de déduire les conséquences pratiques 
d'une interprétation de l'histoire, que de con- 
former ses sentiments particuliers à des opi- 
nions sur des hommes ou sur des anecdotes. 



II. — Point de vue sur le boulangisme. 

Mais les applications de sa doctrine aux faits 
contemporains, M. Barrés s en est chargé lui- 
même. Son livre estessentiellement une histoire 
et une philosophie du boulapgisme. Quelle idée 
a-t-il donc conservée de ce drame compliqué ? 
Il suffit, pour s'en rendre compte, de se rappe- 
ler la conception réaliste de la nationalité qui 
domine toute la a Vallée de la Moselle i>. a Où la 
France trouvera-t-elle les énergies nécessaires 
pour qu'elle demeure une nation et un facteur 
important dans le monde ? » Voilà en effet com- 
ment M. Barrés formule le problème boulangiste 
Les deux Lorrains n'étaient pas seuls à conce- 



540 L*ACnON FRANÇAISE 

voir ainsi ce problème. C'était [bien ce pro- 
blème qui secrètement dirigeait vers le Général 
les sympathies de si nombreux Français, en 
sMmposant à Tinstinct populaire comme à la 
claire intelligence d*un Anatole France. 

Telle était la signification de Textraordinaire 
popularité du général Boulanger»: les répu- 
blicains, pour son origine (puisque les radi- 
caux rayaient amené au pouvoir), les ouvriers 
pour son attitude durant la grève de Carmaux 
(«les soldats, avait-il dit, partageront leur pain 
avec les ouvriers grévistes »), lespatriotes,pour 
ses actes administratifs (fabrication de la mélinite 
des fusils Lebel, etc.) et sa fermeté lors de l'in- 
cident Schnaebelé, tous les mécontents pou- 
vaient lui confier cette unique mission de recons- 
tituer en France l'unité de sentiment. L'enthou- 
siasme de la foule à la gare de Lyon le soir 
du 27 janvier 1889 ^exprimait confusément que 
la France voulait passer « de l'ancien libéralisme 
à un protectionnisme général, que son instinct 
de malade sollicite » et «déterger des éléments 
étrangers qu'elle n*a pas l'énergie d'assimiler 
et qui l'embarrassent jusqu'à produire en elle 
l'effet de poisons ». 

Tel est, d'aprèsM. Barrè8,le sens profond du 
boulangisme. Le Général pouvait être à la fois 
un « syndic des mécontents et un « excitateur 
du génie national ». Il possédait éminemment ce 
qui, chez nous, rend populaire. Mais, s'iln'était 
pas dépourvu d^habiieté dans la conduitede ses 
affaires, il manquait totalement des qualités né- 
cessaires pour organiser une propagande doc- 
trinale. Et son éducation libérale, avec le senti- 



LE BAILLON LIBÉRAL 541 

ment de la discipline, le faisait répugner à l'idée 
d'un coup de force : si d'ailleurs ce coup de force 
eût pu réussir, on se demande ce que Boulanger 
eût fait le lendemain. Aussile bouïangisme pro- 
prement dit ne put-il jamais sortir de la phase 
sentimentale. Nul ne s'occupa d'organiser les 
sentiments qui fondaient la popularité du Géné- 
ral, et le parti demeura sans programme, sans 
idées maîtresses. Les lieutenanls parlementaires 
de Boulanger n'avaient vu dans sa popularité 
que le moyen d'une intrigue parlementaire. Ils 
entraînèrent leur chef sur ce terrain dont leurs 
adversaires connaissaient mieux les ressources. 
Leur entreprise devait échouer ; et, comme le 
succès avait été tout leur but,rien après cet échec 
ne pouvaitsubsister.Lorsque,sous le coup d'une 
arrestation imminente, et pour continuer à diri- 
ger l'opposition parlementaire, le général Bou- 
langer passa en Belgique, « il cessa d'être dans 
les imaginations une force irrésistible ; on avait 
borné devant tous les yeux sa puissance, qui 
faisait le principe et la mesure de sa popularité ». 
Et le bouïangisme, ne s'étant pas donné de doc- 
trine, ne put survivre à la popularité de son 
chef. Il suffit de rappeler les élections législati- 
ves de 1889, la défection des monarchistes, les 
élections municipales de 1890, la désaffection 
des lieutenants de Boulanger, la publication des 
Coulisses du Bouïangisme, la mort de Mme de 
Bonnemains, puis du Général. Ce n'est pas le 
lieu d'insister sur l'explication, si claire,de toute 
l'attitude du Général (c'était, dit M. barrés, un 
soldat, et qui ne voulait à l'origine que faire 
triompher certaines vues techniques), ni surtout 



1 



542 L* ACTION FRANÇAISE 

sur ces pages palhéliques où sont étudiés Tépui- 
sement nerveux elle suicide de cet abandonné. 

Mais est-il besoin de souligner ce que cette 
histoire et cette interprétation du boulangisme, 
particulièrement de son échec, doivent avoir 
d'inquiétant pour les partisans du parlemen* 
iarisine?Le dogme libéral est ici directement 
attaqué : aux convenances de quelques rêveurs, 
aux moyens d'existence de quelques politiciens, 
on oppose Tintérèt national. Bien plus, on dé- 
nonce toute méthode parlementaire comme 
impropre à sauvegarder cet intérêt. Et il y a pis 
encore : on tourne en dérision le sacerdoce des 
bonnes gens qui vivent des autels libéraux, on 
parle sans onction de leurs homélies, et Ton 
reproche à Boulanger de s'efTrayer d'un « bruit 
de plumes » quand Use rappelle les invectives de 
Hugo contre le Deux-Décembre. (« Il redoute 
le jugement des rédacteurs de Thistoire. Tout 
à fait ignorant du métier littéraire, il s'épou- 
vante d'un bruit de plumes... ») 

11 est évidemment affligeant d'entendre ainsi 
parler de croyances chères. Mais les serviteurs 
de la légalité pouvaient encore, avec de l'élo^ 
quence, Ûétrir efficacement, sous le nom de 
scepticisme, et peut-être de cynisme, une si 
grande liberté de langage. Le pouvaient du 
moins ceux qui continuent à considérer le res- 
pect de la Légalité sous la forme de llmpératif 
catégorique. Il y a d'autres libéraux profession- 
nels; et ceux-là, discrètement, expliquaient 
dans le Temps à M. de VogUé que la « vérRé 
moyenne » des philosophes ne convient point à 
la démocratie. Ne faut-il pas une religion au 



LE BAILLON LIBÉRAL 343 

peuple? Ne doit-on pas le préserver des conta^ 
gions libertines? Un pouvoir spirituel attentif 
au bien des âmes, mais connaissantla faiblesse 
humaine et comptant peu sur Tévidence du 
dogme, s'ingénie à cacher les manuels d'im- 
piété... 



III. — Psychologie d'un nationaliste. 

C'était encore peu que de formuler en histo- 
rien de libres opinions sur le |boulangisme. 
M. Barrés a donné pour ainsi dire à ces opi- 
nions une existence concrète, en même temps 
qu'une justification, en les faisant naître et 
vivre dans l'esprit de François StureU Aussi la 
psychologie de ce jeune boulangiste, malgré ce 
qu'elle contient de purement romanesque, 
donne-t-elle force d'exemples à bien des façons 
de sentir qui sont en exécration à bon nombre 
de moràlisfes coniemfOTBins. 

Par quelles circonstances ce sensible et pas- 
sionné Sturel, « le plus subjectif des hommes », 
se trouva-t-il impliqué dans des intrigues poli- 
tiques? On se rappelle que l'ambition ne lui 
manqua jamais de jouer quelque rôle héroïque. 
Il se félicitait, vers la fin des DéracviéSj de voir 
sa vie personnelle prendre une ampleur crois- 
8a,pte. Et c'est à la vie sociale qu'il allait déjà 
demander le développement de cette personna- 
lité. François Sturel se montre au juste « un 
rêveur poursuivant à travers des drames publics 
son propre perfectionnement ». Il a éprouvé, et 



544 l'action française 

il sentira toujours davantage qu' « il faut éla-^ 
guer en soi bien de la broussaille pour que notre 
bel arbre propre puisse étendre ses racines, se 
nourrir de notre vie et couvrir de ses branches 
dans Tunivers la plus grande surface ». Il ne 
connaît point l'humanitairerie ; et il commence 
seulement à entrevoir que le « moi » n*est pas 
un absolu, qu'il dépend entièrement de la so- 
ciété, que la société est la première des rivalités 
qui Tintéressent. 

Mêlé d'un peu trop près à TafTaire Racadot, il 
a vu s'éloigner la jeune Thérèse Alison, à qui 
Ton a fait épouser le distingué baron de Nelles. 
Il va chercher en Italie une diversion et une 
culture nouvelle. Mais là encore «il ne se désin- 
téressait de soi-même qu'en faveur des rares 
personnages avec qui il se croyait d'obscurs 
rapports ». C'est Garibaldi, c'est Allieri, c'est 
Stendhal, c'est Goethe, Byron, Miickiewicz, Cha- 
teaubriand, Sand, Musset, dont il poursuit les 
souvenirs dans toutes les retraites d'Italie. Il les 
sollicite d'entretenir son exaltation. Partout il 
s'interroge sur sa propre raison d'être : il ne 
trouve pas de réponse, et il appelle l'occasion 
qui fait les héros. Le voilà loin sans doute de 
celte « anarchie mentale » [qu'il avait due à l'Uni- 
versité. Mais il ne possède encore aucun prin- 
cipe d'organisation, sinon, peut-on dire^ en 
puissance. « Avec toute la noblesse qu'on vou- 
dra, Sturel se créait un état d'âme d'aventurier. » 
Un tel état, pour être préférable au pur nihi- 
lisme, ne prépare pas directement à la vie so- 
ciale; il décèle toujours le seul sentiment social 
que le lycée ait laissé à Sturel, comme à tous les 



LE BAILLON LIBÉRAL 545 

» ■ " 

déracinés conscients : Tadmiralion dos héros, 
qui ne vaut que pour former des grands 
hommes. 

C'est dans cette disposition que TafTaire 
Schnaebelé ramène Sturel en France. Il va 
trouver auprès de Boulanger (à qui il se fait 
présenter après la mise en disponibilité) des 
sentiments analogues à ceux qu'il avait a quêtes 
dans trente villes d'Italie ». Le voici à Thôtel du 
Louvre. Il s'exalte à voir et à entendre le 
général Boulanger. « Ce qui l'énervé jusqu'à le 
pâlir, c'est que celte chambre pourra devenir, 
selon la conduite des boulangistes, dont il est, 
un pèlerinage national... Depuis une heure, il 
jouit des signes de la popularité comme un 
amoureux s'enivre d'anecdotes de l'amour, ei 
fiévreusement il dit : — Je vous comprends si 
bien, belles histoires! 9 Un certain optimisme 
vulgaire et communicatif, tout ce qu'il y a de 
sympathique en Boulanger, un grand réquisi- 
toire du sénateur Naquet contre nos institutions 
parlementaires, tout cela surexcite l'enthou- 
siasme de Sturel, que voilà a fier d'appartenir 
à une cause » et disposé à n'accorder aucun 
quartier. Boulanger, avec Mme de Nelles, que 
Sturel retrouve dans une soirée à œillets rouges, 
c'est là désormais tout pour lui. € Ce chef et 
cette femme lui inspirent une passion renforcée 
par un magnifique avenir. » Cest l'aventure 
dont jouit Sturel «jusqu'à l'ivresse... sans am- 
bition déterminée, pour le plaisir de se mêler à 
un sentiment collectif et de respirer au centre 
de l'énergie nationale ». Aussi se donne-t-il 
sans restriction. « Sturel n'apportait pas dans 

▲OnOM FRAMÇ. — T. Y* 37 



546 l'action française 

cette bataille pour la patrie le goût des lutles 
courtoises et un idéal d'avocat. Comme tous les 
gens qui n'ont rien à perdre, chez qui l'idée ne 
trouve pas de cloisons et envahit tous les com- 
partiments de Tôtre, ce noble jeune homme, 
pour la cause, aurait froidement brisé tout et 
soi-même. Dans cette guerre civile, Tabject 
Renaudin [il couvrait les parlementaires des 
plus ignobles calomnies], qui risque sa peau 
sur leur barricade commune, est son frère. » 
Cette générosité ne se dément pas. Boulanger 
ayant passé la frontière le !•' avril 1889, Sturel 
est le lendemain près de lui. a Avec son tem- 
pérament chevaleresque — ce qui est esthé- 
tique mais implique bien de la frivolité — et 
attachant plus d'importance à se bien^ comporter 
qu*à atteindre son but, il arrivait peu à peu à la 
fidélité quand même ! Il ne voulait pas savoir 
si Boulanger diii'érait de Timage populaire ei 
nationale qu'en 1887 la France avait prise pour 
son drapeau. » Ce naïf idéalisme dont témoigne 
une telle loyauté de joueur, Sturel en devra 
triompher pour se socialiser. Mais c'est le même 
sentiment qui lui fait accepter de se présenter 
aux élections, comme le lui demande Boulanger. 
Sturel marque d'abord de la répugnance à ag:îr, 
quand il est question « de plaire à la majorité 
et non pas de publier la vérité nationale ». 
Mais, sur l'insistance du Général, avec son ima- 
gination vive, il considère qu'il est « plus 
esthétique d'accepter », et il s'incline, laissant 
Boulanger se redire qu'un homme ne refuse 
jamais son intérêt. Plus tard il rapportera de 
Jersey « une leçon très importante pour don 



LE BAILLON LIBÉRAL 547 

développement propre ». S'étant rendu compte 
de l'absurdité qu'il y avait à demander une doc- 
trine à Boulanger, il se méfiera désormais a de 
son enthousiasme indéterminé », et, a sans 
perdre l'énergie qui lui permettait d'idéaliser la 
lâche boulangiste », il comprend « la nécessité 
d^Tiip^iiyer sur une série de réalités » pour 
atteindre son but et piétiner enfin les parlemen- 
taires. Il connencera par quitter son poste au 
Parlement, « posie où il dégradait son intelli- 
gence et son caractère ». Il envoie en effet sa 
démission au préside»! âe la Chambre. Et il 
entreprend de faire profiter )e boulangisme des 
révélations sur le Panama qu^il lient de son ami 
Suret Lefort. Survient alors le sukide de Bou- 
langer. Et Sturel ne pense plus qu'à vecàger son 
héros. 

Telle est la vie politique de François Sturd de 
1887 à 1891. On la jugera sentimentale pour 
plus d'une raison. D'abord parce qu'elle l'est en 
effet ; puis à cause de l'absence de méthode. 
Peut-être cependant tous ces sentiments s'orga- 
nîseront-ils. On doit noter que la conception 
héroïque de Sturel lui permet de comprendre 
très vite qu'il n'y a point de place en politique 
pour les hermines, et de se résigner aux démar- 
ches imposées à son chef par le besoin d'argent. 
Pais, s'il a d'abord redouté « qu'à resserrer 
son humanité un peu flottante en un nationa- 
lisme positif, lui-même ne baissât en généro- 
sité », il a déjà pu se tranquilliser par la consi- 
dération <c des dures nécessités de vie ou de 
mort qui nous suppriment la liberté d'hésiter ». 
Tout cela donne à penser que François Sturel 



548 l'action fra nçaise 

pourrait parvenir à la conception d'une politique 

méthodique. 

Mais on connaît depuis longtemps une 
innuence qui peut maintenir chez lu. la prédo- 
minance des senlimenls pernicieux. C est ce 
coût volupleux de la mort dont l'orientale Asline 
Sa t pénétré toute la sensibilité du jeune 
îomme Lorsque Saint-Phlin lui parlait de la 
résurrection de la Provence entreprise par llis- 
iral Sturel se montrait « curieux de connaître 
nueî eut d'esprit permet d'espérer que rever- 
dh-on? les vieilles tiges dont il s'avouait aimer 
^^irisémenl qu'elles fussent desséchées sans 
5 po^^men'plus que les f-Uères n'émouvait 
son imagination ; et le traditionaliste W- 
Phlin pouvait lui reprocher de se considérer 
comme un prolongement, et jamais comme un 
pTut de départ. Mais, plus encore qu au gom 
de cendres, et comme les raffinés, Sturel es^ 
sensible à des plaisirs un peu cruels. « Sa vo- 
Sé la plus fine, dans le secret de son être, 
semble de gâcher un bonheur; il y trouve une 
?ac™n d'âpreté qui irrite en lui des parties pro- 
fondes de la sensibilité et le fait d'autant mieux 
twre .Cette gracieuse Thérèse de Nel les s, 
iurement négligée par son ami, e»»^^; .»»*" 
Quelque chose. Elle connaît successivement par 
SUrel u toutes les sensations, et celle que nou5 
pouvons avoir d'un coup de poignard » quand 
K s'aperçoit qu'à ses côtés il ne pense qu à 
rejoindre le Général. Elle lui dit adieu. Mais - .1 
y avait quelque chose de si irréparable dans 
raccent de celle Jeune femme qu .1 \^^^ 
V -:„ ,-„= -^nnnofir à SOU traiH. Âvtc w thagnR 



LE BAILLON LIBÉRAL 549 



dont il goûtait Vangoisse^ il la prit dans ses 
bras... » 

L'excellente attitude pour un psychologue 
amateur de sensations! Mais ]*inquiétant raffi- 
nement pour un agitateur populaire ! Peut- être 
Sturel, qui sacrifice de si précieuses voluptés à 
la volupté de Taction politique, ne cessera-t-il 
jamais do préférer les plaisirs de la mélancolie 
aux rigueurs d'un programme défini. « Son âme, 
fréquemmeDt livrée au tumulte des passions 
d'amour-propre, désire maintenant la solitude, 
et parmi son double désastre amoureux et bou- 
langiste, jouit de se sentir méprisante et déta- 
chée. Ce capricieux, ce déréglé sait pourtant 
plaire, parce qu'on voit qu'il place la passion 
par-dessus tout, et qu'il s'égare sans jamais 
s'abaisser... Peut-être en lui la vie est-elle si 
intense et dans toutes les directions qu'il n'ar- 
rÎTe pas à se faire une représentation très nette 
des objets sur lesquels il dirige ses sentiments. 
Capable d'atteindre quelque jour des états éle- 
vés, car il a l'essentiel, c'est-à-dire l'élan, mais 
affamé tout à coup de popularité, de beauté sen- 
suelle, de mélancolie poétique, il ne vérifie pas 
les prétextes où il satisfait son soudain désir, et, 
bientôt dissipée sa puissance d illusion, il se détourne 
dé son caprice pour s'enivrer dune force sur lui plus 
puissante que toute aidre^pour s* enivrer de désillusion. 
G'estce philtre qu'il buvait dans le boulangisme 
mourant et sur les lèvres de Mme de Nelles dans 
le printemps de 1890. Il aimait les fins de 
journée un peu humides et si tristes de mai, ce 
mois hésitant, mal formé dans nos climats... » 
Avec cette sensibilité, et aussi cette « clair- 



"H 



550 l'action française 

voyance de blasé n que Sturel mêle à ses excita- 
tions, comment pourrait-il agir autrement que 
par humeur ? Mais n'aurait-il pas à consentir de 
bien onéreux sacrifices pour en venir à une po- 
litique constante et systématique? Quelques ar- 
tistes le préféreront inquiet et sensitif. Ceux-là 
lui pardonneraient presque de si mal mériter 
la bienveillance de son amie, en considérant la 
qualité des sensations pour lesquelles il la né- 
gligeait. 

Sans doute « les problèmes qu'il se proposait, 
et toutes ses chimères, vivaient pour lui d'une 
façon plus certaine que cette jeune femme. S'il 
faut, se disait-il, courir aux pompes, protéger le 
bateau, peut-on s'attarder à des misères indivi- 
duelles, fût-ce à soigner la plus aimable des 
passagères de première classe ? » 

Mais cette explication est théorique. Il y en a 
une autre qui correspond mieux à la vraie psy- 
chologie de Sturel : nous savons qu'il reproche 
aux femmes « de ne pas le dominer assez forte- 
ment ; la saveur de l'amour ne lui semble pas 
déplaisante, certes, mais trop faible », Au con- 
traire, le boulangisme atteint profondément sa 
sensibilité. Aussi, depuis que le boulangisme se 
meurt, Thérèse n'est-elle pas la seule délaissée, 
a Depuis longtemps il s'éloignait de Renaadin 
et de Suret Lefort; il se figure qu'il s'allégeait 
en se détachant même des Saint-Phlin et des 
Roemerspacher... Il est voué au malheur, à 
l'isolement... 11 commence à ne plus se plaire 
avec les individus... Sa puissance de sympathie 
avait été certainement développée par l'élargis- 
sement du boulangisme ; il s'était associé à ce 



LE BAILLON LIBÉRAL 551 

mouvement nalioDal ; maintenant avec lui il se 
rétractait. » 

Voilà une belle sensibilité politique. Les en^ 
nemis du nationalisme souhaiteront que ces 
ferments de mort qu'elle porte en elle l'empê- 
chent de s'organiser, et que Tardent Sturel ne 
trouve aucun chef de file plus méthodique que 
son général. Mais ils ne manqueront pas de 
prendre garde à la force attractive des convic- 
tions passionnées : ils n'ignorent pas que, mal- 
gré toutes les contradiclions intenses, cette 
force demeure plus efficace que tous les raison- 
nements, et peut-être que toutes les méthodes. 



lY. — La défense républicaine. 

Moyennant quelques équivoques, quelques 
sévérités, des prétéritions, des appels au cœur, 
les libéraux, à la rigueur, eussent pu mentionner, 
de Y Appel au soldat, les éléments qui viennent 
d'être rappelés. Mais l'évolution du professeur 
Bouleiller met en évidence les ressorts secrets 
de leur gouvernement. Une divulgation sacri- 
lège tend à ruiner le culte dont ils vi\ent : le 
moyen d'appeler sur elle l'attention du public? 

On connaît déjà ce Bouteiller comme un des 
personnages les plus représentatifs du Romaii 
deV Énergie nationale. Ce maître de philosophie, 
kantien etgâmbettiste, découvrit en 1885 qu'il 
avait pour devoir de s'occuper plus directement 
de la conduite des affaires. Il quitta aussitôt 
l'Université, et chercha quelque moyen d'or- 
ganiser une campagne électorale. Il connaissait 



L 



552 l'action française 

parfaitement la presse, non sealemenl de Paris, 
mais des départements. De précieuses indica- 
tions quil put fournir à la compagnie de Pa- 
nama, alors désireuse d*agir surropinion,lui 
valurent 50.000 francs d'honorair<?s. Les at- 
taques excessives du clergé nancéien le met- 
taient en position de représenter la pensée 
laïque; il fut nommé le 4 octobre 1885 député 
delà Meurthe-et Moselle. 

Il arrivait à la Chambre comme un a lessep- 
sisle » convaincu. « Ce philosophe surnourri de 
livres, lassé de la timidité de son monde univer- 
sitaire » estime qu'on ne peut < séparer la poli- 
tique des grandes affaires » sans « méconnaître 
les nouvelles conditions de la vie. Dans un pays 
où, d'une part, tout le monde rêve d'être fonc- 
tionnaire, où, d'autre part, l'argent se sub- 
stitue aux disciplines morales pour devenir le ré- 
gulateur des mœurs, de grands entrepreneurs qui 
peuvent donner des places de 4.000 francs au 
prolétariat des bacheliers, et d'immenses bé- 
néfices aux banquiers et à la presse, offrent un 
point d'appui au gouvernemeni ». 

Aux leçons que lui avait autrefois données le 
baron de Reinach, Bouteiller ajoute donc main- 
tenant l'étude assidue des rapports et des sta- 
tistiques. Les grandes entreprises financières et 
industrielles lui paraissent le plus puissant 
moyen de gouvernements Les vastes projets des 
lessepsistes, qui, après le Panama, méditent 
d'uliliser pour nombre d'autres travaux la po- 
pularité du Grand Français, enthousiasment 
Bouteiller, « le passionnent et le font poète i». 
En pensant aux souvenirs de Suez, il passe con- 




LE BAILLON LIBÉRAL o53 

damnation sur les basses besognes qui doivent 
se tolérer dans l'intérêt de la cause. Il conserve 
pouitanttt le genre d'élévation qu'il avait dans 
le caractère, ou plutôt dans la manière ». 
Il ne peut souffrir les plaisanteries cyniques 
et déraoralisanles. S'il approuve qu'on ait 
acquitté M. Wilson, c'est par horreur de la 
démagogie ; et c'est aussi pourquoi il juge sévè- 
rement, comme un manque de caractère, les .ti- 
mides prudences de ses collègues. Mais il faut 
quelque passion bien vive pour que Bouteiller 
se départe de sa correcte gravité. 

Cette passion, ce sera la haine de Boulanger, 
Avec ses larges conceptions politiques et sa con- 
naissance des philosophies, il n'aurait que de 
dédain pour un général quelconque; mais un 
général populaire lui inspire une répulsion 
théorique, qui s'accroît de l'antipathie que lui- 
même inspire par son pédantisme. De plus, il 
assiste k l'effondrement des projets lessepsistes 
et y découvre une preuve excellente de l'impuis- 
sance parlementaire. Autoritaire de tendances, 
il voudrait réformer ce régime méprisé. Il hait 
cet ambitieux Boulanger, qui représente une 
espèce physiologique trop différente de la 
sienne pour qu*ilspuissent s'entendre. Bouteiller 
verra dans Boulanger Tobslacle qu'il faut 
écarter avant de songer à régénérer le pouvoir. 
Il ne pensera pas au Général sans désirer le sup- 
primer : une dépêche prématurée viendra-t-elle 
annoncer à M. Floquet inaugurant la statue de 
Gambetta l'agonie de son adversaire, que Bou- 
teiller témoignera publiquement une joie féroce 
et ingénue. 



554 l'action française 

L'antiboulangisme résuma alors tout le pro* 
gramme provisoire de Bouteiller. L'homme po- 
litique en lui se perfectionne autant que le phi- 
losophe s'abaisse : il peut couramment parler 
de la supériorité morale de son propre parti, et 
il en vient à croire profondément à la bassesse 
du boulangisme. La seule question est alors de 
sauver le parlementarisme, et, pour cela, d'in- 
téresser à son salut tout ce qui, à droite et h 
gauche, y trouve agrément ou profit. Et Bou- 
teiller, sans négliger aucun des intérêts qu'il 
peut syndiquer contre Boulanger, s'appuiera 
surtout sur les plus capables de maintenir, non 
pas tel ou tel programme, mais la tradition et le 
formalisme parlementaires. Qu'on ajourne toutes 
les réformes promises à la démocratie I II s^agit 
de donner au Parlement un cerveau, et de le 
soustraire à la tyrannie des circonscriptions : 
on pourra alors opposer à tant de manifestations 
populaires et d'accès onctueux la Tradition par- 
lementaire, comme « la lai et Vensembh des 
hommes vénérables, par qui fut fondée la Répti- 
hlique ». 

Et Bouteiller, à qui Ton voit peu d'illusions 
sur le gouvernement du peuple par le peuple, 
cherchant^ pour l'organiser contre le* boulan- 
gisme, la plus conservatrice des forces parle- 
mentaires, s'abouche avec les « hommes de la 
Bible et du Gode ». C'est par eux qu'il sait res* 
taurer l'autorité, donnant ainsi à la période 
triomphante du libéralisme son aspect déO- 
nitif, qui est celui d'une théocratie. Car les libé- 
raux dogmatiques, qui tiennent leur pouvoir de 
considérations sur l'esprit d'examen, estiment 



LE BAILLON LIBÉRAL 555 

que cet esprit est maintenant satisfait. lis répè- 
tent volontiers que nous ne pouvons vivre sans 
une foi : et bonnement ils nous offrent leur 
théologie. Que dis-je ? ils nous Timposent. Ne 
pouvant supprimer les fictions démocratiques et 
les formalités électorales, ils s'attachent àTédu- 
calion du peuple souverain, ils lui enseignent le 
catéchisme libéral, ilsledétournent de sesintérêts 
temporels, ils le préservent des mauvaises lec- 
tures... 

Une telle propagande maintient le système 
qui assure le pouvoir aux amis de Bouteiller. Il 
se trouve que ce système s'appelle la Républi- 
que parlementaire. Ce nom, avec la phraséolo- 
gie qui s'y rattache, constitue le dépôt sacré 
qui symbolise aux yeux du public leur droit de 
gouverner ce pays. Ils ont la garde de la tradi- 
tion républicaine, avec le prestige qui s'attache 
à cette tradition : ils n'ont d'ailleurs pas négli- 
gé de la stériliser, de la purger de tout ferment 
séditieux ; mais on sait assez qu'en son nom ils 
sacrifieraient au besoin la tolérance et jusqu'à 
la légalité ; le cas échéant, ils emploieraient la 
force pour ramener dans le devoir tout un peu- 
ple égaré. 

Cette radicale métamorphose de l'idéal répu- 
blicain est passée inaperçue, jusqu'ici, d'une 
multitude d'honnêtes gens, soit que le a loyalis- 
me » eût endormi leur vigilance, ou simple- 
ment qu'ils ne fussent pas experts en l'art de 
raisonner. 

Dans la plupart des cas, cependant, les 
hommes de la Bible et du Code doivent encore 
parler en libéraux conséquents. Us compren- 



556 l'action française 

nent déplus en plus qu'ils ne peuvent agir qu'en 
autoritaires. Ils ne vivent que d'une équivoque, 
et cette équivoque commence à devenir mani- 
feste. C'est là le point douloureux. C'est là aussi 
que portent les pagesclairvoyanles de M. Barrés^ 
sur ce t^'pique Bouteiller. Ceux que nourrit le 
parlementarisme pouvaient tolérer les tendan- 
ces, comme on dit, césariennes de VAppel au 
Soldat \ i\s ne pouvaient contribuera répandre 
une description si précise de la duperie- parle- 
mentaire. Admirons seulement que des per- 
sonnes désintéressées s'occupent assez peu du 
sens des mots pour s'unir aux amis de Bou- 
teiUer,et confondre sousle même nom de «répu- 
blicaines» des rêveries en somme généreuses et 
des combinaisons de ces politiciens. 



V. — Un uomme libre. 

On ne doit pas négliger, parmi les caractères 
qui appelaient sur le livre de M. Barrés l'inter- 
dit des libéraux, le ton général et l'allure de 
tout le roman. 

La sensibilité de ces légalitaires est d'abord 
infiniment différente de celle de Fauteur. Celle- 
ci est fort cultivée. Elle discerne les nuances 
propres des choses. Elle ne se satisfait pas des 
formules consacrées. La réalité humaine, la vie, 
les passions des hommes, voilà ce qu'elle veut 
atteindre. Mais en outre, M. Barrés n'a point 
d'idée abstraite qui lui fasse mépriser notre 
qualité d'hommes de ce pays et de ce temps. 



J 



LE BAILLON LIBÉRAL 557. 

C'est pourquoi, s il a bien le goût des passions 
humaines, il ne les aime pourtant que civilisées. 
Il n'a rien d'un primilif. Ce n*est pas en vain 
qu'il intitulait son premier livre &>itë Vail des 
Barbares. Il ne considère pas l'état de nature du 
même œil qu'un Jean-Jacques. Il n'admet don 
pas des passions déréglées. Il félicite Sturel e 
Saint-Phlin de n'être pas « des. hystériques 
livrés aux sensations, mais des êtres qui 
dirigent le travail de leur raison avec une par- 
faite santé morale ». Il condamne ces « puéri- 
lités qui on tune odeur de petit-lait», qu'on trou- 
verait chez quelques poètes, et se montre sévère 
pour ces « pauvres artistes, en réalité bons pour 
les archéologues, qui expriment gauchement 
Jeurs âmes très humbles, et sur lesquels des 
délicats, suivis par des niais, se penchent avec 
une complaisance analogue à celle de Marie- 
Antoinette trayant les vaches et paissant les 
moutons ». Et l'excessif Slurel, par amour de la 
culiure et réaction contre les « magots » et les 
« suaves », se laisse entraîner à une admiration 
un peu vive des Bolonais... 

Un tel goût de la vie intelligente et civilisée 
scandalise ces plaisants raisonneursqui affectent 
d'unir la rudesse des mœurs à la religion du 
progrès. Méprisant la culture, ils réclament le 
droit de sentir en barbares dans tous les cas qui 
échappent aux diverses légalités (1). Mais autre 



(1) 11 serait facile de montrer que la connaissance des 
règles littéraires ou grammaticales ne peut suifirc pour 
apprécier la composition et la langue du Roman de 
VEnergie nationale. Il y faut du jugement et du goût, 
aTCC ce sentiment que les lois ne sont qu'une garanti^ 



558 l'action frarçabk 

chose caractérise encore M. Barrés et le Mt 
détester des doctrinaires, c'est son exlraordl* 
naire liberté de jugement. 

On ne connaît point d'enthousiasme ou de 
vénération qui l'empêche de discerner les petits 
côtés des choses et des gens. Son portrait du 
général Boulanger est un modèle de libre 
clairvoyance. Voyant finement, ce psychologue 
exprime finement, au risque de choquer — ou 
de trop satisfaire — les gens mal avertis. On 
a souvent parlé — parfois avec sympathie, — de 
l'ironie de M. Barrés. Mais l'ironie au sens 
ordinaire est aujourd'hui un procédé accessible 
à beaucoup de bonnes volontés qui ne sont pas 
toujours fines. Une laborieuse antiphrase suffit 
pour égayer des esprits un peu complaisants. 
El quant à l'ingénu scepticisme qu'on appelle 
parfois ironie, on ne le trouve guère que chez 
ceux qui découvrent le mythe de la Caverne. 
Je crois qu'il vaut mieux, quand il s'agit de 
bons écrivains français, avouer simplement 



contre les extravagances, et que les pédants seuls les in- 
voquent quand la licence est un moyen de plus grande 
beauté. M. Barrés, renouvelant le roman historique^ en 
appliquant à des événements contemporains une psycîio- 
logie attentive, devait adapter à ce genre nouveau une 
méthode nouvelle : et cette méthode ne peut s'apprécier 
qu'en elle-même et sur son efficacité. Et, quanta la langue, 
si le nombre, l'exactitude rapide et nerveuse de la phrase 
sont, avec la fiévreuse beauté des images, des biens plot 
précieux qu'une correcte limpidité, il faut bien ranger 
M. Barrés, sinon parmi les maîtres pour la jeunesse, du 
moins parmi les premiers écrivains. Le point de vue pé- 
dagogique prend malheureusement, dans une démocratie, 
plus d'importance que le point de vue littéraire. 



LE BAILLON LIBÉRAL 559 

qu'ils ont de Tesprit. M. Barrés en a passable- 
ment. 

C'est peut-être par cette liberté que M. Bar- 
rés agace le plus les douloureux sectaires du 
libéralisme. Ils murmurent entre eux que le 
respect s'en va. Ils attestent 89. Ils se lamentent 
sur la foi disparue. Et, s'ils évitent le scandale 
des bulles d'interdit, ils ressoudent les vieux 
éteignoirs et commandent de nouveaux bâil- 
lons. Cependant, celte vérité se propage, que 
par la force des choses, les théologiens de la 
a liberté politique » sont devenus les enne- 
mis de toutes les libertés effectives. Nul doute 
que ces libertés, comme tous les grands inté- 
rêts nationaux, méritent mieux d'être proté- 
gées que des chimères de métaphysiciens ou 
des ambitions de ministrables. Nos citoyens le 
comprendront quelque jour. Les mauvais 
livres nationalistes auront triomphé de l'ob- 
scurantisme libéral. 

Lucien Moreau. 



^«A^MAM^^«n#NAnnMAMAM<W«AMAAM* 



LES NOTES AU a SALUT PUBLIC » 

{Suite) 



NOTE VI (1) 

C'est parce qu'elle ne se trouve plus absorbée 
par ridée du « peuple souverain » que ma pen- 
sée incline ici vers les idées de « décentralisa- 
tion » et d' « association ». 

Liberté, suffrage universel, voilà deux choses 
en effet que celui qui est pénétré de la souve- 
raineté du peuple a coutume de ne point sé- 
parer. Aussi les distingue-t-il mal Tune de 
l'autre, ce qui lui fait dire aussi bien : « Le suf- 
frage universel résulte de la Liberté »,quc « la 
Liberté résulte du suffrage universel ». Inutile de 
chercher plus avant ce qu*est la Liberté; cette 
explication y suffit. 

Mais qu'ayant reconnu son erreur il se voie 
amené à rejeter le suffrage universel, que va 
devenir l'idée de la Liberté? Va-l-elle sombrer 
également? 

Nou pas; elle va au contraire s'affermir en 
devenant positive et réaliste et se définir en 
trouvant son vrai fondement, la force. El ainsi 
transformée, c'est elle qui présentera alors à 
Tesprit sous une face plus vivante ces mots 
d' (( association » et de « décentralisation ». 



(1) NotQ sur un article Individualisme et CoUecH-' 
visme) qui coQCluait à la dôcentraUsation et à Vi 
ciation. 




LES NOTES AU « SALUT PUBLIC » 561 

« La France, dit Renan, procéda philosophi- 
quement en une matière où il faut procéder his- 
toriquement.Ellecrut qu'on fonde la liberté par 
la souveraineté du peuple et au nom d'une auto- 
rité centrale, tandis que la liberté s'obtient par 
de petites conquêtes locales successives, par des 
réformes lentes. » — « La France procéda philo- 
sophiquement. » C'est ici le Contrat social qui est 
visé. Comment donc la liberté yélait-elle envisar 
gée? Voici : « Afin que le pacte social, dit Rous- 
seau, ne soit pas un vain formulaire, il renferme 
tacitement cet engagement qui seul peut donner 
de la force aux autres, que quiconque refusera 
d'obéir à la volonté générale y sera contraint par 
tout le corps ; ce qui ne signifie pas autre choses, 
sinon qu'on le forcera d'être libre.» Pensée^qui 
est complétée ainsi plus loin : a II imporle pour 
avoir bien l'énoncé de la volonté générale qu'il 
n*y ait pas de société partielle dans l'Etat et que 
chaque citoyen n'opine que d'après lui. » 

Or être libre, ce n'estpas, comme le prétend 
Rousseau, <x obéir à la volonté générale » ; être 
libre, c'est |7owmr, et rien autre. Augmentez ou 
diminuez le pouvoir ou, si vous préférez, la force 
(matérielle ou morale) de l'individu, et vous aug- 
menterez donc ou diminuerez sa liberté. Or 
qu'est-ce faire que supprimer, ainsi que le veut 
Rousseau, toute « société partielle dans l'Etat » ? 
C'est supprimer tout ce que la mise en com- 
mun de forces individuelles donnait de surcroît 
de force à chaque individu ; c'est laisser l'indi- 
vidu livré à ses seules forces, c'est-à-dire c'est 
le laisser infiniment faible ; c'est donc lui enle- 
ver presque toute liberté. 

ACTION FRANC. — T. V. 38 



^ 



862 l'action française 

Qu'au contraire on groupe les individus, elon 
ajoute à leur force, et donc à leur liberté. 

A rencontre de Rousseau et par amour d'une 
plus grande liberté, on se trouve donc amené à 
désirer et la réorganisation de la famille, et la 
réorganisation de groupements locaux (décen- 
tralisation), et Torganisation de groupements 
divers et multiples, suivant les multiples el 
divers besoins (association). 

Ceci, il est vrai, n'est plus la liberté telle que 
l'entendent ceux qui donnent à ce mot un sens 
absolu, infini et vague. Mais c'est que ceux-là 
s'égarent, ne comprenant point que ce qu'il faut 
chercher, ce n'est pas la « Liberté », mais — car 
cela seulement est possible — um subordination 
rationnelle^ génératrice de « libertés ». 

NOTE VII (1) 

Quand plus haut, dans un précédent article 
(Detix cris, Deux doctrines), je définissais les 

(1) Note sur an article {l'Amour de la Patrie) où. le 
nationalisme était ainsi défini : a Soumettre à Texamea 
toutes les idées sur lesquelles on fait reposer la poli- 
tique, pour rejeter celles qui ne répondent pas k des 
réalités; parmi celles qui correspondent à des choses 
réelles, étreindre la réalité do Patrie comme actuellement 
la plus essentielle et la plus vitale pour nons ; de cette 
réalité tirer toutes les idées de droit, de justice, de 
liberté, etc.. dont nous ne pouvons nous passer, et qui 
tout à l'heure dans leur absolu étaient du domaine méta- 
physique, mais qui maintenant, déduites de la réalité, 
tombent dans le domaine réel : voilà ce qu'est profoa> 
dément le nationalisme. — Ajoutons du reste que cela 
il l'est rarement, que rarement il se présente dans cetta 
intégrité... » 



LES NOTES AU a SALUT PUBLIC » 563 

nationalistes : des réalistes qui n'ont d'autre 
souci que de maintenir dans son intégrité la 
réalité de « Patrie », je crois qu'à ce moment 
(c'était pendant Taffaire Dreyfus) la définition 
était juste. Vraiment alors tout nationaliste, par 
raison ou par instinct, dans son esprit subor- 
donnait tout à la réalité de a Patrie ». 

Ici (l'affaire Dreyfus est alors finie) je reviens 
sar cette définition, mais c'est avec la crainte 
qu'elle ne s'applique plus aussi justement à i 

tous. Autrefois tout nationaliste qui avait dit : 
« la Patrie », par ce seul mot avait exprimé 
toute sa pensée. Il n'en est plus de même main- 
tenant; à beaucoup, pour dire toute leur pensée, 
ce mot ne sufiit plus. Certes ils le prononcent 
toi^ours, mais ils ne le prononcent plus seul ; 
ils disent : la Patrie et la Démocratie, la Patrie 
et les Droits sacrés de l'homme, la Patrie et 
la République, etc.. Et je crains que ceci ne 
vienne de ce qu^ils entendent affirmer, non une 
seule Patrie comme autrefois, mais deux Patries : 
la tt Patrie réelle » et une « Patrie métaphy- 
sique i>, qu'ils avaient un instant désertée sous 
la pression du danger, mais qu'ils retrouvent 
maintenant. Et je crains que cette Patrie méta- 
physique ne soit pas une conséquence naturelle 
de la Patrie réelle ; mais je crains qu'elle ne soit 
cet ensemble d'idées que Heine synthétisait 
dans ce mot : « l'Evangile tricolore ». Et si je le 
crains, c'est que 1' a Evangile tricolore », c'est 
tout le dreyfusianisme. 

LÉON DE MONTESQUIOU. 



«MAMMMMMMMMM* 



n 



UNE LEVÉE 

DE BONNETS POINTUS 



Comme il arrive d^ordinaire, les partis se 
sont tous déclarés satisfaits des dernières élec- 
tions départementales. On a dénombré les heu- 
reux suivant la classification surannée, conser- 
vateurs, progressistes, radicaux et collectivistes. 
Il est une étiquette cependant qu'on a, croyons- 
nous, tout à fait négligée: c'est celle de docteur. 
Il intéresserait quelques amateurs de statistique 
de savoir qu'uNE centaine et demie environ de 
médecins provinciaux ou campagnards furent 
favorisés au scrutin. 

L*amusant,le burlesque, c'est que, il y a peu de 
temps, paraissait dans je ne sais quelle feuille 
un article invitant benoîtement les Esculapes 
français às'éloigner de la politique. En admettant 
que ces messieurs n'aient pas ignoré cette exhor- 
tation simplice, quelle énergie dans leur répli- 
que I CENT QUARANTE-TROIS exactement (1) se font 
accepter comme représentants par leurs con- 
citoyens. Nous voudrions savoir combien en tout 
se hasardèrent à subir l'épreuve. Il est proba- 
ble que leur quantité stupéfierait bien des gens. 
Faut-il récriminer ? Nous ne faisons là, comme 
on dit, qu'une constatation. Peut-être nous 
accordera-t-on pourtant que ce flirt de la Fa- 
culté avec le Suffrage Universel n'est guère pro- 
fitable au pays. Certes nous ne reprendrons pas 
les arguments de la bonne âme, sacro-sainteté 

(1) Le neurièmc à peu près, selon le compte rendu de 
VEclàir, 



UNE LEVÉE DE BONNETS POINTUS 565 

de la science, dommages causés à la société par 
la perte de tant d'intelligences sombrant au 
Yide des petits différents locaux. Nous sommes 
trop certain que ces douze douzaines de mages 
villageois ne pouvaient mieux faire pour la mise 
en valeur de leur génie que de s'assurer une 
place dans les conseils directeurs de leurs ar- 
rondissements. 

Mais il y a beaucoup plus sérieux à dire. Si la 
brigue jam.ais ne s'exerce sans quelque vilenie, 
elle devient la chose la plus ignoble quand son 
moyen consiste à exploiter la grande faiblesse 
humaine, la terreur de la maladie. Dans les 
villeSyVoire les moins considérables, la con- 
currence est telle entre les guérisseurs que si 
l'un vous fait défaut, l'on n'est pas embarrassé 
de trouver par qui le remplacer. On le traite un 
peu comme un fournisseur qui par ses civilités 
vous doit marquer sa gratitude de vous compter 
dans sa clientèle. Mais chez les rustiques c'est 
tout autre chose. Pour des centaines, des mil- 
liers de pauvres naïfs n'existe qu'un seul per- 
sonnage-providence. Vous concevez qu'à moins 
de posséder la Vertu, peu lui chaut de soulager 
toutes les misères corporelles. Ici c'est lui le 
Seigneur ; le troupeau le vénère ou plutôt le re- 
doute. Combien l'on aurait peur de s'attirer son 
inimitié ! Tant qu'on est sur ses deux pattes, 
qu'est-ce que cela peut faire? Mais on sait bien 
qu'il y aura toujours un matin douloureux o£i 
Ton n'ira plus, où la nécessité vous fera quérir 
monsieur le Docteur, et s'il ne veut pas venir ce 
jour-là, s'il rechigne à vous replanter debout, 



566 l'action française 

alors ce sera la détresse. Et par une sorte de 
superstition Ton tient à ne pas lui déplaire. 

Certain petit pays maritime, à Textrémité de 
la Bretagne, est le fief d'un de ces tyranneaux, 
franc-maçon foainard et mauvais, sectaire à 
guillotioer, qui, se sachant sans confrère et sans 
contrôle, refuse carrément d'assister quicon- 
que ne lui convient pas. A moins que le malade 
réprouvé n'ait dans son entourage quelque pa- 
rent dévoué, quelque ami tenace, muni de poings 
hardis et persuasifs,latyphoïde,la petite vérole, 
la phtisie pourront s'attendrir et faire grâce, 
mais non pas l'affreux bonhomme Tant-Pis. 
Notez que la contrée régulièrement désigne pour 
la Chambre un ecclésiastique, Mgrs Freppel et 
d'Hulst, l'abbé Gayraud. Et cependant cet indi- 
vidu dont les opinions sont détestées, dont le 
caractère est odieux à tous, est nommé tout de 
même conseiller municipal — ce qui lui permet 
de s'adjuger la paye du bureau de bienfaisance 
sans être obligé de visiter les gueux souffrants 
ou moribonds. 

Il arrive, la chose est sûre, que le médecin 
soit tout entier à son rôle de consolation et de 
délivrance . Très souvent aussi, copain du sieur 
Homais, ils'enorgueillitde sa supériorité sur les 
illettrés, rêve de réaliserdansle canton d'abord, 
dans la France plus tard, le progrès social, « le 
triomphe des idées démocratiques ».I1 le déclare 
aux vilains qui sont bien obligés de lui donner 
leur assentiment; et le voilà conseiller, député 
ou sénateur. 

N'est-ce pas un excès à corriger? Est-il dé- 
cent que le savant du village qui jouit d'un tel 



UNE LEVÉE DE BONNETS POINTUS 567 

pouvoir dans une région déterminée, utilise ainsi 
son influence quasi-despotique et par cet ache- 
minement se hausse jusqu'à participera la con- 
duite de (a nation? 

Vous répliquerez : a II y a plus stupide encore 
et plus insupportable que cette licence, c'est le 
suffrage universel. » 

Robert Launay. 



NOS MAITRES 



BONALD 



L'étatagricoIe,première condition de rhomme, 
est essentiellement monarchique. La propriété 
territoriale est un petit royaume gouverné par 
la volonté du chef et le service des subalternes. 
Aussi l'Evangile, qui est le code des sociétéSr 
compare perpétuellement le royaume à la famille 
agricole. Le bon sens ou les habitudes d'un 
peuple d'agriculteurs sont bien plus près des 
plus hautes et des plus saines notions de la 
politique que tout Tesprit des oisifs de nos cités, 
quelles que soient leurs connaissances dans les 
arts et les sciences physiques. 



Les agriculteurs vivent en paix, et il ne peat 
y avoir entre eux de rivalité ni de concurrence; 
les commerçants, au contraire, sont les unsavec 
les autres^ en conflit nécessaire d*intéréts; et 
Ton peut dire que l'agriculture, qui laisse 
chacun à sa terre, réunit les hommes sans les 
rapprocher et que le commerce, qui les entasse 



NOS MAITRES 569 



dans les villes et les met en relation continuelle, 
les rapproche sans les réunir. 



Quand TËtat est monarchique, les municipa- 
lités sont et doivent être des Ëtats populaires. 
L'autorité monarchique y serait trop sentie, 
parce que le sujet y est trop près du pouvoir. 
Ainsi autrefois, en France, on se moquait un peu 
des maires, des échevins, même des intendants 
et les affaires n'en allaient pas plus mal. Mais 
lorsque la politique moderne a voulu trans- 
porter dans l'Etat le régime populaire, il a fallu 
donner aux maires et aux préfets une autorité 
despotique. 



Ce n'est assurément pas par ambition ou par 
intérêt, encore moins par vanité, que quelques 
hommes s'obstinent à soutenir des opinions en 
apparence discréditées, qui ne conduisent ni 
aux honneurs ni à la fortune, et font taxer leurs 
écrits de paradoxe ou même d'exagération. 
C'est uniquement par respect pour leur nom, et 
de peur que la postérité, s'ils y parviennent, ne 
les accuse d'avoir cédé au torrent des fausses 
doctrines et des mauvais exemples. 



Les rois doivent punir tout ce qui s'écarte de 
l*ordre, tout, car il y a des hommes et des fautes 
assez punies par le pardon; mais le pardon 
n'est ni oubli ni silence. 



570 l'action française 



Les gouTernements, qui exigent des peuples 
de forts impôts, n*osent ni ne peuvent en exiger 
autre chose. Comment, par exemple, com- 
mander le repos religieux du dimanche à des 
hommes qui n'ont pas assez du travail de toute 
la semaine pour nourrir leur famille et payer les 
subsides ? Les peuples le sentent et se dédom- 
magent en licence de ce qu'ils payent en argent. 
Le gouvernement le plus fort et le plus répressif 
serait celui qui aurait le moins de besoins, et 
qui pourrait n'exiger des peuples que d'être 
bons. 

La France, première-née de la civilisation 
européenne, sera la première à renaître à l'ordre 
ou à périr. 



Il y a des hommes qui, par leurs sentiments, 
appartiennent au temps passé et, par leurs pen- 
sées, à l'avenir. Ceux-là trouvent difficilement 
leur place dans le présent. 



Les méchants même, lorsqu'ils sont punis, se 
rendent plus de justice qu'on ne pense ; on ne 
risque jamais de pousser à bout que les bons. 

Que les rois sont forts quand ils savent de qai 
ils sont, par qui ils sont, et pourquoi ils sont! 

Qu'est-ce que l'état de roi? Le devoir de gou- 
verner. Qu'est-ce que l'état de sujet? Le droit 



NOS MAITRES 571 



d'être gouverné. Un sujet a droit à être gou- 
verné comme un enfant à être nourri. C'est dans 
ce sens que u les peuples ont des droits, et les 
rois des devoirs ». 



Les Etats, en général, cherchent aujourd'hui 
la force dans Tadministration, plutôt que dans 
la constitution ; dans les hommes, plutôt que 
dans les choses. H leur faudrait toujours pour 
ministres des hommes d'un esprit supérieur et 
d'une extrême habileté et la nature en est avare. 
Encore faudrait-il que les ministres de la cons- 
titution, qui sont les corps politiques, fussent 
toujours d'accord avec les ministres ou agents 
de l'administration; ce qui n'est pas facile, parce 
que tous veulent quelquefois changer de rôle : 
ceux qui administrent veulent faire des lois et 
ceux qui font des lois, administrer. 



Autrefois, en France, l'administration allait 
d'habitude, et l'on ne s'occupait même pas de la 
constitution; nous ressemblions à un homme 
robuste qui dort, mange, travaille, se repose 
sans songer à son tempérament. Aujourd'hui il 
faut soigner la constitution comme l'adminis- 
tration, faire aller l'une comme l'autre et les 
mettre d'accord si l'on peut. 



Depuis qu'on a confié aux seules armées la dé- 
fense des Etats, on a pris la tactique pour la 
force, et la discipline pour Tordre. 



^2 LACTfOV 



J'aime dans na Etat ue co^stitetÎM q«i 
soatienoe Uwle seole, ^ qa'îl ae £ûI2e 
joors déffftidreel Umjoors coBscrrer 
toUoDS sî délîcales ressemblent assez as 
fameot d'an homme qai se porte btem posrra 
que »oD sommeil ne soil jamais interroaipa.s«Mi 
régime jamais dérangé, sa Iranqiûllîtê jaiBaîs 
troublée, qa'îl ne sorte de chez loi ai trop lût ai 
trop tard, et qu'il n*aiUe ni trop loin ni trop 
rite* 

La force défensive, en Espagne, était dans la 
religion; en France, dans la constitution; en 
Angleterre, dans la position ;en Allemagne, dans 
Tadministralion. Celle-ci est la plus faible de 
toutes. 

On peut plutôt gouverner avec des faibles, 
quand les institutions sont bonnes, qu'avec des 
forts, quand elles sont mauvaises. 

Les princes légitimes et les usurpateurs ne se 
soutiennent pas par les mêmes moyens, et ne 
périssent pas par les mêmes causes. 

L'usurpateur règne par des intérêts et périt 
pour les avoir compromis. 

Le prince légitime règne par des lois et périt 
pour les avoir violées. 

Ceux qui s'élèvent avec tant d'amertume con- 
tre la noblesse héréditaire devraient provoquer 
une loi qui défendit aux enfants d'embrasser la 



NOS MAITRES 573 



profession de leur père. Comme un père, par 
une disposition aussi louable qu'elle est natu- 
relle, désire que son fils occupe dans la société 
le rang qu'il y a lui-même occupé, et même, 
s'il se peut, un rang plus élevé, le magistrat et 
le militaire feront donner à leurs enfants une 
éducation qui les dispose à entrer dans Tune ou 
l'autre de ces deux professions, nobles elles- 
mêmes et source de toute noblesse. 

Dira-t-on que les enfants n'y entreront pas 
s'ils n'ont pas les vertus et les talents néces- 
saires? Soit : mais à moins qu'on ne prenne des 
programmes de collège pour des listes de pro- 
motions, si un jeune homme n'est pas décidé- 
ment reconnu pour un idiot ou un vaurien, 
comment savoir, avant qu'il Tait exercé, s'il a 
ou s'il n'a pas les talents, et plus encore, les 
vertus de l'état pour lequel il a été élevé. Il sera 
donc juge ou militaire, comme son père ; il ne 
deviendra pas, si Ton veut, chancelier ou maré- 
chal de France; mais les dignités, toutes éminen- 
tes qu'elles sont, ne constituent pas la noblesse 
et n'ont jamais été héréditaires. Les mêmes mo- 
tifs, et toujours plus puissants à mesure que les 
services des pères seront plus anciens et plus 
nombreux, porteront le petit-lils aux mêmes 
emplois; et voilà comment s'établissent, mal- 
gré les hommes, leurs jalousies, leurs opinions, 
leurs systèmes et par la seule force des choses, 
la noblesse héréditaire et Tillustration des fa- 
milles. 

Dans un Etat où tous les citoyens indistincte- 
ment sont admissibles à tous les emplois, il ne 



574 l'action française 

faudrait pas, lorsqu'ils les sollicitent, qu'ils pus- 
sent en refuser aucun, et c*est trop à la fois 
pour Tadministration que tous puissent deman- 
der et que chacun puisse choisir. 



Ob doit prendre garde, daus la distribution 
des emplois, de ne pas humilier celui qui n'en 
demande aucun. 



Là où la société sera constituée sur des prin- 
cipes peu naturels, il y aura beaucoup d'esprits 
faux, de caractèresbizarres, d'esprits singuliers, 
d'imaginations déréglées; il y aura beaucoup 
d'originaux, et même de fous. La nature nous 
fait intelligents, mais la société donne à nos es- 
prits telle ou telle direction. Après les change- 
ments religieux et politiques arrivés en Angle- 
terre sous Henri VIII, on remarqua dans cette 
Ile une prodigieuse quantité de fous, et il y a 
encore plus d'hommes singuliers que partout 
ailleurs. 



Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr 
moyen de les réunir. 



Les nombreux architectes qui ont travaillé à 
reconstruire l'édifice qu'ils avaient détruit ont 
cru établir unprincipe en écrivant dans leur Code : 
Article V\ Ils bâtissaient sur le sable et pre- 
naient la première pierre pour ua fondement. 



NOS MAITRES 575 



Tous les hommes doivent à la société le sacri- 
fice de leur vie, les bons comme service, et les 
méchants comme exemple. Les ministres, les 
juges, les prêtres, les artisans consacrent leur 
vie et abrègent leurs jours dans des travaux 
souvent au-dessus de leurs forces. Les militaires 
font un état de donner ou de recevoir la mort. 
G>mm.ent, dans un état de société si prodigue de 
la vie des bons, la philosophie a-t-elle pu soute- 
nir que la société n*avait pas le droit de punir 
de mort même l'assassin? Pitié cruelle et in- 
sensée ! Elle refusait la mort et ne pouvait faire 
grâce de Tinfamie. 

L'art de l'intrigue suppose de l'esprit et exclut 
le talent. 

La religion, l'honneur, la royauté ont aujour- 
d'hui en France la force de choses antiques et 
la grâce d'une nouveauté. 

Le monde moral et politique, comme le monde 
physique, n'a plus ni printemps ni automne. 
On ne voit qu'opinions qui glacent, ou opinions 
qui brûlent. 

Le tutoiement s'est retranché dans la famille 
et après avoir tutoyé tout le monde, on ne tu- 
toie plus que ses père et mère. Cet usage met 
toute la maison à Taise : il dispense les parents 
d'autorité et les enfants de respect. 

Les corporations d'arts et métiers étaient 



576 l'action française 

pour les classes inférieures une sorte de no- 
blesse municipale et même héréditaire, qui 
donnait de l'importance aux individus les plus 
obscurs et aux professions les moins relevées. 
Ces corporations étaient en même temps des 
confréries, et c'est surtout ce qui a excité la 
haine des philosophes qui poursuivaient la reli- 
gion jusque dans les plus petits recoins. Celle 
institution, tout à fait monarchique, avait en 
administration les plus grands avantages, et le 
pouvoir des maîtres contenait cette jeunesse 
san*s éducation, que la nécessité d'apprendre un 
métier et de gagner sa vie soustrait de bonne 
heure au pouvoir paternel, et que son obscu- 
rité dérobe au p^mvoir public. EnQn, Thérédilé 
des professions mécaniques servait enjcore aux 
mœurs publiques, en opposant une digue aux 
changements ruineux et ridicules des modes. 

Il y a dans les crises politiques des hommes 
et des états du genre masculin, du genre féminin 
et même du genre neutre. 

Quand les esprits nés pour gouverner de- 
viennent rares, on multiplie les délibérations et 
les conseils. Le vaisseau qui n*aplusde bous- 
sole se dirige par estime. 



PARTIE PERIODIQUE 



POSITIVISME ET CATHOLICISME 



J'écrivais le \ septembre dans le Figaro : 

Le positivisme fut, en effet, le principe de con- 
jonctions qui, voici cinquante ans, n'auraient ja- 
mais été possibles. 

Je ne sais ce qu*en pense M. le général André, 
qui passe pour positiviste, mais son maître et le 
mien, Auguste Comte, a toujours tenu le catholi- 
cisme pour un allié nécessaire de la science contre, 
Tanarcnie et la barbarie. Il répétait souvent : a Que 
ceux qui croient en Dieu se fassent catholiques. 
Que ceux qui n'y croient pas se fassent positivistes.» 
Il envoyait un de ses disciples au Gésù de Rome, 

four traiter avec les Jésuites. Un malentendu fit 
chouer ce projet, mais, en quittant les Pères, le 
délégué de Comte prononça ces graves paroles : 
« Quand les orages politiques de l'avenir manifes- 
teront toute rintensité de la crise moderne, vous 
trouverez les jeunes positivistes prêts à se faire tuer 
pour vous, comme vous êtes prêts à vous faire mas- 
sacrer pour Dieu. » 

Divisés quant aux choses du ciel, le positivisme 
et le catholicisme s'accordent souvent sur la terre. 
C'est une espèce de positiviste que ce M. Accard, 
« bonaldiste-tainieu », dontje retrouve la silhouette 
dans un roman de Paul Bourget. M. Accard soutient 
infatigablement cette thèse : a L'identité entre la 
conception moderne et scientifique de l'évolution 
par hérédité et la monarchie, [entre la loi de sélection 

▲cnoH frahç* — t. v. 39 



578 L* ACTION FRANÇAISE 



et Taristocratie, eatrela réflexion et la coutume. » 
L^Eglise et le positivisme tendent à fortifier la 
famille.' L'Eglise et le positivisme tendent à secon- 
der les autorités politiques comme venant de Dieu 
ou comme découlant des meilleures lois naturelles. 
L'Eglise et le positivisme sont amis de la tradition, 
de l'ordre, de la patrie et de la civilisation. Pour 
tout dire, TEglise et le positivisme ont, en commun, 
des ennemis. D'ailleurs, il n'y a pas de positiviste 
français qui perde de vue que, si les Capétiens firent 
la France, les évoques et les clercs ont été leurs 
premiers coopérateurs. » 

Le Siècle a demandé à M. Pierre Lafiilte « ce 
« qu'il pensait de cette façon de comprendre 
« le positivisme et d'apprécier ses tendances, 
(( son rôle, son but ». 

Au lieu et place de M. Pierre Lafïite, souffrant 
en ce moment, M. Gh. Jeannolle, qui le « rem- 
place à la direction du positivisme (i) », a adressé 
au Siècle la lettre suivante dont nous publions le 
texte complet, mais accompagnée du commen- 
taire qu'elle mérite : 

Lettre de M. Jeannolle. 

Au Siècle du 17 décembre 1901. 

a Les citations de M. Maurras sont incomplètes 
lorsqu'elles sont exactes, ce qui n'a pas toujours 
lieu... » 

Toute citation est nécessairement incomplète, 
à moins de transcrire point par point des in-oc- 
tavos. 

Quant au reproche d'inexactitude, M. Jean- 
nolle fait allusion à ma phrase entre guille- 

(1) Ce titre n'est pas régalier. Il fut également contesté 
à M. Laffitte. 



PARTIE PÉRIODIQUE 579 

mets. « Que ceux qui croient en Dieu se fassent 
catholiques. Que ceux qui n'y croient pas se 
fassent positivistes. » Celte phrase résume un 
texte infiniment plus pressant et plus fort, d'ail- 
leurs donné dans V Action frmiçaise du 15 septem- 
bre dernier et extrait d'une lettre à John Metcalf 
(1856}. « // faut maintenant presser tous ceux qui 
t croient en Dieu de revenir au catholicisme au nom 
« de la raison et de la morale : tandis que, au même 
« titre, tous ceux qui n'y craimit pas doivent devenir 
« positivistes. » Voilà les inexactitudes dont 
M. Charles Jeannolle ose se plaindre. Voilà 
comment la pensée de Comte est « complète- 
ment dénaturée » d'après lui : 

« La pensée de Comte se trouve ainsi complète- 
ment dénaturée. 11 meparaît évident que M.Maurras 
n'a aucunement le droit de se dire positiviste et 
d'appeler Comte son maître; car il ne Ta pas com- 
pris... » 

Il parait évident à M. Jeannolle que je n'ai 
pas compris Comte. Mais il sera tout à Theure 
évident pour tout le monde que c'est M. Jean- 
nolle qui ne m'a pas compris. 

Avant d'articuler ses griefs, M. Jeannolle 
produit une conjecture de sa façon : 

« Il Ta certainement lu, ou plutôt feuilleté^ pour 
y trouver des arguments en faveur de sa thèse. » 

Je ferai observer à M. Jeannolle qu'il parle 
ici de ce qu'il ignore. Comment peut-il savoir 
si j'ai lu Comte ou si je l'ai « plutôt » feuilleté 
et « pour » quoi? 

1 Enlisant son article, je n'ai pu me défendre de 



580 l'action française 

Senser un mot célèbre : — Donnez-moi deux lignes 
e récriture d'un homme, et je me charge de le 
faire pendre. » 

Sur vingt lignes de moi, vingt lignes qu'il n'a 
pas su lire, M. JeannoUe essaye bien de me cau- 
ser quelque embarras. Mais, comme on va le voir, 
son intention est doublée de trop d'ignorance : 

« Et, en effet, M. Maurras s^appuie sur Comte pour 
affirmer la nécessité du rétablissement prochain, 
dans notre pays, de la monarchie tradilionnelle ou de 
droit divin, et de lu foi catholique. » 

Je serai reconnaissant à M. Jeannolle de me 
dire où j'ai ailinaé la nécessité du rétablisse- 
ment prochain (ou lointain) dans notre pays 
(ou dans tout autre pays) « de la/cî catho- 
lique ». Comment afiirmerais-je la nécessité de 
rétablir une foi que je n'ai pas ? Ou M. Jean- 
nolle, que l'on intitule directeur du positivisme, 
en est-il à, ignorer qu'il y a dans le catholicisme 
autre chose qu'une foi, c'est-à-dire une morale, 
une discipline, une civilisation, une politique ? 
On peut aimer le catholicisme, désirer que ceux 
qui ont la foi catholique soient bien traités sans 
vouloir pour cela la a rétablir » chez ceux qui 
ne l'ont plus. 

Quand M. Jeannolle m'aura fait sur ce point 
les profondes excuses dont il m'est débiteur, je 
lui en demanderai de nouvelles. Je le prierai de 
m'indiquer où et quand il m'a vu invoquer 
l'autorité de Comte en faveur de la monarchie. 
Cela n'est jamais arrivé. Je l'en avertis tout de 
suite. J'ai démontré qu'Aug. Comte, théoricien 
de l'ordre, avait établi la nécessité de toutes les 



PARTIE PÉRIODIQUE 581 

institutions fondamentales de la société, depuis 
la famille jusqu'à la patrie, institutions qui sont 
mises aujourd'hui en péril par Tanarchie parle- 
mentaire, l'anarchie révolutionnaire et l'anar- 
chie républicaine. Rien de plus, rien de moins. 
M. JeannoUe poursuit : 

« Il ne doit pourtant pas ignorer que Comte a été 
toute sa vie républicain, au'ii s'est attaché à résou- 
dre le problème posé par les Encyclopédistes: Réor- 
ganiser sans Dieu ni 7*oi... » 

Je remerde M. JeannoUe d'avoir supposé que 
je n'ignorais point ce trait de la pensée de Comte 
mais je lui ferai à mon tour la grâce de penser 
qu'il a lu V Appel des conservateurs et, dans cet Ap- 
peh le passage célèbre dans lequel Auguste Comte, 
ayant déclaré que la légitimité lui paraît avoir 
perdu « toute éventualité politique » en France, 
encore qu'il y voie « le meilleur mode pour ins- 
tituer la transition organique », ajoute que : 
tf si l'anarchie parlementaire s'y rétablissait mo- 
mentanément » le régime de la légitimité « y 
pourrait passagèrement revivre ». « Même 
alors », Comte prend soin de l'observer, le po- 
sitivisme pourrait continuer de se développer. 

Malgré cette concession, malgré l'éloge ma,- 
gnifique que fait Auguste Comte de la Restaura- 
tion, particulièrement de Louis XVIII et de M. de 
Villèle, je n'ai jamais eu la pensée de solliciter sa 
doctrine en faveur de la monarchie. M. Charles 
JeannoUe a-t-il étudié son maître avec l.a même 
déférence respectueuse? Il m'a donné le droit 
d'en douter, sa lettre étant d'un homme de parti 
beaucoup plus que du digne chef d'un grand 
pouvoir spirituel. 



582 l'action française 

M. Jeannolie ayant affirmé que Comte fut un 
ferme républicain achève sa phrase en ces 
termes : 

«r ...et que la solution qu'il a donnée, par /e culte 
de Vhumanité est incompatible avec toute croyance 

du surnaturel et avec tout pouvoir qu'il soit interdit 
de discuter... » 

M. Charles JeannoUe aurait-il quelque intérêt 
à me présenter aux lecteurs du Siècle en croyant 
« du ]> surnaturel et en adhérent à Tinfaillibilité 
dogmatique de TEglise ? Je l'avertis que per- 
sonne ne le croira. 

« Pour dissiper )a confusion, moins volontaire 
qu'il ne semble, que M. Maurras a introduite... » 

— Volontairesoù involontaires, les confusions 
matérielles que fait M. JeannoUe sur mon évi- 
dente pensée le dispensaient absolument de 
prendre ce ton. 

a ...il faudrait un volume, et ce volume, personne 
ne le lirait... » 

M. JeannoUe se défîe de son talent. Il ferait 
mieux de se mettre en garde contre l'erreur 
volontaire ou involontaire. 

M. JeannoUe aborde la question de l'alliance 
des positivistes et des catholiques. -Il commence 
par avouer, puis s'eflForce d'envelopper la for- 
mule de cet aveu : 

« U est parfaitement exact qu'Auguste Comte a 
recommandé ce qu'il appelait l'alliance religieuse 
entre tous ceux, quelles que soient leurs croyances, 
mais essentiellement entre les positivistes et iesca- 



PARTIE PÉRIODIQUE 583 

tholiques, qui se reconnaissent des devoirs pour 
défendre la société contre les abus de ceux qui, ne 
parlant jamais que de leurs droits, sont disposés à 
tout sacrifier à leurs intérêts ou à leurs passions... o 

Voilà le fait. Il est brutal. M. Charles Jean- 
noUe essaye de l'interpréter : 

« Mais dans la pensée de Comte, et c'est ce que 
H. Maurras oublie de mentionner, cette alliance ne 
devra se faire que sous la présidence positiviste; 
c'est-à-dire : d'une part, quand les positivistes, nom- 
breux et organisés, seront devenus une force so- 
ciale importante, sinon prépondérante ; et, d'autre 
f^art, quand les catholiques se seront résignés à 
eur « exclusion irrévocable de la suprématie poli- 
tique. » 

M. Jeannolle,qui se flatte de nous bien expli- 
quer « la pensée de Comte », ajoute un mot qui 
établit le néant de sa prétention : 

« Nous en sommes encore bien loin... > 

Nous en étions plus loin encore en 1857. Ce- 
pendant Comte, préoccupé de plus en plus des 
progrès de Tanarchie intellectuelle, morale et 
politique, de plus en plus soucieux d'y apporter 
un frein, Comte fit de lui-même proposer aux 
jésuites son alliance « religieuse », c'estrà-dire 
nientale,morale et politique. Comte employant ce 
terme de a religieuse » au sens étymologique. 
Et ses disciples véritables, ceux qui ne suivent 
point le schisme de Littré, ni le schisme des imi- 
tateurs de Littré, à la tête desquels est placé 
M. JeannoUe, les positivistes fidèles, ne cessent 
d'appeler de leurs vœux et de leurs efforts cette 
môme alliance. Il est vrai que M. JeannoUe con- 



584 l'action française 

ilamne, du haut de sa chaire, une démarche 
dont l'échec n'avait pas découragé Comte. Cet 
e^ctraordinairedirecteurduposilivisme prononce 
la condamnation de Comte lui-même : 

«t La tentative de Comte à Tëgard du P. Beckz ne 
pouvait aboutir à aucun résultat, comme Ta dé- 
montré M. Laflitte (Revue occidentale, juillet 188G). 
Comte s'était fait des jésuites une idée tout à fait 
fausse : il les croyait capables de subordonner la 
foi aux œuvres, de mettre l'intérêt public au-des- 
sus du salut des âmes. C'était une illusion dont il 
revint bien vite.. . » 

Il pouvait revenir sur ce que M. Charles Jean- 
nolle appelle une illusion sans revenir aucune- 
ment surle projet d'alliance religieuse, Tune des 
plus profondes conceptions de sa vie. M. Charles 
JeannoUe la condamne, il est vrai^comme il con- 
damne le discours d'Alfred Sabatier : 

« Les (( graves paroles » i^e son envoyé, que cite 
M. Maurras, étaient sincères, mais déraisonnables. 
Les positivistes actuel» n'ont pas le moindre désir 
de se faire tuer pour les jésuites, et je doute que 
les positivistes de l'avenir en soient jamais tenté, y» 

Quels positivistes? Ceux de l'obédience de 
M. Jeannolle se sont trop séparés de la pensée 
du maître pour qu'on ne pose pas la question de 
savoir s'ils ont le droit de se réclamer de son 
nom. 

« Il y a sans doute de nombreux points com- 
muns entre la morale positiviste et la morale ca- 
tholique. L'une et l'autre défendent le meurtre, 
rinceste. le vol, etc. Et l'entente se fera pratique^ 
ment là-aessus. . . » 

M. Charles Jeannolle admet une entente pra- 
tique. Il n'est pas question d'autre chose dans 



PARTIE PÉRIODIQUE 585 

mes écrits. Mais il amoindrit la portée de 
cette entente, il en efface le but (combattre 
ranarchie)^i\en méconnaît les sages limites. Il ne 
dit pas pourquoi Angaste Comte recherchait les 
catholiques de préférence aux autres confessions 
chrétiennes : si la morale catholique et la mo- 
rale positiviste défendent toutes deux le meur- 
tre, Tinceste et le vol, la morale protestante 
défend aussi (1) ces trois péchés ; malgré c ces 
points communs», Comte n'a point proposé 
d'enlentepratique ni d'entente religieuse an pro- 
testantisme. Il lui a même volontiers cherché 
querelle. Pourquoi? M. JeannoUe se gardera 
bien d'en fournir l'explication. Pas un mot du 
grand intérêt commun qui doit grouper tous les 
esprits organisés contre l'anarchie mentale, 
morale et politique ! Il préfère terminer son 
épilre par une équivoque si parfaitement propre 
à perpétuer l'anarchie que tous les positivistes 
fidèlesen ont senti un peu de honte etde dégoût: 

« Mais les positivistes pensent, avec Auguste 
Comte, qu'il faut « exclure irrévocablement de la 
saprématie politique tous les divers esclaves de 
Dieu, catholiques, protestants ou déistes, comme 
étant à la fois arriérés et perturbateurs. 

Ch. Jeannollk. » 

II ressort clairement de cette citation dernière 
que M. JeannoUe ignore, volontairement ou non, 
ce que Comte entendait par a esclaves de Dieu » 
et qu'il n'est pas moins ignorant de la position 
même de ma pensée dans l'instant même où il 
essaye de la combattre. M. JeannoUe est sans 

(1) La morale peau-rouge aussi. 



586 l'action française 

doute un inconscient. Mais il est peut-être autre 
chose. Le méchant sobriquet si injustement eoi- 
prunté à la Compagnie de Jésus conviendrait 
fort bien, en ce cas, à M. JeannoUe : ce serait un 
iésuife. Il faut vulgariser cette lettre d*un anar- 
chiste à ses dignes correspondants dnSièrh. Elle 
illustre parfaitement la trahison dont la philo- 
sophie de Comte est Tobjet depuis quarante ans. 

Charles Maukras. 



CORRESPONDANCE 



Scott Junction (Canada), 5 septembre. 

A Monsieur le Directeur 

de « VAetimi Française ». 

Monsieur, 

Un mot m'a frappé dans Tun des derniers nu- 
méros de VAcfion Française^ la définition que 
vous en donniez : un laboratoire, c'est-à-dire un 
lieu d'études expérimentales où Tattention pra- 
tique et l'esprit d'investigation se proposent de 
tirer des formules, de fixer des conclusions, 
d'établir des lois, de la constatation des faits, de 
Texamen des accidents, de l'analyse des phéno- 
mènes, en un mot de toute enquête positive et 
portant sur des données concrètes et réelles; 
laboratoire d^études politiques et sociales dont 
l'objet n'est rien moins que de découvrir Tab- 
surdité des sophismesquatrevingtneuvisles, et 



PARTIE PÉRIODIQUE 587 

d'illuminer pour les Français retardataires la 
grande voie de la Tradition, « condition du pro- 
grès >. 

Vous me permettrez bien de vous soumettre 
un de ces faits. L'analyse que vous en ferez 
tirera son importance de celte circonstance 
que nous sommes à la veille de la grande mas- 
carade électorale dont les « honnêtes gens» 
s'obstinent à attendre, avec un personnel poli- 
tique épuré, une république améliorée, une so- 
ciété guérie : obstiriation de mulet que les expé- 
riences les plus concluantes ne peuvent 
ébranler. 

Esprits superficiels dont la portée ne dépasse 
pas Thorizon des satisfactions strictement pri- 
vées et exclusivement matérielles du présent 
le plus immédiat, ils n'ont pas encore aperçu la 
simplicité de cette vérité que, dans le système 
électif, si tant est qu'il doive donner des résul- 
tats supportables dans une société politique du 
caractère historique et du cadre géographique 
d'an canton helvétique, la qualité des élus dé- 
pend de la qualité des électeurs, étant donné le 
suffrage démocratique, c'est-à-dire universel et 
égalitaire, de plus inorganique. 

C'est dans le cadre de la famille que je place 
mon fait, je devrais dire d'une famille, car elle 
est parfaitement déterminée : c'est la mienne. 

Le voici dans sa banalité : 

Un père a donné dix enfants à son pays, dont 
cinq fils, desquels quatre parvenus à l'âge élec- 
toral. 

En un temps où soit rafifaiblissement des 

croyances religieuses et par conséquent l'oubli 



588 l'action française 

des préceptes divins coDcernant la fécondité, 
soit les dispositions égalitaires d'un régime suc- 
cessoral destructif de toute création, restrei- 
gnent la natalité, ce chef de famille acquiert, ce 
me semble, un droit de participation politique 
plus étendu que tous nos malthusistes plus ou 
moins conscients. 

En tous cas, ses graves responsabilités et ses 
lourdes charges domestiques le placent-elles au 
même niveau que Tétat de célibat dans lequel 
se trouvent encore trois de ses fils électeurs? 
Assurément non. 

Ce n'est pas tout : 

Ce chef de famille est un architecte distingué. 
Des dispositions héréditaires nées de la profes- 
sion du même art, par plusieurs générations 
antérieures, accrues et développées par toute 
une vie do labeur et de recherches, ont affiné 
son goût et perfectionné son talent. Les créations 
originales et toujours appropriées, dont il a 
semé sa ville et sa région, sont toutes frappées 
au coin de Tinspiration la plus pure et la plus 
élevée. La centralisation qui n'est pas seulement 
administrative, mais aussi intellectuelle, est 
assez puissante pour organiser autour de toutes 
les célébrités, de tous les talents de nos pro* 
vinces françaises, rebelles à l'émigration dans la 
capitale, une véritable conspiration du silence. 

Dans une société organisée sur la base de la 
fonction sociale de chacun, ou sur la base pro- 
fessionnelle, cet architecte occuperait un des 
premiers rangs de sa corporation. 

Ce n*est pas tout : 

Cet architecte aune certaine situation de for* 



PARTIE PÉRIODIQUE 589 

tune. Il a reçu de ses pères un patrimoine qu'il 
a augmenté par ses propres travaux, mais qu'il 
ne pourra transmettre à ses enfants que selon la 
sainte égalité, c'est-à-dire par morceaux, par 
lambeaux. 

Ce n'est pas tout... 

Ce propriétaire est un contribuable. Loin de 
l'exonérer d'une partie des impôts, ses charges 
domestiques ont aggravé ses redevances 
fiscales, avec chaque nouvelle naissance. 

J'ajoute enfin que, malgré les jacobinières et 
les petites chapelles du sectarisme « libéral n de 
l'endroit, son talent qui s'imposait lui a valu le 
ruban rouge. 

En vérité, il fît par là beaucoup d'honneur à la 
Légion d'honneur. D'après le principe en vigueur 
dans l'ancienne France, selon lequel les droits 
n'étaient que la contre-partie des devoirs accom- 
plis, les privilèges, la rémunération des services 
rendus et le prix des charges supportées, nul 
doute que ce bon citoyen n'eût droit à une part 
importante dans la gestion des intérêts publics. 

Sous la Monarchie, on l'eût appelé un 
« notable ». 

Voyez comme la Démocratie le traite : 

Aux prochaines élections législatives, sa capa* 
cité politique légale vaudra 1, c'est-à-dire 
qu'elle sera mathématiquement égale à celle de 
l'un quelconque de ses quatre fîis électeurs. 

Que sont ceux-ci? 

L'alné, agriculteur, marié, père de deux 
enfants, 31 ans. 

Le second, fixé temporairement à Tétran- 



^ 



590 l'action française 

ger, poinl encore marié, point contribuable, 
28 ans. 

Le troisième se destine aux ordres régu- 
liers, 25 ans. 

Le quatrième, étudiant de 21 ans. 

Ainsi donc, dans la balance de^ destinées 
d'une nation dont il est un des citoyens émi- 
nents, le bulletin de vote de ce Français ne 
pèsera pas une once de plus que celui de Tun 
quelconque de ses fils. 

Ainsi Texige la Démocratie. 

Père de famille avec toutes les responsabilités 
et toutes les charges d'an foyer domestique 
important, sa capacité politique ne dépasse pas 
celle de ses trois fils non mariés! Conûriboable, 
sa capacité politique ne dépasse pas celle de ses 
trois fils non contribuables ! 

Parvenu presque au terme d'une longue car- 
rière, bien remplie, sa longue expérience des 
hommes et des choses ne pèsera pas davantage 
que Texpérience novice de ses enfants I 

Architecte réputé, sa science et son art ne 
pèseront pas plus que les notions de débutant 
de son quatrième fils, simple candidat aux fieaox- 
Arts! 

Sa voix pèse juste autant que celle du gâcheur 
de mortier qui travaille à ses constructions! 

Telle est la monstrueuse, l'insupportable dé- 
raison démocratique que tant d'imbéciles consi- 
dèrent comme une conquête. 

Dénoncez-la une fois de plus, Monsieur. 

Et, pour terminer, laissez-moi vous poser une 
question : 

Les cerveaux de nos contemporains se ferment 



r 



PARTIE PÉRIODIQUE 391 

aux vérités politiques d'ordre général, c'est in- 
dubitable; mais ils sont moins insensibles à 
Tappréhension de ces mêmes vérités appliquées 
dans le champ spécial de l'activité journalière, 
famille, profession, commune. 

Ne pensez-vous pas qu'on parvienne à péné- 
trer les œillères de plomb qui leur masquent 
la vue, en traduisant ces grandes vérités poli- 
tiques selon leur sens domestique, professionnel 
et commercial? 

Je suis. Monsieur, votre très humble servi- 
teur, 

Louis Gosset. 

Errata 

Plusieurs erreurs typographiques se sont glis- 
sées dans notre numéro du 15 septembre. 

A la page 448, 6* et 7® lignes, il faut lire : a 
méconnu ce qu'ils sHmaginaient naïvement être son 
rôle : V Education, au lieu de : a méconnu naïve- 
ment son rôle : dispenser l'éducation. 

A la page 497, dernière ligne, et à la page 
498 (8 premières lignes), il faut lire : Depuis si 
longtemps ta paresse et leurs maîtres avaient soin de 
les en détourner, leur prêchant avant tout V originalité, 
agitant devantUsy eux de cette naïve jeunesse la menace 
affreuse d'être appelés imitateurs et forts en thème, 
qu'ils les avaient à la fin désertés tout à fait, crai^ 
gnant de se gâter Vœil par la vue de tant de chefs-- 
(£ œuvre, à qui le premier devoir était de ne pas 
ressembler', au lieu de la phrase incompréhen- 
sible créée par la fantaisie d'un correcteur. 

Le Directeur politique : H. Vaugeois. 
Le Gérant : A. Jacquin. 

Paris. — Imprimerie F. LeTé, rae Cassette, 17* 




L ^Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOUUNIER, 19, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galènes de POdéon. 
CNAUaORT, 27, quai StMichel. 
FUHHARION A VAILUNT, 36 bis, avenue de 

r Opéra. 
FLAIMARIOH A VAILLAHT, iO,boulevard des 

Italiens. 
FLAHMARIOR ET VAILUNT, 3, boulevard St* 

Martin, 
FLOURY, 1, boulevard des Capucines, 
LANCIER, 32, avenue Duquesne. 
LEFRARÇOIS, 8, rue de Rome. 
TRUCHY, 26, boulevard des Italiens. 
ftORILLOT, 1*2, passage ChoiseuL 
VIVIER, 39, nie de Grenelle. 
LIBRAIRIE ANTISÉMITE, 45, rue Vivienne. 
■AILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
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Fondé en 1880 

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publication- d'AKTHINA sous h titre de 
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DE L liVSTRlJCTION PIIBLIOIE 

PAR 

Henhi VAUGEOIS 

PhIX : 20 CENTIMES 



VIENT DE PARAITRE 



(Publications deVAeiMon-Frànfaisê) 



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LE VENT DE LA MORT 

PAR 

Maurice BARRÉS 



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Élégante brochure in-8* carré 1 tr. 



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Il a été tiré de cet ouvrage cent exemplaires tur 
papier de Hollande^ numérotés de ià lOO. 

Chacun de ces exemplaires de luxe est Ten^iu % fr. 



Knvoi franco coatre toute demande adressée k V Ac- 
tion Française et accompagoée d'ua boa de poste de 
1 franc. 

Pour les exemplaires de luxe, joindra au bon de 
poste de 2 francs, 30 centimes en timbras-poste. 



PAHIS. — IMPHIMEllIE F. LCVé, I7, ItUE CAfKSETtft 



a« année. — T. V. — N<» 56. • 15 Octobre 1901. 



UAction 



française 

[lUvm birmmsueUe] 

SOMMAIRE DU 15 OCTOBRE 1901 

Notes Politiques : La fin de la 
Légion d'Honneur, Henri Vangeois. 

Leurs Figures Maurice Barrés. 

1896-1901 Jules Soury. 

Les Ouvriers de la réfection 
nationale : Le Marquis de la 
Tour du Pin Chambly (suite) . . . Georges Grappe. 

Les Amants de Venise : Essai 

. sur l! amour romantique Charles Maorras. 

Les Enseignements de la se- 
maine DU Tzar J- de TEglise. 

partie périodique 

Un RALUEMENT : Jaeques Bainvllle. — DEUX NOUVEAUX 
COLLaRORateurs : M. Clemenceau et le n Temp^ y> : Ea^ode. 
— Bibliographie • Nouvelles conversations de Gœthearec 
Ëckei'mann/. Jacques Baiuvtlle. 

PAKIS 
BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

28, RUE BONAPAHTlî 






i:e iiuméro O fV. SiO 

ABWHEIEHIS : farlt et Déptrtflnunt t, 10 fr. Etrtugar, 15 fr. 

La reproduction des articles àeV Aclioa française e^t au- 
torisée avec l'indication de la source et du nom de l'auteur. 



L'ACTION FUANÇA.ISE uaiail le 1" cl 

le IS de chaque mois. On s' abonne h Paris, 

28, rue Bonupurtc, Paris, 11*. 

M. Henri Vabgeois. Birecteur, recevra le 

Vendredi, de 2 à 4 heures. 

PRINCIPAUX COLLABORATEURS 

Paul Boubget, de l'Académie rrangaise. — Gyp. 
— Jules SouRY.— Maurice Babbès. — Charles 
Maurras. ~ JuLiîS Caplaik-Cortanbeiit- — 
Mauricb TALMBVn, , — Maurice Spronck. — 
Hugues Uebelu — Jean dr Mittï. — P. Copiw- 
AlbÀmelli. — Alfred Duquet. — FRÉnÉnic 
Plessis. — Lucien Corpkcuot. — Denis Gui- 

»EHT,dépulé. — FltËDËRlC AjiOURETTI. — JOA- 

cniji Gasouet. — Auguste Cavalier. — Hgaki 
CouLiER. — Xavier de MagaLlon. — Tiiëopobb 

BOTREL. ,~ DAUPniN MEUniEB. — L. DE MON- 

TEBomou - Fezensac. — LoaEK Horead. — 
Octave Tauxieh. — Maurice Pojo. — L. Mouil- 

LARD. — jACQUtS BaIHVILLE. — ALFIIKO &E 
POUVOURVILLE. — llOBEHT LaUNAY: — 0. liE 

Babral. — R. Jacouot. 

fondateur : 

Le Colonel de Villebois-Mahbuil 

Hari «a ehaaip d'faenaenr 



\ 



L'Action française 



NOTES POLITIQUES 



15 octobre 1901. 



LA FIN DE LA LÉGION D'HONNEUR 



La Légion d'honneur ne se relèvera point 
d ucoup stupide que vient de lui porter le Gou- 
vernement. En rompant, au prix d'un gros- 
sier tapage, avec le général Davout, avec le 
conseil de l'Ordre, on a bien inutilement 
publié le mécanisme des promotions, déjà 
assez aisé à reconstituer pour un spectateur 
d'imagination ordinaire, depuis quelques 
années. Pourquoi mettre à nu cette honteuse 
vérité historique : à savoir que, là comme 
partout^ en démocratie parlementaire, il n'y 
a et ne peut y avoir que marchandages et 
chantages de la part d'un pouvoir qui veut 

AOTION FRANC. — T. Y. 40 



^ 



594 l'action française 

subsister, et que donc chaque croix n'ex- 
prime rien, sinon cette sorte d'événement 
vulgaire que scelle, en Normandie, un verre 
decalvados, entre deux maquignons qui ont 
fini par « toper » ! 

Mais quoi ? le mal est fait ou plutôt 
achevé, car voilà longtemps que cette insti- 
tution se vide, continûment, de ce que l'on 
pouvait appeler au début sa substance mo- 
rale et sociale. 

Substance bien pauvre, à vrai dire, et bien 
maigre, — que cet Honneur défini par Napo- 
léon en termes tels qu'il le pouvait doser 
administrativement pour le distribuer, grade 
à grade, aux serviteurs qu'il fatiguait à ses 
grands travaux interminables et inutiles !... 

Puisque 1' « Honneur » — (celui de la 
Légion) — est enterré, songeons aux can- 
didats chevaliers qui l'eussent pu prolonger 
en l'associant à leur nom, à un nom de fa- 
mille illustré ou bien gardé, et essayons de 
leur rappeler quelques-unes des mille bonnes 
raisons qu'ils ont de ne rien regretter. Car 
non seulement la chance d'être décoré n'est 
plus enviable aujourd'hui, mais, alors même 
qu'elle l'était encore, la Légion d'honneur 
ne fut pas, semble-t-il, pour notre peuple, 
une force anoblissante des sentiments, des 
actes, des mœurs publiques. II n'est pas pro- 
bable que le ruban rouge ait contribué très 
efficacement à créer ce dont nous ne pour- 



NOTES POUTIQUES 595 

ronsnous passer longtemps sans danger: une 
aristocratie nouvelle. 

La raison en est bien simple : la « décora- 
tion» n'est pas héréditaire. L' « Honneur » 
nouveau ne se transmet pas du père au fils, 
par cette sorte de magnifique fatalité, par 
cette a grâce de Dieu » ou du sang, que les 
gens d'autrefois aimaient à accepter et à sa- 
luer. L' «Honneur » nouveau, T « Honneur» 
impérial et révolutionnaire est individuely 
comme tous les autres biens si précaires que le 
Code civil et la Constitution duPremier Con- 
sul voulurent bien nous laisser : cet «Hon- 
neur » n'a point de racines plongeant dans 
Je passé de la famille — (puisqu'il n'y a plus 
de famille), — en sorte que le jeune homme 
qui l'aura épingle à sa boutonnière saura trop 
de quoi il est fait. Décoré, on oscillera entre 
une mesquine satisfaction de vanité ou un 
cynisme de basse indifférence. Les vraiment 
forts méprisent leur ruban : et c'est un sen- 
timent affreux. 

L'homme « qui s'est fait tout seul », le fils 
de ses œuvres, celui dont la force et la valeur 
morales ne sont point, pour lui-même^ des 
mystères heureux qu'il subit et respecte, — 
ce fils de ses œuvres, qui s'est vu commen- 
cer et qui a mesuré le peu de chose qu'est 
une « grande » œuvre et une « belle » exis- 
tence d'individu, sur cette terre où tant de 
races innombrables ont joué leurs petits 



596 ' l'action française 

jeux et puis sont mortes sans souffler, — cet 
homme-là, s'il voit clair, s'il n'a pas la niai- 
serie de s'honorer lui-même, que voulez- vous 
qu'il honore sous son ruban rouge ? 

Croyez-vous pas qu'il a sa boutonnière 
entaillée dans le cœur? Il jettera son « Hon- 
neur )) et son habit, la première fois qu'il en 
sera gêné pour une besogne de force, pour 
un travail pareil à ce travail que louait son 
maître d'école laïc, et par lequel il s'est lait 
lui-même. 

Travail! Effort! Patience! Telles sont 
les vertus, dans notre société égalitaire* 
morne, dominée par ses lois écrites et dé- 
duites de deux ou trois principes trop simples. 
Telles sont les vertus, les seules vertus que 
veuille protéger le souverain, le grand sou- 
verain anonyme et indifférent: le Peuple- 
Plus de place pour la Fortune, le Bonheur, 
la Victoire ou le Génie ! Quoi d'étonnant 
que l'Ordre de la Légion d'honneur, fondé 
par le grand homme dans le cliquetis des 
armes, et pour exalter les derniers actes 
français de la vraie et classique vertu : des 
actes de force, de mortel courage, quoi 
d'étonnant que l'Ordre bientôt se soit mis au 
point de la société qui sortait peu à peu du 
Gode révolutionnaire : société où il ne faut 
plus « vaincre » très souvent rennemi exté- 
rieur, l'ennemi de la Patrie, mais o\x^ pour 
chacun de ces « célibataires et enfants 



NOTES POLITIQUES 597 



trouvés D qu'a définis Renan, il faut « ar- 
river », à tout prix, et se pousser dans la 
foule des compatriotes, chacun devenant 
ennemi de chacun, pour la curée des fonc- 
tions et des places. Dès lors, que les vertus 
nouvelles : la Patience, le Travail, se dou- 
blent de petites ruses, ce sera une nécessité; 
les « arrivés » n'en paraîtront pas moins 
dignes du prix. De même qu'à la guerre, 
on ne chicanait pas les grognards sur les 
épisodes cruels dont se complétait l'histoire 
de leur triomphe et que 1' « étoile des 
braves » couvrait, au soir du combat, de 
même, 1* « étoile des riches » bientôt impo- 
serait silence aux ergoteurs. Telle est du 
moins la façon de concevoir les prochaines, 
les dernières décorations de l'Ordre national, 
que Ton paraît vouloir suggérer à M. le géné- 
ral Florentin, en même temps qu'à M. Sully 
Prudhomme. 

Il sera intéressant de suivre de l'œil, pen- 
dant quelques jours, les mouvements de 
physionomie de ces messieurs. 



Henri Vaigeois. 



LEURS FIGURES 



Lê8 premiers chapitrBS de Leurs Figures viennent 
de paraître dans I-a Contemporaine (1). Nos Isùt^m 
savent dé;à qtie dans ce livre^ qui forme la troisième 
partie du Roman de TEnergie nationale, Maurice 
Barrés a raconté V affaire du Panama. Apres (woir 
exposé comment TAppel au Soldat, appel poussé 
par le pays entier vers 1889 , n* avait pas eu d'effet; com- 
ment la fièvre boulangiste^le grand mouvementna^onal 
contre le parti des vieux républicains^ n'avaient rien 
pu fonder à cause de a l'indigence des principes «, 
Maurice Barrés montre tr^n comment^ en régime 
parlementaire, où la vénalité et la concussion sont 
inévitables, les criminels ne peuvent être châtiés : 
VEtat privé d'une tête ^ V Etat privé d'un pouvoir in- 
dépendant des partis, VEtat où règne une faction ne 
connaît pas de justice, 6' Appel au Soldai, powr 
mettre fin aux attentats commis contre la France, 
avait échoué: Z'Appel au Juge {2), pot^ punir les 
panamistes, devait demeurer sans réponse. Et avec 
une ironie ardente, qui restera attachée à la dédanuh 
tion des politiciens opportunistes. Barrés a choisi pour 
épigraphe de son livre cette phrase que prononça Jules 
Ferry, le 9 février 1870 : '< De tous les maux que 
dix-huit ans de pouvoir personnel ont infligés 
à la France, le plus grand c*est l'avilissement de 

la justice. » 

^ 

(1) La Contemporaine, i22, rue Réaumur. Paris. Revue 
bUmensuelle. AboDQcment : un an, 18 fr. ; six mois, 
10 fr. Le numéro : 1 franc. 

(2) Titre sous leqael on annonça d'abord Leur» Figures. 



LEURS FIGURES 599 



Au titre de /'Appel au Juge, Maurice Barres a 
préféré celui de Leurs Figures sous lequel avaient 
paru en 1892,^/an5 le Figaro, ses premiers et terribles 
tableaux du Parlement vendu où soufflait un vent de 
pevT. Ges pages ^ qui firent trembler tant de crimi- 
nels^ furent égalées aussitôt aux plus belles de notre 
langue. Nous sommes heureux de pouvoir faire con- 
naître à nos lecteurs le second chapitre de Leurs 
Figures oii Barrés a raconté, d'un style sobre et tra- 
fique, les débuts de V affaire du Panama, On se rap- 
pelle que dans le Roman de TEnergie nationale, 
BouteilUr est professeur de philosophie, kantien et 
député opportuniste ; le baron de Nelles, un a ral- 
lié » avant le moi, préoccupé de se ménager des ami- 
tiés partout ', Sturel, un des « déracinés 9, et jeune 
député boulangiste. 



PREMIERS ROULEMENTS DU TONNERRE 



M. le procureur général Quesnay de Beaure- 
paire, ayant reçu de M. Prinet le dossier complet 
du Panama, s'en alla l'étudier, durant Tété de 
1892, à la campagne. La plume à la main, il 
dépouilla Ténorme expertise de M. Flory et, 
comme cet « excellent comptable », il ne s'ins- 
pira que « du terre à terre des chiffres, sans 
faire assez la part de l'erreur des hommes et de 
la pression des événements ». Aussi conclut-il 
aux poursuites contre MM. Ferdinand et Charles 
de Lesseps, Cottu, Marins Fontane, administra- 
teurs du Panama, i^t contre M. Eiffel. 

C'était se mettre dans le courant populaire. 



600 l'action française 

mais où Ton pourrait trouver des surprises. 
Déjà la Libre Parole^ en septembre, travaillait à 
transformer le Panama judiciaire en Panama 
politique : elle accusait ouvertement des séna- 
teurs et des députés d'avoir trafiqué de leurs 
mandats lors du vote de la loi de 1888 sar les 
obligations à lots. 

Le « Micros > qui signait ces « Dessous de 
Panama », un Ferdinand Martin, ancien ban- 
quier à Nyons, avait cuisiné jadis d'obscures be- 
sognes financières pour les administrateurs du 
Panama : — sans profit, maugréait-il, — et fort 
de leurs confidences, il prétendait les brouiller 
avec le monde politique en montrant leur indis- 
crétion. 

Articles de vacances peut-être, et sur quoi la 
direction comptait peu puisqu'elle les plaçait en 
deuxième page. Mais voici quo les gens compé- 
tents chuchotent :« Gomme c'est vrai! Ah! si 
Lesseps veut parler I quel déballage ! » Voici que 
les éternels boulangistes, sans rien savoir, 
croient tout. Voici enfin qu'en quelques jours 
ces révélations, remuant les cendres d'un foyer 
antiparlementaire mal éteint, causent une cha- 
leur générale de l'opinion et raniment Ténergie 
nationale. 

A son retour des champs, M. Quesnay de 
Beaurepaire trouva des éléments d'appréciation 
que ne lui avait pas fournis le rapport Flory. 11 
fut sensible, nous dit-il, à l'apitoiement que 
soulevait le vieux M. de Lesseps: « A entendre 
les gens les plus compétents et les mieux ren- 
seignés, les fautes de ce coupable relevaient de 
la morale et non du Code pénal. » Le 12 octobre, 



LEURS FIGURES 601 



il apprit avec contrariété que les conclusions de 
son rapport convenaient au Garde des Sceaux et 
qu'on allait poursuivre correctionnellement 
pour escroquerie et abus de confiance. IL en 
parla le 14, avec M. Loubet, président du Con- 
seil, qui lui répondit : 

— M. Ricard vous a donné son avis, mais non 
pas un ordre. 

Le 18, jour de la rentrée des Chambres, les 
députés vinrent en grand nombre au Palais- 
Bourbon. Dans leurs arrondissements, la plu- 
part avaient été obligés de réclamer la lumière, 
la lumière complète; ils s'étaient vantés d'avoir 
à plusieurs reprises notifié au gouvernement 
qu'il recherchât toutes les responsabilités; — 
c'est que le populaire ne comprend pas les 
nécessités politiques; — mais ce 18 octobre, 
dans les couloirs du Palais-Bourbon, entre gens 
de bon sens, ils chuchotent que les administra- 
teurs du Panama, tous ces Lesseps, tous ces 
Cottu, furent toujours des réactionnaires et que 
la République ne doit pas se prêter à leurs 
efforts pour la salir. Seuls, quelques députés, 
élus de cette législature et plus préoccupés de 
popularité électorale que d'autorité parlemen- 
taire, menaient un grand tapage de vertu. Ils 
parlaient de concussionnaires, d'enquête, d'épu- 
ration nécessaire, et prétendaient faire approu- 
ver de tous leur dure morale. Peu de personnes 
savaient exactement la liste des vendus. Aussi 
chacun se méfiait-il, craignant également de 
paraître redouter la lumière et de se mettre à 
dos la bande ténébreuse des criminels. C'était 



602 l'action française 

joyeux et d*une âpreté méphistophélique devoir 
les habiles se défiler, les épaules voûtées, avec 
un visage inexpressif, et d'enteadre des mal- 
heureux répéter avec les purs dont ils étaient 
atterrés : « Il faut aller jusqu'au bout et, s'il y a 
des vendus, les exécuter. » 

Dans ce frémissement hypocrite, on se pressa, 
vers les cinq heures et quand les lampes étaient 
déjà allumées, pour entendre Nelles et Bouteil- 
ler discourir au milieu du cercle le plus impor- 
tant. 

— Il en sera de cette affaire comme de toutes 
les autres, disait Nelles à un droitier, qui 
réclamait des poursuites ; avec la meilleure vo- 
lonté du monde, on ne saura rien. 

— C'est malheureux à dire, appuya Bou- 
teiller dans un profond silence; mais, de 
tous les crimes, le crime de concussion est le 
plus secret, puisqu'il ne peut être révélé que 
par le corrupteur ou par le corrompu... 

Ces deuxadversaires,ce rallié et ce radical de 
gouvernement, venaient de rédiger Targument 
dont s'emparèrent les politiques de tous les 
camps : d'une action judiciaire ou d'une en- 
quête parlementaire, rien ne pourrait sortir 
qu*un scandale inefficace. 

Tout de même, elle demeure difficile, la tâche 
du gouvernement. L'opinion réclame des pour- 
suites auxquelles la Chambre ne s'opposera pas. 
On annonce des interpellations, et pour repous- 
ser les ordres du jour invitant à mettre la ma- 
gistrature en branle, il n'y aura même pas ces 
parlementaires qui, dans le secret de leur cœur, 
supplient le ministre de les couvrir. 



LEURS FIGURES 803 



Dés le lendemain de cette rentrée, au 19 oc- 
tobre, M. Quesnay de Beaurepaire, procureur 
général, fit connaître à M. Ricard, Garde des 
Sceaux, que M. Loubetlui ordonnait d'attendre 
la décision du gouvernement. H exposa en outre 
les scrupules qui maintenant embarrassaient sa 
conscience de magistrat, et pour les dissiper, il 
réclama un supplément d'enquête. 

M. Ricard hochait la tête. Il consentit à cette 
enquête supplémentaire, mais exigea une lettre 
où le Procureur général assumerait la respon- 
sabilité de ce retard. 

Le surlendemain 21 octobre, M. Quesnay de 
Beaurepaire visitant M. Carnol à l'Elysée lui 
confessa que, depuis son rapport, il était fort 
ébranlé, notamment sur l'intention frauduleuse. 
Là-dessus, M. Garnot, d'ordinaire si froid et si 
réservé, s'anima : 

— M. de Lesseps n'est pas un homme de 
mauvaise foi. Je le croirais plutôt délicat. Seu- 
lement sa fougue naturelle l'emporte. Il rai- 
sonne mal et ne sait pas compter; de là bien 
des actes fâcheux, accomplis sans intention de 
nuire. 

Sur cette préparation, Bouteiller commença 
de dessiner la résistance. Dans les couloirs de 
la Chambre, il attaqua Ricard : 

— Après que nous avons eu tant de peine à 
étouffer le boulangisme, disait-il, voici que le 
ministère veut le ressusciter. Jadis, M. Challe- 
mel-Lacour, avec une justesse merveilleuse, a 
analysé les conditions qui rendirent possible 
cette exécrable fièvre : le boulangisme est né 



604 l'action française 

du manque de gouvernement dans un pays qui 
veut se sentir gouverné; Le parlementarisme, 
c'est une majorité décidée à suivre le gouverne- 
ment, lui laissant l'étude et le choix des résolu- 
tions, et combattant derrière lui selon la tac- 
tique qu'il a arrêtée. Mais, chez nous, les 
députés sont les domestiques de leur circons- 
cription; ils n'arrivent jamais à se libérer des 
soucis du candidat pour devenir des hommes 
politiques, et au lieu de servir le pays, ils 
s'appliquent uniquement à satisfaire dans la 
surenchère électorale leurs comités. Voilà contre 
quel mal a surgi par réaction le sentiment dic- 
tatorial auquel la France faillit se prostituer. 
Malgré cette dure expérience, M. Ricard nous 
remet sur la pente du plus misérable boulan- 
gisme ! Obéit-il à Tillusion déplorable de con- 
fondre les principes de la morale avec les lois 
de la politique 1 C'est beau, le culte des prin- 
cipes, mais c'est dangereux d'alarmer en leur 
nom la masse de la population ! Par complai- 
sance pour les exigences confuses d*une poignée 
d'agités, par faiblesse devant les démonstra- 
tions d'un journal exploiteur de scandales, on 
se lance dans l'inconnu, et, sans espoir de 
rendre évident le néant de ces calomnies à des 
esprits décidés à écouter leur haine, ou accorde 
un premier succès à des agitateurs qui ne s'en 
contenteront pas. 

Tel était le langage élevé de Boulei lier qui 
concluait par cette insolence : 

— S'imagine-t-on par hasard qu'il existe 
jamais une constitution qui dispense les hommes 
d'avoir au moins quelque degré de raison? 



LEURS FIGURES 605 



Cette philosophie était immédiatement mise 
•en épigrammes par les farceurs qui se chargent 
de la vulgarisation politique, ils traînaient dans 
le ridicule et dans la boue M. Louis Ricard. 
Avant tout, ils raillaient ses deux longues pen- 
deloques de favoris blancs; ils le dépeignaient 
solennel, majestueux, préoccupé d'allier la gra- 
vité de rhomme d^Ëtat à l'élégance du gentle- 
man. A les croire, minaudier et boursouflé, il 
s'avançait d'un pas lent et scandé de charlatan, 
l'œil éteint, la lèvre morne, le geste à la Vau- 
canson. C'était un père noble, attaché h son 
idée comme à une fille unique. Leurs journaux 
ne l'appelaient plus que la a Belle Fatma ». 

Cependant le président du Conseil Loubet 
convoquait fréquemment à la place Beauvau 
M. Quesnay de Beaurepaire. Assisté, dans ses 
conciliabules, du ministre de la Marine Bur- 
deau, il disait : 

— Le Parlement est emballé, la presse dé- 
chaînée, mon cher Procureur général. Qu'al- 
lons-nous devenir? Que le procès découvre des 
députés ayant trafiqué de leurs votes (et MM. de 
Lesseps ne ménageront personne à l'audience), 
la République sera déconsidérée. 

Le Procureur général recommandait un 
moyen transactionnel : 

— Le soulèvement de l'opinion ne permet pas 
l'inaction du magistrat? Eh bien 1 évitez la 
poursuite correctionnelle et tenez-vous-en à une 
action en responsabilité intentée par le liqui- 
dateur dans l'intérêt des actionnaires et obli- 
gataires. Les administrateurs n'étant plus pas- 
sibles que de dommages et intérêts ne tien- 



' 



606 l/ ACTION FBANÇAISE 

dront pas à compliquer leur cas en parlant de. 
corruption, et, d'ailleurs , n'avez-vous pas un 
gage : Lesseps père, à qui vous mettriez les 
menottes? 

M. Ghristophle, gouverneur du Crédit Fon- 
cier, consulté par le gouvernement, indiqua le 
même expédient. 

M. Loubet voulait que Taffaire fût purement 
et simplement classée. Mais cette solution qu'il 
n'osait pas imposer à M. Ricard, il prétendait 
que le Procureur général prît sur soi de la réa- 
liser. Et', merveilleux avilissement du pouvoir! 
M. Ricard de son côté, bien résolu à ne point 
résister au cri public de v( Justice ! lumière ! i> 
cherchait, pour se couvrir contre la rancune 
des concussionnaires, à laisser au Procureur 
général l'initiative des poursuites : 

Cependant ce magistrat, répugnant à servir 
de bouclier, répétait à l'un et l'autre ministre : 

— Je ne suis qu'un agent d^exécution, c*està 
vous qu'appartient la décision. Je demande des 
ordres formels. 

Dans cette plaie panamiste, si mal soignée 
par des médecins en querelle, les sanies ac- 
cumulées mettaient de l'inflammation. Ducret, 
rédacteur en chef de la Cocarde^ racontait vingt 
fois, en secret, une histoire d'immense consé- 
quence : 

(t Le 5 janvier 1892, vers dix heures du soir, 
« je suis monté chez M. Cottu qui ne se doutait 
« de rien, pour lui annoncer que la Chambre à 
(( l'unanimité venait d*exprimer le désir qu'une 
tt répression énergique et rapide eût lieu contre 



LEURS FIGURES 607 



« lous ceux qui ont eucouru des responsabilités 
« dans Taffaire de Panama. M. Cottu s'écria : — 
« Les gredins ! il y en a cent cinquante qui ont 
V volé notre argent! (l m*a raconté tout au long, 
« jusqu'à trois heures du matin, les tripotages 
«parlementaires. £t ne croyez pas qu'il cédàtà 
1 un mouvement irréfléchi d'indignation, car le 
« lendemain il allait trouver M. Conslans au 
« ministère de l'Intérieur et lui refaisait son 
* récit, en vue de lui démontrer les inconvé- 
« nients du procès. » 

Là-dessus, les couloirs en rumeur disaient : 
« Conslans sait tout ! Gonstans est dans l'af- 
faire! » 

Les amis du marquis de Mores colportaient 
qu'un M. de Véragaude lui avait offert contre ar- 
gent des; papiers qui mêlaient Floquet, prési- 
dent de la Chambre, aux marchandages du pro- 
jet autorisant la Compagnie à émettre des va- 
leurs à lots. 

On dénombrait maintenant les suspects de 
concussion, les Hébrard, les Rouvier, les 
Roche, les Baïhaut, les Maret, les Proust. Tous 
ces noms se succédant comme une suite de 
petites explosions donnaient de l'avance à 
l'allumage, et puisqu'il n'y avait personne du 
gouvernement pour débrayer et faire jouer les 
volants dans le vide, la terrible machine anti- 
parlementaire menait chaque jour d*un train 
plus infernal sa besogne de destruction. 
A la fin d'octobre, le conseiller instructeur 
-inet n'osa plus ne pas voir dans son dossier 
s faits de corruption que les journaux met- 
tent sous les yeux du public. Il convoqua dans 



608 l'action française 

son cabinet, pour le 4 novembre, M. le baron 
Jacques de Reinach. 

Quand le bruit d'un tel événement commença 
de bourdonner, ce furent dans le public un sur- 
croit d'insolence et dans le Parlement les débuts 
de la consternation. 

Quelques députés crurent à une traîtrise de 
cette magistrature qui, malgré les épurations, 
ne saura jamais respecter qui la paie. Ils se 
trompaient. M. Prinet est irréprochable. On 
connaît aujourd'hui la crise qu'a traversée ce 
loyal serviteur. Il en a donné les détails. « L'opi- 
nion publique, a-t-il dit, soupçonnait des mem- 
bres du Parlement d'avoir vendu leurs votes. 
C'est une grosse affaire 1 On ne peut pas pro- 
céder immédiatement et légèrement en pareille 
matière I » Disons-le au passage : en toute ma- 
tière judiciaire, il est désirable qu'un magistrat 
n'agisse pas légèrement. Mais è qui s'en réfé- 
rera-t-il? A sa conscience? Le sentiment dn 
devoir, alors ! Plus que ta conscience, magistrat, 
crains le Garde des Sceaux! M. Prinet Ta bien 
compris : « En pareille matière, on ne peut pas 
agir légèrement. De sorte que j'ai dû me mettre 
en rapport sur ce point avec M. le Garde des 
Sceaux. > 

L'honnête magistrat admettait-il que son chef 
pourrait lui répondre : « Fermez les yeux, 
ignorez ces crimes-là! » Il avertit le Garde 
des Sceaux que « la loi d'autorisation votée le 
28 avril 1888 par la Chambre, et dans le mois 
suivant par le Sénat, aurait été accompagnée de 
certaines circonstances peu honorab